Les Seigneurs de la Terre : 3. Graines d’Espoir

Les Seigneurs de la Terre : 3. Graines d’Espoir

Une série qui mêle habilement le discours militant pour un monde agricole meilleur et l’aventure humaine dans toutes ses démesures. Une bd qui se plonge dans des vrais problèmes de société!

 

 

Dans les deux épisodes précédents, on a vu Florian, le personnage central de cette série, se battre contre l’héritage d’une agriculture soucieuse seulement de rentabilité, abandonner un avenir tout tracé dans le monde de la justice pour s’aventurer dans l’aventure d’une agriculture réfléchie, vivre un grand amour, une grande déchirure, connaître la trahison et la haine, découvrir que les apparences sont presque toujours trompeuses. De l’Europe à l’Amérique, il est passé de désillusion en désillusion, jusqu’à tout quitter, dans ce volume-ci, pour chercher à retrouver sa mère en Inde.

Pour construire son scénario, Fabien Rodhain a multiplié les parallèles. Parallèles entre l’Inde et la France, entre Florian et son épouse, entre sa quête et le monde agricole qui se rappelle à lui avec force.

Au-delà de l’histoire personnelle de Florian, inspirée, on le sent, par des sentiments et des réalités propres au scénariste, les thèmes abordés dans ce livre sont des thèmes à taille humaine, d’abord : la nécessité pour chaque individu de trouver son chemin, le besoin de trouver un sens à l’action que l’on se sent obligé de mener…

La narration, de ce fait, pourrait être lourde, égarer le lecteur. Le dessin, lui, et la couleur, permettent le contraire, grâce à leur fluidité. Pas de grands effets spéciaux dans le graphisme, en effet, un graphisme nourri incontestablement de classicisme, et se révélant efficace, malgré quelques petits défauts, ici et là, dans les proportions, dans les perspectives… Mais sans doute fallait-il un tel dessin pour que le propos de l’histoire racontée ne soit pas trop pesant !

Fabien Rodhain: le scénario

 

 

Parce que ce propos n’a rien de simpliste, loin s’en faut ! C’est de politique qu’il s’agit, au sens large du terme, de lutte contre les multinationales qui, aidées par l’OMC et le Fonds Monétaire International, cherchent à contrôler toutes les richesses de la planète terre… La désobéissance civile est une constante dans le propos de Rodhain, puisque le simple fait de cultiver son jardin devient un acte responsable.

Ce que cette série nous dit, dans cet album-ci encore plus que dans les autres, c’est que la mondialisation touche tout le monde, est l’affaire de tout le monde. Nous sommes toutes et tous interconnectés, de pays en pays, que nous le voulions ou non, et les décisions prises à New-York, à Londres, à Paris ou en Inde s’adressent aussi à nous, où que nous nous trouvions ! Et face à la mondialisation des semences se retrouvant de plus en plus aux seules mains d’inconscients scientifiques, d’autres mondialisations sont possibles, toutes vibrant de révolte réfléchie. Le fait, pour les auteurs de ce livre, de nous emmener en Inde, où le combat pour des semences naturelles est une réalité, le fait de nous montrer José Bové aux côtés de Vandana Shiva, dont le combat humaniste a dépassé et de loin les frontières de son pays, cette manière que les auteurs ont de nous raconter leur histoire n’est pas gratuite, et nous permet, vraiment, de nous sentir immergés dans un monde global, celui où, de France en Inde, des Etats-Unis jusqu’en Belgique, chaque jour, des agriculteurs se suicident…

Fabien Rodhain: la politique

 

 

 

Pour rendre ce discours militant accessible, pour qu’il atteigne le public le plus large possible, les auteurs n’ont pas choisi la seule voie du didactisme. Ils utilisent les codes, et même les poncifs de la bande dessinée d’aventure romanesque, avec sentiments violents, amour et haine, avec actions presque héroïques et lâchetés inattendues, avec rebondissements et suspenses habilement amenés. Mais ils le font avec un vrai plaisir et accentuent ainsi leur  » message « .

