BD et Dessin de presse : ma chronique RTBF du 24 octobre

BD et Dessin de presse : ma chronique RTBF du 24 octobre

Deux livres, ce samedi, chroniqués sur l’antenne de La Première/RTBF. Deux livres très différents l’un de l’autre, mais, à leur manière, ancrés dans nos « soucis » actuels ! Deux livres que je chroniquerai plus longuement dans quelques jours, ici, sur mon blog, grâce aux interviews que leurs auteurs m’ont accordées.

Les Chimères de Vénus

(dessin : Etienne Jung – scénario : Alain Ayrolles – éditeur : Rue De Sèvres – mars 2021 – 60 pages)

Les Chimères de Vénus © Rue de Sèvres

L’uchronie, c’est d’imaginer ce qu’aurait pu être une période historique si les événements de l’époque, les découvertes scientifiques, avaient été autres… Et c’est bien le cas d’une série qui s’intitule « Château des Etoiles » et qui se complète aujourd’hui, par un récit parallèle, un récit qui se conjuguera en trois tomes, et qui s’intitule : les chimères de Vénus.

Les Chimères de Vénus © Rue de Sèvres

Nous sommes au dix-neuvième siècle, sous Napoléon III. Mais un dix-neuvième siècle qui a vu se développer la conquête spatiale. De ce fait, pas de guerre sur terre, mais des luttes d’influence dans l’espace. Et l’héroïne de cette série, Hélène Martin, est une femme décidée, courageuse, féministe avant l’heure, qui s’en va sur la planète Vénus où se trouve enfermé l’homme qu’elle aime, un poète séditieux, anarchiste. Le dessin d’Etienne Jung, tout comme le scénario d’Alain Ayrolles, rendent hommage à ce dix-neuvième siècle riche de grands auteurs, comme Jules Vernes, riche d’ébauche de mouvements sociaux aussi. La base historique de fond est parfaite. Et le plaisir vient en voyant se mélanger à cette ambiance connue des éléments résolument impossibles, des fusées, des monstres préhistoriques sur Vénus… C’est de l’aventure feuilletonnesque, réussie, passionnante !

Les Chimères de Vénus © Rue de Sèvres

J’aime tout particulièrement le côté « anar » des personnages principaux, avec pas mal de références littéraires, avec cette citation inspirée de Romain Rolland : « Face à un ordre injuste, le désordre est un devoir » !

Pour Alain Ayrolles, le scénariste, l’important reste toujours les personnages, qu’ils aient du corps…

Alain Ayrolles
Les Chimères de Vénus © Rue de Sèvres

Angela 2005 2021

(auteur : Pierre Kroll – éditeur : Kennes – 120 pages)

Angela 2005 – 2021 © Kennes

Avec Angela 2005 2021, on se trouve dans le monde du dessin de presse. Angela, c’est, bien évidemment, Angela Merkel, chancelière allemande qui se trouve aujourd’hui à la veille de sa retraite, et qui a marqué l’Europe de sa marque pendant quelque 16 ans.

Angela 2005 – 2021 © Kennes

Pierre Kroll a fait une compilation de ses dessins… Mis bout à bout, dans l’ordre chronologique de leur parution dans la presse, ces dessins nous racontent une femme d’Etat, certes, mais, aussi, en même temps, ils nous racontent l’Europe… Kroll nous montre notre monde, avec humour, sans occulter les problèmes d’un pouvoir qui parfois, semble absolu.

Angela 2005 – 2021 © Kennes

Ce qui est frappant dans ce livre, c’est l’impertinence de l’auteur… Pas sa méchanceté, non, mais son plaisir, en des instantanés graphiques, à égratigner une femme qui, sans aucun doute, a dirigé réellement l’Europe.

Angela 2005 – 2021 © Kennes

Ce livre, c’est une visite touristique et humoristique dans une institution pleine de remous (Grèce, Brexit, Italie, France), une visite qui n’empêche pas la réflexion… Même quand Kroll prend plaisir à dénuder la chancelière !

Pierre Kroll
Pierre Kroll

Jacques Schraûwen

Astérix et le Griffon

Astérix et le Griffon

J’ai sacrifié à ma collectionnite et j’ai acheté le dernier album (en date…) des aventures du petit Gaulois résistant à l’envahisseur romain. Un livre dont tout le monde parle. Je vais donc faire de même, sans plus… Rapidement… Et sans me faire d’illusion : le mercantilisme éditorial ne souffrira guère d’un avis peu positif !

Astérix et le Griffon © éditions Albert René

Pour satisfaire les fans de jeux du cirque, Jules (oui, lui, César…) envoie sa soldatesque chercher un animal mythique dans les lointains et froids pays du Nord : un griffon. Et, bien évidemment, ces soldats vont trouver sur leur route notre duo de choc, Astérix et Obélix, mais aussi quelques femmes belliqueuses à souhait.

Le canevas du scénario est simple.

Astérix et le Griffon © éditions Albert René

Pour l’agrémenter, Jean-Yves Ferri l’a ponctué de bien des jeux de mots, de la présence caricaturée de Michel Houellebecq, entre autres, de quelques personnages hauts en couleur, de quelques historiettes parallèles au récit principal : une amourette pour Obelix, une fugue pour Idefix, l’invention du bortsch pour Panoramix.

