Le Loup en Slip : se les gèle méchamment

Le Loup en Slip : se les gèle méchamment

« Le loup en slip » est un personnage superbe, superbement dessiné, superbement inspiré, aussi, par « Les Vieux Fourneaux »…  Wilfrid Lupano (à écouter dans cette chronique) et Mayana Itoïz y font preuve d’une complicité sans faille !

 

     Le Loup en slip©Dargaud

 

Le loup qui, dans l’album précédent, faisait peur à tout le petit peuple de la forêt, est devenu un être accepté par tout le monde… Jusqu’au jour où, l’hiver venu, la froidure couvrant de blancheur et de frissons les arbres et les clairières, ce loup change d’attitude…

Lui qui était souriant, affable, toujours prêt à rendre service avec le sourire, le voilà devenu bougon, d’une mauvaise humeur presque agressive, et répondant à tout qui lui pose une question quelconque : « On se les gèle » !…

Et en même temps, des animaux disparaissent sans laisser de traces…

Le Loup en slip serait-il redevenu un redoutable prédateur ?….

Vous le saurez en lisant ce livre, bien évidemment, en le faisant lire à vos enfants, ou petits-enfants, en le leur lisant, aussi, et surtout !

Aujourd’hui que, dans la vraie vie, l’hiver est à nos portes, selon l’expression consacrée, ce livre arrive à son heure, pour nous montrer un monde dans lequel la peur est une seconde nature, dans laquelle la « différence », au sens large du germe, est un danger, dans lequel la solidarité n’est souvent qu’un vain mot. Un monde dans lequel, surtout, la rumeur est le vrai pouvoir !…

 

     Le Loup en slip©Dargaud

 

 

Au départ de ces albums pour jeune public (mais pas exclusivement, vous l’aurez compris…), il y a une série bd, « Les Vieux Fourneaux », dans laquelle « Le Loup en Slip » est le nom d’un théâtre ambulant de marionnettes. L’idée de prendre ce guignol comme base d’une nouvelle aventure, à la fois littéraire et graphique, était un pari… Un pari totalement réussi, sans aucun doute possible !

Le premier album était totalement construit comme un livre pour enfants, avec texte et illustrations… Ici, on se trouve beaucoup plus dans une construction bd… Mais une bd qui, de par la place que prennent les dessins, de par également la manière de rendre compte des dialogues, s’adresse frontalement à un jeune public !

De nos jours, c’est peut-être dans la littérature jeunesse que les auteurs osent le plus, osent le mieux. Graphiquement et littérairement, c’est une évidence dans ce livre-ci… Lupano y fait preuve d’une langue à la fois simple et riche de sous-entendus… Quant à la dessinatrice, Mayana Itoïz, elle crée un véritable univers animalier qui, même si on peut y retrouver des influences, celle des grands auteurs tchèques, par exemple, celle aussi de Macherot, est profondément personnel.

La simplicité dans le discours comme dans le dessin n’est pas synonyme de facilité ! Et les auteurs, ici, en font la preuve avec intelligence, avec sourire, avec humour, avec tendresse… Aidés par Cauuet, lui qui préside graphiquement aux destinées des Vieux Fourneaux, ils nous offrent un monde imaginaire dans lequel notre propre univers se reflète comme dans un miroir à peine déformant…

 

Jacques Schraûwen

Le Loup en Slip : se les gèle méchamment (dessin : Mayana Itoïz – scénario : Wilfrid Lupano – participation de Paul Cauuet – éditeur : Dargaud)

Lemmings : 1. L’aurore boréale noire

Lemmings : 1. L’aurore boréale noire

Crisse au scénario, Fred Besson au dessin, à la couleur et à l’interview : un duo gagnant pour de l’heroïc fantasy souriante, mouvementée, attendrissante…

 

Il y a les Trolls, vivant dans les montagnes… Il y a les humains, les Vikings, vivant dans un petit village tranquille… Il y a, bien cachés, les Lemmings, une communauté de petits rongeurs qui vit dans le confort et l’aisance grâce à tout ce qu’ils dérobent, en secret, aux humains qui les ignorent.

Et puis, il y a, en mer, une aurore boréale noire, qui présage des heures difficiles pour les Vikings, il y a aussi le rêve d’un Lemming qui voit les Vikings et les Trolls se faire une guerre horrible.

