Africa Dreams

Africa Dreams

Quatre albums pour mieux comprendre l’Histoire

C’est il y a quatre ans qu’une série se terminait, une série consacrée au Congo Belge, et à la personne du roi Léopold II. Ce roi qu’on injurie aujourd’hui et qu’on déboulonne en faisant fi de notre Histoire. L’occasion est donc bienvenue de se replonger dans cette série extrêmement bien faite et bien documentée !

Africa Dreams © Casterman

Le monde occidental, à la fin du dix-neuvième siècle, découvre l’Afrique. Il en découvre, surtout, les richesses possibles.

C’est le cas de Léopold II, roi des Belges, qui a  » acheté  » le Congo comme un entrepreneur acquiert une entreprise qui se doit d’être rentable.

A partir de cette réalité, celle d’un homme possédant tout un pays et ne cherchant qu’à rentrer dans ses frais, Maryse et Jean-François Charles ont construit, en quatre volumes, une saga qui est à la fois politiquement engagée et véritablement romanesque aussi.

Tout commence avec l’arrivée, au Congo, de Paul, un jeune séminariste idéaliste. Il est là pour apporter la civilisation aux sauvages africains, sans doute, mais aussi pour retrouver son père, qu’il n’a jamais vu, et dont, en Belgique, on dit pis que pendre.

Tout se continue avec Paul qui découvre que son père n’a rien à voir avec l’image qu’il s’est faite de lui, et que l’oeuvre de civilisation en laquelle il croyait cache des réalités bien plus mercantiles. L’esclavage, c’est vrai, est aboli. Mais au plus profond de ce territoire immense, on n’en est vraiment pas loin ! Et Paul jette sa soutane aux herbes folles de la brousse.

C’est d’aventure qu’il s’agit, ici, mais avec un préétabli : le côté obscur de Léopold II, et c’est bien cette personne royale qui est jugée dans cette série, et jugée presque à l’emporte-pièce. Dans la préface du premier volume, d’ailleurs, Colette Braeckman, remet les choses en perspective et souligne l’ambiguïté de l’image que ce roi revêt : en Belgique, on évite d’en parler, mais, pour les Congolais, il est malgré tout celui sans qui ce pays n’existerait pas dans les frontières qui sont les siennes et qui ont été tracées, en quelque sorte, par le roi belge.

Le propos, de par son évidence politique, aurait pu être pesant, c’est certain. Mais le talent des Charles comme celui de Bihel font qu’il n’en est rien, et que ce sont, d’abord et avant tout, les personnages qui émaillent cette saga, personnages nombreux au demeurant, qui sont le moteur du récit, et qui sont vivants, pleinement.

Africa Dreams © Casterman

Ce qui est frappant, et essentiel, dans ces quatre tomes, c’est l’approche double de l’époque qui est abordée. D’une part, il y a une description, sans tape-à-l’œil, des violences que subissaient les Congolais de la part des colons blancs. Une violence et une brutalité qui étaient, à cette époque, l’apanage de toutes les puissances coloniales, une violence et une brutalité faites d’ostracisme, qui ne sont pas sans rappeler ce qui, jusque dans les années 60 du vingtième siècle, sévissait encore aux Etats-Unis.

Le coup de maître, aussi, pour rendre le discours engagé de cette série accessible à tout un chacun, c’est d’avoir voulu que le Congo soit omniprésent, même lorsque les planches s’attardent en Belgique. Le Roi Léopold II ne connaît pas le Congo, il s’agit pour lui d’un investissement dont il rêve, rien de plus.

Et pour faire accepter ce rêve en Belgique, il y fabrique un Congo de pacotille, celui des serres de Laeken, celui aussi d’un village indigène reconstitué et visité par la haute bourgeoisie comme on visite un zoo. Chose, là aussi, qui a existé un peu partout dans le monde occidental.

Africa Dreams © Casterman

De personnages imaginaires en personnages réels, comme Stanley, ces quatre volumes dessinent, et le terme est parfaitement justifié, un Congo qui, déjà, se déchirait entre plusieurs réalités. Les colons, les missionnaires, certains obéissants aux consignes données, d’autres, à l’instar de Paul et de son père, révoltés et indignés… Les indigènes, aussi, parfois soumis, rarement revendicateurs…

Graphiquement, Frédéric Bihel, a fait le choix, de manière délibérée, de dessiner un Congo plus imaginé que réel, de le perdre dans les brumes du rêvé, d’en retenir d’abord et avant tout des ambiances, faites de moiteurs, de sons, de sensations extrêmes… Et, ce faisant, il réussit à nous restituer un  » vrai  » Congo. Le flou de ses dessins n’estompe le décor que pour mieux le rendre vivant…

