Alena

Alena

Violence, érotisme, horreur et fantastique sont au rendez-vous de ce comics  particulièrement réussi ! Un comics qui nous vient de Suède…

 

Alena est une adolescente presque comme toutes les autres. Presque, car, dans l’internat où elle est élève, elle éveille la haine de certains élèves, surtout celle d’une pimbêche snobinarde qui n’arrête pas de la harceler.

Face à ces humiliations incessantes, Alena reste presque sans réaction. Sa seule façon de continuer à vivre, c’est dans la solitude de sa chambre, dans celle de ses pensées et de ses souvenirs qu’elle la construit. Des souvenirs qui, un jour, prennent vie, puisque son amie, sa seule amie, vient l’aider à combattre, à devenir active plutôt que passive. Sa seule amie, Joséphine.

Joséphine qui  est morte il y a un an, se suicidant en se jetant d’un pont, devant Alena.

 

 

Avec un  » i  » de plus dans son nom, l’héroïne de ce livre ne cacherait rien de ce qui l’habite, de cette aliénation qui, de jour en jour, devient réelle au quotidien de ses peurs, de ses angoisses, de ses révoltes.

Parce que c’est là, sans doute, tout le sujet de cet album : le portrait d’une superbe jeune femme en butte à des événements qui la déstabilisent et qui la poussent à se recréer autre, tout simplement, en un dédoublement qui peut laisser alors la place à la colère, la rage, la vengeance.

A ce titre, même si l’apparence première de ce comics est celle du fantastique, c’est bien plus de souvenance qu’il s’agit, de souvenance à assumer, de souvenance qui ne peut déboucher, puisque les mots n’ont pas pris vie lorsqu’il fallait qu’ils existent, que sur l’horreur la plus totale.

Joséphine est-elle un fantôme ? N’est-elle que l’émanation des angoisses et des lâchetés d’Alena ?

Toujours est-il qu’elle existe, de manière extrêmement présente tout au long de ce livre, comme un point d’orgue à tous les récits qui s’entremêlent de page en page.

Parce que la force et l’intelligence du scénario, c’est de parvenir à nous raconter, certes, une histoire frontale assez simple, mais de l’enfouir dans un environnement où les personnages secondaires occupent tous une place essentielle : celle du chœur antique, en quelque sorte. Parce que, oui, ce comics suédois peut montrer à certains moment une connotation de tragédie… Moins à la Sophocle qu’à la Racine ! Parce que, finalement, tout naît et  conduit à une seule réalité humaine et universelle : l’amour, celui des âmes, celui des chairs, celui qui ose défier les morales et les tabous !

 

 

Comics venu du froid suédois, certes, ce  » Alena  » respecte à la perfection les codes de ce genre de bande dessinée : des chapitres, assez  courts, en vue de parutions régulières en petits formats, une part importante de violence gratuite, une manière de jouer avec les couleurs pour créer des univers qui se différencient les uns des autres au premier regard ou presque, des perspectives graphiques parfois démesurées pour rythmer la narration…

Mais le dessin d’Andersson est un dessin qui mêle deux influences, celle de la bd américaine, mais aussi celle de la bd belgo-française. Il en résulte un graphisme qui, parfois proche de l’illustration par des gros plans somptueux, choisit plutôt la voie de l’expression que de la description. Et si Andersson est particulièrement explicite dans les scènes d’horreur sanglante comme dans celles de l’amour charnel, il l’est tout autant pour dessiner les sensations et les sentiments de ses personnages.

Je ne suis pas fan de comics, trop souvent à mon goût, d’un manichéisme pesant qui élimine toute profondeur aux héros qu’ils mettent en scène.