Florian, ainsi, pour se battre contre ce monde qu’il a fui, celui de la famille, de l’agriculture, de la justice, contre cet univers qui le rattrape, va d’abord devoir se battre contre lui-même, et ses violences, et ses addictions.

Et pour redevenir lui-même, il va devoir, on le sent, on le sait, se battre aussi contre toute radicalité, même celle du  » bio « … Et oublier ses amourettes pour retrouver la vraie passion…

Cela dit, le côté didactique n’est pas absent de ce livre, puisque bien des notes de bas de page expliquent les environnements réels de ce qui nous est raconté avec l’alibi de l’imagination.

Fabien Rodhain: « se battre… »

 

Cette série est une série importante, sans doute, dans la société qui est nôtre et qui est à la recherche à la fois de valeurs et de vérité, de tolérance et de nécessité à se créer des avenirs un peu plus souriants que ce qu’ils promettent aujourd’hui d’être.

C’est vrai, cependant, que quelques raccourcis temporels sont parfois mal venus, c’est vrai aussi que certains personnages secondaires (des femmes surtout) disparaissent vite, sans qu’on sache très bien ce qu’elles viennent faire dans le récit.

Mais au total, ces  » Seigneurs de la terre  » se laissent lire avec plaisir. Et réflexion… Ces livres sont comme des yeux ouverts sur le monde que nous pouvons peut-être construire, ensemble, dans un vrai souci d’interculturalité… C’est-à-dire d’acceptation de cultures qui, entre elles, aimeraient enfin de se découvrir les unes les autres !

 

Jacques Schraûwen

Les Seigneurs de la Terre : 3. Graines d’Espoir (dessin : Luca Malisan – scénario : Fabien Rodhain – couleurs : Paolo Francescutto – éditeur : Glénat)

Jeremiah : 35. Kurdy Malloy Et Mama Olga

Jeremiah : 35. Kurdy Malloy Et Mama Olga

Hermann au meilleur de sa forme, pour un album qui nous permet de découvrir le passé de Kurdy, compagnon inamovible de Jeremiah depuis de longues années… Un album passionnant et sombre, sans temps mort!

C’est en 1979 que le premier album des aventures post-apocalyptiques de Jeremiah est paru. Et cela fait donc 38 ans que cet anti-héros essaie de conserver, dans un univers en totale déliquescence, une part d’humanité. Au grand désarroi, le plus souvent, de son compagnon de route, le casqué Kurdy, beaucoup plus intéressé par les plaisirs de la vie que par une quelconque honnêteté, qu’elle soit intellectuelle ou active !

Mais de ces deux personnages, finalement, on ne connaît que bien peu de choses sur ce qu’ils ont été, sur ce qui les a amenés à se rencontrer, à vivre ensemble une étrange amitié aux ambivalences constantes.

Et c’est donc avec un vrai plaisir que, dans cet album-ci, on en apprend un peu plus, enfin, sur Kurdy, son passé de sale gosse à peine adulte.

Mais ne vous attendez pas à de grandes révélations! Hermann travaille à petites touches, son récit se fait syncopé, avec des non-dits pratiquement aussi importants que ce qu’il nous dévoile d’une personnalité particulièrement complexe…

Hermann: le récit

 

 

Ce trente-cinquième tome d’une des séries les plus réussies dans l’histoire de la bande Dessinée se conjugue donc autour de Kurdy. Il est le pivot de la narration, c’est vrai, mais il partage l’affiche avec une femme énorme, Mama Olga, qui rêve d’une piscine en parlant à un certain Jaycee, sorte d’hologramme crucifié, immobile et silencieux.

C’est cette femme qui le recueille, en le cachant sous ses jupes, comme dans le film célèbre et superbe  » Le Tambour « … C’est elle, encore, qui lui permet d’aller, passeur de drogue, dans un camp de rééducation où il devrait pouvoir retrouver et sauver un ami… C’est elle, aussi, qui, pour cet orphelin venu de Dieu sait où, va éprouver des sentiments presque maternels…

Mais tout cela n’est, comme souvent chez Hermann, qu’apparences. Et même si on découvre Kurdy capable d’empathie, voire même d’amour, de tendresse lorsqu’il se fait déniaiser, même si la religion presque saint-sulpicienne occupe une place importante dans le portrait de Mama Olga, il y a aussi le camp de rééducation qui se révèle le plus horrible et le plus violent des endroits concentrationnaires, il y a aussi la méfiance qui estompe les amitiés possibles, et l’appât du gain omniprésent, au-delà même de la nécessité de la survie.

