Le Maître Chocolatier

Le Maître Chocolatier

Une bande dessinée qui s’interesse à Bruxelles de très près…
Le chocolat et Bruxelles: un couple solide, depuis bien longtemps! Et les auteurs de cette bande dessinée nous montrent un Bruxelles d’aujourd’hui, graphiquement totalement plausible, littérairement réussi… Un album très « belge »…

Le Maître Chocolatier © Le Lombard

Alexis est un jeune homme que sa passion éloigne de sa famille bourgeoise et riche. Une passion amoureuse ?… En quelque sorte, oui : Alexis est passionné par le chocolat, par toutes les variations que cet aliment peut créer. Il travaille dans l’ombre, dans les coulisses d’un marchand prospère dont le magasin se situe dans la Galerie de la Reine, à Bruxelles, haut lieu touristique s’il en est.

Mais voilà… Ce marchand prospère se révèle surtout un être imbuvable, un de ces patrons pour qui le petit personnel ne mérite qu’une attention très hautaine. A sa manière, ce « vendeur » se rapproche bien plus des parents d’Alexis que des artisans pour qui le jeune homme voue une véritable admiration.

C’est un scénario assez classique dans sa construction, vous l’aurez compris : une intrigue centrale, qui nous montre l’ascension sociale d’un artiste gourmet, quelques intrigues en second plan, un peu de polar, un peu d’amour, un peu de relations familiales. Et Eric Corbeyran, dont l’amour de la bonne chère est bien connu dans le monde du neuvième art, s’en donne à cœur joie pour mélanger tous ces thèmes et leur donner, ma foi, une belle linéarité.


Le Maître Chocolatier © Le Lombard

Eric Corbeyran: le scénario

Tout bon scénario « tous publics », pour une bd d’aventure au sens large du terme se doit de mettre en scène des personnages forts, des personnages dont la personnalité crève l’écran de papier que représente un album dessiné. Des personnages, finalement, comme dans le cinéma et le roman, qui sont toujours symboliques… Du bien, du mal, de la lumière, de l’ombre, de l’ambition, du plaisir… Et c’est exactement le cas, ici, avec Alexis, d’une part, l’artiste, et celui qui va le pousser à assumer pleinement son art, Benjamin, un jeune homme en bute à bien des problèmes, des soucis, un anti-héros, en sorte, qui apporte à la narration le grain de folie et de « polar » propre à lier la sauce du scénario.


Le Maître Chocolatier © Le Lombard
Bénédicte Gourdon: les personnages secondaires

Eric Corbeyran: benjamin et Alexis

Il y a d’autres personnages, bien entendu. Eric Corbeyran et Bénédicte Gourdon, en bons raconteurs d’histoire, nous font découvrir des truands, des femmes aussi… Personnages secondaires, ces femmes, d’ailleurs, sont des éléments majeurs du récit… Elles sont deux, et assument pleinement leur « différence » dans un univers très codifié. L’une, dont Alexis est secrètement amoureux, a la peau sombre… L’autre, assistante d’Alexis, est sourde profonde…

Et puis, il y a, et c’est vraiment le cas, les deux vrais héros de ce livre, les deux axes narratifs essentiels ! D’une part, le chocolat, dont les auteurs nous parlent avec un sens didactique qui touche au savoureux. D’autre part, il y a Bruxelles, une ville que cet album nous montre tel qu’elle est aujourd’hui, du quartier de la Grand Place à celui du canal, de la Place du Jeu de Balle (avec, au passage, un petit hommage à Hergé…) au quartier populaire de Molenbeek.

Et là, au-delà du scénario, il faut souligner le travail du dessinateur, Denis Chetville, qui s’approprie vraiment Bruxelles, avec un style réaliste parfois presque photographique. Et il faut souligner aussi la qualité du travail de la colorisation de Mikl, qui restitue véritablement les ambiances lumineuses ou grises propres à Bruxelles !


Le Maître Chocolatier © Le Lombard

Bénédicte Gourdon: le chocolat

Eric Corbeyran: Bruxelles

Cette série devrait se conjuguer en trois volumes. Ce premier tome met en place à la fois les protagonistes du récit et les thèmes qui vont être abordés plus profondément : l’ambition, l’art culinaire, le poids de la tradition et celui de la famille, la lutte entre l’ancien et le moderne.

Cela peut sembler touffu… Mais cela ne l’est pas, et la lecture de ce premier album se fait avec plaisir… Le plaisir des yeux, certes, celui aussi de plonger dans deux histoires parallèles qui se complètent.

Et ce plaisir, je le disais, s’ouvre à tous les publics… J’ai rencontré, au Salon du Chocolat qui a eu lieu à Bruxelles il y a quelques semaines, un jeune lecteur enthousiaste, Yvan…

Yvan

C’est de la bd classique. Mais c’est aussi de la bd respectueuse de ses lecteurs, par la construction du scénario, d’une part, par la fidélité, aussi (et surtout, peut-être…) à l’environnement de l’histoire racontée! Toutes celles et tous ceux qui connaissent Bruxelles prendront un vrai plaisir, tout comme moi, à se balader dans ses rues en même temps que dans un récit intelligemment mené.