Mais ici, tout m’a séduit, je peux l’avouer : le dessin, qui n’est jamais lassant, jamais répétitif, le scénario qui laisse la part belle à des sujets totalement contemporains, le mélange étroit qui s’y révèle entre l’amour et la mort, entre Eros et Thanatos, comme (je me répète…) dans les tragédies anciennes…

Un très bon livre, donc, à savourer en frissonnant !…

 

Jacques Schraûwen

Alena (auteur : Kim W. Andersson – éditeur : Glénat)

Les Nouvelles Aventures de Sibylline : Le Secret de Mélanie Chardon

Les Nouvelles Aventures de Sibylline : Le Secret de Mélanie Chardon

La petite souris créée en 1965 par le génial Raymond Macherot reprend du service. Et, ma foi, en une trentaine de pages, elle réussit un beau retour, quelque peu nostalgique, certes. Mais pas seulement !…

 

Quand on parle de Raymond Macherot, c’est de la grande histoire du neuvième art qu’on parle. C’est en 1959 que cet artiste complet a donné vie au colonel Clifton, un personnage à l’humour très flegmatique, vite suivi par d’autres héros tout aussi symboliques de l’essor de la BD dans les années 60 et 70 : Chlorophylle, Chaminou, Pantoufle et bien sûr Sybilline.

Bien entendu, Macherot n’a pas été l’inventeur de la bd  » humano-animalière « . Calvo, par exemple, en fut un représentant génial. Mais Macherot fut peut-être le premier à créer des personnages qui, immédiatement, plurent à tous les publics. Je me souviendrai toujours, par exemple, de ses rats noirs et de la blessure de Torpille qui, enfant, me faisait pratiquement sangloter, et ce de lecture répétée en lecture répétée !

Sibylline est elle aussi un personnage mythique de la bande dessinée, et on peut dire que reprendre aujourd’hui cette héroïne qui a fait les bonheurs des lecteurs de Spirou dans les années 60 tenait du pari, de la gageure, du défi même !

Un défi que Corteggiani, scénariste chevronné, a accepté de relever. Et si la réussite est au rendez-vous, c’est grâce à son talent de dialoguiste, sans aucun doute, un dialoguiste capable de mettre dans son scénario des mots lisibles à plusieurs niveaux de lecture, et, donc, de coller au monde d’aujourd’hui. Etre moderne, oui, mais sans trahir Macherot !

Corteggiani: un défi…

 

L’histoire de ce nouvel album, un récit concentré en trente planches, possède la linéarité qui était chère à Macherot. Taboum, l’ami de Sybilline, tombe sous le charme d’une affiche qui montre le portrait d’une horrible sorcière recherchée par un certain docteur Typhus, accompagné d’Ekzéma, un chat efflanqué. Cette horrible sorcière, affirme ce médecin, a un pouvoir de séduction extrêmement dangereux, et c’est la raison pour laquelle il la poursuit depuis de longues années.

La narration, donc, est assez simple. Mais pas du tout simpliste, comme je le disais, dans la mesure où les thèmes abordés, en arrière-plan ou de manière plus frontale, sont des thèmes qui parlent vraiment de notre époque : cet album est d’abord et avant tout une fable… Une fable sur la beauté, la séduction, l’amour, la passion, une fable sur l’amitié, une fable sur les rapports humains. Une fable, surtout, sur les apparences et la façon dont elles peuvent prendre le pouvoir sur la vérité !

Corteggiani: une fable…

 

Netch, dessinateur belge, a plongé avec délice dans l’univers de Macherot revisité par Corteggiani. Mais ce n’est pas vraiment du copier-coller qu’il nous livre. On a plutôt l’impression, en face de son dessin, de se retrouver dans un hommage pointu à Macherot, avec, de ci de là, des talents très personnels qui se montrent et s’affirment. La couleur par exemple, même si elle rappelle celle de Leonardo à l’époque de Macherot, est plus lumineuse, créant plus de contrastes… Et la façon dont il dessine le mouvement, dont il donne vie à ses petits personnages, la manière dont il donne à Sibylline des expressions immédiatement perceptibles, tout cela réussit à créer, au-delà de la nostalgie, une belle complicité avec les lecteurs d’aujourd’hui, j’en suis certain. Tout comme je suis certain que ses « méchants » auraient plu énormément à Macherot lui-même!

