Blanc Autour

Blanc Autour

Chronique d’un racisme « ordinaire » aux USA en 1832

Un livre à lire, de 12 à 112 ans… Parce que l’Histoire nous construit, sans cesse, et qu’il faut s’en souvenir pour vivre debout, aujourd’hui !

Blanc Autour © Dargaud

Nous sommes en 1832, à Canterbury, une petite cité tranquille du nord-est des Etats-Unis. La guerre de Sécession n’aura lieu que dans une trentaine d’années, mais il existe déjà en Amérique un courant abolitionniste, qui veut la fin de la ségrégation raciale. A Canterbury, les quelques « Noirs » sont libres, mais n’ont aucun droit citoyen. Et c’est dans cette ville sans problème et pétrie de ses certitudes que Prudence Crandall, l’institutrice, décide d’accueillir parmi ses élèves blanches une élève afro-américaine ! Les élèves blanches quitteront l’école, et seront peu à peu remplacées par des élèves « de couleur » comme on dit, venant d’ailleurs. Cette aventure va durer deux petites années, pas plus !…

Blanc Autour © Dargaud

Et ce seront deux années riches, à bien des niveaux… Parce que l’histoire, la grande avec un H majuscule, nous rappelle que c’est cette aventure humaine qui est à l’origine, en quelque sorte, du quatorzième amendement de la constitution américaine, qui vise à garantir les droits des anciens esclaves afro-américains. A découvrir dans un dossier clair qui termine cet album. Un dossier qui éclaire avec sérieux mais sans lourdeur ce que fut, dans ce dix-neuvième siècle, la bêtise humaine érigée en vérité !

Wilfrid Lupano : la bêtise humaine

Mais ce n’est pas un livre historique pesant ! C’est un livre choral, avec en guise de personnage central un groupe de jeunes femmes, noires, et de leur institutrice, blanche. Ce sont leurs quotidiens et leurs différences qui font tout le récit, celui d’une lutte qu’elles mènent sans en avoir vraiment conscience. Une lutte, oui, celle de l’éducation face à la haine, la bêtise humaine et la violence d’une communauté blanche, ce fameux groupe humain « blanc autour » ! Pour Wilfrid Lupano, un récit doit prendre le temps de raconter, de faire de chaque personnage tout un monde, tout un univers dans lequel cohabitent la colère, l’amour, la tradition, la révolte, la soumission.

Blanc Autour © Dargaud

Wilfrid Lupano, par ailleurs scénariste de l’excellente série « anar » « Les vieux fourneaux », n’aime pas les scénarios qui oublient le temps présent. Et dans ce livre, les références à notre aujourd’hui sont nombreuses… Violence ou pacifisme, à l’instar de Malcolm X et de Luther King, par exemple… Féminisme avec les femmes appelées des « sorcières », comme dans la superbe chanson d’Anne Sylvestre…

Blanc Autour © Dargaud

Pour Lupano, un livre comme celui-ci, qui parle du racisme ordinaire (horrible expression), ne peut avoir d’intérêt qu’à partir du moment où il s’adresse à un large public, et un public actuel ! On pourrait sous-titrer ce livre d’une phrase qui s’y trouve : « ça commence ici » ! L’histoire des droits des afro-américains, l’histoire d’hier, l’histoire d’aujourd’hui, et ce que nous ferons de nos futurs.

Wilfrid Lupano : les leçons du passé

La puissance d’un livre qui s’intéresse à une période bien précise de l’Histoire, c’est qu’il en respecte les codes, donc aussi le langage… On parle dans ce livre de noirs, de nègres, parce que telle était la réalité, une réalité qu’il nous appartient aujourd’hui de ne pas reproduire, simplement.

Wilfrid Lupano : le langage

Le dessin de Stéphane Fert, non réaliste, poétique parfois, caricatural aussi quand il s’agit de dessiner les « méchants », réussit à estomper quelque peu un propos dur, mais sans en effacer la portée ! Il adore dessiner la nature, y plonger ses personnages, et son dessin est aussi un hommage à la femme, dans toute sa diversité. Dieu ne serait-il pas d’ailleurs, comme le dit une des personnages, une femme noire ?

Et ses couleurs, vives, presque stylisées, créent, en parallèle des actions et même du découpage, un vrai rythme narratif.

Stéphane Fert : le dessin

C’est un très bon livre, intelligent, sans manichéisme, et qui réussit à nous donner des tas d’informations, sous une forme parfaitement accessible… Et des tas de réflexions… Une très belle réussite !

« Il n’existe pas un ailleurs qui soit paisible pour nous », dit une des jeunes femmes en besoin de connaissance, héroïnes de ce livre.

