Canardo et Les Lulus : deux livres sombres pour bien terminer l’année

Canardo et Les Lulus : deux livres sombres pour bien terminer l’année

Chaque lecture est un voyage. Je vous en propose deux qui ne se contentent pas de suivre les chemins tout tracés du simple délassement… Deux excellents livres pour commencer l’année avec intelligence et plaisir!…

Jacques Schraûwen

Canardo : 24. La Mort aux Yeux Verts (dessin : Pascal Regnauld – scénario : Benoît et Hugo Sokal – couleurs : Hugo Sokal – éditeur : Casterman)

Canardo – © Casterman

Canardo, c’est une des vraies séries mythiques de la bande dessinée. Une bd, depuis 24 albums maintenant, qui nous montre des animaux totalement humanisés, et donc vecteurs de trahison, d’amitié, de folie, de routines, tels des parallèles de nos humaines réalités.

Dans l’album précédent, il était question de traite des êtres humains, des femmes surtout, par un membre plus que dépravé d’une noblesse au pouvoir dans un petit pays appelé le Belgambourg. Il était question aussi de morts brutales, d’immigration clandestine venue d’un pays voisin et quelque peu sous-développé : la Wallonie.

Ce livre-ci, qui s’ouvre sur l’enterrement d’un ami du détective privé Canardo, est la suite de  » Mort sur le lac  » : mêmes personnages, mêmes désespoirs quotidiens, mêmes innommables politiques.

Je ne vais pas vous résumer un récit riche en rebondissements, comme toujours avec Canardo.

Mais je tiens à souligner la qualité à la fois du dessin et du scénario. Les trois auteurs forment, sans aucun doute, un groupe parfaitement homogène et intimement plongé dans la réalité imaginée (si peu…) de leur héros.

Il y a chez Canardo tous les poncifs du roman noir à l’américaine, mais augmentés d’un traitement à la Léo Malet (celui de la triloge noire peut-être plus que de Nestor Burma…), voire à la Vernon Sullivan. Et, en outre, il y a un dialogue ciselé, qui n’est pas sans rappeler les phrases de Chandler et, surtout, celles d’Audiard !… Un Audiard qui serait très branché têtes couronnées, gauchisme bobo, opportunisme de caste… Ecoutez, par exemple, la grande duchesse du Belgambourg dire ces quelques mots qui pourraient, aujourd’hui, sortir de la bouche de bien des dirigeants :  » ici, au Belgambourg, un gauchiste, c’est un type de droite qui estime ne pas être bien payé « .

 » La mort aux yeux verts  » est, à mon avis, un des meilleurs Canardo, à tous les niveaux. Un Canardo qui appelle une suite, certainement, puisqu’une guerre entre Wallonie et Belgambourg y est en préparation…

Entre cynisme social et sombre lucidité, entre vie en totale déliquescence et morts plurielles et brutales, Canardo est un de ces anti-héros dont il ne faut rater aucune des aventures, croyez-moi !

La Guerre des Lulus : 4. 1917 – La Déchirure (dessin : Hardoc – scénario : Régis Hautière – éditeur : Casterman)

la guerre des lulus – © Casterman

Régis  Hautière et Hardoc : un duo bien rodé d’auteurs soucieux tous deux de ne pas se contenter, pour raconter une histoire, de suivre les traces déjà creusées par d’autres.

C’est la guerre 14/18 qui est au centre de cette série. Au centre, oui, parce qu’elle est omniprésente. Mais elle n’est, finalement, que le moteur d’une aventure humaine vécue par quelques enfants que l’horreur et la violence ont perdus sur les routes à la fois de l’aventure et de l’exil, de la peur et du courage, de la quête intimiste et de l’espérance réfléchie.

Dans ce volume-ci, nous sommes en 1917. Les cinq enfants qui ont, il y a trois ans, quitté leur orphelinat à l’approche des forces allemandes, sont toujours en fuite. Un train, pris par hasard, les a menés en Allemagne. Un autre train, toujours pris au hasard, les conduit en Belgique.

L’enfance qui était la leur il y a si peu de temps encore n’est plus qu’une apparence. Les corps et les âmes ont vieilli. L’angoisse, la peur, le combat quotidien pour survivre en dehors d’un monde qui, en définitive, ne veut pas d’eux, tout cela ne fait pas des Lulus des adultes, certes, mais ils sont déjà tous au-delà de l’adolescence.

Et c’est là la force de cette série, c’est que tout est vu à hauteur d’enfance d’abord, d’adolescence ensuite, et, ici, au fil d’une narration quelque peu éclatée et annonciatrice, déjà, des albums qui vont suivre, à hauteur de presque adulte. Et qui dit adulte dit compromission, lâcheté, trahison…

C’est bien de tout cela, oui, qu’il s’agit dans cette déchirure.

Et les Lulus auront-ils la force et la conviction nécessaire pour dépasser cet âge qui n’est pour eux qu’hantise ? Sauront-ils apprivoiser le monde et en faire un allié à leur construction personnelle ?

Régis Hautière est un scénariste que j’ai toujours aimé pour l’intelligence de ses histoires, pour l’importance qu’il accorde, toujours, à ses personnages : aucun d’eux n’est une silhouette, tous existent, tous , même, nous sont comme des miroirs.