Necht et Corteggiani: le dessin

Ce n’est bien entendu pas un album innovant, c’est même un album qui s’inscrit ouvertement dans une démarche de continuité et d’hommage tout en même temps.

Mais c’est surtout une histoire attendrissante, un livre amusant à lire et à regarder, une de ces lectures qui ne se prend pas la tête et qui se veut, sans forfanterie, véritablement ouverte à tous les publics !

 

Jacques Schraûwen

Les Nouvelles Aventures de Sibylline : Le Secret de Mélanie Chardon (dessin : Netch – scénario : Corteggiani – éditeur : Casterman)

Comme une Odeur de Diable

Comme une Odeur de Diable

Claude Seignolle, cette année, a fêté ses cent ans… Cet écrivain sulfureux, créant de ses mots les arcanes d’un fantastique extrêmement personnel, cet auteur-conteur méritait un album comme celui-ci : un hommage à l’américaine à un artiste résolument français !

 

Je vais vous parler d’un temps dont beaucoup diront, l’air pincé et sûrs d’eux :  » je n’étais pas né…  » !

Je vais vous parler d’un temps où la littérature fantastique prenait un essor populaire grâce à un éditeur passionné, Marabout.

Je vous parle d’un temps où j’apprenais que les livres étudiés à l’école n’étaient pas les seuls chemins vers le plaisir de lire…

Je vous parle d’un temps où je me suis créé, adolescent ébloui, un panthéon dans lequel quatre auteurs trônaient pour leurs audaces, leurs imaginations plurielles, leur qualité narrative et littéraire : il y avait Jean Ray… Et puis l’extraordinaire Gérard Prévot, extraordinairement oublié… Il y avait Marcel Béalu, plus proche du merveilleux que du fantastique… Et puis, il y avait Claude Seignolle, dont je n’oublierai jamais la dédicace qu’il m’a un jour faite, à la foire du Livre de Bruxelles, une dédicace dans laquelle il me disait que son inspiration, il la recueillait à la profondeur des folies et des possibles humains…

 

Claude Seignolle est un être double. D’une part, il a une manière très littéraire d’user des mots et de leurs rythmes, une manière presque désuète parfois, poétique toujours, dans la veine d’un Lautréamont.  D’autre part, il se révèle un narrateur très visuel. En lisant ses romans et ses nouvelles, ce sont des images qui sautent aux yeux de ses lecteurs. Des images nées, certes, de l’imagination de Seignolle, mais aussi de celle de ceux qui se plongent dans ses récits. D’où la difficulté pour un dessinateur, un auteur de bd, de parvenir à faire une osmose de ces créations visuelles et secrètes jaillies des pages écrites par Seignolle.

Eh bien, Lefeuvre, dans cet album, réussit la gageure d’arriver à rendre palpables les histoires racontées par Seignolle, à se les approprier en nous les offrant en partage.

 

Ce livre est construit comme l’étaient les fameuses revues Eerie et Creepy, dans les années 70. C’est de l’horreur, traitée à la  » comics « , avec à chaque nouvelle, une première page de présentation, dans laquelle Claude Seignolle est le personnage central.

Le dessin, lui, est également influencé par la bd américaine. Par Bernie Whrigtson, entre autres…. Mais aussi par des artistes comme les Italiens Toppi ou Battaglia.

Lefeuvre se révèle ici un véritable orfèvre dans le travail du noir et blanc, de la lumière, des ombres révélatrices de mondes et de monstres prêts à jaillir des ténèbres…

Mais n’allez pas croire, cependant, que Laurent Lefeuvre se contente de construire son livre à partir de ces seules influences évidentes. Non, il est et reste, dans son travail, dans l’approche qu’il a des décors et des personnages, véritablement et profondément ancré dans la culture européenne, dans la réalité des légendes et des croyances, des peurs et des angoisses françaises. La Sologne, chère à Seignolle, est omniprésente, on retrouve aussi des ambiances, en paysages estompés, de la Bretagne, chère, elle, au cœur et à l’âme tourmentée de Pierre Dubois, auteur d’un avant-propos à la verve chantante.

