René Hausman

René Hausman

Il y a cinq ans disparaissait un des derniers monstres sacrés du neuvième art.

Outre son talent, indéniable, reconnu par tout le métier, outre l’intelligence de ses choix au niveau des scénarios, outre sa facilité à créer des décors à la fois immédiatement reconnaissables et toujours ouverts au merveilleux, René Hausman était un personnage. Il a accompagné de sa présence imposante l’histoire de la bande dessinée, évoluant avec elle du monde de l’enfance à celui des adultes, sans jamais pour autant renier son bonheur à rester fidèle à l’enfant qu’il avait été.

Illustrateur hors pair, il était d’une véritable humilité, lui qui, en son temps, avait touché à la musique wallonne.

Je sais que c’est un mot souvent galvaudé, mais je pense vraiment que René Hausman était un des véritables artistes du neuvième art, lui qui savait ne jamais se prendre au sérieux, lui qui était résolument humaniste.

Avec lui, la bande dessinée a perdu plus qu’un simple auteur : quelqu’un qui a su, tout au long de sa vie, s’ouvrir au monde et aux autres, et partager avec tout un chacun ses passions et les beautés graphiques et intellectuelles qui, sans cesse l’habitaient !…

René Hausman © Marc Hardy

Il fut le lien entre la bande dessinée classique des années 50, avec Saki et Zunie, et un neuvième art qui, dès les années 80, s’est voulu enfin adulte, dans son dessin comme dans ses thématiques.

Il y a cinq ans, le 28 avril 2016, René Hausman, ogre souriant et débonnaire, s’en allait rejoindre ses amis dans des ailleurs qu’on ne sait pas… Et, en même temps, il reste présent, avec puissance, dans les cœurs de tous les amoureux de la bande dessinée intelligente, poétique, souriante, passionnante et, surtout, passionnée !

Jacques Schraûwen

©René Hausman

Ernest et Célestine : Comment tout a commencé

Ernest et Célestine : Comment tout a commencé

De la poésie, tout simplement, pour les enfants et leurs parents. Des personnages humanistes, tolérants, une lecture simple, souriante, intelligente…

Ernest et Célestine © Casterman

Ernest et Célestine fêtent cette année leurs quarante printemps, et, à cette occasion, les éditions Casterman sortent un très beau livre, qui réunit la première et l’ultime histoire de ces deux personnages atypiques. Le tout accompagné d’un excellent dossier consacré à celle qui a créé cette série pour enfants, Gabrielle Vincent.

Qui sont Ernest et Célestine ?

Un ours débonnaire et une petite souris espiègle qu’il a recueillie… Et qu’il élève dans une ambiance de liberté et de regard ouvert sur le monde, ses soucis, ses tristesses, ses beautés.

Ernest et Célestine © Casterman

Entre 1981 et 2000, ce sont plus de 25 livres que Gabrielle Vincent a publiés, plus de vingt-cinq aventures simples et souriantes qu’elle a imaginées, dessinées. En vingt ans, elle a fait de son dessin le vecteur non pas de péripéties nombreuses, mais de ce que j’ai envie d’appeler une poésie quotidienne… La poésie d’une relation humaine au jour le jour, au travers des petites choses de l’existence, des balades, des rencontres, des émotions… Et tout cela avec deux personnages que tout devrait séparer, un ours et une souris !

Emeline Attout : Le succès d’Ernest et Célestine
Ernest et Célestine © Casterman

Tout cela, aussi, avec un dessin qui ne cherche jamais à être trop précis, qui, au contraire, privilégie le mouvement, le geste, l’expressivité de deux morphologies très différentes l’une de l’autre. Tout cela, enfin, sans aucun verbiage. Le texte est réduit à son strict minimum, le dessin et ses couleurs prennent tout l’essentiel de la place, de la narration. Ernest et Célestine n’ont pas vraiment besoin de mots pour exprimer leur attachement l’un à l’autre, pour montrer l’amour qui les unit. C’était une volonté de Gabrielle Vincent.

Emeline Attout : le dessin d’abord

40 ans, c’est une belle longévité… Un succès qui ne s’est jamais démenti… Ce n’est pas un cas unique dans l’histoire de la littérature pour enfants, Martine en est un autre exemple.