Le dessin de Hardoc reste pareil à lui-même : entre réalisme et caricature, entre tendresse et horreur. Et son talent est de faire vieillir, d’album en album, physiquement, tous ses héros. C’est cette osmose entre graphisme et scénario, peut-être, qui fait la vraie puissance de cette série, une série qui réussit à nous parler de la guerre, et de nous en parler bien, avec émotion et intelligence, et ce sans vraiment la montrer !

Jacques Schraûwen

Loisel et Druillet : deux grands du neuvième art à toujours redécouvrir !…

Loisel et Druillet : deux grands du neuvième art à toujours redécouvrir !…

Régis Loisel se plonge dans l’univers de Disney, tandis que se rééditent les œuvres magistrales de Philippe Druillet : des livres étonnants que tout bédéphile se doit de connaître !…

Jacques Schraûwen

Mickey Mouse : Café « Zombo » (auteur : Régis Loisel – éditeur : Glénat)

Café zombo – © Glénat

Régis Loisel, c’est, bien entendu, l’auteur de la meilleure des séries d’heroic fantasy à la française,  » La quête de l’oiseau du temps « . Une belle réussite, incontestablement, qui, malheureusement, a entraîné une mode en bd où le pire a trop souvent côtoyé le simplement mauvais !

Régis Loisel, c’est aussi le coauteur de la série franco-québécoise  » Magasin général « , terminée il y a peu, et dans laquelle s’abordent des thèmes chers depuis toujours à Loisel : l’intégration, la tolérance, la différence, sexuelle aussi, la vie en groupe, le plaisir de vivre et de savourer le temps qui passe.

Régis Loisel, c’est également  » Le grand mort « , qui ressemble à de la fantasy mais qui réussit à aller beaucoup plus loin que le simple récit d’aventures improbables.

Régis Loisel, enfin, c’est l’extraordinaire  » Peter Pan « , une relecture cruelle, étonnante, dérangeante mais envoûtante d’un des plus grands mythes de la littérature mondiale. Avec Loisel, l’enfance n’a jamais rien d’idyllique !

Et Régis Loisel, aujourd’hui, c’est ce Mickey Mouse, en hommage à l’œuvre de Walt Disney, certes, mais, surtout, en décalage avec le  » tout le monde il est beau tout le monde il est gentil  » qu’est devenu l’empire de Disney !

Graphiquement, Loisel s’est totalement immergé dans le Mickey des années 50/60, en appliquant les codes qui étaient ceux utilisés dans le fameux  » Journal de Mickey  » : beaucoup de mouvement, de page en page, pour que le jeune lecteur ne s’ennuie jamais.

Pour le scénario, Loisel a utilisé les habituels méchants, plus bêtes que dangereux finalement, qu’appréciaient Disney et ses collaborateurs. Mais il a ancré tous ces personnages hyper connus dans un contexte réel qui, lui, n’a plus grand-chose à voir avec la manière dont les studios Disney construisaient et construisent encore leurs récits.

Dans cet album, nous sommes en période de crise, de récession. Plus de boulot pour personne, mais des margoulins qui profitent de la situation, et la pauvreté ambiante, pour exproprier tout le monde et se lancer dans la construction d’un projet immobilier uniquement destiné à ceux qui ont de l’argent, de la richesse, du pouvoir. Le café zombo, qui donne son titre à ce livre, c’est une mixture qui drogue les ouvriers pour qu’ils fournissent un travail sans rouspétance !

C’est bien de notre monde et de notre époque que nous parle ce bouquin. Mais il le fait avec humour, un humour débridé et quelque peu surréaliste parfois. On a parfois l’impression que le Mickey de Loisel doit autant à Disney qu’à Avery ou Chaplin : humour, satire sociale, tendresse aussi, et création d’un univers totalement personnel.

Sous des aspects  » légers « , Loisel réussira toujours à étonner ses lecteurs, à se retrouver là où on ne l’attendait pas !…

Intégrale de Druillet : Vuzz, Yragaël et Urm Le Fou (éditeur : Glénat)

Yragael – © Glénat

Philippe Druillet fait lui aussi partie de la toute grande histoire de la bande dessinée, cet amusement populaire devenant, dans les années 70, un art à part entière, le neuvième.

Nombreux sont les lecteurs de Pilote qui, comme moi, ont été ébahis de trouver dans les pages de leur magazine des histoires aux couleurs puissantes, au graphisme créant une espèce de calligraphie au service d’un univers jamais vu auparavant dans aucun album de bd !

Ce furent Lone Sloane, Yragaël, Urm… Et c’était un peu comme si, subitement, la peinture et ses outrances possibles et même essentielles jaillissaient dans la presse pour jeunes.

Résumer ces histoires tient de l’impossible, et c’étaient, et ce sont toujours, des livres qu’on regarde plus qu’on lit, dans lesquels le regard du lecteur a une plus grande importance que son esprit d’analyse. Druillet, c’est du lyrisme, c’est de la démesure, ce sont des paysages improbables mais extrêmement vivants et vibrants, ce sont des mélanges de couleurs étonnantes, inattendues toujours, déstabilisantes surtout. Druillet, bien sûr, ce sont aussi des histoires racontées, un peu à la manière des grandes sagas nordiques, mais adaptées dans un monde de science-fiction mêlée d’un fantastique à la Lovercraft.

