Les Prix Papiers Nickelés 2022

Les Prix Papiers Nickelés 2022

Je me dois de dire que les prix littéraires, dans leur majorité, ne m’ont jamais vraiment intéressé. Mais il en est, fort heureusement, de temps en temps, rarement, qui méritent qu’on en parle !

robida

Pourquoi cette « aversion » vis-à-vis de ce que d’aucuns appellent des reconnaissances publiques ?

Parce que, d’abord, force est de reconnaître que le public est rarement partie prenante de l’attribution de ces prix. Et, malheureusement, je sais de quoi je parle…

Ensuite, parce ces prix sont d’abord des récompenses d’influences d’éditeurs, d’amitiés, de copineries, de copinages. Le Prix Goncourt ne favorise-t-il pas en priorité une maison d’édition, en effet, à l’opposé même de ce que ce prix devait être originellement : une mise en évidence d’un PREMIER roman… On est loin du compte. Quant aux copinages, aux « factions intellectuelles » à défaut d’être intelligentes, elles sont une réalité avérée depuis bien longtemps dans des festivals comme Angoulème, qui, malgré tout, a à cœur, de temps à autre, de chercher à prouver le contraire et, ce faisant, à étonner tout le monde !

Il y a aussi, à Angoulème comme partout ailleurs, en bd, cette espèce de fuite en avant pour rejoindre une mode qui, comme toute mode, ne peut qu’être stupidement éphémère.

Je me rappelle ainsi d’un livre vendu il y a une trentaine d’années à la Foire du Livre de Bruxelles et qui disait ouvertement que tout écrivain pouvait avoir un prix, et le prouvait en répertoriant les centaines et les centaines de prix littéraires de toutes tailles à travers la France. Et les choses ne se sont pas ralenties, loin s’en faut, avec l’omniprésence d’internet !

remise de prix….

Foin de ces considérations générales, si vous le voulez bien, et attardons-nous surs des prix qui, eux, ans aucun doute possible, mettent en avant des ouvrages que tout amateur de dessin (bd entre autres) devrait posséder : les prix « Papiers Nickelés », destinés à couronner, depuis dix ans, le meilleur travail sur le dessin imprimé (BD, illustration, dessin de presse, affiche, graphisme, estampe, imagerie).

ALBERT ROBIDA, DE LA SATIRE A L’ANTICIPATION (éditeur : Les Impressions Nouvelles)

copyright impressions nouvelles

Un livre épais de quelque 360 pages, avec une iconographie extrêmement bien faite, pour nous parler d’un artiste qui a marqué son époque (à cheval sur les 19ème et 20ème siècles), qui a marqué pas mal d’auteurs aussi, de Royère à Léautaud en passant par Guitry.

robida

Albert Robida, illustrateur et caricaturiste de génie, nous raconte au travers de ses centaines d’œuvres un monde qui, grâce à son talent, reprend vie.

robida

Visionnaire, surréaliste avant l’heure, amoureux d’une langue française qu’il a accompagnée de ses dessins et gravures, avec Rabelais, Villon, Balzac, entre autres, on ne peut résumer Robida à cette seule réalité de son œuvre. On peut dire de lui, je pense, qu’au-delà de la seule fiction souriante, c’est un véritable auteur d’anticipation, rompant ainsi avec des graveurs comme l’immense Rops ou l’excellent Daumier, ou encore Beardsley.

robida

Un livre à la fois sérieux et formidablement documenté, donc, qui trouvera sa place dans votre bibliothèque…

GRAND PRIX pour l’ensemble de son travail à Louis CANCE et à sa revue HOP

copyright hop

 

Quel est l’amateur de bande dessinée qui ne connaît pas cette revue qui existe depuis le milieu des années 70 ?…

copyright hop

Ah, époque bien agréable que ces années qui virent éclore un neuvième art ayant enfin droit de cité, voix au chapitre ! Les fanzines s’y multipliaient, et c’était l’occasion de voir, côte à côte, sur des supports souvent très amateurs, des auteurs reconnus et des jeunes qui changeaient, parfois sans même le savoir, quelques codes de la bande dessinée.

copyright hop

Parmi ces fanzines, Hop… Fanzine d’étude, certes, Mais qui a très rapidement pris place dans les magazines haut de gamme, de par ses contenus à la fois éditoriaux et iconographiques.

