Le monde de la mer, celui des pirates et des corsaires, voilà des univers souvent abordés en bande dessinée. Ici, l’originalité est de nous offrir une fiction dans laquelle la liberté, l’esclavagisme, la violence sont incarnés au long d’un récit bien charpenté !

Nous sommes en 1639, en Afrique, dans ce qu’on appelle aujourd’hui le Bénin. Une région dans laquelle les tribus se combattent, de royaume en royaume… Une région dans laquelle certains de ces royaumes pratiquent un commerce particulier avec les Portugais ou les Hollandais : celui des êtres humains ! Une couleur de peau identiquement noire n’empêche pas de faire de ses frères de couleur des esclaves, en échange de fusils ! L’esclavagisme n’a-t-il pas, de tout temps, permis, à tous les niveaux de ses réalités, d’assouvir les instincts les plus bas de l’humain, ceux du pouvoir, ceux de l’indifférence, ceux de la haine !

Et Shango, fils d’un chef, est capturé par ces esclavagistes à la peau noire comme la sienne, pour être vendu à un capitaine portugais. Le déroulé de l’histoire, dès lors, suit le destin de ce colosse, prisonnier, fouetté, humilié sur un navire qui s’en va vers des horizons qui lui sont inconnus. Le lecteur assiste à cette existence soumise sur un bateau, à la douleur, à un sentiment de révolte qui gonfle au fil du récit, à des amitiés qui ne tiennent pas compte des couleurs de la peau, à l’apprentissage de langues nouvelles, tant par Shango que par son jeune camarade breton.

Ces thématiques marines et guerrières ont été maintes fois abordées en bande dessinée comme au cinéma, c’est vrai… De façon classique, avec Victor Hubinon, par exemple, de manière conventionnelle avec plusieurs albums consacrés à Surcouf, entre autres… Avec une puissance de narration et de lucidité aussi dans l’essentielle série des « Passager du Vent », de Bourgeon… Ici, les auteurs, Arnaud Delalande et Marc de Banville au scénario, et le Haïtien Guy Michel au dessin, choisissent un chemin qui mêle au classicisme des grandes épopées navales des regards aigus sur des réalités historiques dont l’humanité n’a pas à être fière.

Il en résulte un premier tome d’une épopée qui tient admirablement la route ! En suivant ce personnage de colosse noir qui, d’amitié en révolte, de sang versé en amour lumineux, se libère de ses chaînes et choisit la piraterie comme seul horizon de liberté, les auteurs parviennent à nous dresser une sorte de panorama d’un siècle lointain, à nous parler de cette espèce de mythologie qui entoure dans l’imaginaire collectif le monde des pirates, et à le faire sans fioritures, à le faire sans rien cacher de la haine des uns comme des autres, du sang à verser pour simplement survivre. Ce n’est pas un « livre gentil »… Ce n’est pas non plus un livre avec « message »… C’est un récit de fiction, qui nous fait découvrir des faces historiques peu connues, comme la transformation de l’île de la Tortue en repaire de pirates, c’est un récit d’aventures humaines, presque choral parfois, c’est un livre d’aventures, oui, bien construit, avec un dessin efficace, aux gros plans nombreux et expressifs.

Bien sûr, tout n’est pas parfait dans cet album. Il y a parfois une certaine confusion dans la volonté de nous en raconter beaucoup en peu de dessins… Il y a aussi une couleur bien trop présente, presque lourde, qui n’ajoute rien au dessin, que du contraire. Mais il ne faut pas bouder son plaisir : Shango est un pirate passionnant, passionné, ambigu aussi, à sa manière. C’est un personnage qui a de la chair, et dont j’ai envie de vite découvrir les nouvelles aventures, les nouveaux apprentissages certainement. C’est une série naissante qui, donc, à mon humble avis, mérite le détour !
Jacques et Josiane Schraûwen
Shango (Pirate Noir Des Caraïbes) – tome 1 (dessin : Guy Michel – scénario : Arnaud Delalande et Marc de Banville – éditeur : Robinson – février 2026 – 56 pages)