Et voici donc que se rééditent (enfin !….), et de manière parfaite au niveau des couleurs et des compositions, Yragaël et Urm, les albums les plus représentatifs peut-être de ce que fut l’apport de Druillet à la bd.

Quittant Pilote, il a créé, avec Giraud et Dionnet, le mensuel Métal Hurlant et les éditions des Humanoïdes associés. Et ce fut là, dans l’aventure de ce magazine absolument somptueux, que la bd SF se vit offrir ses plus belles lettres de noblesse.

Il y avait un style Métal Hurlant, tant dans le dessin, d’ailleurs, que dans le contenu éditorial. Et ce style, proche de celui de Giraud devenant Moebius, on le retrouve dans l’autre album consacré à la réédition des œuvres de Druillet : Vuzz. Là, pas de couleurs, mais du noir et blanc presque épuré, là, pas de grandes fresques mettant en lutte des personnages nombreux, mais la présence centrale d’un seul antihéros dont les seules nécessités sont de se nourrir et de prendre du plaisir. Ce livre est, en quelque sorte, un portrait décalé d’un monde post-apocalyptique, d’une évidente déshumanisation, un portrait à la fois désabusé et plein d’un humour féroce.

Rééditer Druillet, avec la qualité de ces deux rééditions-ci, c’est faire œuvre de reconnaissance d’un artiste à part entière qui a, de temps en temps, choisi la bande dessinée comme terreau de son sens aigu de la création.

vuzz – © Glénat

Ces trois livres surprennent… Loisel, dessinateur d’aujourd’hui, Druillet, dessinateur complexe d’hier et d’avant-hier, se rejoignent ainsi dans une conception du neuvième art qui en souligne, d’abord et avant tout, la variété et les mille différences.

 

Jacques Schraûwen

Humour, musique, histoire… La BD de cette fin d’année dans tous ses états !…

Humour, musique, histoire… La BD de cette fin d’année dans tous ses états !…

Puisque les éditeurs profitent des dernières semaines de l’année 2016 pour présenter des albums très différents les uns des autres, pourquoi ne pas en profiter pour élargir le champ de vos plaisirs de lecture !…

Pico Bogue : 9. Carnet De Bord (dessin : Alexis Dormal – scénario : Dominique Roques – éditeur : Dargaud)

Pico Bogue – © Dargaud

Si je m’en rapporte à mon ami le petit Robert, la philosophie peut se définir à  » un ensemble de questions que l’être humain peut se poser sur lui-même, en une vision systématique et générale (mais non scientifique) du monde.  »

Cela fait donc, indubitablement, déjà bien longtemps, le temps de neuf albums, que Pico Bogue, à l’instar de quelques-uns de ses prédécesseurs comme Mafalda ou Snoopy et Charlie Brown, fait de la philosophie ! Pour son plus grand plaisir, et, surtout, celui des lecteurs soucieux de voir se mêler en une lecture agréable humour, tendresse, brin de folie, éclats de rires et sourires forcés…

Dans ce volume-ci, outre les réflexions d’ordre général qu’il peut se faire et imposer à ceux qui l’entourent, ses parents d’abord, ses grands-parents ensuite, et ses professeurs, ses copains de cour de récréation et sa petite sœur surtout, c’est un mot qui retient toute son attention. Son attention, et par conséquence son énervement croissant de petit garçon amoureux de la langue. Parce que Pico, oui, continue à chercher l’origine des mots pour mieux les comprendre, pour mieux, surtout, avoir  » le dernier mot  » face à ceux qui l’entourent !

Et ce mot qui énerve Pico est utilisé à tort et à travers par sa petite sœur comme par tous ceux qui, sur internet, finissent par utiliser un seul et même langage sans aucune originalité :  » cute  » ?

Pour Ana Ana et ses copines, tout est  » cute « , mignon…

Pour Pico, résumer le monde à cette minuscule locution tient du panurgisme le plus stupide. D’où des affrontements, verbaux, amicaux, familiaux !

Et c’est par ce chemin-là, celui qui s’aventure dans le monde de nos habitudes et de nos routines pour y dénicher le sens de l’absurdité, c’est par ce sentier étroit qui conjugue humour et de la presque critique sociale et sociologique que Pico se révèle un vrai philosophe ! Mais un philosophe, ne vous en faites pas, qui ne se prend jamais au sérieux ! Toute analyse, finalement, ne lui sert qu’à alimenter le plaisir de vivre et de remettre les choses et les sentiments à leur place : celle du sourire, du partage, de la tendresse et de la poésie !

Pico Bogue ?…. Une série parfaite, à tous points de vue !

Le Marquis d’Anaon : intégrale (dessin : Matthieu Bonhomme – scénario : Fabien Vehlmann – éditeur : Dargaud)

le marquis d’Anaon – © Dargaud

Matthieu Bonhomme, au tout début des années 2000, quittait le cocon à la fois marginal et douillet de  » l’association  » pour créer chez Dargaud un personnage atypique, le marquis d’Anaon. Et c’est un vrai plaisir, aujourd’hui, que de pouvoir le (re)découvrir en une intégrale qui se lit comme un excellent roman dessiné !

Nous sommes dans les premières années du 18ème siècle. Le marquis d’Anaon n’a rien d’un noble. Ce nom, on le lui a donné parce qu’il semble posséder le pouvoir d’aider les âmes éplorées.