C’est ce qui fait de ce livre un portrait au vitriol des apparences et de ce qu’elles cachent toujours !…

Hermann: les sentiments

 

Hermann: les apparences

 

 

Hermann a toujours aimé jouer avec les couleurs, et c’est encore le cas ici, où sa palette a choisi essentiellement les nuances de la grisaille pour définir la plupart des décors et des paysages dans lesquels Kurdy vit, survit, étrangement effacé parfois, mais toujours bouillonnant de l’intérieur.

Ces décors sont là, d’abord et avant tout, pour créer une ambiance. Mais aussi pour se faire les miroirs sans cesse changeants de ce que ressentent et vivent les protagonistes de l’histoire racontée. Une histoire dans laquelle l’horreur est toujours présente, une histoire qui ne peut que déboucher sur la mort et l’ultra-violence.

Le graphisme d’Hermann n’est pas, depuis bien longtemps déjà, celui d’un auteur soucieux de montrer la  » beauté « . Tout au contraire, et même en décrivant des femmes désirables, il semble toujours éprouver le besoin de fuir la perfection, sans arrêt. Et les plus beaux des intérêts qu’il porte à ses personnages, c’est aux êtres difformes qu’il les réserve. Mama Olga, dans cet album-ci, par exemple, est sans doute une de ses plus belles réussites en guise de monstruosité capable aussi de se faire éblouissante ! C’est, encore une fois, le jeu des apparences, un jeu auquel Hermann adore jouer et nous faire jouer !

Hermann: les paysages, les décors, les couleurs
Hermann: la beauté

 

 

J’avoue avoir arrêté, depuis pas mal de temps déjà, de compter le nombre d’albums dessinés par Hermann! On a l’impression qu’il n’arrête jamais de dessiner, de produire… Et même si, de ci de là, des faiblesses existent, l’ensemble de son œuvre est d’une belle unité. Belle, passionnée, et passionnante ! Autant que le personnage, d’ailleurs, qui, sous des dehors parfois bourrus, cherche toujours à s’étonner lui-même avant que d’étonner et de surprendre ses lecteurs.

Travailleur acharné, ce qui frappe essentiellement chez lui, c’est le feu sacré qui l’habite, et la qualité intrinsèque de tout ce qu’il fait, une qualité qui naît du plaisir qu’il ressent à, toujours, infatigablement, chercher à évoluer dans son dessin et dans sa couleur,  comme dans sa narration.

 

Hermann: le travail…

 

La sortie de ce trente-cinquième album coïncide avec la sortie du huitième opus de l’intégrale de Jeremiah.

Une série qui, en presque quarante ans, n’a absolument pas vieilli et qui, même, se révèle souvent d’une actualité brûlante, comme avec ce camp de rééducation qu’on découvre dans ce  » Mama Olga « .

Une série, en tout cas, qui se doit d’être présente dans la bibliothèque de tous les amoureux du neuvième art !…

 

Jacques Schraûwen

Jeremiah : 35. Kurdy Malloy Et Mama Olga (auteur : Hermann – éditeur : Dupuis – parution également du huitième tome de l’intégrale de Jeremiah)

Les Reflets Changeants

Les Reflets Changeants

Trois personnages, trois âges, de la jeunesse à la vieillesse, le temps qui passe, l’amour comme horizon à sans cesse redécouvrir, et le midi de la France…

Un superbe roman graphique, humain, poétique, quotidien…

Il y a Elsa, 22 ans, ronde et amoureuse d’un garçon dont on devine qu’il a des addictions qui le détruisent, et la détruisent, elle aussi… Et il y a un autre amour naissant, et les questions qu’elle se pose sur son devenir.