Africa Dreams © Casterman

La construction narrative et le découpage graphique de cette série ont voulu faire voyager les lecteurs, entre Afrique et Europe, entre Congo et Belgique, entre fleuve majestueux et vieille Angleterre. Et le but est totalement atteint. On peut peut-être regretter la  » charge  » exclusive qui est portée dans cette saga contre le roi Léopold II et, à travers lui, contre la Belgique. Je pense, quant à moi, que le jugement historique, a posteriori, ne présente que peu d’intérêt, tant il est vrai que l’Histoire ne retient que rarement les leçons qu’elle crée pourtant elle-même. Mais à partir du moment où ce jugement s’élargit et nous donne une image précise et avérée d’une époque, c’est autre chose. Ce n’est plus vraiment du jugement, d’ailleurs, mais un regard. Un regard qui, dans cette série, se termine, avec le quatrième tome, celui qui met en scène, de manière symbolique, à partir de l’exemple du roi Léopold II, tout un système colonial, un système qu’on pourrait qualifier, en comparaison avec aujourd’hui, d’ultra libéral !

Quatre volumes, pas un de plus, et c’est toute une histoire, fouillée historiquement et graphiquement, qui nous est livrée dans  » Africa Dreams ».

Il y a une véritable osmose entre le dessinateur, français, et les scénaristes, belges. C’est aussi cette différence de nationalité, donc de vision de l’Histoire de la Belgique et du Congo, qui font que cette série réussit, le plus souvent, à éviter tout manichéisme trop facile !

Jacques Schraûwen

Africa Dreams (une série en quatre volumes – dessin : Frédéric Bihel – scénario : Maryse et Jean-François Charles – éditeur : Casterman)

Africa Dreams © Casterman
Mortel

Mortel

Humour noir avec la mort pour compagne…

La collection Pataquès, de chez Delcourt, aime ruer dans les brancards, avec un côté « sale gosse » réjouissant ! Et c’est bien le cas avec ce petit livre qui se lit la faux à la main !

Mortel © Delcourt/Pataquès

« Que serait la vie sans la mort ? »

« Que serait la mort sans le hasard ? »

« Que serait le désespoir sans l’humour ? »

Ne vous en faites pas, ces questions sont là, simplement, pour vous montrer quel est le canevas de ce livre qui rit et fait rire jaune. Pas question d’intellectualisme dans ce « Mortel », même si, malgré tout, l’aspect sociologique n’en est pas totalement absent !

Mortel © Delcourt/Pataquès

Ce sont cent manières de mourir que nous montre cet album, cent façons de perdre son combat contre la grande faucheuse, chaque combat perdu d’avance faisant l’objet d’une petite page de quatre dessins.

La mort revêt ici son apparence habituelle : visage d’os dans un capuchon sombre, orbites des yeux vides de tout regard, longue bure couleur de nuit, et sur l’épaule une faux usée par les siècles d‘usage intensif.

Mais elle devient, dans ce livre (comme chez Hardy et son Pierre Tombal), compagne de vie, compagne de quotidien de celles et ceux qu’elle va faire passer de vie à trépas.

Mortel © Delcourt/Pataquès

Elle n’est pas une envoyée d’un dieu quelconque. Elle est l’employée d’une administration dont elle ne connaît pas les rouages, une connaissance qui ne l’intéresse nullement, d’ailleurs. Elle est même mariée, elle a un mari, une fille. Elle devient ainsi le symbole d’une mort omniprésente que tout le monde redoute sans remarquer qu’elle est là, à nos côtés, sans arrêt.

Mais c’est d’abord avant tout un livre d’humour. De l’humour noir (ou jaune, ou rouge, ou blanc, à votre choix…). De l’humour qui fait sourire bien plus que rire, et encore, en grinçant des dents de temps à autre.

Mortel © Delcourt/Pataquès

Jeux de hasard se multiplient, dans ce petit ouvrage, jeux de rencontres, jeux d‘espérance, jeux à l’issue toujours connue. Et j’aime ce procédé narratif, utilisé par Midam, entre autres, qui fait que le lecteur connaît la fin, tout de suite, mais s’intéresse à la manière dont l’auteur va y arriver.

Les auteurs, parlons-en…

Le scénariste belge Marc Dubuisson aime, c’est une évidence, casser les codes, allers au-delà de la simple apparence, s’attaquer sans en avoir l’air au politiquement correct. Ses scénarios sont vifs, rapides, sans mots inutiles.

Le dessin de Thierry Martin, du coup, va à l’essentiel, sans chercher à éblouir par les décors, les angles de vue. Il est frontal, rapide, compréhensible et linéaire sans difficulté. IL adore jouer avec les mimiques de ses personnages et avec les couleurs qui donnent vie aux actions qu’il nous dessine.

Mortel © Delcourt/Pataquès

Un petit livre amusant, sans prétention, et, de ce fait, intéressant… Nous vivons une époque où l’intransigeance et le « sérieux » prennent le pouvoir, au détriment du plaisir et de la liberté de ton, et cela fait de cet album un objet intelligent, donc important !

Jacques Schraûwen

Mortel (dessin : Thierry Martin – scénario : Marc Dubuisson – éditeur : Delcourt/Pataquès – 104 pages – mars 2020)