Et c’est le travail de son maître d’œuvre qui est enfin, et à juste titre, mis en évidence aujourd’hui !

copyright hop

Et bravo, également, à Yves Frémion et ses collaborateurs pour leur travail exceptionnel depuis de longues années également !

Jacques et Josiane Schraûwen

Le Bel Alex – une première bande dessinée qui nous parle d’apparence, d’amour, de réseaux sociaux…

Le Bel Alex – une première bande dessinée qui nous parle d’apparence, d’amour, de réseaux sociaux…

Dès le titre, on comprend qu’on se trouve dans un domaine très précis des rapports humains. « Le bel Alex »… Oui, on va parler, au long des quelque 158 pages de cet album, de l’apparence, de la beauté, mais du côté masculin, pour une fois !

copyright casterman

Et c’est une jeune femme qui est l’autrice de cet album…

Julia Reynaud a remporté le prix Raymond Leblanc de la jeune création en 2020. Et ce bel Alex est son premier album. Un album dont elle est à la fois dessinatrice et scénariste. L’environnement de son histoire, de son récit, s’ancre totalement dans le monde d’aujourd’hui, un monde dans lequel la communication virtuelle cache bien des solitudes.

copyright casterman

Noah, un jeune étudiant, tombe amoureux d’une jeune fille libre et simple, Alex. Lui, musicien, découvre que cette petite amie est passionnée par un chanteur anglo-saxon, Marley Johnson. Et donc, ce jeune homme qui n’a pas vraiment confiance en lui va, pour séduire la belle Alex, chercher à ressembler physiquement à cette star inaccessible. Et c’est là que se situe l’originalité et l’intérêt de ce livre : dans ce changement de point de vue… Quand on se balade sur le net, on ne peut que remarquer combien l’apparence est importante pour les jeunes femmes d’aujourd’hui, au vu du nombre d’influenceuses ne parlant que de cela ! Et Julia Reynaud a décidé, simplement, de changer de focus, et de nous montrer que ce mythe de l’apparence peut aussi ravager des existences masculines.

copyright casterman

Cela dit, le titre « masculin » de cet album est étrange. Parce que la féminité d’Alex ne fait aucun doute ! Mais c’est bien d’amour qu’on parle, dans ce livre, charnellement aussi, quotidiennement surtout. Avec un dessin moderne, parfois simpliste, et qui, de ce fait, retranscrit parfaitement, fidèlement, ce qu’est la vie, normale, naturelle, de deux étudiants aujourd’hui.

La relation amoureuse, du fait de cette hantise d’être charnellement autre chose que soi-même, créé plus que du chagrin, une vraie rupture avec le réel. Le tout dans une ambiance estudiantine, avec un langage typiquement contemporain, celui des écrans, celui des façons de se parler, aussi… Noah, en mal-être, dit par exemple à Alex : « être chill, c’est ne pas exister… ».

copyright casterman

Ce sont des tranches de vie auxquelles nous invite Julia Reynaud, et elle le fait avec talent, avec simplicité, avec efficacité. En abordant ce thème qui est en train de devenir essentiel dans bien des existences, celui d’un formatage inconscient… Il ne suffit pas d’avoir des passions communes, la musique par exemple, pour que se construise, à deux, une histoire commune. Ce livre est d’une certaine manière un auto-regard critique de la jeunesse sur elle-même… Et c’est bien ce que Julia Reynaud m’a dit. Une interview à écouter…

Jacques et Josiane Schraûwen

Le Bel Alex (autrice : Julia Reynaud – éditeur : Casterman – août 2022 – 159 pages)

copyright servais

Peut-on aimer la bande dessinée et ne pas aimer Tintin ? (Le Noir et Blanc)

Parlons, aujourd’hui, si vous le voulez bien, du « noir et blanc ». Dans un dictionnaire que je veux totalement subjectif. Plongeons-nous dans des lettres qui vont de C à V !

copyright forget

Gamin, dans un pays que Tintin avait, en son temps, visité sans polémiques, j’avais à ma disposition ces fameux albums de Tintin en noir et blanc. Eh bien, je me souviens parfaitement du plaisir que j’ai eu, plusieurs fois, et pendant de longs moments, à m’arrêter aux pleines planches qui, ici et là, et en couleurs s’il vous plaît, émaillaient ces livres… Par contre, du haut de mes huit ans, les aventures de Tintin ne m’intéressaient guère. Ces livres sont restés quelque part le long du lac Tanganyika, et j’ai pu, en Belgique, découvrir que le travail du noir et blanc, en bd, pouvait n’avoir rien de gratuit ni de dépendant de seules conditions éditoriales.