Mais ne vous attendez pas à du paranormal débridé ! On baigne ici certes dans une ambiance fantastique, à la Jean Ray : on a l’impression de trouver au fond d’un bistrot, en train d’écouter un vieil inconnu nous raconter des histoires invraisemblables. Il y a aussi une influence des contes fantastiques de Maupassant. Mais il y a surtout celle de Poe, puisque le fantastique, finalement, trouve presque toujours une explication : la superstition, la peur de mourir, celle de vivre, l’omniprésence des religions et des dogmes, des idéologies et de leurs pouvoirs temporels…

Mathieu Bonhomme est un des grands dessinateurs actuels, cela ne fait pas l’ombre d’un doute, et c’est peut-être dans cette série, classique par sa forme et son découpage, qu’il a laissé son dessin s’aventurer dans une sorte d’expressionnisme moderne et à la limite du réalisme et de la caricature. Et cette intégrale de sa première série à succès nous plonge à la fois dans l’aventure et la réflexion, dans l’empirisme et  la naissance de quelques sciences comportementales qui de nos jours sont omniprésentes… Un excellent travail de collaboration entre un scénariste et un dessinateur, que ce Marquis qui nous fait réfléchir aux réalités les plus contemporaines…

Le Petit Livre Black Music (dessin : Brüno – scénario : Hervé Bourhis – éditeur : Dargaud)

black music – © Dargaud

Ce livre nous retrace, à sa manière, l’histoire de la musique black américaine entre 1619 (l’arrivée, en Virginie, des premiers esclaves africains), et 2016 et la mort de Prince.

Toutes les musiques afro-américaines sont représentées dans cet album inclassable, à l’exception notable du jazz, style pour lequel la  » négritude  » chère à Aimé Césaire a toujours été un moteur essentiel !

C’est un livre érudit, sans aucun doute possible, mais qui ne se plonge pas profondément dans l’histoire de cette musique qui a accompagné tous les mouvements d’émancipation du peuple noir vivant aux Etats-Unis. Pour ce faire, il aurait fallu beaucoup plus qu’un seul volume ! La propos des auteurs est bien plus de survoler la grande histoire qui, elle-même, est indissociable toujours de la petite histoire. La grande Histoire, c’est la lutte contre le racisme, la petite histoire, c’est la reconnaissance d’un peuple brimé au travers de l’art, et, singulièrement, au travers de l’art le plus populaire qui soit, celui de la chanson sous toutes ses formes.

Ce n’est pas une bande dessinée, c’est un livre plein d’informations disséminées de page en page et dues à la passion éclairée de Hervé Bourhis, des informations revisitées graphiquement par l’excellent Brüno. Il s’écarte ici de la narration qui est la sienne dans des livres comme Tyler Cross, sans pour autant, au travers de l’illustration, abandonner sa manière très personnelle, très expressionniste d’envisager le dessin.

Ce livre se feuillette comme une encyclopédie plus que comme un album bd, et trouvera sa place où vous voudrez : entre vos vieux vinyles ou dans vos rayons bd…

Trois livres qui ne se ressemblent pas… trois livres qui, chacun, ont de réelles qualités et de graphisme et de scénario… Trois livres qui ne dépareilleront pas les rayons de votre bibliothèque !

 

Jacques Schraûwen

Trois albums à emballer avec soin avant de les offrir…

Trois albums à emballer avec soin avant de les offrir…

Un  » Gaston  » à ne surtout pas rater, un  » Tuniques Bleues  » qui pose des questions sérieuses, un 421 plein de rebondissements : faites plaisir ou faites-vous plaisir !

Jacques Schraûwen

Gaston au-delà de Lagaffe (Bibliothèque Centre Pompidou – éditons Dupuis – Exposition au Centre Pompidou jusqu’au 10 avril 2017)

Gaston – © Dupuis et bibliothèque Pompidou

Bien sûr, Hergé est et reste une des  » valeurs sûres  » (mais trop mercantile…) du neuvième art. Sans vouloir en aucune manière nier l’importance qui est la sienne dans la grande histoire de la bande dessinée, je ne peux que me réjouir de voir mettre à l’honneur, à Paris, dans le prestigieux Centre Pompidou, un créateur que j’estime au moins aussi important qu’Hergé : Franquin !

Et à cette occasion paraît ce  » Gaston au-delà de Lagaffe « , catalogue de cette exposition consacrée à un des personnages essentiels de la bd, et retraçant tout ce que furent le parcours et l’existence de ce gaffeur impénitent, caustique parfois, anarchiste souvent, politiquement incorrect toujours !

On y trouve une iconographie superbe et aérée : des crayonnés, des planches, des illustrations, des détails, des inédits…

Mais cet ouvrage est aussi, et surtout peut-être, construit à partir d’un canevas original : les propres mots de Franquin, recueillis dans ses interviews, ses rencontres, les livres auxquels il a participé de son vivant. On a l’impression de plonger dans la vie de Gaston, le héros sans emploi mais qui observe le monde, celui du travail et de l’évolution de la société avec un humour souvent décalé, toujours réjouissant et restant d’actualité, et d’entendre André Franquin, penché sur notre épaule, nous parler de ce personnage hors normes et essentiel, oui !