 

 

Je sais que les éditions Mosquito ne sont pas toujours extrêmement bien distribuées.

Je vois là, au-delà du plaisir en partie nostalgique que j’ai ressenti en découvrant et en ouvrant ce livre aux diaboliques sourires, une raison de plus de parler ici de cet excellent album. Lefeuvre est un artiste époustouflant, qui rend hommage sans jamais le trahir à un Seignolle qu’il serait temps de remettre en pleine lumière. N’hésitez donc pas à vous rendre chez votre libraire, séance tenante, et à lui commander cette adaptation sulfureuse et enchanteresse de quelques contes fantastiques aux frissons bien agréables à partager !…

 

Jacques Schraûwen

Comme une Odeur de Diable (contes de Claude Seignolle adaptés par Laurent Lefeuvre – éditeur : Mosquito)

Bandits

Bandits

 

Qui, enfant, n’a pas rêvé de trésors enfouis dans le sable, de bouteilles lancées à la mer et porteuses de message d’amitié ou d’amour, d’actes d’héroïsme face à de grands et bêtes méchants ?

Toute enfance se nourrit ainsi à la fois de sentiments et d’utopies… L’héroïsme de l’âme, du cœur et de l’imaginaire sont essentiels, au travers du songe ou du jeu, à toute la magie de l’enfance, certes, mais aussi et surtout peut-être à la construction de ses possibles.

Vincent Wagner, dessinateur, scénariste et coloriste, n’a rien oublié des âges qui furent les siens, et il le prouve, au sein des éditions du Long Bec, en quelques livres étonnants, véritables objets graphiques dans lesquels seule l’image raconte des histoires… Une image en ombres chinoises, aux couleurs fortes, en aplats prononcés, des couleurs qui créent des décors en nous faisant deviner les lieux où les personnages vivent et vivent leurs aventures. Des aventures enfantines, des aventures destinées à un jeune public et qui laissent, grâce à des ellipses tout en vivacité et en  » impressions « , place à l’imagination. Celle de vos enfants, oui, mais aussi la vôtre… Les histoires que nous raconte Vincent Wagner sont simples et peuvent être le point de départ d’échanges passionnés… Retombez en enfance avec vos enfants, grâce à ce livre, vous ne le regretterez pas !

Bandits (auteur : Vincent Wagner – éditeur : Editions du Long Bec Jeunesse)

Jacques Schraûwen

La Parole du Muet : La bergère et le malfrat

La Parole du Muet : La bergère et le malfrat

Fin des années 20, à Paris… Le cinéma est de moins en moins un art, de plus en plus une industrie. Mais quelques-uns croient encore à la beauté de ce qu’on n’appelle pas encore tout à fait le septième art…

 

 

     La Parole du Muet © Bamboo/Grand Angle

 

Parmi eux, Célestin, qui a quitté sa province, sa famille, le métier qui l’attend et dont il ne veut pas, pour accomplir ses rêves dans la ville lumière. Son rêve : devenir réalisateur !

Seulement, les chemins qui conduisent à cette espérance ont beau être pavés de bonnes intentions, c’est à un univers interlope que le Gros Célestin est confronté. Il parvient à trouver du boulot dans une salle de cinéma, certes, mais une salle sans beaucoup de public… Sauf à certains moments, certains soirs, dans la clandestinité, lors de la projection de petits films érotiques.

Dans ces films, une actrice aux impudeurs tranquilles attire Célestin, qui y voit une actrice extraordinaire.

Cette jeune femme, Constance, accepte de jouer pur Célestin… Et c’est cette jeune femme envoûtante, muette, qui se trouve au centre de ce second et dernier volume.

