Le Cabaret Voltaire – une aventure littéraire essentielle du début du vingtième siècle

Le Cabaret Voltaire – une aventure littéraire essentielle du début du vingtième siècle

Cet album est, à l’image des livres dûs au scénariste José-Louis Bocquet, un portrait… Mais pas celui d’un seul personnage comme Alice Guy ou Kiki de Montparnasse ! Ici, c’est à un « mouvement » qu’il consacre son talent…

copyright delcourt

La gageure était évidente… Quand on parle de mouvements artistiques et littéraires du vingtième siècle, c’est surtout le surréalisme qui vient à la mémoire, de manière immédiate. Mais dans le monde de l’art et la culture, toutes les évolutions, toutes les révolutions ne naissent pas spontanément ! Pour que le surréalisme existe, il a fallu que la mouvement Dadaïste existe d’abord… Et pour que Dada existe, il a fallu, auparavant, des poètes comme Rimbaud, comme Villon, des écrivains comme Lautréamont. Et ce n’est donc pas un hasard si ce livre-ci, nous contant l’histoire du dadaïsme, commence par un poème de Rimbaud, justement !

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« Tandis que les crachats rouges de la mitraille

Sifflent tout le jour par l’infini du ciel bleu ;

Qu’écarlates ou verts, près du Roi qui les raille,

Croulent les bataillons en masse dans le feu… »

Un poème dit, sur scène, en novembre 1914, à Berlin… Quatre mois après le début d’un conflit d’une horreur démesurée… La femme qui dit ce texte du poète français, c’est Emmy Hennings, une chanteuse et comédienne qui a découvert à Paris les cabarets de Montmartre, et qui en retrouve quelque peu l’âme à Berlin… Avec Hugo Ball, avec qui elle va vivre au long des années une relation amoureuse, Hugo Ball, anti-guerre, qui va devenir un pivot dans la création du mouvement dada !

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A partir de ce poème rimbaldien, le livre, peu à peu, se construit comme une distribution de rôles au théâtre… Ce sont des chapitres qui s’ouvrent, qui nous font entrer dans l’intimité, parfois, dans la vie sociale surtout, de tous les personnages qui, au fil du temps, ont fait de Dada ce qu’on pourrait appeler aujourd’hui un phénomène de société. Ces « acteurs » de l’histoire littéraire et artistique en marche furent nombreux, issus de bien des horizons différents, politiques, artistiques, des horizons parfois opposés. Mais tous ne sont pas présents dans ce livre… On n’y trouve pas Picabia, par exemple. La raison en est simple : le récit de cet album suit, essentiellement, une période de quatre mois, à Zurich, en 1916.

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Une période pendant laquelle les bases du dadaïsme ont été posées dans un cabaret créé par ces artistes frondeurs, un cabaret qu’ils ont appelé du nom d’un autre révolté : « le cabaret Voltaire ». Tous ces artistes estiment, mais chacun à sa manière, qu’à la base de tout, donc de leurs démarches plurielles, il y a l’abstraction. Et puisqu’il n’y a plus de langage à respecter, il faut le réinventer, et ce dans tous les domaines de l’expression artistique. Les collages picturaux comme les collages de mots, comme la création de poèmes « onomatopoétiques »… Comme l’intrusion dans le spectacle d’une grosse caisse tonitruante… Le scénario de Bocquet est, comme à son habitude, extrêmement fouillé. Le dessin de Kent accompagne ce récit multiforme avec une simplicité tranquille, avec des envolées graphiques, aussi, de temps à autre, qui font presque résonner les pages d’une musique de mots et de sons.

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La mouvement dada n’a pas existé bien longtemps… Mais il a accompagné, de loin, des artistes comme Modigliani, Picasso, il a croisé la route de Lénine… Dada, ce fut un monde d’adultes en révoltes adolescentes, avec des modèles fugitifs, Rimbaud, Villon, bien plus que Lamartine et Baudelaire… Dada, ce fut celuide Tristan Tzara, dont le nom reste le symbole de cette approche, éphémère mais essentielle, de l’art, de ce qu’il peut être, de ce qu’il doit devenir…Dada, ce fut le creuset du surréalisme, aussi… Et ce livre foisonne de personnages historiques, il nous les montre tels qu’ils ont été, des humains conscients de faire quelque chose, non pas d’important, mais de différent, et, ce faisant, de donner un sens à leurs existences.

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C’est, je l’ai dit, un livre « littéraire », un livre « intellectuel ». Intelligent, plutôt… Cela se lit avec le plaisir d’un amoureux de la culture… Cela rappelle des souvenirs d’école, peut-être, cela surtout raconte une épopée qui a, bien au-delà de sa propre existence, influencé des révoltes de toutes sortes ! Et le moment n’est-il pas bien choisi, dans notre monde où seul le fric donne de plus en plus souvent de la valeur à une œuvre d’art, pour rappeler que la culture, oui, se doit d’être révoltée ?