Essentiel, tout comme ce livre pour tous les amateurs de bd ! Tout comme les œuvres complètes de Gaston, d’ailleurs, qui devraient se trouver dans tous les bureaux en lecture libre : on parlerait beaucoup moins de burn-out, croyez-moi !

Les Tuniques Bleues présentent : Les enfants dans l’armée (dessin : Willy Lambil – scénario : Raoul Cauvin – éditeur : Dupuis)

les tuniques bleues présentent – © dupuis

Les éditions Dupuis continuent à rééditer deux par deux  » Les Tuniques Bleues « , rassemblant les albums par thèmes.

Dans chacune de ces  » Tuniques Bleues présentent « , un dossier  » pédagogique « , mais sans aucune pédanterie, nous montre combien les scénarios de Cauvin et les dessins de Lambil ont toujours voulu coller du plus près à la vérité, celle de l’époque, celle de l’Histoire, celle des êtres humains perdus dans une guerre qui les dépasse.

A partir d’une constante dans l’univers de l’humour, Cauvin a créé deux personnages antinomiques, Blutch et Chesterfield, chacun étant à la fois l’opposé de l’autre et son complément indispensable.

L’un est frondeur, l’autre obéissant, mais tous deux sont d’abord et avant tout humains.

Et c’est bien d’humanité qu’il s’agit, d’humanisme, dans ce volume-ci, puisque c’est l’enfance perdue dans un monde de violence adulte qui y est racontée. Mais avec humour, toujours ! Dans  » Baby Blue « , on suit les aventures de notre duo et d’un bébé trouvé abandonné sur la route… Ce sont plusieurs nouvelles dessinées plutôt qu’une histoire complète, et l’humour qui y règne est bon enfant. Le deuxième album, Drummer Boy, est beaucoup moins bon enfant, puisqu’il montre franchement, tant dans les mots que dans le dessin, ce qu’est l’horreur de la guerre, ses morts, ses absurdes tactiques ne menant qu’au néant de victoires ou de défaites éternellement identiques. Parce que l’enfant qui y est décrit et raconté n’a rien, lui, de vraiment innocent !

Un très bon album, donc, pour tous les publics, et qui nous montre les Tuniques Bleues au mieux de leur forme !

421 : L’Intégrale volume 1 (dessin : Eric Maltaite – scénario : Stephen Desberg – éditeur : Dupuis)

421 – © dupuis

Les intégrales ont l’avantage de remettre en lumière certaines séries quelque peu oubliées. Toutes, évidemment, n’ont pas le même intérêt, ni par leur contenu ni par leur place dans la paysage de la bande dessinée.

421 fait plutôt partie des bonnes surprises de cette politique éditoriale de replonger les lecteurs dans d’anciennes réalités dessinées !

C’est au tout début des années 80 que Stephen Desberg au scénario et Eric Maltaite au dessin ont créé 421, personnage inspiré directement par le succès cinématographique de James Bond.

421, ce n’est pas 007, certes, mais c’est un espion, qui a comme devoir, dans chaque aventure, de dénouer des intrigues Particulièrement ardues.

Du côté du scénario, ce sont les premières armes de Desberg, parfois hésitant, utilisant parfois trop les raccourcis littéraires. Mais il est vrai qu’à l’époque, c’était une mode, tant du côté des adeptes de la Ligne Claire que de ceux de ce qu’on a appelé l’école de Charleroi.

Du côté du dessin, Eric Maltaite n’échappe pas à l’influence de Will, par ailleurs son père.

Les influences, d’ailleurs, pour le texte comme pour le graphisme, sont assez visibles, lisibles : Tif et Tondu, avec un avatar de Choc (la silhouette…), Spirou et le repaire de la Murène…

Mais au-delà de ces influences somme toute normales, il y a déjà la patte de deux vrais raconteurs d’histoires. On parle de drogue, de politique, de violence, de manipulation, des thèmes qui restent et resteront encore longtemps d’actualité. Et on traite ces thèmes avec une dose d’humour qui n’est pas sans rappeler quelque peu celui de Gotlib dans sa rubrique à brac, un humour très souvent teinté d’absurde.

Une bonne intégrale, donc, qui nous replonge dans ce qu’était en train de devenir la bd tous publics au début des années 80 !

Les fins d’année sont propices à des parutions qui sortent un peu de la ligne éditoriale habituelle des éditeurs… Il ne reste qu’à en profiter, sans aucun doute !

Vous avez encore des cadeaux à faire ? Faites votre choix, et faites des heureux !

 

Jacques Schraûwen

Hergé Tintin Et Les Soviets – La naissance d’une œuvre

Hergé Tintin Et Les Soviets – La naissance d’une œuvre

Un livre pour tous les tintinophiles, bien entendu, mais aussi pour tous ceux qui s’intéressent et se passionnent pour l’histoire du neuvième art !

Hergé Tintin et les Soviets – © éditionsmoulinsart

Dans l’œuvre de Hergé,  » Tintin au pays des Soviets  » occupe une place à part. Une place  » mercantile « , d’abord, et ce n’est pas la plus importante, fort heureusement ! Une place artistique, donc, et surtout. Parce que c’est dans ce premier album que Hergé a posé les bases-mêmes de ce qu’on a nommé La Ligne Claire.

Cette Ligne Claire, c’est de prime abord une question de technique. Mais pas seulement, puisque c’est aussi une manière de construire un récit, de raconter une histoire. Et, enfin, c’est l’acquisition d’outils graphiques précis peu utilisés auparavant, comme les phylactères.