A partir de là, l’histoire peut commencer, une histoire de guerre à venir, de quête magique pour trouver le moyen de contrer les Trolls, de lutte aussi pour une cohabitation sereine.

Nous sommes, comme toujours avec Crisse, en plein dans de l’heroïc fantasy. Mais Crisse, dès ses débuts, ne s’est jamais contenté de suivre des codes trop précis, et a toujours voulu faire de ses récits des histoires à taille humaine, des histoires dans lesquelles les personnages ont une existence réelle, profonde, essentielle. Et c’est bien le cas, encore, dans cet album dont le dessinateur, Fred Besson, assure la construction, la mise en scène.

Fred Besson: le scénario, les personnages

 

 

Je n’ai jamais, j’en fais l’aveu, été très fan de ce genre de littérature ou de bande dessinée, un genre dans lequel les péripéties m’ont toujours semblé bien trop attendues, un genre qui est également souvent pléthorique de par la mode qui en fait un objet de consommation rapide…

Cela dit, Crisse n’a jamais été un suiveur de modes, loin s’en faut. Il a même été un des premiers à pénétrer de plain pied dans des univers qui, certes, font preuve d’une imagination débordante, mais qui, pour être plausibles, se doivent aussi de garder des ponts avec le monde réel qui est le nôtre. Et j’ai aimé lire, par exemple, sa série Nahomi, ou Kookaburra.

Ici, il laisse la place au dessin à son complice depuis des années, Fred Besson. Et ce dernier, plus pragmatique peut-être que Crisse, réussit, par la clarté de son dessin, à rendre encore plus lisible l’histoire imaginée, rêvée, écrite par son scénariste. Une histoire dans laquelle, comme souvent chez Crisse, se mêlent mille symbolismes, mille mythologies…

A partir d’ingrédients connus, comme les animaux humanisés, la présence de sages philosophes, la puissance de la violence, l’héroïsme humain souvent inutile, la recherche initiatique d’une espèce de trésor, Besson met en scène, comme un vrai réalisateur de cinéma, une belle fable qui parle de pouvoir et d’amour, et de leurs sempiternelles confrontations.

Fred Besson: la lisibilité

 

 

Cet album, premier d’une série dont, j’en suis certain, les promesses qualitatives seront toutes tenues, est passionnant, et extrêmement agréable à l’œil. Le graphisme de Besson, tout en courbes, tout en sourires aussi, utilise l’art de la caricature pour les humains, mais avec une charge émotionnelle évidente, et l’art animalier pour nous plonger, lecteurs attendris, dans le monde des Lemmings, au plus près de leurs gestuelles.

Avec peu d’effets spéciaux, ce qui le différencie également de bien d’autres dessinateurs usant et abusant de l’heroïc fantasy, Besson soigne tout particulièrement ses décors, les physionomies de tous ses personnages, sans exception! Et son sens de la couleur, aux lumières froides comme l’hiver, mais aux clairs obscurs s’ouvrant sur des chaleurs conviviales, cet art de la colorisation fait vraiment merveille dans cet album…

Fred Besson: le dessin

 

Incontestablement, cette série est faite pour tous les publics… Il n’y a pas que Lanfeust pour plaire à tout un chacun (heureusement…), et Crisse et Besson parviennent à réinventer l’art de la fable, à leur manière, pour nous livrer une série souriante, sereinement passionnante. A faire lire donc à de jeunes lecteurs, à des lecteurs moins jeunes, à tous ceux que des univers totalement inventés et pourtant tellement  » possibles  » attirent…

Avec Crisse et Besson, l’imagination est au pouvoir, et c’est très bien ainsi !

 

Jacques Schraûwen

Lemmings : 1. L’aurore boréale noire (dessin et couleur : Fred Besson – scénario : Crisse – éditeur : Kennes)

La Galerie des Gaffes

La Galerie des Gaffes

60 ans, 60 dessinateurs : un hommage à Gaston, le plus humain et le plus anti-conventionnel

des personnages de bande dessinée !

 

Galerie des gaffes©Dupuis

 

L’idée de cet hommage ne manque pas d’ambition : montrer la preuve par le dessin, que le personnage de Gaston est et reste la véritable icône de la bande dessinée humoristique se refusant à la facilité.