Cela dit… Sous cet emballage traditionnel, donc sans véritable inventivité, est-ce que la sauce prend ?… Est-ce que le plaisir de la lecture est au rendez-vous ?

A mon humble avis, pas vraiment…

Astérix et le Griffon © éditions Albert René

On y trouve un peu de féminisme, des adeptes du complotisme, des gags écrits très actuels, prenant à partie le monde virtuel, quelques anachronismes aussi. Plus que de l’originalité, j’ai trouvé dans cette « accumulation » un sacrifice à l’air du temps bien plus qu’une réflexion assurée et souriante de la réalité contemporaine, ce qui était la marque de fabrique pourtant des grands albums de cette série.

Voilà le premier hic : cet album est convenu, politiquement correct ! J’ai envie de dire que les auteurs ont presque retrouvé le souffle d’Uderzo mais absolument pas celui de Goscinny ! Il ne suffit pas de multiplier les jeux de mots pour construire un scénario digne de ce nom.

Et là, il y a le deuxième hic : ce scénario manque de construction, de corps ai-je envie de dire. Certes, les ingrédients attendus sont là, mais leur agencement laisse à désirer. Là où Goscinny donnait vie à des personnages secondaires, leur offrait une vraie personnalité, Ferri se contente de les esquisser, à gros traits, et ils ont pratiquement tous l’air d’être absents du récit. En outre, en guise de récit, on est devant un travail minimum, incontestablement, avec une fin accélérée, avec des vides dans la narration, avec un côté « aventure » qui n’enthousiasme vraiment pas !

Astérix et le Griffon © éditions Albert René

Il y a quand même des points positifs, bien entendu.

Le dessin de Didier Conrad est toujours de qualité, surtout quand il peut, au creux de certaines pages, se laisser aller à la caricature quelque peu outrancière. L’esprit d’Uderzo, c’est lui… Mais on le sent cependant un peu trop « appliqué », cahier de charges oblige probablement.

Autre point positif, c’est la qualité de la mise en couleur, le travail sur les paysages de neige, sur les ombres, aussi… Thierry Mébarki a du talent, et réussit à donner du relief à une histoire, qui en a bien besoin parfois.

Ce nouvel Astérix va donc rejoindre dans ma bibliothèque ses prédécesseurs, sans plus, pour que la collection soit complète. Et je me demande déjà si, pour le prochain album de ces Gaulois récalcitrants, j’aurai enfin le courage de ne pas participer à une opération infiniment plus mercantile qu’artistique !

Jacques Schraûwen

Astérix et le Griffon (dessin : Didier Conrad – scénario : Jean-Yves Ferri – couleur : Thierry Mébarki – éditeur : les éditions Albert René – octobre 2021 – 48 pages)

Ric Hochet et Tango : deux séries toujours aussi entraînantes !

Ric Hochet et Tango : deux séries toujours aussi entraînantes !

J’aime les séries pour lesquelles chaque album nouveau peut se lire indépendamment des autres. C’est le cas avec ces deux héros purs et durs de la bd policière et d’aventure !

Les Nouvelles Enquêtes de Ric Hochet : 5. Commissaire Griot

(dessin : Simon Van Liemt – scénario : Zidrou – couleurs : François Cerminaro – éditeur : Lombard – 56 pages – avril 2021)

Le canevas des enquêtes de Ric Hochet, nouvelles ou anciennes, est d’un incontestable classicisme. Le reporter vedette du journal « La Rafale » couvre une affaire sordide de meurtres particulièrement horribles. Et, bien sûr, on le sait dès le départ, il va contribuer à résoudre ce répugnant fait-divers !

Seulement, voilà, avec Zidrou au scénario, on peut toujours s’attendre à des surprises. A des incursions dans d’autres univers que celui de Tibet et Duchâteau… Celui du fantastique, par exemple !

Les Nouvelles Enquêtes de Ric Hochet:5 © Le Lombard

Les codes du polar à la française sont bien présents, c’est un fait. Les codes qui étaient ceux des deux créateurs de cette série sont aussi présents, évidemment.

Mais…

Nadine et Ric vivent ensemble… Nadine prend son indépendance et devient journaliste, concurrente de son compagnon… Avec, en outre, l’aide de la concierge ! Les crimes en série auxquels Nadine et Ric vont être confrontés sont, pratiquement, montrés frontalement, de manière très « sanglante »… Le commissaire Bourdon n’est pas à Paris, il enquête quelque part en Afrique, dans le cadre d’un échange policier, et est donc remplacé par un policier à la peau d’ébène que va seconder, à sa manière, notre ami Ric.

