Zaroff

Zaroff

Un personnage sombre, cruel, fidèle à la nouvelle qui lui a donné vie !

Zaroff © Le Lombard

C’est en 1924 que le Comte Zaroff a vu le jour, dans une nouvelle de Richard Connell. C’est en 1932 que ses chasses ont fait l’objet d’un film. Et voilà aujourd’hui ce tueur impitoyable au centre d’une bd aux accents violents…

Zaroff © Le Lombard

1932… Le général Zaroff cultive sa nostalgie de la grande Russie dans une île au large des côtes du continent américain. Entouré de quelques fidèles et de ses chiens, il passe le temps avec une sorte de noblesse détachée. Il passe le temps, surtout, en assouvissant le plus souvent possible ses talents de chasseur, ses besoins pervers de traquer des proies particulières. Des proies humaines…

Dans cet album, ce personnage pratiquement psychopathe n’est pas à l’image de ce que le film en a fait dans les années trente. Pour Sylvain Runberg et François Miville-Deschênes, les deux auteurs de ce livre, il s’agissait, d’abord et avant tout, de revenir aux sources originelles de cet anti-héros, tueur en série pour le plaisir de faire et de voir souffrir son humain gibier.

François Miville-Deschênes: revenir aux origines
Zaroff © Le Lombard

L’alchimie qui permet à un album bd de « sortir du lot » est indéfinissable, bien entendu. Certains éléments, par contre, sont importants pour que tel soit le cas. Et parmi ceux-ci, il en est un, essentiel : la création d’un ou de plusieurs personnages, caractères même, attachants pour de bonnes ou mauvaises raisons !

Et il ne fait aucun doute que la stature de Zaroff en fait un axe central puissant, intéressant. Et formidablement ambigu, également !

Ce qui est étonnant, dans ce livre, d’ailleurs, c’est qu’il n’y a pratiquement que des « méchants »… Ce sont eux, en tout cas, qui construisent l’action, qui créent la narration: Zaroff, bien sûr, mais aussi un des hommes qu’il tue, dès les premières pages et qui s’avère être un mafieux notoire, et, enfin, la fille de ce mafieux, la belle Fiona.

Au début du livre, on voit Zaroff plonger dans une sorte de dépression, à la suite d’un échec dans une de ses chasses. Ensuite, à l’arrivée de Fiona, tous ses instincts se réveillent. Mais du fait même de son ambiguïté, on ne saura jamais vraiment s’il prend la défense de sa famille, menacée par Fiona et sa bande, ou par goût du défi et par plaisir de la chasse !

François Miville-Deschênes: les méchants
François Miville-Deschênes: par défi ou pour la famille?
Zaroff © Le Lombard

La totalité de ce récit, ou presque, se vit (et se meurt…) dans la jungle. Pour rythmer l’action, il a fallu aux deux auteurs un sens aigu du dialogue, avec des mots qui, d’une certaine manière, s’échappent de la moiteur et de l’horreur pour tisser quelques ponts entre hier, cette dictature de la terreur incarnée par Zaroff, et le monde d’aujourd’hui. C’est que Zaroff, noble russe, est un être extrêmement cultivé. Et c’est peut-être cette culture, et son amour pour les écrits de Marc-Aurèle, qui, justement, nous le rendent intéressant à défaut d’être sympathique.

Ce qui m’a frappé aussi, dans ce livre, c’est la présence des animaux. Compagnons de la jungle, certes, mais aussi compagnons de l’homme, de Zaroff, allant de la fidélité à la haine, et toujours nourris de cruauté, celle de l’homme ou celle de la nature et de ses lois immuables. Il y a les chiens et les jaguars, superbement dessinés, et les crocodiles. Ils participent tous à la haine et à la cruauté qui forment véritablement la trame de fond de ce récit. Il y a la vie, il y a la mort…

François Miville-Deschênes: les animaux
Zaroff © Le Lombard

Trois narrations, en fait, construisent cet album. Il y a le scénario lui-même, d’abord, Il y a le dessin, ensuite. Il y a enfin la couleur. Et ces trois nécessités narratives se superposent avec une seule et même volonté, celle de la gradation… Gradation des mots, des situations, du trait, de la mise en couleurs… Et c’est cet ensemble qui, d’ailleurs, fait la vraie qualité de ce livre. Un livre qui peut, c’est vrai, mettre mal à l’aise, un livre qui, reconnaissons-le, s’apparente parfois, au fil des scènes pratiquement cinématographiques, à un certain cinéma de série Z… Mais un livre qui se lit malgré tout avec plaisir. Celui des yeux, aussi, devant un dessin réaliste aux visages particulièrement et extrêmement expressifs ! Miville-Deschênes adore dessiner les animaux, il adore aussi dessiner les regards!…

François Miville-Deschênes: le dessin et la couleur
Zaroff © Le Lombard

Même si on peut regretter quelques raccourcis dans le scénario, à la fin surtout, ce Zaroff ne manque pas d’intérêt. Tueur en série à l’infinie cruauté, assassin par désir, homme de pouvoir aux sentiments à la fois absolus et ambigus, il est omniprésent dans ce livre. Il est le cœur du récit. Et la fin de cette histoire est une superbe fin « ouverte », qui donne l’envie de savoir ce que Zaroff, dans ces années trente aux USA, va devenir…

Jacques Schraûwen

Zaroff (dessin: François Miville-Deschênes – scénario: Runberg et Miville-Deschênes – éditeur: Le Lombard)

Zorglub : tome 1 : La Fille du Z

Zorglub : tome 1 : La Fille du Z

Un des plus formidables méchants du neuvième art a désormais sa série ! Une excellente idée, un éblouissant Munuera aux commandes d’un album passionnant et intelligent !