Il est vrai que ce gaffeur impénitent, au fil des années, s’est résolument ancré dans le monde où il évoluait, avec ses problèmes, ses lâchetés, ses questions parfois existentielles !… De gag-man présent dans les pages du magazine Spirou, il en est vite devenu le symbole, en effet, de par son impertinence gentille, de par ses inventions inimaginables, de par son sens aigu de la dérision, de par son regard aiguisé sur les dérives d’une société de plus en plus déshumanisante !

Galerie de gaffes©Dupuis

 

Oui, Gaston méritait un gâteau de gags nouveaux pour ses soixante ans, c’est évident !

Cela dit, lorsqu’il s’agit de donner une sorte de carte blanche à autant de dessinateurs différents, il faut reconnaître que la qualité de leurs contributions n’est pas toujours à la hauteur de ce qu’on peut en espérer. Et il est vrai que, parmi les soixante auteurs présents de cet album, certains me paraissent ne pas être du tout à leur place dans l’univers de Gaston, même s’ils revendiquent  leur filiation avec cet anti-héros somptueux !

Bien sûr, il s’agit de goûts personnels, mais je me dois d’avouer que la présence de dessinateurs comme Toulmé, Tebo, Parme, Trondheim, Bourhis me semble inutiles, tant leurs univers, graphiques et intellectuels, n’ont strictement rien à voir avec celui de Franquin.

Mais ce n’est que mon avis…

 

Galerie de gaffes©Dupuis

 

… et c’est aussi la réalité de ces albums collectifs, que de montrer un large panorama de talents différents, tous participants, à leur manière, à l’histoire de la bande dessinée contemporaine.

Cela dit, si cinq auteurs sur soixante ne me plaisent vraiment pas dans cet hommage, ce n’est qu’une minuscule minorité !

Et j’ai été souvent surpris, au fil des  pages, par la richesse de tel ou tel dessinateur, richesse de dessin, richesse de scénario aussi. Surpris, ou conforté dans le respect que je porte à quelques dessinateurs qui m’ont toujours apporté, ce lecture en lecture, des grands moments de plaisir…

Je pense à Frank Pé… A l’étonnant Delaf, aussi, dont la planche aurait pu être dessinée et imaginée par Franquin.

Et puis, Il y a Dodier, Buche, Thibaudier et Chamblain, Bouzart, Götting, Blutch, Terreur Graphique, Bertschy, Jousselin… Autant d’artistes qui, en un éclectisme plus que souriant, parviennent à montrer, au travers de leur propre talent, toute la poésie et toute la folie bienfaisante de Gaston !

 

Galerie de gaffes©Dupuis

 

Au total, donc un excellent album que cette « Galerie des Gaffes » !

Et, en refermant ce livre, je pense qu’on ne peut avoir qu’une seule envie : aller rechercher, dans sa bibliothèque, les « Gaston » originels, et oublier toutes les technologies modernes et superfétatoires pour se lancer dans de grands et essentiels éclats de rire !

 

Jacques Schraûwen

La Galerie des Gaffes (60 auteurs – éditeur : Dupuis)

Jack Cool 1966 : Quelques Jours Avant Jésus-Gris…

Jack Cool 1966 : Quelques Jours Avant Jésus-Gris…

1966… Un homme, de retour de guerre, quitte tout, femme, enfant, travail. Il disparaît, totalement, et son épouse engage un détective privé pour le retrouver. A partir de là, c’est dans une Amérique profonde et mouvementée que les auteurs de ce premier album nous entraînent.

 

 

Ce détective, Jack Cool, ne ressemble pas vraiment à ce qu’on connaît de ce métier au travers de la littérature et du cinéma. Il n’est pas désabusé, il n’est pas paumé, il est plutôt  » ailleurs « . Mais actif, à sa manière, sans se presser… Et c’est ainsi qu’il retrouve la trace du disparu, dans une communauté hippie où le LSD est plus qu’une habitude, une vraie religion, un disparu qui a pris le sobriquet de Jésus-Gris.

En même temps, Jack Cool mène une autre enquête, à la recherche de la fille d’une actrice célèbre, une enquête qui va le conduire dans l’entourage d’une espèce de guignol qui se prend, et se fait prendre surtout pour une sorte d’adepte de Satan…

Les codes habituels des romans noirs américains des années 60 et 70, ceux de Carter Brown, de Kaminsky, de Hadley Chase, sont donc bien présents dans cet album. Mais pour Jack Manini, le scénariste, par ailleurs dessinateur lui-même, de  » Necromancy  » entre autres, ces codes ne pouvaient qu’être triturés, distordus, pour correspondre à ce qu’il voulait : montrer une certaine Amérique, en une époque bien précise, celle des hippies, celle de la nécessité ressentie par la jeunesse d’oublier la guerre du Vietnam, de se plonger dans une autre existence, une existence de liberté nourrie de trips lumineux comme d’improbables arcs-en-ciel.