Qu’est-ce qui a fait le succès de ces deux séries de livres pour jeune public ? Je pense qu’il s’agit de la simplicité, de parler de choses importantes, la douleur, la maladie, le plaisir de vivre, la nature à sauvegarder, l’amour des animaux, l’importance du sentiment pour grandir, mais sans aucun moralisme ! Et uniquement à partir de petites choses de la vie, tout simplement. La poésie du quotidien, oui, tous ses possibles, et la beauté immédiatement perçue du graphisme.

Dans cet album, le lecteur a la chance de découvrir toute la puissance et toute l’évolution de Gabrielle Vincent, puisqu’on y lit, ou relit, la toute première histoire, et, enfin, la toute dernière, celle que l’auteure a dessinée et écrite sur ce qui fut son dernier lit. Et dans cette histoire-là, le ton change… Il y a des mots, déjà, qui ne s’intègrent pas aux dessins mais leur font face. Un peu comme si Gabrielle Vincent avait voulu instaurer, enfin, un vrai dialogue entre deux expressions fondamentales : la représentation et le discours… Il faut dire que cet ultime récit nous montre Célestine se posant des questions sur qui elle est, sur ses origines, sur les raisons de cette improbable famille qu’elle forme avec Ernest, sur son identité, finalement… Mais encore une fois, c’est le sourire qui règne en maître, c’est lui qui transforme la peur d’un adulte en face des questionnements d’une enfant en un moment de partage, de joie de vivre, de jeu, aussi… Donc de rêve et d’imaginaire !

Emeline Attout : l’ultime histoire
Ernest et Célestine © Casterman

Ernest et Célestine, ce sont des livres pour enfants, à lire avec eux par leurs parents !

Quelqu’un qui a bien compris cela, c’est le scénariste du film qui, il y a une dizaine d’années, a mis en scène ces deux héros dessinés. Un des grands écrivains contemporains, qui a entretenu avec Gabrielle Vincent, jusqu’à la mort de celle-ci, une amitié épistolaire fidèle et émouvante.

Et quelques-uns de ces mots, dans ce livre, le disent à merveille… Comme ceux-ci : « Nous étions des amis de dessins et de mots, une grande amitié de papier ». Ils étaient tous deux « une grande amitié », oui, Gabrielle Vincent et Daniel Pennac…

Emeline Attout : Daniel Pennac
Ernest et Célestine © Casterman

Jacques Schraûwen

Ernest et Célestine : Comment tout a commencé (auteure : Gabrielle Vincent, dossier de Fanny Husson-Ollagier et Emeline Attout – éditeur : Casterman – 78 pages – avril 2021)

A lire aussi, chez le même éditeur : « Mon cahier d’activités » (avec des stickers) et « Mon Premier Imagier »

Dieu N’Habite Pas La Havane

Dieu N’Habite Pas La Havane

Une histoire d’amour, de musique, et de vie

Entre le non-dit et l’aveu, un livre qui se lit comme s’écoute une rumba. Sans penser à autre chose qu’au rythme des mots, des dessins, des pas que franchissent les protagonistes de ce récit !

Nous sommes dans les années 50, sans doute. En attestent les décors, les dialogues aussi, et la présence, discrète, dans une des pages de l’album, du Commandante Fidel Castro.

Dieu N’Habite Pas La Havane © Michel Lafon

La Buena Vista est un lieu de rendez-vous pour tous les amateurs de musique cubaine, et y règne le chanteur Don Fuego, un musicien au charisme incontestable, une sorte d’incarnation de l’immortalité de l’âme cubaine.

Mais voilà, même si l’idéologie communiste est omniprésente, même si tous les rouages de la société cubaine, et à La Havane encore plu qu’ailleurs, sont dirigés, noyautés par le Parti, le monde change… Et ce club va changer de propriétaire. Il va cesser d’être le temple athée de la musique des corps pour devenir un endroit bien propre ouvert à des touristes tout aussi propres et peu intéressés par une musique qu’ils ne connaissent pas.