Je pense qu’aucun amateur de BD n’ignore qui est Zorglub, le grand Z créé par Franquin pour trouver un ennemi d’envergure à son héros Spirou parfois trop  » lisse « .

Je pense aussi que ce fameux Zorglub a nourri, dès sa création, bien des imaginaires chez ses lecteurs comme chez quelques dessinateurs !

Je pense enfin que l’envergure de Zorglub, à l’instar de celle de Monsieur Choc, méritait qu’on nous permette, enfin, de mieux connaître ce méchant qui n’en est peut-être pas vraiment un, d’en découvrir des réalités inconnues et, de ce fait, inattendues…

Et c’est une de ces réalités qui fait tout le contenu de ce premier album d’une série qui, d’ores et déjà, ne pourra décevoir personne, même pas les puristes !

Une réalité bien vivante, et, en effet, à laquelle personne n’aurait pu penser : Zorglub a une fille !

Elle s’appelle Zandra… Et elle a un petit ami, ce qui a l’heur de déplaire à son père. Un père qui ne se contente pas d’observer, mais qui intervient, provoquant de lourdes catastrophes, évidemment !

Elle s’appelle Zandra, et, dans ce premier volume, elle va découvrir une vérité qu’elle aurait préféré ignorer, que son père également voulait à tout prix qu’elle ignore : elle va savoir qui elle est, ce que sont ses origines !

Deux personnages, donc, sont au centre de cette histoire. Il y en a d’autres, c’est vrai, et un vrai méchant, militaire assoiffé de puissance et de pouvoir, de violence et de terreur, par exemple.

Mais ce sont bien Zorglub et sa fille qui sont les moteurs absolus de ce récit. Une fille délurée et charmante, et charmeuse, et un Zorglub paternel, plus bête que méchant, plus maladroit que cruel… Un grand méchant qui, finalement, réussit à vaincre le mal qu’il a lui-même généré…

Munuera: le personnage de Zorglub

Munuera: la fille de Zorglub

Ce livre est une comédie, bien sûr… On aurait pu pourtant s’attendre à une série de SF inspirée par les personnages de Franquin, mais, tout compte fait, le récit va plus loin. Par la personnalité de ses personnages, d’abord. Par le talent de Munuera, ensuite, qui s’amuse avec les apparences, qui nous envoie sur des voies de garage, souvent, pour mieux, ensuite, nous éblouir par des trouvailles graphiques et narratives surprenantes.

Au-delà de l’anecdote racontée, en effet, le récit que nous livre Munuera parle aussi des rapports familiaux, des premiers émois amoureux, des libertés essentielles à toute adolescence, des dérives de l’éducation…

Pour qu’une comédie soit réussie, il faut que la psychologie des personnages, pour manichéenne qu’elle puisse être, soit réellement montrée à défaut d’être analysée. Et c’est bien le cas ici, dans cet album, où Munuera prend un plaisir évident à dessiner Zorglub, c’est vrai, mais à en révéler quelques côtés sombres, voire lumineux même.

 

Munuera: le récit

 

Munuera est un dessinateur prolifique… On lui doit les fameux Campbell, par exemple, mais aussi la série absolument extraordinaire  » Sortilèges « .

Prolifique, oui, mais toujours talentueux, toujours soucieux de faire correspondre son dessin à l’ambiance nécessaire à l’histoire qu’il a décidé de nous raconter.

Dans les Campbell, par exemple, le trait est plus fin, plus délicat presque, qu’ici. Le trait est plus appuyé pour Zorglub, en effet, parce qu’un tel personnage l’impose par la stature qu’il a, par le fait aussi que le public le connaît déjà en partie. En toute petite partie !…

Ici, aussi, le graphisme se fait parfois démesuré, dans sa construction, dans ses perspectives. Parce que, dans l’univers du grand Zorglub, le décor occupe une place importante, révélateur à sa manière, des paradoxes de ce personnage anti-héros hors du commun. Il y a démesure dans la création de l’environnement de Zorglub, oui, et cette démesure, totalement assumée par Munuera, est une totale réussite.

Munuera: le dessin, etc.

Munuera: les décors

Même s’il semble que c’est une mode, depuis quelques années déjà, de redonner vie à des héros oubliés, voire de continuer une œuvre dont le créateur a disparu, voire même de reprendre des personnages secondaires de séries connues pour en faire des héros à part entière, il n’y a aucune raison de bouder son plaisir quand on se retrouve, comme ici , face à un très très très bon livre !

Zorglub méritait sa propre série. C’est désormais chose faite, et Munuera en est le maître d’œuvre parfait, par son dessin, par sa manière de plonger dans un univers qui n’est pas le sien, au départ, mais qu’il rend très vite totalement personnel, par sa façon, enfin, de raconter une histoire en s’amusant, de ci de là, à briser les codes habituels en la matière.

Aimez Zorglub, il vous le rendra par vos sourires d’album en album !…

 

Jacques Schraûwen

Zorglub : tome 1 : La Fille du Z (auteur : Munuera – éditeur : Dupuis)