Et pour ce faire, Manini et son complice au dessin Olivier Mangin s’amusent de page en page, d’une part à être fidèles, certes, à ce pays et à cette époque dans lesquels ils s’immergent en même temps que leurs lecteurs, mais d’autre part à perdre ces lecteurs dans des récits parallèles qui finissent par converger vers un même horizon, le tout à force de faux-semblants de toutes sortes… Le premier de ces faux-semblants narratifs et graphiques étant déjà le titre et la couverture de cette série, qui nous font croire à un  héros bien précis, alors que, finalement, il n’en est rien !…

Olivier Mangin: le portrait d’une Amérique

 

Olivier Mangin: les faux-semblants

 

 

Par contre, ce qui est une réalité, dans cet album, c’est la façon dont le dessinateur, Olivier Mangin, a décidé d’aborder l’univers imaginé par Jack Manini. Son style oscille entre le réalisme et la caricature, entre la description et l’introspection onirique, entre la réalité et le délire sous acide.

Cette technique narrative accompagne à la perfection un scénario qui entre de plain-pied dans ce monde américain où la drogue et la jeunesse cherchaient à inventer des mondes meilleurs, dont on sait qu’ils n’ont jamais vraiment pris vie.

Une autre des caractéristiques de ce dessinateur, c’est de s’inspirer, tout au long de ses dessins, d’une construction cinématographique assez typique de ce que le cinéma des années 70 nous montrait : des plans séquence, des perspectives à peine accentuées, des scènes rêvées ou délirées incorporés au fil du récit. Incontestablement, cet album nous immerge, oui, dans une époque révolue, celle où se mêlaient drogue et religion, libertés désirées et gourous arnaqueurs, sectes et sexe, cinéma et promotions canapés… Rien de bien neuf sous le soleil, finalement…

Olivier Mangin: un récit par séquences

 

 

Les références du dessin d’Olivier Mangin sont nombreuses, vous l’aurez compris. La franco-belge, bien sûr, mais aussi le manga… et, de ci de là, les comics américains et le cinéma…

Des références que la couleur de Yoann Guillé accompagne en rendant hommage, elle aussi, à un septième art qui osait tout, tant au niveau des ambiances que du récit…

Olivier Mangin: la couleur

Ce livre est un faux polar qui, lentement devient une vraie enquête policière à la manière des romans noirs américains. C’est un livre dans lequel plusieurs histoires se mélangent, d’abord de loin puis de plus en plus intimement… C’est un livre sur les déchirures de quelques personnages, leurs failles, mais aussi et surtout les déchirements et les folies de toute une époque bien précise, celle des années 60/70…

C’est un livre plus qu’agréable à lire, et dont on se demande déjà comment les auteurs en construiront la suite…

A découvrir, donc, sans modération…

 

Jacques Schraûwen

Jack Cool 1966 : Quelques Jours Avant Jésus-Gris… (dessin : Olivier Mangin – scénario : Jack Manini – couleur : Yoann Guillé – éditeur : Bamboo/GrandAngle)

Le Joueur D’Echecs (Stefan Zweig)

Le Joueur D’Echecs (Stefan Zweig)

Un album bd superbe, une interview de l’auteur…  Au départ d’un livre désespéré de Stefan Zweig, voici une adaptation dessinée particulièrement riche, et dont le graphisme se fait miroir artistique du récit de l’écrivain. Dans cette chronique, écoutez l’auteur de ce livre original et intelligent…

 

Adapter un texte aussi puissant et désespérant que celui de Stefan Zweig tient du pari. Comment réussir, en effet, à restituer graphiquement une langue qui parvient, comme celle de Zweig, à pénétrer au plus profond de l’âme humaine, au plus profond de ses angoisses, au plus profond de ses absences, de ses violences, de ses lâchetés ?