Je tiens à souligner que se livre se complète d’un dossier qui raconte la vie de tous les personnages croisés au fil des pages… Un dossier qui donne l’envie, en le lisant, de relire l’album… Et qui résume les existences d’artistes qui ont marqué, chacun à sa manière, l’histoire du vingtième siècle !

Jacques et Josiane Schraûwen

Le Cabaret Voltaire (dessin : Kent – scénario : José-Louis Bocquet – éditeur : Delcourt – mai 2026 – 224 pages)

Jungle Book – une trilogie à ne pas rater…

Jungle Book – une trilogie à ne pas rater…

Le livre de Rudyard Kipling est un des plus grands chefs d’œuvre de la littérature mondiale… En voici une conjugaison terriblement originale, étonnamment fidèle aussi !

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Il y a bien longtemps… J’étais exilé dans une ville trop grande, trop grise, loin du pays africain qui m’avait donné le jour… Mes parents ont eu la bonne idée de m’inscrire, à neuf ans, dans une unité scoute… De quoi, sans doute, consciemment ou pas, me laisser en contact avec la nature. Et le scoutisme a été compagnon de ma vie, pendant de longues années. J’ai été louveteau, sizainier, scout unitaire, chef de patrouille, assistant de troupe, assistant de meute, chef de meute et, plus tard, chef d’unité. Oui, j’ai été Akela pendant trois années et demi. Un film, auparavant, était sorti, consacré à l’histoire du livre de la jungle, histoire encadrant le louvetisme… Et la foule imbécile adorait ce film dénaturant totalement l’histoire originelle… Disney, ses studios en tout cas, ont réussi à faire de Mowgli un personnage mièvre, à faire des méchants du livre de Kipling des caricatures stupides ! En tant qu’Akela, face à mes louveteaux, je suis revenu aux deux livres originaux de Kipling… Deux albums dans lesquels le monde des hommes était raconté au travers de celui des animaux, au travers des travers de toute existence.

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C’est dire que, en découvrant le premier tome de la trilogie inspirée par ce récit mythique, une trilogie dessinée par Anne Quenton, j’étais pour le moins dubitatif… Il m’a suffi de lire quelques pages pour avoir l’extraordinaire surprise de pénétrer dans une aventure du neuvième art d’une totale réussite ! Dans le premier tome, « La Meute », les choses se mettent en place : on se trouve sur Terre, et l’humain semble avoir disparu, au profit d’animaux se tenant debout, êtres anthropomorphisés. Deux de ces animaux, deux loups, recueillent un enfant, un soir, un enfant humain, une petite fille, poursuivie par Shere Khan… Une petite fille qui est acceptée par la meute des Loups, sous la direction d’Akela. Elle reçoit le nom de Moogli, petite grenouille perdue dans un univers dans lequel elle n’a pas sa place… Elle va y faire ses apprentissages, avec entre autres l’aide de Baloo, l’Ours qui se souvient d’avoir été enfermé par l’homme… L’aide aussi de Bagheera, de Kaa, de Hathi…

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Kaa que Moogli rencontre dans le deuxième volume de cette histoire somptueuse. Un épisode dans lequel cette enfant perdue va quitter la meute, pour essayer de retrouver ses propres semblables, des « vrais » humains… Un épisode dans lequel commence une grande chasse, celle de Shere Khan qui attend depuis des années de pouvoir retrouver Moogli et en faire sa proie. Et le serpent Kaa va être d’une aide essentielle, dans bien des domaines, pour cette adolescente humaine… Surtout lorsqu’interviennent les Bandars, des rats sauvages et cruels à l’organisation plus que chaotique.

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Et puis vient le troisième volume de cette saga… Celui qui ponctue le récit, celui qui va voir s’affronter Moogli et Shere Khan… Celui dans lequel les explications vont être données qui permettent de comprendre ce qu’est ce monde postapocalyptique faisant toute la trame de cette série…

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Et je le dis, sans détours, cette trilogie m’est bien plus qu’un éphémère coup de cœur ! J’y ai retrouvé toutes les thématiques de l’œuvre de Kipling… Modifiées, certes, mais sans jamais, au contraire de la triste connerie de Disney, s’éloigner de la vérité des personnages… Certes, l’enfant élevé par les loups est une fille… Certes les singes cruels à la recherche de la fleur rouge, le feu, deviennent des rats cupides et cruels… Certes, Hathi n’est pas un éléphant mais un cervidé…