Et dans ce livre, Philippe Goddin, grand tintinophile devant l’Eternel, nous démontre avec force exemples à l’appui que ce sont bien ces  » Soviets  » qui ont initialisé une  » nouvelle  » bande dessinée, même si, et il le dit aussi, cette initiale de la ligne claire était encore bien malhabile.

Ce que Philippe Goddin fait aussi, et c’est un des points extrêmement positifs de son ouvrage, c’est rendre hommage à un dessinateur qui, déjà, avant Hergé, avait posé les jalons de cette bande dessinée devenue, au fil du temps, la presque-propriété d’Hergé. Alain Saint-Ogan, créateur de Zig et Puce, utilisait déjà les  » bulles « , par exemple, et Hergé a toujours reconnu l’influence que ce grand précurseur avait eue sur sa manière d’envisager le monde de la bande dessinée.

Philippe Goddin: la ligne claire

Hergé Tintin et les Soviets – © éditionsmoulinsart

Ce livre est extrêmement fouillé, par son iconographie  » hergéenne « , mais aussi par le somme de documents historiques que Goddin reproduit de page en page, et qui replacent l’aventure de la création de Tintin dans une époque bien précise.

Bien sûr, il y a eu, pour qu’Hergé crée son personnage fétiche, tout un concours de circonstances. Un mentor, l’abbé Wallez, un journal, le Vingtième Siècle, et son supplément pour la jeunesse, le Petit Vingtième, un environnement historique chaotique, l’importance de plus en plus grande que prenait le journalisme : tout était en place pour qu’un personnage de bd enfile les vêtements d’un reporter capable d’emmener les lecteurs aux quatre horizons du monde !

Et le génie d’Hergé, c’est d’avoir fait autre chose que simplement se plier au rythme des événements. Il a amorcé dans ce premier volume des aventures de Tintin ce qui, ensuite, s’est affiné, peaufiné, jusqu’à devenir une véritable grammaire de la Ligne Claire. Une grammaire dans laquelle les signes deviennent des codes : gouttes de sueur, nuages de poussière, mouvement dessiné en plusieurs cases, autant de codes encore et toujours utilisés, parfois même à l’extrême comme dans les mangas. Et je pense que le plus grand apport neuf de Hergé est à inscrire dans sa construction narrative, dans l’application qu’il a faite des règles des feuilletons du dix-neuvième siècle. Il fallait alors que le lecteur soit pratiquement obligé d’acheter le numéro suivant du journal pour ne pas rester sur sa faim… De même, au bout de deux pages (rythme de parution des planches de  » Tintin au pays des Soviets « ), Hergé a voulu que s’installe un suspense qui amène ses lecteurs à attendre le numéro suivant du journal avec impatience.

Un des autres points de la grammaire d’Hergé est fort utilisé dans ce premier tome des aventures du petit reporter blond : la caricature. Les méchants comme les bons, les seconds couteaux essentiellement, ont souvent des trognes dignes des films muets où il fallait que l’expression remplace les mots.

Philippe Goddin: la grammaire bd selon Hergé

Philippe Goddin: la caricature

 

Hergé Tintin et les Soviets – © éditionsmoulinsart

Cela dit, le reproche le plus fréquent fait à  » Tintin au pays des Soviets  » concerne son aspect politique, son manichéisme évident. Son engagement politique, presque…

Philippe Goddin, grâce à son énorme documentation, analyse cette réalité indubitable en la mettant en perspective : perspective du milieu familial d’Hergé, perspective de son jeune âge, perspective de la peur de tout l’Occident face au communisme, perspective de l’influence intransigeante de l’abbé Wallez.

Pour ce faire, il s’appuie sur des documents de toutes sortes, photos, journaux, dessins, tous rendant compte de façon objective de cette année 1929, ancrée dans un entre-deux-guerres plein de folie, mais déjà annonciateur de futurs beaucoup moins chantants.

Philippe Goddin: les soviets

Le talent de Philippe Goddin est d’être tout sauf ennuyeux. Même si son ouvrage se révèle une œuvre d’analyse sérieuse et poussée, il nous l’offre sans qu’elle soit pesante. Le choix de ses illustrations, de toutes sortes, et nombreuses, aèrent son texte et son propos.

La clarté, oui, voilà ce qui peut peut-être définir la ligne d’écriture de Philippe Goddin. Et ce qui le rattache encore plus à l’univers d’Hergé !

On peut ne pas être passionné par Tintin, on peut ne pas aimer particulièrement son créateur. Mais personne ne peut nier l’importance essentielle qu’il a eue dans la grande histoire des petites histoires en dessins ! Une importance, bien évidemment, qu’il partage avec d’autres, Alain Saint-Ogan, avant lui, Jijé et Franquin après lui…

Une importance que Goddin décortique avec talent dans ce livre intelligent sans être pesamment intellectuel !

 

Jacques Schraûwen

Hergé Tintin Et Les Soviets – La naissance d’une œuvre (auteur : Philippe Goddin – éditions Moulinsart) – Illustrations: Hergé Tintin et les Soviets – © éditionsmoulinsart

Des beaux livres à glisser sous le sapin: Alice, les fées, et une petite sélection BD 2016

Des beaux livres à glisser sous le sapin: Alice, les fées, et une petite sélection BD 2016

 

Fin d’année oblige, voici le temps des cadeaux… Découvrez deux livres merveilleusement illustrés, et une petite sélection faite par Jacques Schraûwen des livres qui, pour lui, ont marqué l’année 2016.