 » Le jouer d’échecs « , ce n’est pas un livre de lutte, de résistance… C’est un livre de mémoire, et de volonté de survie, d’abord, avant tout… Le choix du jeu d’échecs est, bien évidemment, d’un symbolisme particulièrement parlant, puisque c’est de jeu dont on parle, celui de la vie et de la mort, puisque c’est aussi d’échecs pluriels qu’il s’agit, dans ce récit qui nous montre, au cours d’une croisière en 1942, la compétition entre deux êtres autour d’un échiquier. L’un fuit le nazisme, l’autre est un champion reconnu et adulé.

L’adaptation qu’en fait aujourd’hui David Sala est exceptionnelle à bien des points de vue.

Pour entrer dans l’univers des personnages de Zweig, il a fait le choix délibéré de l’art pictural, et c’est en faisant de son dessin un hommage évident à ce que les nazis appelaient l’art dégénéré, de Klimt à Matisse, qu’il explique, sans discours, sans ostentation, ce que fut la dictature de la violence et de la brutalité dans un monde où l’art, pourtant, occupait une place humainement essentielle.

Et c’est grâce à ce côté pictural, incontestablement, que cette bande dessinée prend toute sa force, tout sa puissance. Si la construction narrative de David Sala est linéaire, claire, construite un peu à force de séquences cinématographiques, ce qui apporte de l’émotion à un récit par ailleurs très froid, très glacial même, ce sont les couleurs qui lui apportent une charge émotionnelle et profondément humaniste… Et ce au-delà de la simple relation d’une tranche de vie…

David Sala: l’adaptation
David Sala: la couleur

 

Le livre de Stefan Zweig nous parle de lui, de torture, de répression et, finalement, de fuite. La fuite d’un homme qui ne veut pas, qui ne peut plus vivre dans un monde qu’il ne reconnaît pas. Une fuite dont on sait qu’historiquement elle s’est terminée par le suicide de l’écrivain.

Tous ces éléments sont bien présents dans cette bd: l’enfermement, la torture morale et mentale, la déliquescence d’un univers dans lequel la tolérance ne peut avoir sa place…

Ils le sont dans la description presque minutieuse du combat qui oppose cet intellectuel en fuite de tout ce qu’il a été et un champion international à l’intelligence très limitée. Minutieuse, oui, mais uniquement dans le ressenti de la tension, des émotions, des sensations de tout un chacun, et, surtout peut-être, de tous ceux qui assistent à ce combat. Un combat qui ne peut que déboucher sur la folie, une folie qui fut salvatrice pour le héros de ce livre mais qui lui devient destructrice, un peu comme si combattre la brutalité ne pouvait que déboucher sur l’abandon et la démission. C’est, aussi, avec l’avènement du nazisme, ce que l’Histoire a montré…

 

David Sala: le combat…
 David Sala: la folie

 

Stefan Zweig a toujours aimé que son écriture, pour simple et parfaitement lisible qu’elle soit, puisse se lire et se découvrir à plusieurs niveaux de réflexion.

L’intelligence et le talent de David Sala, c’est d’avoir voulu que son adaptation soit aussi un jeu graphique et symbolique. Il n’y a pas une page, dans cet album, où l’échiquier est absent… Que ce soit dans les décors, dans la construction découpée de la page, dans les vêtements même, tout est cases dans ce livre, comme pour nous montrer que le héros est définitivement, depuis son enfermement par les nazis, enfermé dans la case d’un jeu cruel dont il ne pourra jamais sortir…

Tous les symbolismes de Zweig, ainsi, se trouvent comme magnifiés par ceux que le dessin de Sala nous offre !

David Sala: symbolisme, dessin, découpage…

 

L’Histoire bégaye… Une civilisation qui oublie son passé, ou cherche à en donner une autre image, est condamnée à le revivre, disait à peu près Churchill…

Devrons-nous revivre un jour ces années noires pendant lesquelles l’art fut considéré comme dégénéré, pendant lesquelles le pouvoir brisait les intelligences qui n’étaient pas celles qu’il imposait, pendant lesquelles l’humain ne se nourrissait plus d’humanisme?

Devrons-nous encore oublier ce qu’est la culture, au sens large du terme, et de ses mille possibles, pour nous fondre dans un univers qui veut gommer ce mot de notre passé, de notre civilisation, de notre identité ?…

Le constat que dresse Zweig est sans appel, il est un constat de désespoir, d’inanité aussi de toute lutte.