Un des plaisirs de ce livre, c’est de nous faire croire que cet ailleurs peut, aujourd’hui, être créé !

Blanc Autour © Dargaud

Jacques Schraûwen

Blanc Autour (dessin : Stéphane Fert – scénario : Wilfrid Lupano – éditeur : Dargaud – 143 pages – janvier 2020)

BDM – Trésors de la Bande Dessinée 2021-2022

BDM – Trésors de la Bande Dessinée 2021-2022

La bande dessinée est devenue un « objet » de collection, comme le prouvent les nombreuses ventes aux enchères que répercutent à force de chiffres les médias. Voici donc un « catalogue encyclopédique et un argus » qui (re)vient à son heure !

BDM © Les Arènes BD

On dit souvent de ce « BDM », qui en est à sa vingt-deuxième édition, qu’il est la bible des collectionneurs de bandes dessinées.

On a cru pendant longtemps que ce livre paraissant tous les deux ans était mort de sa belle mort en 2018. Heureusement, les éditions « Les arènes BD » ont pris le relais, et voici, enfin, une nouvelle édition de ce panorama du neuvième art.

Aimer la bande dessinée, c’est souvent se découvrir plus ou moins collectionneur. Le plaisir de la lecture et de la découverte laisse ainsi une partie de sa place à des rayonnages de bibliothèque qui se remplissent. Et, tout compte fait, il est dès lors assez normal de se demander si, parmi les albums qu’on a achetés, qu’on a aimé lire et faire lire, il n’y a pas l’un ou l’autre trésor…

L’Ombre de Saïno © BDM

Prenons un exemple : Tintin ! Bien des gens qui ont acheté des albums du petit reporter sur une brocante, ou les ont conservés des temps anciens de leur enfance, pensent que leurs possessions ont une valeur immense. Dans ce BDM, ces lecteurs découvriront que définir la valeur d’un album de Tintin demande beaucoup de patience et d’observation : pas moins de 70 pages sont consacrées à toutes les éditions, rééditions, objets de marketing de l’œuvre majeure de Georges Remi. De quoi se perdre dans un labyrinthe de dates, de dates non indiquées, de quatrièmes de couverture, de tranches, de pages de garde…

En fait, au-delà du seul aspect « économique » de ce « catalogue », son intérêt se situe dans la possibilité qu’il permet à tout un chacun d’avoir un regard presque complet sur tout ce qui a fait et fait de la bande dessinée un média artistique extrêmement original.

Bien entendu, comme dans tout travail encyclopédique, il y a des oublis, il y a aussi des volontés qui vont gêner certains, comme celle de ne pas parler des mangas, pléthoriques il est vrai, alors que certains livres de Taniguchi, eux, se trouvent classés dans ce BDM.

Tardi © Tardi

Personnellement, j’ai relevé des erreurs d’ordre alphabétique qui, parfois, sont gênantes. Mais j’imagine que c’est l’informatique qui en a décidé ainsi…

Par contre, ce qui est aussi intéressant dans un tel ouvrage, c’est de découvrir les « valeurs » sûres, ces auteurs dont la cote ne baisse pas, ces artistes auxquels on s’intéresse toujours pour leur apport essentiel à l’évolution de la bande dessinée au fil du vingtième siècle.

Il n’y a pas que Tintin dans le plaisir de lire des « petits mickeys »… Il y a Tardi, Godard, Franquin, Forget ! Et bien d’autres !

Martin Milan © Godard

Le BDM permet de les (re)découvrir, de créer des envies de les collectionner également, de les remettre à une place qu’ils méritent, aussi, parfois…

Le BDM, c’est un livre qui nous fait voyager… Dans l‘Histoire de la bande dessinée, certes, mais aussi dans notre propre histoire, dans notre propre manière d’envisager le neuvième art, dans ce que sont nos goûts personnels.

Le BDM, c’est un livre à s’offrir, quand on a chez soi pas mal d’albums, c’est un livre à offrir à ceux qui, autour de nous, sont collectionneurs. A condition qu’ils ne l’aient pas déjà acheté !

Jacques Schraûwen

BDM – Trésors de la Bande Dessinée 2021-2022 (éditions Les Arènes BD)

Bella Ciao (uno)

Bella Ciao (uno)

Un regard sur l’immigration italienne.

Baru est de ces auteurs (rares) qui n’ont jamais renié leurs idéaux de jeunesse. Et ce livre est à placer dans la continuité de ses approches humanistes de notre société…

Bella Ciao 1 © Futuropolis

Avec un titre qui rappelle bien des choses, qui est à la mode grâce à une série télévisée à succès, on pourrait s’attendre à un livre de révolte. Eh bien, non ! Cet album n’illustre en aucune manière cette chanson qu’on dit « de résistance » ! Il va même nous permettre de découvrir quelle est la réelle histoire de ce chant qu’on dit de « partisans ».