 

 

La Parole du Muet © Bamboo/Grand Angle

Laurent Galandon ne se contente pas de raconter une histoire qui pourrait n’être, finalement, qu’une idylle entre deux paumés de l’existence. Son scénario est extrêmement varié : il y a de l’aventure, il y a du rêe, du sentiment, du sentimentalisme même, du polar, aussi, une galerie de personnages tous plus vrais que nature, il y a de la haine… Au travers du cinéma de la fin des années vingt, Galandon nous brosse le portrait haut en couleurs de toute une époque, celle où la vie en paillettes cachait à peine la misère et les bas-fonds dans lesquels truands et riches dévoyés tenaient bien des leviers de décision.

Cela dit, son scénario, en ce qui concerne l’intrigue « policière », « aventureuse » en tant que telle est extrêmement bien construite, et fait penser, d’ailleurs, à ces « serials » qui fleurissaient dans le cinéma de l’âge d’or du muet. Et c’est et ce sera sans doute toujours la force de ce scénariste de réussir, avec talent, avec un sens aigu de l’observation, à mêler l’action et la réflexion, à rendre vivants des personnages qui, sous la plume d’autres scénaristes, n’auraient peut-être été que des caricatures.

 

 

 

 

      La Parole du Muet © Bamboo/Grand Angle

 

La parole du muet, c’est le silence de Constance, c’est le talent naissant de Célestin, c’est la solidarité des petites gens pour que leurs rêves à tous deux s’accomplissent. La parole du muet, c’est le cri de la vengeance que Constance veut mener. La parole du muet, c’est la puissance de l’image qui, petit à petit, prime sur le discours, jusque dans les prétoires.

La parole du muet, c’est du dessin, extrêmement expressif, traditionnel dans sa construction, mais résolument moderne dans son traitement qui cherche, sans cesse, à dépasser la simple anecdote, la simple description. Frédéric Blier dans un style qui, sans être réaliste, réussit à donner vie à des réalités tangibles, se révèle ici comme un dessinateur particulièrement doué du septième art.

Il faut aussi souligner le soin apporté par Sébastien Bouet au travail de la couleur. Ombres et lumières créent en elles-mêmes des perspectives qui accompagnent celles du scénario.

« La Parole du Muet », c’est un diptyque intelligent, passionnant même. Deux livres qui trouveront, sans aucun doute, une place de choix dans votre bibliothèque d’amoureux des septième et neuvième arts !

Jacques Schraûwen

La Parole du Muet : La bergère et le malfrat (dessin : Frédéric Blier – scénario : Laurent Galandon – couleurs : Sébastien Bouet – éditeur : Bamboo/Grand Angle)

Duel

Duel

Au départ, il y a une nouvelle écrite par Joseph Conrad et parue au début du vingtième siècle. Ensuite, il y a un excellent film de Ridley Scott, sorti en 1977, avec Harvey Keitel et Keith Carradine. Aujourd’hui, c’est la bande dessinée qui remet à l’honneur, avec une belle réussite, cette histoire puissante !…

 

Joseph Conrad est un des monuments de la littérature internationale. Adapter ses écrits, faire de ses mots le matériau d’un tout autre média, ce n’est certainement pas chose évidente ! Cependant, la force de Conrad, sa puissance d’évocation, son sens aigu de l’aventure racontée, tout cela est un terreau sur lequel l’imagination des  » adaptateurs  » peut s’épanouir totalement. Le tout est de ne pas trahir le propos originel… Ridley Scott ne l’a pas fait, il a construit un film épique et passionnant. Et Renaud Farace n’a osé aucune trahison non plus, même si, pour faire d’une nouvelle, d’un presque-roman une épopée humaine dessinée, il a pris quelques libertés avec le récit de Conrad. Des ajouts bienvenus, en fait, puisqu’ils étoffent la linéarité de la narration, en l’enrichissant, en choisissant, également, un point de vue qui, peut-être, n’était pas mis au premier plan par l’écrivain.