Il y a Jean, 55 ans, séparé, adorant sa fille, mais rêvant aussi et surtout à des ailleurs au gré des vagues et de leurs possibles voyages… Et il y a les conflits qui le poussent, parfois, à des mots qui lui deviennent des regrets.

La force de cet album  » choral « , c’est de parvenir à mettre en parallèle ces trois êtres humains, et à réussir à ce que leur rencontre n’ait rien de  » construit « , mais qu’elle appartienne, le plus simplement du monde, au fil des heures et des jours.

Aude Mermilliod aime ses personnages, elle vit à leurs côtés, elle accompagne leurs gestes, leurs doutes, leurs rêves et leurs démissions… Et elle nous les fait aimer, par petites touches, par chapitres qui, tous, prennent le temps de nous glisser à notre tour aux côtés tantôt de Jean, tantôt d’Elsa, tantôt d’Emile.

Aude Mermilliod: les personnages

 

Ce livre qui rend hommage, de par son titre, à  » La Mer  » de Charles Trenet, se révèle, en fait, un triple miroir, et de chacun de ces miroirs jaillissent d’infinis reflets, sans cesse mouvants.

La grande et belle caractéristique de ce livre, c’est aussi qu’il se conjugue, certes, au rythme de trois âges, mais d’abord et avant tout à taille humaine. Et cette volonté de l’auteure de se contenter, d’une certaine manière, de nous montrer vivre des gens qu’elle aime, cette volonté, donc, devient aussi celle de ne porter aucun jugement quant aux passés, aux attitudes, aux révoltes ou aux silences de ses trois personnages. Emile, par exemple, le vieil homme, pourrait être montré comme un affreux raciste. Mais le regard que pose sur lui Aude Mermilliod est un regard sans violence, sans réprimande… Elle a décidé d’éviter tout manichéisme, et c’est ce qui rend, sans doute, son livre particulièrement attachant, puisqu’il permet à tout un chacun, finalement, d’entrer, du regard et de l’esprit, dans le récit pluriel qu’elle nous propose.

Le lecteur se reconnait dans les reflets changeants des trois (anti-)héros de ce livre, et chacun se retrouve ainsi confronté, en douceur, à ses propres errances.

Aude Mermilliod: des personnages sans manichéisme

 

 

Ce qui fait toute la beauté, aussi, de ces  » Reflets changeants « , c’est le fil conducteur des trois destins qui nous sont offerts, un fil conducteur qui, sans mièvrerie, nous rappelle que toute existence pourrait peut-être se résumer à la force des sentiments qu’elle éprouve et qu’elle fait éprouver à son égard.

Emile aime, par-dessus tout, son épouse, et c’est cet amour qui va motiver ses décisions les plus définitives.

Jean aime sa fille comme un trésor découvert à l’aube presque de sa vieillesse, mais il va devoir choisir d’autres voies pour que cette passion ne s’étiole pas.

Elsa est amoureuse d’un garçon qu’on ne voit pratiquement pas, mais c’est un autre amour qui va la révéler à elle-même, tout en lui permettant, aux miroirs qu’elle croise, de se découvrir belle et désirable.

Aude Mermilliod: l’amour

 

 

 » Les Reflets Changeants « , c’est une des excellentes découvertes à faire, en cette rentrée littéraire qui voit se multiplier, sur les étals des librairies de toutes sortes, des centaines de titres différents.

C’est un récit à la fois tendre et poétique, à la fois émouvant et passionnant, à la fois littéraire et visuel.

C’est une réussite qui naît, aussi et surtout, d’une osmose parfaite (il n’y a pas d’autre mot), entre le dessin, la couleur et le texte. Ces trois éléments (trois, comme les personnages…) sans cesse mêlés créent un rythme qui est celui du temps qui passe.

Mourir, cela n’est rien, disait Brel. Mais vieillir…

Elsa, Jean et Emile, sur les chemins de l’existence, se retrouvent à trois endroits différents. Mais de là où ils sont, ils peuvent, librement, se regarder vivre les uns les autres, et se vouloir complices aussi de leurs existences parallèles.