Le constat que nous dresse Sala est sombre, lui aussi… Sombre, mais pas désespéré… D’abord grâce à sa manière d’apporter de la lumière dans son récit, par ses décors, par la façon qu’il a d’intégrer une action dans un environnement totalement et exclusivement pictural, artistique. Par la manière, aussi, qu’il a de terminer son adaptation par une porte ouverte, en quelque sorte, par une possibilité de plusieurs horizons aux voyages de ses personnages…

Il y a dans ce livre d’évidents rapports entre hier et aujourd’hui. Et Zweig, aujourd’hui comme dans les années 40, nous pousse à sa manière, littéraire, à la manière de Sala, graphique, à la vigilance !

 

David Sala: d’hier à aujourd’hui

Ce qui est formidable dans le neuvième art, c’est que c’est un art et que, comme tout art, il cultive la surprise, souvent…

La bd est éclectique… Et j’aime être surpris, je l’avoue, comme je l’ai été par ce  » Joueur d’échecs « … Surpris, séduit, et admiratif de l’univers créé par Sala, admiratif aussi par le contenu de son récit dessiné et peint.

Ce  » Joueur d’échecs  » est une totale réussite, totalement artistique…

Un livre important, à lire, et à faire lire !

 

Jacques Schraûwen

Le Joueur D’Echecs (auteur : David Sala – d’après Stefan Zweig – éditeur : Casterman)

Le Janitor

Le Janitor

Une série qui dépasse, et de loin, la simple « aventure », aussi passionnante soit-elle, pour nous emmener dans un univers qui fait froid dans le dos, et qui est pourtant le nôtre !… Du très grand François Boucq au dessin, de l’excellent Yves Sente au scénario !

 

   Le Janitor©Dargaud

 

Cinq tomes sont déjà parus, et si vous ne les avez pas encore découverts, précipitez-vous chez votre libraire pour les lire les uns à la suite des autres !…

Ce que nous raconte cette série est assez particulier, d’emblée, puisqu’elle met en scène une espèce de barbouze portant un col romain et travaillant pour l’Eglise Catholique. Barbouze, ou garde du corps, ou espion, ou, bien plus encore, défenseur des valeurs chrétiennes, sur tous les terrains du monde, jusqu’aux plus fangeux…

Visage imperturbable, Vince n’a rien d’un prêtre, sinon l’apparence. Et c’est à Rome qu’il vit, c’est à Rome, dans l’ombre des personnages les plus puissants de l’Eglise, qu’il reçoit ses ordres de mission.

A partir de l’axiome simple de l’existence d’une « caste » secrète d’agents extrêmement efficaces au sein de l’Eglise catholique, Yves Sente aurait pu se contenter de nous livrer une histoire faite essentiellement d’aventures, de rebondissements bien amenés, une histoire ancrée, en quelque sorte, dans la lignée de quelques séries à succès qui nous montre exclusivement des luttes de pouvoir et d’argent, et qui, trop souvent, oublient de s’intéresser aux personnages qu’elles mettent en scène. (non, je ne citerai pas de nom…)

 

          Le Janitor©Dargaud

 

Et c’est vrai que ce « Janitor » nous fait voyager, en quelque sorte, dans un monde proche de ceux de XIII, Largo Winch, James Bond… Et les références à ces univers, comme à celui de Millenium aussi, sont réelles. Mais François Boucq n’aurait jamais, c’est une certitude, dessiné une histoire simpliste ! Le résultat, c’est une série qui, utilisant les codes chers à des scénaristes comme Van Hamme, s’amuse à les détourner, et, surtout, à les fractionner pour en faire des ressorts narratifs étonnants.

Alors, oui, il y a des combats, il y a des luttes de pouvoir, il y a de l’amour, il y a de l’espionnage, il y a des complots…

Mais il y a également de la science-fiction, dans le sens originel du terme, il y a des réflexions sur la puissance des religions, quelles qu’elles soient, il n’y a aucun manichéisme, il y a un discours politique réfléchi, il y a la réalité du terrorisme, il y a de l’immoralité, et de l’amoralité…

 

        Le Janitor©Dargaud

 

Et ce qu’il y a surtout, dans ce livre, ce sont des personnages, des êtres vrais, qui dépassent tout stéréotype, même lorsqu’ils appartiennent à un « Nouvel Ordre Du Temple », anciens nazis ou nostalgiques d’un ordre nouveau où pourrait se créer une race tout en pureté !