Renaud Farace: les ajouts par rapport à la nouvelle

 

 

L’histoire de ce  » Duel  » est assez simple, finalement : elle met en scène deux militaires de Napoléon: D’Hubert, issu de la classe aisée, et Féraud, fils d’un maréchal-ferrant. Le premier est discipliné et respectueux des ordres, le second est sanguin, querelleur, incontrôlable. Tous les deux vivent dans une France qui voit Napoléon affronter l’Europe entière, un empereur soucieux de préserver tant que faire se peut la vie de ses meilleurs hussards. Pour cela, il a pris une décision : interdire les duels… Mais voilà, Féraud est un grand adepte de ces combats d’homme à homme. Et c’est en voulant le ramener à la raison (d’état…) que D’Hubert va se voir obligé d’accepter un duel. Un premier duel… Suivi, pendant plus de vingt ans, de bien d’autres affrontements en face à face, tous plus épiques les uns que les autres.

Le scénario de Farace laisse la part belle aux scènes de combat, bien évidemment, et l’utilisation parcimonieuse de la couleur rouge-sang dont il fait preuve dans un univers essentiellement en noir et blanc accentue encore, avec force, la violence des sentiments de haine qui habitent les deux hussards.

Le dessin de Farace, d’ailleurs, est très particulier. Les personnages, sous sa plume, frisent souvent la caricature. Le trait, même s’il est simple, force à sa manière l’expression des sentiments. Par contre, en ce qui concerne l’environnement dans lequel vivent ces personnages, on atteint là, malgré quelques anachronismes souriants, à un rendu, à une fidélité assez exceptionnelle. Finalement, ce que Farace a voulu retenir de l’histoire racontée par Conrad, c’est, certes, la suite ininterrompue, des années durant, des duels opposant deux hommes, mais c’est surtout le monde dans lequel ces deux anti-héros vivent, évoluent, et vieillissent. Et survivent, enfin, alors qu’autour d’eux seule la mort semble régner en maîtresse absolue. D’où l’importance des décors, de la nature, des êtres qui ne sont que secondaires mais dont la présence se révèle essentielle.

Renaud Farace: le dessin
Renaud Farace: l’ambiance et l’environnement

 

N’allez pas croire, cependant, que les deux protagonistes principaux de cet album manquent de consistance, ne sont que des guerriers sans âme et sans culture ! Bien sûr, ils viennent de deux milieux totalement différents. Mais tous les deux ont une envie profonde de communiquer. Par les attitudes, par les mots, par les écrits. C’est ainsi que Farace s’est amusé à montrer une relation très particulière, pratiquement maternelle, entre D’Hubert et sa sœur aînée, et qu’il s’est amusé aussi à montrer Féraud écrire à son père ou à une maîtresse. Deux lettres qui donnent une assise, un passé à Féraud, tout en le montrant en amant aimé et désiré…

 

Cela dit, l’important dans ce livre, au-delà de l’anecdote, au-delà même de la dualité humaine résumée dans les deux personnages centraux sans cesse mis face à face, l’essentiel, c’est la création et la persistance de la légende, d’une légende qui permet, à ceux qui en rendent compte, à ceux qui la regardent vivre et grandir de loin, une légende qui leur permet tout comme à « la rumeur » d’oublier l’horreur, simplement, de la mort omniprésente.

Sans légende, aucune survie n’est possible. Et celle que nous racontent Conrad, d’abord, Scott ensuite, et Farace aujourd’hui, cette légende-là touche à l’immortalité. Donc à l’essentiel de l’âme humaine lorsqu’elle s’accepte charnelle, et donc violente !

Renaud Farace: l’importance de la légende…

 

Il s’agit ici d’une nouvelle adaptation, qui n’a pas grand-chose à voir avec l’excellent film de Scott. Mais qui a tout à voir avec la nouvelle de Conrad. Plus qu’une adaptation, d’ailleurs, c’est d’une interprétation qu’il s’agit… Septième et neuvième arts ont choisi, ainsi, deux voies différentes, et, en définitive, c’est Joseph Conrad, sans aucune trahison, qui reste gagnant !