Vieillir, finalement, est un voyage inhérent à l’humanité, et ce livre, à ce titre, est superbement humaniste…

 

Aude Mermilliod: le dessin

 

Jacques Schraûwen

Les Reflets Changeants (auteure : Aude Mermilliod – éditeur : Le Lombard)

Emile

Emile

Des livres qui plairont autant aux enfants qu’à leurs parents… Un texte intelligent et souriant, des dessins simples laissant la place au mouvement et aux mimiques… Une collection à découvrir et à faire découvrir ! Ce n’est pas de la bd, certes, mais ça mérite le détour !…

 

 

 

Les Mots d’Emile

Quand ils parlent d’enfants, les adultes rient souvent aux éclats en se remémorant leurs « mots », ces fameux « mots d’enfants » qui fleurissent sur internet, aux côtés des perles des assurances et des bêtisiers des journalistes.

Avec Vincent Cuvellier, il ne fallait bien entendu pas s’attendre à une resucée de plus de cet humour bon enfant, certes, mais terriblement répétitif…

Vincent Cuvellier porte, sur Emile, son personnage, tout sauf le regard d’un parent admiratif et émerveillé. On a presque l’impression qu’Emile, avec son air sans cesse renfrogné même quand il dit qu’il sourit, se trouve sous le microscope d’un scientifique qui cherche à comprendre ce qu’est le moteur essentiel de l‘enfance.

Et dans ce livre-ci, ce moteur est celui du langage… Il est celui des mots dans ce qu’ils peuvent avoir d’immédiat, avant même que la compréhension intervienne… Emile est atrabilaire… Parce que ça sonne bien… Il est directeur général, parce qu’il sent confusément qu’il y a là quelque chose qui ressemble à du pouvoir…

C’est un abécédaire que ce gamin partage avec les enfants qui vont le lire, avec les adultes qui vont lire ses mots à leurs enfants…

Et même si ce sont les mots qui sont au centre de ce livre, ils ne seraient rien sans les dessins qui sont extrêmement stylés tout en provoquant bien des sourires !

 

 

 

 

Emile Rêve

Tous les enfants rêvent… Tout le monde, d’ailleurs, rêve…. Le rêve n’est-il pas, finalement, le territoire de l’enfant qu’on a été, certes, mais aussi de celui qu’on reste, toutes et tous.

En tout cas, il est, au travers des dessins simples et nimbés d’une imagination réjouissante, l’univers essentiel du petit Emile ! Les trains volent, les vaches se prennent pour des cow-boys, un oiseau a une tête de chat…

J’imagine bien, en lisant ce petit album, Ronan Badel illustrant les poèmes de Prévert… Et réussissant à les rendre encore plus accessibles à tous les âges !

Les cheveux en bataille, le regard « arsouille », l’attitude sans cesse « en attente », Emile est un gosse étonnant, étonné aussi. Il est surtout terriblement attachant, et je pense qu’adultes comme enfants ne pourront que se reconnaître en lui… En lui, et au plus profond de ses rêves !…

 

La littérature pour la jeunesse se doit, bien évidemment, de répondre à des règles élémentaires d’accessibilité. Puisque les livres seront lus à des enfants, il faut une langue simple. Avec Cuvellier, il ne s’agit nullement de simplisme, loin s’en faut ! Et sa manière d’écrire pour les enfants est extrêmement rythmée. Presque chantante…

Quant au dessin, j’aime vraiment qu’il réussisse à ne pas se contenter d’être l’illustration du texte. C’est ce qui fait de cette série de livres une superbe réussite !

 

Jacques Schraûwen

Emile : dans la collection Giboulées, chez Gallimard Jeunesse (texte : Vincent Cuvellier – dessin : Ronan Badel)

 

 

Couleurs

Couleurs

Il est de ces livres qu’on regarde autant qu’on lit…  » Couleurs  » en fait partie, de par la magie envoûtante qui semble jaillir de chaque page découverte, redécouverte…

 

 

Comment résumer l’histoire que nous raconte cet ouvrage inclassable ?