Tout choix est subjectif… Les miens naissent et naîtront toujours, exclusivement, de plaisir pris à la lecture, un plaisir qu’il me plaît de partager, tout simplement…

Les Fées de Cottingley (texte : Sébastien Perez – illustrations : Sophie de La Villefromoit – éditeur : Soleil/Métamorphose)

Les fées de Cottingley – © Soleil/Métamorphose

Au départ de ce livre, il y a un fait divers réel, une série de photos qui, au début du vingtième siècle, montrait deux petites filles entourées de fées.

Canular ou réalité ?…. Aucune importance, après tout, tant il est vrai que cette rencontre possible et improbable entre un humain et le « petit monde » s’ancrait parfaitement dans une époque dont on disait que les années en étaient folles.

Mais voilà, un écrivain célèbre y crut, totalement, à ces clichés, et consacra une partie de sa vie, entre deux romans, à vouloir en prouver la véracité. Conan Doyle, tellement attaché à la seule réalité dans les aventures qu’il imposait à son héros Sherlock, oublia dans cette quête étrange tous ses principes rigoureux, voire mathématiques !

Les auteurs, ici, ont décidé de rendre vie à ces deux petites filles, de raconter leur histoire, et de le faire avec un sens du fantastique que n’auraient pas renié les auteurs du dix-neuvième siècle, comme Maupassant, voire même Baudelaire et Poe… Parce que tout, finalement, n’est que poésie lorsqu’un adulte se penche sur le monde de l’enfance. Un monde qui n’a rien de merveilleux, souvent, un monde dont la pureté n’est habituellement qu’une espèce de miroir déformant de la vérité.

Et ce livre entre bien dans cette manière de voir et de montrer les choses : aux côtés de la magie, aux frontières entre l’ici et l’ailleurs, c’est la vie qui existe, l’existence et ses folies, ses renoms, ses horreurs, ses haines, ses gentillesses, ses angoisses, ses solitudes… La vie, oui, et la mort, toujours, déjà…

Ce roman est écrit d’une façon quelque peu désuète, ce qui ajoute un charme nostalgique au récit. Quant aux illustrations, elles réussissent à exprimer ici la peur, là  le plaisir, elles parviennent à nous faire entrer dans une aventure humaine qui voit, en arrière-fond, évoluer une société entre voyages et découvertes, entre guerre et tueries, entre le  merveilleux et le présent.

Une très belle réussite que cet album magistralement illustré, un très beau cadeau à faire à tous les enfants, même adultes, qui se veulent rêveurs…

Alice : de l’autre côté du miroir (texte : Lewis Carroll – illustrations : Benjamin Lacombe – éditeur : Soleil/Métamorphose)

De l’autre côté du miroir – © Soleil/Métamorphose

Qu’y a-t-il de l’autre côté d’un miroir, quelle existence ont nos reflets inversés, quelles existences, plurielles, surtout ?… Le monde qui se cache dans un miroir est-il le nôtre ou ne fait-il qu’y ressembler ?

Le miroir, ainsi, a souvent été un  » outil  » littéraire permettant d’introduire dans le réel une part de mystère, un inattendu angoissant ou souriant. Aucun cinéphile n’aura oublié, par exemple, la puissance d’évocation des miroirs de Jean Cocteau, dans Orphée…

On fait souvent l’erreur de définir Lewis Carroll comme un auteur pour enfants. Et s’il est vrai que ses livres peuvent se lire à tout âge, il est tout aussi vrai que ce qu’il raconte, au pays des merveilles comme dans l’autre côté du miroir, appartient à une littérature bien plus large, une littérature dans laquelle la poésie peut se révéler cruelle, d’une cruauté désamorcée par l’absurde, voire même le surréalisme, certes, mais bien présente.

Dans ce livre-ci, la meilleure des traductions a été choisie, celle, exceptionnelle, de Parisot. Et après bien d’autres, Benjamin Lacombe s’est accaparé le personnage d’Alice, pour la conjuguer, souriant souvent d’un sourire entre deux airs, dans des situations toutes plus poétiquement folles les unes que les autres.

Je pense que Benjamin Lacombe est un des plus grands illustrateurs actuels. Il a un style extrêmement personnel, qui rappelle parfois Leonor Fini par la perversité à peine devinée des scènes qu’il dessine.

Dans ce livre-ci, il mêle différentes facettes de son talent, du noir et blanc à la couleur puissante, du sépia au simple croquis. Et, ainsi, ses illustrations font plus que donner vie à un personnage mythique de l’histoire de la littérature mondiale, elles l’accompagnent, elles la complètent… Le dessin de Lacombe se balade, lui aussi, de l’autre côté du miroir, en un lieu où les routines artistiques, enfin, sont interdites…

Lisez Carroll, faites-le lire, et choisissez cette édition-ci pour vous faire plaisir, et faire plaisir à vos proches !…

Dix livres de 2016 à découvrir, à redécouvrir, à (s’) offrir !

2016 a été une année fertile en parutions de qualité.