Ce  » Duel  » est un excellent roman graphique : il y a de la littérature, il y a du véritable graphisme et pas des gribouillis tendance bobo fatigué…

Un livre que les lecteurs de Joseph Conrad aimeront autant que l’aimeront les amoureux de la BD !

 

Jacques Schraûwen

Duel (auteur : Renaud Farace – éditeur : Casterman)

Yo-Yo Post Mortem : 2. Mourir n’a jamais tué personne

Yo-Yo Post Mortem : 2. Mourir n’a jamais tué personne

Après  » Mourir nuit gravement à la santé « , paru en 2014, revoici le passeur d’âmes Bône, James Bône. Un passeur obligé de reprendre du service pour éviter, en enfer, le chaos le plus total !…

 

J’aime ces bandes dessinée déjantées qui osent s’aventurer dans des territoires délicats à aborder, et qui le font avec talent, et, surtout, avec infiniment d’humour !

Quand on parle des  » esprits « , il est naturel, après tout, que l’auteur fasse preuve, lui aussi, d’esprit, à la française, avec des jeux de mots, sans arrêt, avec des références nombreuses au plus profond des dessins. Gilles Le Coz, dessinateur et scénariste, s’en donne véritablement à cœur joie dans ce deuxième opus qui plonge, cette fois, métaphoriquement peut-être mais de manière évidente, dans notre monde à nous, pauvre  vivants !

C’est que là-bas, de l’autre côté de l’ici, de l’autre côté de la tombe, les passeurs d’âme ont d’autres occupations que de mener les défunts vers leurs réincarnations, vers leurs nouvelles destinations… Il faut dire qu’un certain  » Steve « , défunt parmi les défunts, a inventé et partagé un objet de communication qui occupe toutes les pensées, en chaque minute, des habitants de l’univers de l’ailleurs : le iCrâne et son clavier démoniaque !

 

Cerby, le chien gardien des enfers, se doit de trouver une solution à cette apathie généralisée et à cet engorgement de plus en plus préoccupant du monde dont il est le garde et le garant. Surtout qu’une entité particulièrement mauvaise apparaît et veut tout détruire de l’ordre de l’humanité !

Un seul personnage peut sauver la  situation, et c’est le fameux James, James Bône… Mais voilà, après le premier album de cette série, James Bône a vendu sa propre âme au Rock, redevenant humain, adulé par les foules.

Malgré tout, puisqu’il se doit d’être le sauveur du monde d’en bas, il va finir par redevenir lui-même, ébloui par Adèle, une jeune morte qui a toutes les peines du monde à comprendre que, pour elle, toute existence est désormais domaine d’un passé lointain !

 

Je parlais de références… Il y en a à chaque page…. On reconnaît par exemple l’inspecteur Colombo… Il y a également des références littéraires ou mythologiques, comme la présence active de ce cerbère se nommant Cerby.

Mais il y a surtout, au-delà même d’un humour omniprésent, un scénario extrêmement bien construit, qui laisse peu de place aux temps morts (humour involontaire, désolé !…), et qui réussit même à laisser une place importante, voire essentielle, à un « fantastique » proche de certains récits de Claude Seignolle ou de Thomas Owen !…

Le dessin, lui, tout en nuances de noir, de blanc et de gris, est d’une belle maîtrise, tant pour les personnages qui, malgré leurs visages d’os et uniquement d’os, parviennent à exprimer une superbe palette d’émotions, que pour les décors, les perspectives, les mouvements, et il y a même quelques instants dessinés qui ne dépareilleraient pas dans une bd d’horreur à l’américaine !

De l’excellent travail, donc, que ce livre, un excellent moment de lecture, de rire, de sourire, et même de réflexion !… Mourir de sourire n’a jamais tué personne, tout compte fait !

 

Jacques Schraûwen

Yo-Yo Post Mortem : 2. Mourir n’a jamais tué personne (auteur : Gilles Le Coz – éditeur : sandawe.com)