Des personnages, oui, qui ont un présent, certes, mais dont on découvre aussi le passé, grâce à une narration documentée et fouillée, grâce à un découpage classique et efficace.

Et c’est à partir de ce mélange entre hier et aujourd’hui que le scénario d’Yves Sente prend tout son relief. La bête immonde des années 40 n’arrête pas de renaître, c’est une évidence, et les formes qu’elle prend sont extrêmement variées, ne se contentent plus de correspondre à l’imagerie que gardent nos mémoires de ce que fut l’horreur nazie.

Cette série, dès lors, est une réflexion sur les rapports étroits qui existent entre culture et religion, entre religion et civilisation, entre foi et doute. Une réflexion aussi sur l’économie mondiale, sur les dérives de toute idéologie. Mais ce qui est vraiment intéressant, c’est que ces réflexions sont traitées uniquement à taille humaine, sans discours pesants et bien-pensants ou « engagés », bien ou mal !…

Et la force de Sente, c’est aussi, pour parvenir à cette « humanité » du récit, de mélanger à des problèmes d’ordre mondial des quêtes personnelles, intimes. Vince, le personnage central, est à la recherche de lui-même, au travers d’une gémellité qui n’en est peut-être pas une…

 

     Le Janitor©Dargaud

 

Vous l’aurez compris, le scénario est passionnant, intelligent, sans temps mort, et il prend le temps de nous faire véritablement connaître les personnages mis en scène.

Mais la beauté et la puissance de cette série, c’est aussi par la mise en scène du dessinateur qu’elle est une réalité ! François Boucq et Herman sont sans doute, de nos jours, les plus grands et les plus reconnus des dessinateurs réalistes de bd.

Et c’est la maîtrise graphique de Boucq qui réussit à construire une série qui possède un souffle de vérité, de bout en bout. I y a le talent qu’il a pour les visages, la manière très personnelle qu’il a de dessiner le mouvement, et la perfection qui est sienne dans le traitement des décors.

A partir d’un scénario qui ressemble, par bien des aspects, à un jeu de piste, Boucq réussit avec une simplicité qui ne peut que cacher un immense travail, à nous offrir une histoire qui se lit avec plaisir, avec passion, avec intérêt. Un jeu de pistes aux nombreuses portes fermées devient ainsi, par la magie du graphisme de Boucq, un polar mystique parfaitement maîtrisé !

 

Avec « Le Janitor », on abandonne les clichés faciles et redondants pour entrer de plain-pied dans un monde qui est le nôtre… C’est une série qui fait peur… Qui fait réfléchir… Qui est passionnante comme les meilleurs des polars…

 

Ce sont donc cinq albums à ne surtout pas rater et à placer en bonne place dans votre bibliothèque !

 

 

Jacques Schraûwen

Le Janitor (dessin : François Boucq  – scénario : Yves Sente – éditeur : Dargaud – cinq albums parus)

Jeremiah : 35. Kurdy Malloy Et Mama Olga

Jeremiah : 35. Kurdy Malloy Et Mama Olga

Hermann au meilleur de sa forme, pour un album qui nous permet de découvrir le passé de Kurdy, compagnon inamovible de Jeremiah depuis de longues années… Un album passionnant et sombre, sans temps mort!

C’est en 1979 que le premier album des aventures post-apocalyptiques de Jeremiah est paru. Et cela fait donc 38 ans que cet anti-héros essaie de conserver, dans un univers en totale déliquescence, une part d’humanité. Au grand désarroi, le plus souvent, de son compagnon de route, le casqué Kurdy, beaucoup plus intéressé par les plaisirs de la vie que par une quelconque honnêteté, qu’elle soit intellectuelle ou active !

Mais de ces deux personnages, finalement, on ne connaît que bien peu de choses sur ce qu’ils ont été, sur ce qui les a amenés à se rencontrer, à vivre ensemble une étrange amitié aux ambivalences constantes.

Et c’est donc avec un vrai plaisir que, dans cet album-ci, on en apprend un peu plus, enfin, sur Kurdy, son passé de sale gosse à peine adulte.

Mais ne vous attendez pas à de grandes révélations! Hermann travaille à petites touches, son récit se fait syncopé, avec des non-dits pratiquement aussi importants que ce qu’il nous dévoile d’une personnalité particulièrement complexe…

Hermann: le récit

 

 

Ce trente-cinquième tome d’une des séries les plus réussies dans l’histoire de la bande Dessinée se conjugue donc autour de Kurdy. Il est le pivot de la narration, c’est vrai, mais il partage l’affiche avec une femme énorme, Mama Olga, qui rêve d’une piscine en parlant à un certain Jaycee, sorte d’hologramme crucifié, immobile et silencieux.