Il est vrai que le récit est d’une totale linéarité : Un homme jeune, ayant perdu toute mémoire mais frémissant de migraines atroces, se voit recueilli et accueilli par un homme âgé qui lui propose, le temps d’une possible guérison, de travailler pour lui, de s’occuper de son jardin.

Et tout le livre nous montre ce jeune homme, presque adolescent encore, aux prises avec un réel qu’il ne réussit ni à assimiler ni à refuser…

Ce schéma pourrait être celui de bien des thrillers, voire de quelques bons livres d’horreur. Mais il n’en est rien, et Sylvain Escallon, l’auteur à part entière de ces  » couleurs « , choisit, sans cesse, les chemins peu praticables du symbolisme, du non-dit, du non-récit, même. Et c’est à ce titre-là que cet album ne ressemble à aucun autre et se pare d’une véritable beauté graphique qui se fait, sans doute, l’élément moteur du récit.

 

 

Le titre, déjà, est trompeur, puisque l’essentiel de ce livre est dessiné en noir et blanc, avec un sens du contraste visuel que ne dédaigneraient pas quelques grands noms en la matière, de Comès à Wrightson ou Corben. Et il est vrai que le style graphique d’Escallon révèle une influence américaine évidente. Mais pas seulement… Il y a aussi, dans la façon qu’il a de s’attarder sur certains personnages une influence de la bd japonaise. Quant au fond de l’histoire, il jaillit, lui, d’une mythologie quotidienne typiquement européenne, française ou belge. Il y a plus du Béalu que du King dans l’ambiance qui nimbe chaque page de ce livre.

Je parlais de noir et blanc… Mais il y  aussi, de ci de là, comme en éclairs soudains et inattendus, des trouées de couleurs qui deviennent des lueurs nées du personnage central lui-même, et qui font, elles aussi, de cet album un objet littéraire et pictural étonnant, mais d’une belle unité, finalement, et envoûtant de bout en bout.

 

 

Cela dit, on peut se demander quel est le propos de l’auteur… Parce qu’il ne se contente pas de nous raconter l’histoire d’un amnésique à la recherche de lui-même et manipulé par des êtres qui, sous l’apparence de l’amitié, ont des buts qui ne peuvent qu’être inavouables. Il peuple sa narration de symboles nombreux : la nature, omniprésente, jusque dans les maisons dessinées… L’animalité travailleuse et sourde des fourmis qui se baladent de page en page en troupeaux sans âme… L’opposition entre la clarté et l’obscurité… Les apparences qui se distendent pour nous faire découvrir des réalités sans cesse cachées, sans cesse mouvantes. Et puis, il y a, en définitive, le thème central de ce livre, le pivot autour duquel toute la narration se construit et évolue : la création artistique !

 

 

Et c’est là que ce livre devient, réellement, un ouvrage qui mêle réflexion et inquiétude, qui construit et déconstruit des ponts entre ce que nous connaissons, ce que nous reconnaissons, ce que nous cherchons sans cesse à deviner…

C’est en chapitres que ce livre se construit. Et le premier chapitre, mettant en évidence une paire de lunettes, répond au tout dernier chapitre (avec le même numéro pour les deux : 1 !), qui met en exergue, lui, une paire de lunettes aux verres brisés.

Ce face à face entre la fin de l’histoire (qui n’est qu’un début, tout compte fait…) et son initiale pourrait probablement être une métaphore poétique de l’art, certes, qui n’arrête pas de faire des allers-retours entre hier et aujourd’hui, entre l’imaginaire et la réalité, entre le réalisme et l’invention… De l’art, mais aussi de l’existence… Une existence qui n’est peut-être qu’une suite de mouvements concentriques, une existence qui ne peut se révéler à elle-même qu’à partir d’une catastrophe, dont on parle dans ce livre, sans jamais la montrer ni l’expliquer.