Une chanson qui, d’ailleurs, sert surtout à l’ambiance générale d’un livre dans lequel Baru nous parle d’une immigration emblématique, celle des Italiens venus en France dès le dix-neuvième siècle pour y travailler, y vivre, y devenir petit à petit des Français à part entière, mais sans jamais renier leur culture.

Bella Ciao 1 © Futuropolis

C’est donc, en partie, un livre historique. Il commence en 1893, à Aigues-Mortes, avec un affrontement entre les travailleurs italiens, certains travailleurs français, et l’armée… Avec dix morts italiens en fin de compte. Pour Baru, l’Histoire, la grande, celle des manuels, ne peut être subjective. Mais lui n’est pas historien, et ce qu’il recueille dans cette Histoire, c’est une matière, un matériau qui lui permet de créer du romanesque, dans la grande tradition, à sa manière, des feuilletonnistes du dix-neuvième siècle.

Baru : l’Histoire

Et ce romanesque, Baru va le chercher dans ce qu’il connaît, lui qui est d’origine italienne. De ce fait, il construit son livre de manière non chronologique, au rythme simplement, de la mémoire, la sienne, celle des gens qu’il a connus, autour de lui, depuis son enfance. Il laisse vagabonder, oui, à la fois sa mémoire, la mémoire de ses proches, et son imaginaire.

Baru : l’immigration

D’aucuns trouveront le terme qu’il utilise réducteur, voire même inacceptable… Je parle du mot « transparent ». Mais il y a là, uniquement, le regard précis d’un fils d’immigrés sur les trajets humains, sociaux, intellectuels, qu’il a fallu accomplir, pour ses parents et leurs amis, afin de devenir parties prenantes d’une société dans laquelle, pour différentes raisons, politiques ou économiques, ils avaient choisi de vivre.

Bella Ciao 1 © Futuropolis

Il nous parle des hauts fourneaux, de la possibilité qui y fut offerte aux Italiens de grimper aux barreaux de l’échelle sociale, avant leur fermeture dramatique. Il nous parle de la guerre, de Mussolini et de son idéologie doctrinaire présente jusque dans les cités des Italiens. Il nous parle des foulards rouges, du sens de la famille, de l’amitié que tous les immigrés vivent en acceptant les ghettos qui leur sont imposés.

Bella Ciao 1 © Futuropolis

Il nous parle de gens, de personnages vivants, qui sont ceux auxquels, tout au long de sa carrière, il a voulu donner la parole.

Baru : les personnages

Et, avec cette volonté qui est la sienne de nous montrer vouloir vivre plus que survivre des « petites gens », il nous offre en même temps un panorama sans apprêts d’un quotidien qui restera toujours essentiel pour l’humain : celui de la solidarité.

Baru : la solidarité

Et pour ce faire, Baru a choisi une narration assez déconcertante : il s’adresse à nous sans chercher à créer un fil conducteur traditionnel à ses récits. Il nous immerge vraiment dans un monde qu’il connaît, et il reste totalement fidèle à ses thèmes de prédilection depuis les années 80 : l’humanisme, le monde ouvrier, l’importance de la culture populaire…

Bella Ciao 1 © Futuropolis

Et son dessin, proche des gens, parvient à ne jamais perdre le lecteur en cours de route, grâce à un mélange de styles, de techniques, parfaitement assumé.

Baru : la technique narrative et graphique

La mémoire, ce sont des prénoms, des visages, des mots. Baru est un voyageur, plus qu’un raconteur d’histoire, un enfant qui a grandi et qui, parce qu’il est grand, ne pleure plus.

La mémoire est toujours infidèle, on n’écrit jamais que pour soi-même, d’abord, et se raconter, ce n’est pas une affaire de nationalité, mais d’humanité.

Bella Ciao 1 © Futuropolis

Et tout cela fait de ce livre un grand moment de lecture intelligente… Pratiquement sociologique, même… Et universelle, tant il est vrai qu’en parlant de l’histoire de l’immigration italienne, Baru nous parle aussi de TOUTES les immigrations…

Baru : parler d’immigration, c’est être « universel »

A l’instar de Tardi, à qui il rend, vite et bien, un petit hommage, au détour d’une case, Baru garde aujourd’hui les mêmes passions de sa jeunesse, les mêmes engagements. Et le résultat, c’est ce premier tome de ce qui devrait être une trilogie, une longue bande dessinée à ne pas rater !

Jacques Schraûwen

Bella Ciao (uno) (auteur : Baru – éditeur : Futuropolis – 130 pages – septembre 2020)

Baru