J’ai compris que la couleur pouvait cacher l’essentiel d’un dessin : le trait, sa vigueur ou sa douceur, sa façon toujours unique de participer à une forme narrative, son importance évidente dans la mise en scène d’une séquence, d’un geste, d’un regard, d’un paysage.

Je l’ai découvert d’abord chez un auteur oublié, Pierre Forget, dans un album intitulé « Le Secret de l’Emir ». Le talent de ce dessinateur fut d’utiliser l’absence de couleur pour privilégier les reliefs des personnages et des lieux, les perspectives des mouvements grâce à des jeux d’ombres et de lumières envoûtants.

copyright joubert

Cet illustrateur de romans « scouts » m’a fait entrer dans l’univers de Pierre Joubert. Même s’il n’a jamais fait de bande dessinée, il a influencé des dizaines d’auteurs essentiels du neuvième art. Son noir et blanc tantôt hachuré pour créer des angles solides aux héros des romans illustrés, tantôt en une sorte de sépia qui, tout au contraire, privilégiait les sensations à l’action, est d’une qualité jamais égalée !

copyright pratt

A partir de ces deux auteurs s’est forgée au fil des ans ma culture « bédéiste ». Avec, évidemment, le choc de « La ballade de la mer salée », d’Hugo Pratt. Le premier livre, sans doute, qui m’a prouvé que les mots comme la couleur pouvaient n’exister qu’à peine, à condition que le lecteur devienne complice du récit.

J’ai découvert plus tard, avec Vianello, que cette technique utilisée dans les fumetti comme dans des œuvres plus ambitieuses pouvait encore être plus vibrante.

copyright vianello

Et puis, bien entendu, il y a eu la perfection technique exceptionnelle de Chabouté, et de  Comès, surtout dans « La Belette ». Chez cet auteur qui a mis pas mal de temps avant de trouver sa voie et son style, il est impossible de séparer son noir et blanc des histoires qu’il nous raconte. Ses albums ne peuvent avoir de lumière que dans l’absence de couleurs !

copyright comès

En fait, dans l’approche qu’un auteur fait de son livre, dans la façon dont il décide de le construire, d’en raconter les mille et un paysages, le choix des couleurs ou de leur absence devrait n’être jamais gratuit. Force est de reconnaître que tel n’est pas le cas, et que des tirages dits de luxe en noir et blanc, nombreux ces dernières années, nous ont maintes fois montré que tous les « noirs et blancs » ne sont pas utiles, loin s’en faut !

Rendons donc, tout simplement justice aux vrais artistes…

copyright Chabouté

Comme Servais, dont le graphisme épuré se fait l’allié de la description d’un quotidien toujours en demi-teintes.

Et comment ne pas parler de l’expressionnisme, parfois proche d’une forme de surréalisme sombre, d’un José Munoz, tout au long des aventures d’Alack Sinner, tout au long d’une complicité artistique époustouflante avec son scénariste Carlos Sampayo.

copyright Munoz

Oui, le « noir et blanc », c’est une du dessin de la création, narrative et graphique qui, chez beaucoup d’auteurs, se révèle une magie plastique de ce qui fera toujours la force première d’une bd : l’émotion qu’un auteur partage avec ses lecteurs… Et à ce titre, pour en revenir à l’intitulé de mes articles, oui, on peut aimer la bande dessinée et ne pas aimer Tintin qui, pour réussir à prendre quelque peu vie, a toujours eu besoin de couleurs ! Au contraire des idées noires de Franquin !…

copyright Franquin

Jacques et Josiane Schraûwen (article paru dans l’excellente revue 64_page)