Ce livre, de par son dessin, est somptueux. Il est aussi, bien plus qu’un roman graphique, un long poème dessiné sans rimes ni raison… Il y a du Michel De Ghelderode dans  » Couleurs « , avec son symbolisme, son  » fantastique « , son observation des petites gens et de leurs minuscules mesquineries…

 » Couleurs « , vous l’aurez compris, ne ressemble vraiment pas aux productions habituelles du neuvième art. C’est un livre de création pure, formellement superbe… Un livre qui prouve que, dans les paysages de la BD, bien des arcs-en-ciel restent encore à découvrir !…

 

Jacques Schraûwen

Couleurs (auteur : Sylvain Escallon – éditeur : Sarbacane)

Dickens & Dickens

Dickens & Dickens

Dans l’Angleterre victorienne, une histoire complète en deux volumes qui nous parle de littérature, de bas-fonds, d’ombre, de lumière, d’érotisme et de morale bien-pensante… Le tout au long d’une intrigue qui semble plonger dans le fantastique !

 

 

Il est de ces époques propices à des récits dans lesquels l’âme humaine est mise à nu. Albion sous le règne de la Reine Victoria en est un exemple évident : une société dans laquelle se faisaient face la richesse la plus ostentatoire et la misère la plus profonde, un monde dans lequel la littérature croit pouvoir tout comprendre et tout analyser, et une cité, Londres, dans laquelle la fange fait naître des êtres à la fois amoraux, immoraux, truands et hommes d’honneur, mais d’un honneur particulier…

Dans ce dix-neuvième siècle qui voit la capitale britannique s’enorgueillir de la première exposition universelle, Griffo et Rodolphe nous font suivre les pas de Charles Dickens, autant connu à l’époque qu’il l’est encore aujourd’hui.

On pourrait, et cela a déjà été fait maintes fois d’ailleurs, dessiner la vie de Dickens à la manière d’une biographie nourrie d’éléments officiels. Ici, c’est d’une non-biographie qu’il s’agit plutôt, consacrée à un artiste immortel fasciné par l’horreur, la mort, la pauvreté. Une non-biographie mêlant, avec un sens de l’inventivité assez remarquable, la réalité de ce que fut cet écrivain et un environnement imaginaire et teinté de mystère… D’un mystère que, d’ailleurs, Charles Dickens n’aurait pas renié !…

 

 

Charles Dickens, personnage central de ce récit en deux tomes, se découvre un jour un double… Un homme de son âge, qui lui ressemble comme deux gouttes d’eau.

Dickens est un écrivain reconnu, ambitieux, orgueilleux, puisqu’il se sent plus réputé encore que la Reine Victoria. Son double, lui, est tout le contraire. Truand notoire, chef de bande, il règne dans les quartiers les plus mal famés de Londres. Dickens est un notable pétri de bienséance, Charlie, lui, a un langage ordurier, renie toute morale et ne cherche que son plaisir.

Et ce Charlie prend, de temps à autre, la place de Charles. Le truand sans foi ni loi vit la vie de l’écrivain qui se révolte dans ses écrits contre la misère, la prostitution, la peine de mort, sans rien connaître réellement, malgré tout, de ces gens dont il pense défendre l’honneur et la dignité !

Cette histoire pourrait être une histoire à la Dickens, ou, plus proche de nous, à la Jean Ray, c’est-à-dire une histoire dans laquelle le  » fantastique  » et l’horreur occupent la première place.

Mais il n’en est rien, et Rodolphe réussit à construire un scénario qui n’a pratiquement aucune zone d’ombre, un scénario plus proche du portrait d’une époque, au travers d’un fil conducteur s’apparentant au polar, que de l’immersion dans l’inconnu, dans l’impossible. Ce  » Dickens & Dickens  » reste plausible de bout en bout, même si les dernières péripéties plongent, elles, véritablement dans l’improbable ou, du moins, l’inexplicable.

 

 

Griffo, au dessin, fait preuve, comme d’habitude d’ailleurs, d’une belle virtuosité.