Au fil de cette année, j’ai tenté, au travers de mes chroniques, de vous donner un aperçu assez large de ce que j’aimais dans l’univers du neuvième art.

J’ai voulu ici épingler dix albums qui me semblent, avec le recul, sortir vraiment du lot. Dix livres, très différents les uns des autres, mais qui dressent une partie du paysage de la bd…

Et, le choix étant plus que difficile, j’ai ajouté, en fin de liste, quelques titres supplémentaires…

Bonne lecture à toutes et à tous !…

 

Jacques Schraûwen

Boule à zéro

Chlorophylle et le monstre des trois sources

Journal d’Anne Frank

Les enfants de la résistance

Mon frère le chasseur

Les ogres-dieux : demi-sang

Là où vont les fourmis

Le dernier assaut

Un bruit étrange et beau

Magritte

Et aussi… L’homme qui tua Lucky Luke, Alvin, Watertown, Melville, Choc, Macaroni, Auschwitz, Filles des oiseaux, Iroquois, Spirou et la lumière de Bornéo…

Exposition Chabouté et Charlélie Couture chez Huberty & Breyne Sablon jusqu’au 22 janvier 2017

Exposition Chabouté et Charlélie Couture chez Huberty & Breyne Sablon jusqu’au 22 janvier 2017

Regards croisés de deux artistes qui rêvent côte à côte et face à face d’une ville d’air, de métal et de musique…

 

Exposition Chabouté-Couture – © Hubert & Breyne

Christophe Chabouté, c’est l’auteur de plusieurs livres qui, déjà, marquent l’histoire du neuvième art. Dans la filiation d’un auteur comme Comès, il parvient toujours à emmener ses lecteurs dans des mondes sombres et lumineux tout à la fois, des univers où seule la poésie règne en maîtresse toute de liberté. Et chacun de ses livres est une prouesse, que ce soit l’adaptation de  » Moby Dick  » ou l’extraordinaire et silencieux  » Un peu de bois et d’acier « , que ce soit la noire biographie de  » Henri Désiré Landru  » ou la description tout en langueur d’une solitude dans  » Tout seul « .

Charlélie Couture, c’est ce chanteur dont le phrasé semble glisser sans arrêt de l’anglais au français, dont les musiques aiment s’imprégner de mille influences différentes, du rock au folklore nord-américain, c’est aussi un écrivain de réflexions poétiques, de nouvelles, de carnets de voyage, c’est enfin un peintre, un photographe, un dessinateur.

Chabouté et Couture, ce sont deux artistes complets qui, dans la galerie qui les accueille, se complètent en dialoguant autour du thème d’une mégalopole rêvée…

Charlélie Couture: le projet…

 

Christophe Chabouté: le projet de cette exposition

Exposition Chabouté-Couture – © Hubert & Breyne

Dans les dessins et tableaux qui, côte à côte ou face à face, construisent cette exposition, c’est bien une ville qui apparaît, tantôt très nette, celle de Chabouté, tantôt nimbée d’un flou qui la rend presque transparente, celle de Couture, une ville rêvée, une ville de métal, de structures et d’air, une cité de silence pratiquement déshumanisée. Les vivants, pourtant, y apparaissent. Mais ils semblent, chez Charlélie Couture comme chez Christophe Chabouté, n’être que de passage. Et ce qui reste présent, c’est la ville, cette entité presque vivante de laquelle jaillit une existence propre, une existence parfois de néant, parfois de tumulte. Une existence toujours paradoxale… parce que, finalement, éternellement poétique et énergique…

Charlélie Couture: la poésie

Christophe Chabouté: la poésie

Christophe Chabouté: les gens qui passent

Exposition Chabouté-Couture – © Hubert & Breyne

J’ai toujours trouvé que les livres de Chabouté possédaient une dimension de plus que les autres albums de bd… Une troisième dimension, oui, celle de la musique, une petite musique de vie, une musique qui aide le regard du lecteur à glisser de case en case, de page en page. Et c’est le cas également dans cette exposition où naît, comme aurait pu le dire Julos Beaucarne, une étrange et souveraine musique du silence. Le visiteur est un baladeur. Un baladeur qui découvre, accrochées aux murs, des ballades dessinées qui sont des portes ouvertes vers des réalités dans cesse à réinventer.

Toute histoire est à raconter. Et celle que nous livrent, que nous offrent Christophe Chabouté et Charlélie Couture est celle d’une cité réelle et improbable qui n’est, tout compte fait, que la matérialisation graphique d’une anarchie structurée.

 

Charlélie Couture: l’anarchie structurée

Christophe Chabouté: la musique

exposition Couture-Chabouté – © Viviane Vandeninden

J’avoue que je connaissais peu Charlélie Couture, sa vie, son œuvre. Je n’en ai eu que plus de plaisir à le rencontrer, au travers de ses tableaux comme de ses mots. Son univers et celui de Christophe Chabouté ne sont, en fait, pas tellement éloignés l’un de l’autre. Ce n’est donc pas à une exposition consacrée au neuvième art que je vous convie, mais à une représentation double de deux rêves citadins qui se mêlent et se répondent dans une ambiance à la fois feutrée et formidablement rythmée…

 

Jacques Schraûwen

Une exposition de Chabouté et Charlélie Couture jusqu’au 22 janvier à la Galerie Huberty & Breyne – Sablon – Bruxelles