Eric Salch, l’auteur de cet album, nous fait entrer, à sa manière, dans l’univers d’une enseignante de langue française pour un public adulte et immigré. Il se fait qu’une de mes filles exerce le même métier… C’est donc à elle que je laisse la parole dans cette chronique !

Mon père m’a donné un « devoir » et, pour une fois, je l’ai fait sérieusement. J’ai ramené l’album « Français langue étrangère » de Salch à la maison et j’ai lu chaque chapitre attentivement, en prenant des notes. J’ai même poussé l’exercice plus loin en le prêtant à une collègue pour avoir son avis.
D’emblée, j’ai eu du mal à entrer dans l’album. Le dessin ne me plaît pas du tout : je le trouve très (trop) caricatural et, d’un avis partagé, agressif. Je ne comprends pas non plus le choix des couleurs : tout est gris, à l’exception de la chevelure rouge du personnage principal et de quelques éléments en jaune. C’est visuellement brut, presque violent, et ça ne donne pas envie de lire. Mais je l’ai fait. Par curiosité ? Par devoir ? Par nostalgie de l’époque où mon p’tit papa m’obligeait à lire pour ensuite lui raconter ?
Bref… entrons dans le vif du sujet.

Pourquoi mon père m’a-t-il donné ce devoir, et pas à mes sœurs ? Pourquoi l’avoir partagé avec une collègue ? Simplement parce que cet album parle de notre métier, et que l’héroïne et moi avons à peu près le même nombre d’années d’expérience en français langue étrangère.
L’album est structuré en chapitres, chacun racontant une tranche de vie du quotidien de Marie, formatrice. Elle y décrit sa manière de donner cours, mais aussi les réactions et interactions de son public.
Une fois passé le cap du rejet du dessin, et en se concentrant sur le fond, on trouve des éléments très justes et parfois poignants, mais aussi des passages qui relèvent davantage de la caricature ou de l’exagération.
Le premier chapitre m’a immédiatement agacée : cette formatrice qui enchaîne mimes, grimaces et imitations grossières, face à un public qui rit “grassement”… ça ne m’a pas parlé.
Ensuite, ma casquette de syndicaliste a réagi dès le deuxième chapitre, lorsque la formatrice évoque la “journée de la femme” au lieu de la “journée des droits des femmes”. Oui, c’est un détail, mais c’est un combat que je mène chaque année. Ça m’a crispée, au point d’hésiter à arrêter ma lecture.

Et pourtant, j’ai continué. Et l’auteur a su me rattraper, notamment à travers les récits des apprenants. Là, on touche à quelque chose de profondément vrai. On entre en classe avec un thème banal — le logement, la famille — et soudain, les histoires surgissent : une maison détruite, une famille disparue. Ce sont des réalités que l’on entend, malheureusement, trop souvent.
Et ça, il faut le dire. Il faut le montrer. Parce qu’on entend encore trop de discours simplistes du type “ils viennent prendre notre travail”. La réalité est bien plus dure : beaucoup ont fui des situations insoutenables. Et cet album, sur ce point, a le mérite d’ouvrir une fenêtre sur ces vécus.

Cela dit, au fil de ma lecture, mon ressenti est resté très mitigé. Il y a du vrai, du sincère, mais aussi des représentations qui m’ont agacée.
On y découvre un public à la fois touchant et parfois déroutant. On y voit que chaque culture apporte ses propres codes, et que les formateurs et formatrices continuent d’apprendre, eux aussi, au quotidien. On y perçoit aussi la nécessité, parfois, de prendre de la distance pour se protéger.
Avec le recul, ma conclusion est claire : je n’ai pas vraiment aimé cet album. Mais il contient des vérités importantes, qui méritent d’être dites et entendues.
Alors si ce livre peut aider à ouvrir les yeux sur certaines réalités encore méconnues, alors oui, il mérite d’être lu.
Cécile Schraûwen
Français Langue Etrangère (auteur : Eric Salch – éditeur : Dargaud – mars 2026 – 136 pages)