Ce qui lui plaît, à lui aussi, c’est le rendu d’une époque. Son dessin aime à montrer l’opposition de deux mondes opposés, celui de la bienséance et celui des bas-fonds, et, ce faisant, aime aussi à décrire avec une belle impudeur les amours vécues par la bourgeoisie et celles vécues par la plèbe…

Il attache un soin tout particulier aux décors intérieurs, beaucoup plus présents, dans ce diptyque, que les décors extérieurs. Mais pour les uns comme pour les autres, il y a une précision dans le détail qui rend profondément tangible cette Angleterre Victorienne pétrie d’une morale intransigeante et d’un déni de l’horreur d’une société de  plus en plus délétère.

Et il faut souligner, également, la couleur qui ajoute encore à l’expressionnisme qu’aime Griffo lorsqu’il s’approche des visages.

Une passionnante réussite que ce  » Dickens & Dickens « …

Avec, pour ma part, un regret, malgré tout… Il semble que les correcteurs aient oublié une part de leur travail. Quelques fautes d’orthographe, en effet, auraient pu (dû) être corrigées, et quelques mots, parfois, manquent dans les textes…

 

 

Jacques Schraûwen

Dickens & Dickens (deux volumes – dessin : Griffo – scénario : Rodolphe – éditeur : Vents d’Ouest)

Bâtard

Bâtard

Une cavale, une mère et son fils, des truands violents… Des apparences, surtout, qui ne correspondent que rarement à la vérité ! Un livre qui se lit d’une traite !

 

Sur les routes américaines, une femme et son jeune fils vivent de la fuite les peurs, les dangers, les actes insensés. Leur voiture, le coffre plein du butin d’un casse fabuleux, les emmène, inexorablement peut-être, vers une confrontation humaine qui ne pourra qu’être celle de la mort , de la violence, de la plongée en des néants inconnus.

Mais voilà, comme dans tous les livres de Max de Radiguès, le récit ne conduit jamais là où tout semble le guider. Et au-delà de la linéarité de l’histoire, du sentiment de déjà lu qu’on peut avoir en en découvrant les premières pages, au-delà des références évidentes avec la littérature noire américaine et un certain cinéma dans lequel brillait Lee Marvin, dans lequel brille Tarentino aujourd’hui, ce livre s’amuse à mêler les codes du polar pour nous offrir, en définitive, une histoire humaine sans morale, certes, mais véritablement émouvante et intelligente, dans sa construction comme dans sa narration.

 

Comme toujours aussi chez Max de Radiguès, le dessin simple n’empêche nullement un propos qui dépasse, et de loin, la simple anecdote ! Son graphisme, sans aucun effet, a, c’est une évidence, un aspect parfois quelque peu  » enfantin « , avec des erreurs de proportions, de perspectives, avec une présence extrêmement limitée des décors. Mais tout cela participe du même but que l’écriture elle-même : l’efficacité dans la continuité du récit, l’efficacité dans l’approche, au plus près, des personnages, l’efficacité dans le rendu des émotions, essentiellement au travers des regards et de leurs échanges.

On pourrait croire se retrouver ici, avec Eugène, ce bâtard, accompagnant sa mère dans une sanglante cavale, dans un simple polar de série b. Mais tout le talent de Max de Radiguès, celui de son scénario comme de son dessin, c’est justement d’offrir à ses lecteurs une histoire qui, tout compte fait, s’intéresse réellement à des problèmes de société, cette société dans laquelle nous vivons et qui engendre de plus en plus de monstres à taille humaine !…

 

 

J’aime beaucoup Max de Radiguès, parce que, d’album en album, il adore visiter et nous faire visiter des univers à chaque fois différents. J’aime son dessin immédiatement accessible, qui ne se perd jamais dans les méandres du  » beau « . J’aime ses histoires qui n’hésitent cependant jamais à donner vie à des réalités et des sentiments peu recommandables. J’aime aussi, énormément, son espèce de détachement, celui d’un spectateur plutôt que d’un acteur, un détachement qui ne fait, en définitive, qu’accentuer l’intérêt et la puissance de ses scénarios.

Un livre, donc, à lire, à savourer !

 

Jacques Schraûwen

Bâtard (auteur : Max de Radiguès – éditeur : Casterman)