C’est cette femme qui le recueille, en le cachant sous ses jupes, comme dans le film célèbre et superbe  » Le Tambour « … C’est elle, encore, qui lui permet d’aller, passeur de drogue, dans un camp de rééducation où il devrait pouvoir retrouver et sauver un ami… C’est elle, aussi, qui, pour cet orphelin venu de Dieu sait où, va éprouver des sentiments presque maternels…

Mais tout cela n’est, comme souvent chez Hermann, qu’apparences. Et même si on découvre Kurdy capable d’empathie, voire même d’amour, de tendresse lorsqu’il se fait déniaiser, même si la religion presque saint-sulpicienne occupe une place importante dans le portrait de Mama Olga, il y a aussi le camp de rééducation qui se révèle le plus horrible et le plus violent des endroits concentrationnaires, il y a aussi la méfiance qui estompe les amitiés possibles, et l’appât du gain omniprésent, au-delà même de la nécessité de la survie.

C’est ce qui fait de ce livre un portrait au vitriol des apparences et de ce qu’elles cachent toujours !…

Hermann: les sentiments

 

Hermann: les apparences

 

 

Hermann a toujours aimé jouer avec les couleurs, et c’est encore le cas ici, où sa palette a choisi essentiellement les nuances de la grisaille pour définir la plupart des décors et des paysages dans lesquels Kurdy vit, survit, étrangement effacé parfois, mais toujours bouillonnant de l’intérieur.

Ces décors sont là, d’abord et avant tout, pour créer une ambiance. Mais aussi pour se faire les miroirs sans cesse changeants de ce que ressentent et vivent les protagonistes de l’histoire racontée. Une histoire dans laquelle l’horreur est toujours présente, une histoire qui ne peut que déboucher sur la mort et l’ultra-violence.

Le graphisme d’Hermann n’est pas, depuis bien longtemps déjà, celui d’un auteur soucieux de montrer la  » beauté « . Tout au contraire, et même en décrivant des femmes désirables, il semble toujours éprouver le besoin de fuir la perfection, sans arrêt. Et les plus beaux des intérêts qu’il porte à ses personnages, c’est aux êtres difformes qu’il les réserve. Mama Olga, dans cet album-ci, par exemple, est sans doute une de ses plus belles réussites en guise de monstruosité capable aussi de se faire éblouissante ! C’est, encore une fois, le jeu des apparences, un jeu auquel Hermann adore jouer et nous faire jouer !

Hermann: les paysages, les décors, les couleurs
Hermann: la beauté

 

 

J’avoue avoir arrêté, depuis pas mal de temps déjà, de compter le nombre d’albums dessinés par Hermann! On a l’impression qu’il n’arrête jamais de dessiner, de produire… Et même si, de ci de là, des faiblesses existent, l’ensemble de son œuvre est d’une belle unité. Belle, passionnée, et passionnante ! Autant que le personnage, d’ailleurs, qui, sous des dehors parfois bourrus, cherche toujours à s’étonner lui-même avant que d’étonner et de surprendre ses lecteurs.

Travailleur acharné, ce qui frappe essentiellement chez lui, c’est le feu sacré qui l’habite, et la qualité intrinsèque de tout ce qu’il fait, une qualité qui naît du plaisir qu’il ressent à, toujours, infatigablement, chercher à évoluer dans son dessin et dans sa couleur,  comme dans sa narration.

 

Hermann: le travail…

 

La sortie de ce trente-cinquième album coïncide avec la sortie du huitième opus de l’intégrale de Jeremiah.

Une série qui, en presque quarante ans, n’a absolument pas vieilli et qui, même, se révèle souvent d’une actualité brûlante, comme avec ce camp de rééducation qu’on découvre dans ce  » Mama Olga « .

Une série, en tout cas, qui se doit d’être présente dans la bibliothèque de tous les amoureux du neuvième art !…

 

Jacques Schraûwen

Jeremiah : 35. Kurdy Malloy Et Mama Olga (auteur : Hermann – éditeur : Dupuis – parution également du huitième tome de l’intégrale de Jeremiah)