Dieu N’Habite Pas La Havane © Michel Lafon

Don Fuego tombe brutalement de son piédestal. A cinquante ans, sa vie s’écroule, ses certitudes et ses bonheurs disparaissent. Ses rêves aussi…

Divorcé, il traîne dans la ville son ballant, comme le chantait Bécaud, à la recherche de sa gloire passée… En nostalgie, plutôt, celle de ses jeunesses enfuies, de son fils qui veut émigrer vers les Etats-Unis, de sa fille Isabel qu’il n’a pas vu grandir. Il vit chez sa sœur, en bonne entente avec une smala heureuse de vivre.

Petit à petit, il va retrouver le chemin du succès… De petite salle enfumée en petite salle enfumée, il va accepter d’avoir vieilli, il va accepter de retrouver lentement, sans se presser, les sensations qui étaient les siennes lorsqu’il mettait le feu au Buena Vista.

Dieu N’Habite Pas La Havane © Michel Lafon

Don Fuego renaît… Grâce à la musique, mais grâce aussi à une jeune femme mystérieuse qu’il a rencontrée, dont il tombe amoureux, qu’il séduit malgré sa peur et sa méfiance de femme vis-à-vis de tous les hommes.

Ces deux amours, celui d’une femme qu’il apprivoise et de la musique qui le réapprivoise, se mêlent pour redonner à Juan le goût de vivre, le plaisir de chanter et d’être écouté, de redevenir vraiment l’homme qui met le feu en montant sur scène !

Mais tout cela se vit dans une ambiance très particulière, puisqu’un tueur en série sévit sur la plage…

Ne croyez pas pour autant que cette chronique cubaine se fasse pour autant polar…

La scénariste, Véronique Grisseaux, a choisi, en adaptant le roman de Yasmina Khadra, le chemin d’une narration tranquille… D’une errance humaine, en quelque sorte, d’une ballade presque poétique dans une ville et un pays écrasés avec bonheur par un soleil amical.

Dieu N’Habite Pas La Havane © Michel Lafon

Tout le récit est centré sur Juan, le chanteur. Il se définit par ses mots, par ses rencontres, par les gens qui l’entourent aussi : sa sœur, sa famille, son fils, sa fille, un vieux musicien. Mais il reste, dans ce monde, solitaire, jusqu’à l’arrivée de cette femme étrange. Et même avec elle, même au travers de la place qu’elle prend dans son existence, Juan va rester fondamentalement, foncièrement solitaire.

Le scénario est lent, tranquille, mélancolique, il est le portrait d’un homme perdu et vivant dans une ville, il est la trame sereinement rythmée d’une musique qu’on entend de loin sans l’écouter…

Pour réussir à rendre tout cela, graphiquement, il fallait un dessinateur qui puisse, lui aussi, s’effacer derrière son sujet, laisser le dessin créer lui-même une ambiance, des sensations, des sentiments, une mélodie…

Arnaud Floc’h y parvient sans coups d’éclat, avec une sorte d’évidence sans tape-à-l’œil. Avec l’aide essentielle de Christophe Bouchard, le colorise…

Son style est souple, lumineux, il aime ne montrer que très peu les visages en gros plans, préférant les enfouir au quotidien de La Havane, les perdre dans des décors et des paysages, parfois à peine esquissés, parfois vraiment fouillés, un environnement qui, tout compte fait, est le vrai personnage central de ce livre.

Dieu N’Habite Pas La Havane © Michel Lafon

Mais la vraie histoire reste, même si elle est entre guillemets, une histoire d’amour. Un amour impossible, bien évidemment, un amour qui, pourtant, et au-delà de la violence et de la mort, s’ouvre sur la vie, la vraie, celle qui se nourrit de non-dits pour mieux fermer la porte aux passés et à leurs clairs obscurs.

Dieu n’habite peut-être pas La Havane. Mais « si l’existence n’était qu’un chant d’été, personne ne saurait combien la neige est belle en hiver » ! Telle est l’ultime phrase de ce livre, comme l’ultime ponctuation d’une mélodie dans laquelle la mélancolie et le bonheur de vivre se mêlent sans cesse…

Jacques Schraûwen

Dieu N’Habite Pas La Havane (dessin : Arnaud Floc’h – scénario : Véronique Grisseaux, d’près le roman de Yasmina Khadra – couleurs : Christophe Bouchard – éditeur : Michel Lafon – 102 pages – janvier 2021)