Il avait 53 ans… Je l’ai rencontré par trois fois, et, à chacun de ses albums, je me suis trouvé face à un auteur, un vrai, un homme aimant raconter des histoires, aimant les dessiner, possédant à la fois un sens aigu de la narration et une originalité évidente du graphisme.
copyright krassinsky
Lucidité et romantisme sont les axes de son « œuvre »… S’y ajoute aussi un sens de l’humour, de la dérision même, au travers de ses récits, certes, mais surtout au travers des regards qu’il y portait sur le monde, sur ses personnages, sur l’Histoire aussi… Dessinateur passionné par la peinture, scénariste passionné pour des collaborations artistiques toujours réussies, c’est dans ses quelques ivres, désormais, que s’enfouit son éternité… Une éternité à lire, à relire, à faire lire… Adieu l’artiste !
Chaque année, lorsque s’envolent les feuilles mortes, Pierre Kroll s’amuse à revenir sur son travail de toute une année. Avec, pour 2021, un album supplémentaire concernant la retraite annoncée de l’Allemande Angela Merkel.
Angela Merkel s’en va… Et, avec elle, ce sont quelque 16 ans de vie européenne qui se rangent au rayon des souvenances.
On ne peut nier que cette femme politique, issue de l’Allemagne de l’Est, a marqué l’Histoire Européenne de sa présence, de son pouvoir, de son idéologie politique.
Et Pierre Kroll s’est amusé à faire une compilation subjective des dessins qu’il a consacrée à cette femme forte de l’unité (ou de la désunion ?) européenne.
Pierre Kroll : une compilation
Mis bout à bout, dans l’ordre chronologique de leur parution dans la presse, ces dessins nous racontent une femme d’Etat, certes, mais, aussi, en même temps, ils nous racontent l’Europe…
Et, pour que ce récit ait un sens, pour qu’il soit un portrait non seulement d’une femme mais du monde dans lequel elle a « opéré », Kroll a ressenti le besoin d’agrémenter cette suite graphique de quelques textes, qu’il est important de lire. D’abord parce qu’ils replacent les dessins dans leur contexte historique, ensuite parce que ces commentaires sont aussi ceux d’un auteur vis-à-vis de son seul travail.
Pierre Kroll : le texte
Kroll nous montre notre monde, avec humour, sans occulter la réalité d’un pouvoir qui parfois, semble absolu. Le pouvoir d’une femme… Un pouvoir que les dessins de Kroll n’occultent en rien, tout en y ajoutant aussi ce que furent, pendant ces seize ans, les lâchetés européennes, donc les lâchetés de Merkel et de ses « consorts » nombreux et, finalement, eux, interchangeables !
Pierre Kroll : le pouvoir
Ce qui est frappant dans ce livre, c’est l’impertinence de l’auteur… Pas sa méchanceté, non, mais son plaisir, en des instantanés graphiques, à égratigner une femme qui, sans aucun doute, a dirigé réellement l’Europe.
Ce livre, en fait, c’est une visite touristique et humoristique dans une institution pleine de remous (Grèce, Brexit, Italie, France), une visite qui n’empêche pas la réflexion…
Parce que c’est cela aussi, l’intérêt de cette mise en perspective : permettre au lecteur, au spectateur, de pouvoir aller plus loin que la seule communication officielle. Et la force de Kroll, outre sa façon d’être toujours très proche de l’actualité, c’est en effet, cette impertinence… Le plaisir qu’l prend à dépasser les seules limites de l’info… Même quand il prend plaisir à dénuder la chancelière !
Pierre Kroll : Merkel dénudée
Piqûres de rappel
(auteur : Pierre Kroll – éditeur : Les Arènes – octobre 2021)
Ce livre-ci s’inscrit dans la tradition déjà bien ancrée des parutions de fin d’année de Pierre Kroll. La surprise ne vient pas, donc, des dessins publiés dans ce livre, mais dans le choix que Kroll a décidé d’opérer dans ces dessins.
Dessinateur de presse, Pierre Kroll, comme ses confrères, travaille en parallèle des journalistes.
Cela dit, le dessin de presse s’apparente-t-il à du journalisme ? Oui, puisqu’il s’inscrit véritablement dans la construction d’un journal, d’une revue. Non, parce que le dessinateur se doit de présenter un regard personnel, donc empreint de subjectivité, sur un fait d’actualité. A ce titre, on peut dire que le dessin de presse est une forme graphique d’un travail d’éditorialiste.
Pierre Kroll : Merkel dénudée
Ce qui est frappant, ainsi, dans une époque comme la nôtre où le « politiquement correct » prend de plus en plus de place dans le quotidien de tout un chacun, c’est que Pierre Kroll ne se contente pas, loin s’en faut, de se faire l’écho des discours officiels.
Le dessinateur de presse, au-delà du seul aspect journalistique de son approche de l’actualité, a donc une marge de manœuvre qu’on pourrait assimiler à une vraie liberté… Une liberté qui, malgré tout, a toujours des limites !
Pierre Kroll : la liberté
Ce « Piqûres de rappel », évidemment, parle essentiellement du covid et de la façon dont le monde politique l’a ( ???) géré… De la manière, aussi, dont la population l’a subi, et a subi bon gré, mal gré les mille et uns décrets et diktats du pouvoir politique.