Jacques Schraûwen

Le Maître Chocolatier: 1. La Boutique (dessin: Denis Chetville – scénario: Bénédicte Gourdon et Eric Corbeyran – couleurs: Mikl – éditeur: Le Lombard

Ada & Rosie: mauvais esprit de famille

Ada & Rosie: mauvais esprit de famille

Une observation souriante mais réaliste de la vie de famille… Et tous les parents s’y reconnaîtront! Comme les adolescents, d’ailleurs…

Ada & Rosie © Casterman

79 pages… 79 « gags » qui mettent en scène une famille : la mère, le père, et leurs deux filles. Dont Ada, l’aînée, une adolescente dans toute sa splendeur.

Cela fait deux ans, en fait, que Dorothée de Monfreid publie ses dessins sur le site du journal Libération. Mais force est de reconnaître que l’impact de ses petites histoires est infiniment plus puissant sur papier, aujourd’hui !

Cette auteure connaît le monde de l’enfance, de la jeunesse, puisqu’elle a derrière elle une vraie carrière littéraire.

Mais ici, grâce au dessin, les situations qu’elle nous raconte se font à la fois succinctes et frontales et, de ce fait, nous touchent immédiatement. Elle nous emmène à sa suite dans un quotidien qui est certainement largement inspiré par le sien, et la description amusée et aimante qu’elle nous fait de cette fameuse Ada qui, sans cesse, s’ennuie, est d’une belle justesse de ton !


Ada & Rosie © Casterman

Dorothée de Monfreid: au cœur du quotidien

Dorothée de Monfreid: l’ennui

En fait, ce qui sous-tend chaque séquence de ce livre, c’est une vraie question existentielle : qu’est-ce que « l’esprit de famille » ? Qu’est qui peut caractériser la réussite d’une vie familiale, la réussite des relations enrichissantes entre parents et enfants ?

Cet album, d’ailleurs, n’élude pas tout ce qui fait partie intégrante de la vie d’aujourd’hui. On y parle, certes, des petites obsessions de chaque jour, mais aussi de mode, par exemple… A la sortie de l’école, on énumère, par exemple, toutes ses allergies, pour savoir qui en a le plus… On y parle de terrorisme, donc de peur… On y parle de « bio », aussi, de la possibilité de ne pas manger de viande. De connexion, aussi, par la multiplication des écrans de toutes sortes en face desquels adultes et surtout enfants semblent parfois se déliter… Et à ce titre, cet « Ada & Rosie » nous parle de la nécessité, pour qu’une enfance soit une enfance d’ouverture, de lui offrir des fenêtres culturelles variées. Et qui, elles, n’ont pas à dépendre des modes et de leurs diktats.


Ada & Rosie © Casterman


Dorothée de Monfreid: l’enfance et la culture

L’esprit de famille ?… Un mélange presque contre nature entre complicité et mauvais esprit, mauvaise foi…

C’est ainsi que ce livre passe des larmes au rire, des sourires aux angoisses. Rien n’est fortuit, finalement, dans cette observation amusée mais, tout compte fait, minutieuse que Dorothée de Monfreid partage avec nous de ses vécus… Des vécus qui ressemblent toujours aux nôtres.

L’esprit de famille, c’est peut-être aussi cela, d’ailleurs : la possibilité de regarder, mais avec amour, et de ne jamais oublier, adulte, l’enfant qu’on a été…

Parce que ce livre, même s’il nous laisse à voir, de l’intérieur, ce que sont les existences au jour le jour de tous les membres d’une même famille, n’est jamais mièvre. Et se révèle être un portrait d’enfance et d’adolescence plutôt que d’âge adulte.


Ada & Rosie © Casterman


Dorothée de Monfreid: tous publics, la part d’enfance

Dans la lignée de Sempé et de son « petit Nicolas », en parallèle des aventures de « Dad », par le ton, mais pas du tout par le graphisme ni par la construction, « Ada & Rosie » n’use d’aucun artifice narratif pour raconter le réel. Ce livre use d’humour, d’abord et avant tout, il use d’écriture, aussi… Une écriture qui prend vie au travers d’un dessin extrêmement souple, presque stylisé parfois, avec des à-plats de couleur sans inutiles fioritures, avec un plaisir à nous montrer des physionomies qui sont miroirs des sensations vécues par les différents personnages.

Des personnages dont les  » têtes de cochon  » sont un jeu de narration graphique, certes, mais certainement aussi une manière symbolique de définir les rapports humains de cette famille diablement attachante ! Une famille, oui, de têtes de mule…


Ada & Rosie © Casterman


Dorothée de Monfreid: l’écriture et le dessin

Jacques Schraûwen

Ada & Rosie: mauvais esprit de famille (auteure : Dorothée de Monfreid – éditeur : Casterman)