Les Nouvelles Enquêtes de Ric Hochet:5 © Le Lombard

N’oublions pas que cette série, même si elle est aujourd’hui actualisée, ne se déroule nullement de nos jours… Et Zidrou, dès lors, ne se prive pas d’utiliser des mots aujourd’hui politiquement incorrects, concernant le commissaire Griot venu à Paris (ouistiti, mal blanchi…). Des mots qui montrent simplement ce qu’était le racisme dit ordinaire il n’y a pas si longtemps, dans nos belles démocraties bien blanchies… Il n’y a, dans la façon dont Zidrou aborde, en contrechamp, cette réalité, aucun jugement, mais, simplement un regard objectif, un regard qui montre aussi que, au-delà de ce racisme, certains et certaines réagissaient au quotidien avec révolte.

Cela dit, ce Ric Hochet reste cependant un livre de divertissement, bien dessiné, bien construit, aux couleurs classiques et efficaces.

Bien construit, oui, avec des allers-retours entre Afrique et Europe, au long de deux enquêtes différentes mais parallèles, qui mettent en scène, chacune à sa manière, de l’exorcisme, du maraboutage.

Les Nouvelles Enquêtes de Ric Hochet:5 © Le Lombard

Et ce que j’ai apprécié dans ce cinquième opus, c’est d’y retrouver une autre facette du créateur Tibet : celle de l’humour. Zidrou réussit, en effet, à retrouver le sens des jeux de mots à double sens (justement), des à-peu-près, que Tibet utilisait en veux-tu en voilà dans les aventures de Chick Bill.

Un album réussi, qui prouve que, pour cette série-ci en tout cas, les reprises peuvent être à la fois respectueuses et innovantes, dans la qualité !

Tango : 6. Le Fleuve Aux Trois Frontières

(dessin : Philippe Xavier – scénario : Philippe Xavier et Matz – couleurs : Jérôme Maffre – éditeur : Le Lombard – octobre 2021 – 56 pages)

Fin de cycle pour Tango et Mario, un ancien agent de la DEA et un ancien flic… Tous deux ont un passé, séparé ou commun, dont le moins qu’on puisse dire est qu’il ne fut pas angélique, loin s’en faut ! Tous deux, pendant cinq albums, ont vécu des aventures, en Amérique latine, qui leur ont permis de forger leur amitié, de faire des rencontres tout en plaisir, de se créer des ennemis nouveaux.

Tango 6 © Le Lombard

Tous deux croient enfin en avoir terminé avec la violence !

Mais voilà, pour des aventuriers, le repos du guerrier ne dure jamais longtemps. Il suffit d’un appel à l’aide pour que l’engrenage de la haine, de la corruption, de la violence, du sang, de l’injustice et du pouvoir reprennent vie au quotidien de nos deux baroudeurs.

Tango 6 © Le Lombard

Ce livre peut se lire comme un one-shot. Mais on le savourera mieux en ayant lu les épisodes précédents, qui mettent en scène, déjà, quelques-uns des protagonistes de ce « fleuve au trois frontières » : un lieu emblématique de cette Amérique du Sud, entre Brésil, Paraguay et Argentine, où se côtoient pègre(s) et finances occultes, habitants en besoin de tranquillité et truands sans pitié, drogue et assassinats impunis.

Xavier et Matz, les auteurs de cette série, y réussissent à retrouver le plaisir de ces bandes dessinées anciennes que l’on disait « d’aventures ». Je pense à Bruno Brazil, à Tony Stark, à Bernard Prince… Et ils l’ont fait sans la « lourdeur » répétitive que peuvent avoir, à mon avis, Largo Winch ou XIII.

Tango 6 © Le Lombard

Avec Xavier et Matz, la narration est directe, elle est faite de mouvement, de codes parfaitement maîtrisés (un duo, à l’image de Bernard Prince et Barney par exemple…). La différence avec les bd du passé que je viens de citer (et auxquelles on pourrait en rajouter bien d’autres), c’est l’ancrage profond, intelligent, dans le monde qui est le nôtre, dans les quotidiens qui, ici et ailleurs, nous influencent et nous motivent, nous révoltent ou nous soumettent.

Avec Tango, c’est de l’aventure, avant tout, avec de l’amitié, de l’amour, des grands sentiments, des héros « physiques ». Avec des paysages, des décors, du mouvement, des errances et des focus.

Tango 6 © Le Lombard

Le réalisme du dessin et le découpage cinématographique, parfois proche du documentaire géographique, tout cela ajoute au rythme de cette série dans laquelle prime le plaisir : celui des lieux, celui des personnages, celui d’un dessin vif et efficace, celui de dialogues qui font penser à Hitchcock plus qu’à Audiard, celui d’une couleur accompagnant le graphisme et parvenant à en varier les ambiances à la perfection.

Tango 6 © Le Lombard

Dans toutes les histoires d’aventure, force est de reconnaître que les personnages centraux sont souvent très manichéens, très « d’une pièce ». C’est le cas avec Tango également. Mais les auteurs aiment, par petites touches, humaniser leurs héros, non pas en rappelant leur part d’ombre, mais en soulignant, tout au contraire, leurs lumières et leurs faiblesses. Et cela sans caricature !

Une bonne série, donc… Fidèle à elle-même, avec un dessinateur qui fait évoluer son style d’album en album… Pour ne pas se lasser lui-même, probablement, pour ne pas nous lasser, nous les lecteurs, très certainement !

Jacques Schraûwen

© Le Lombard