Et un des talents de Pierre Kroll, c’est d’être à l’écoute, d’être un observateur et, dès lors, de laisser ses personnages, ses « petits mickeys », parler eux-mêmes de leurs convictions. Je n’irais pas jusqu’à dire, bien entendu, que Kroll évite ainsi de « prendre position », de dire ce que sont ses convictions personnelles ! Mais il fait là, à mon humble avis, une véritable approche journalistique que ses collègues, les « vrais » journalistes font, il faut bien le reconnaître, de moins en moins souvent : laisser la parole à tout le monde, laisser s’exprimer tous les avis, avec des pistes de jugements, avec, surtout, des fenêtres ainsi grandes ouvertes sur des paysages dans lesquels le dialogue et l’analyse sont possibles…
Et Pierre Kroll nous montre l’importance d’un dessin de presse qui, non inféodé, se doit, aujourd’hui plus qu’hier encore, de nous faire sourire, de nous faire réfléchir !…
Signé Christophe Simon et Jean Van Hamme, ce livre permet de mieux découvrir le travail du prix Nobel de la Paix, le docteur Mukwege… Grâce surtout à un dessin classique et d’une superbe efficacité !
Une bd comme celle-ci s’ancre profondément dans l’actualité, c’est une évidence. D’autant plus qu’un des personnages croisés dans cet album vient de recevoir le Prix Nobel de la Paix.
Cela dit, si on s’en tient uniquement au scénario de Jean Van Hamme, cette personnalité extraordinaire n’est pas du tout le centre du récit que nous livre le scénariste. Van Hamme veut nous parler d’une situation qu’aucun pays civilisé ne devrait accepter, certes, mais il le fait en multipliant ses angles d’attaque, en se perdant dans des considérations généralistes, en ne parvenant pas à être un vrai dialoguiste, non plus… Ses scénarios tournent très souvent autour du pouvoir, de l’argent, et c’est à partir de ces deux thèmes qu’il aime construire ses intrigues, que ce soit pour Treize ou pour Largo Winch par exemple.
Ici, ce « truc » me semble occulter le fond du propos, essentiel, qui est celui, simplement, de l’humanisme héroïque du docteur Mukwege, et celui d’autres personnages aussi, trop vite esquissés, dans une région du monde où l’humain semble pourtant ne plus avoir sa place !
Cela dit, Christophe Simon parvient, avec talent, à sortir de ce canevas, et à nous livrer, graphiquement, une histoire qui, elle, laisse la place à l’humanisme, à l’émotion. Et même si le début de l’album se révèle, de par son dessin, assez dure, presque « voyeur » même, l’évolution du récit de « Kivu » se fait, progressivement, infiniment plus proche à la fois des humains et des paysages dans lesquels ils vivent.
C’est un livre important, sans aucun doute. Il nous plonge dans la réalité de cette province du Congo, une province dans laquelle la violence est quotidienne, dans laquelle vivre est une gageure de tous les jours… Dans ce livre, on suit les pas de plusieurs personnages… Des pseudo-militaires corrompus et vicieux… Un ancien mercenaire, un jeune Belge qui perd ses illusions, une gamine qui se fait presque violer, son frère enfermé et torturé. Et le docteur Mukwege, son dispensaire, son travail exceptionnel auprès des femmes au corps détruit par les réalités inacceptables d’une guerre qui cache son nom…
La partie la plus intéressante de ce livre, humainement parlant, est celle qui nous montre le travail, justement, de ce médecin exceptionnel. Christophe Simon réussit à nous le faire ressentir profondément, grâce, incontestablement, aux quelques jours qu’il a vécus, là-bas, dans cet hôpital de Panzi où le quotidien se vit d’horreur et d’espérance…
C’est un livre réussi, dans la mesure où il met en évidence, au travers d’une fiction, ce qui se vit aujourd’hui, au jour le jour, pour des êtres humains qui cultivent la haine en se faisant haïr pour des raisons qui ne sont que des raisons de pouvoir.
Un livre réussi par son graphisme, celui de Christophe Simon, un dessin classique qu’on avait admiré dans sa reprise de Corentin… Un dessin qui, incontestablement, se nourrit des regards qui ont été les siens dans ce pays déchiré depuis tant de temps. De cette région du monde dans laquelle le coltan, minerai essentiel pour toutes les technologies qui paraissent essentielles à la société occidentale, provoque les pires des exactions et, finalement, a plus d’importance que la vie d’un enfant ou d’une femme… Là, le scénario de Jean Van Hamme atteint parfaitement son but, avec le soutien du dessin de Christophe Simon.
Un dessinateur de bd, avec un livre comme celui-ci, oui, c’est un témoin…
Je me dois aussi de souligner l’excellent travail du coloriste, Alexandre Carpentier, qui ne se contente pas de nous donner des ambiances tant de fois vues… Il parvient à capter les lumières propres à la RDC, à en faire des éléments de décor presque palpables… Il y a dans ses couleurs de la moiteur, des senteurs, de la vie…
C’est un livre qui doit être lu, croyez-moi, même si mes propos vis-à-vis du scénario sont mitigés… Van Hamme a le talent de pouvoir, c’est évident, « raconter une histoire, créer une aventure ». Je pense que ce biais-là aurait pu être évité ici…
Mais cela reste, outre le propos important, humaniste, cela reste, oui, un livre agréable à lire… Intéressant, à condition de dépasser, en tant que lecteur, la passivité à laquelle tellement souvent Van Hamme soumet ses lecteurs ! Et pour ce faire, tout un chacun pourra s’attarder sur le dossier qui termine cet album…
Jacques Schraûwen Kivu (dessin : Christophe Simon – scénario : Jean Van Hamme – couleurs : Alexandre Carpentier – éditeur : Le Lombard)