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Mais Anne Quenton ne trahit à aucun moment Rudyard Kipling… C’est une adaptation, dans le meilleur sens du terme ! C’est une œuvre originale qu’elle a créée, une œuvre qui, comme chez Kipling d’ailleurs, dépasse le simple récit pour se faire universelle… Parce que tout ce qui y est montré, raconté, était, en 1895 comme aujourd’hui, sublimement métaphorique… L’histoire du Livre de la Jungle et celle de Jungle Book ne font pas que se ressembler… Ces histoires frémissent et frissonnent d’identiques émotions… Elles parlent des rôles que la société impose… Elles n’enjolivent rien, elles ne caricaturent rien non plus… Et les valeurs quelles véhiculent n’ont rien de stupidement moral, mais elles sont essentiellement humanistes… Le dessin, semi-réaliste, faisant penser, d’évidence, à l’animation, ne cherche pas le tape-à-l’œil. Il est au service de la narration… Il est surtout au service des nombreux personnages que l’on croise. Anne Quenton aime les visages… Elle s’en approche, et on sent, dans ses cadrages, tout le respect qu’elle a vis-à-vis de ses propres créations, mais aussi de celles de Kipling.

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J’ai une admiration sans borne pour le livre de Kipling… J’ai la même admiration pour ce que Pierre Joubert en a fait, en tant qu’illustrateur… Eh bien, me voici avec le même sentiment devant le travail exemplaire d’Anne Quenton ! Je le dis, je le redis, cette trilogie ne peut pas se rater, elle se doit d’être en bonne place dans votre bibliothèque ! Que vous ayez été louveteaux ou pas…

Jacques et Josiane Schraûwen

Jungle Book – trois tomes (autrice : Anne Quenton – éditeur : Dupuis)

Cécile La Shérif – Un western atypique et fantastiquement graphique

Cécile La Shérif – Un western atypique et fantastiquement graphique

Le western, à l’instar des tragédies antiques, est un média formidable qui permet de mêler à l’aventure intemporelle des thématiques à la fois historiques et ancrées dans nos réalités contemporaines.

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Et ce western est totalement atypique, oui! Déjà, il commence en France, en 1848. Cécile est la fille du procureur de la Justice d’Orléans. Elle fait des études de droit. Et son rêve, son ambition plutôt, c’est de devenir la première femme magistrate de France… Chose impossible dans ce dix-neuvième siècle européen adepte plutôt du patriarcat ! Avec ce genre de réflexions plus que courantes : « la place des femmes, c’est dans la cuisine, leur rôle, de raccommoder les chaussettes de leur mari, de porter une robe, certes, mais pas de magistrat » !

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Et au cours d’une soirée bien arrosée, Cécile va rencontrer un musicien un peu poète, beaucoup aventurier, Louis Moreau, et elle va le suivre, quitter le vieux monde et s’en aller aux Etats-Unis, où elle espère pouvoir réaliser son rêve ! Seulement, les choses, bien évidemment, ne se passent pas aussi bien que rêvées, et l’idée même que Cécile se fait de la justice va devoir, vite fait, évoluer ! Même et surtout sans le « nouveau monde »…

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Parce que le thème de ce livre, c’est la justice, oui… Un thème bien maîtrisé par le scénariste Victor Coutard… Un thème qui aurait pu être pesant, mais qui ne l’est nullement, parce que ce livre, finalement, est d’abord un bel objet graphique. Mais pas uniquement… Parce qu’il s’agit, au long des pages, d’un étroit mélange entre le dessin et « l’idéologie » de la justice !

Walter Guissard

Je parlais d’objet graphique… Et il est vrai qu’en feuilletant ce livre, on ne peut qu’être frappé par la couleur ! Il y a dans le dessin, globalement, une forme d’expressionisme puissant… Un souci de créer des planches dans lesquelles la narration, les mouvements, les personnages sortent délibérément des cadres habituels de la bande dessinée, prennent une vie qui se fiche pas mal des règles strictes de la perspective, par exemple, et, de manière générale des codes habituels du neuvième art. Et cela se fait, plus encore peut-être que par le dessin, par la couleur, oui, par la façon dont Walter Guissard l’utilise, la travaille…

Walter Guissard

Mais je le disais, ce n’est pas uniquement un objet graphique ! C’est un livre dans lequel on parle de la loi, de ses interdits, de ses utopies. On y parle du féminisme, également, d’un dix-neuvième siècle pendant lequel les avancées sociales ont progressivement pris vie au quotidien, on y parle aussi de l’homosexualité, du poids des convenances. On le fait avec des références certaines, littéraires et anachroniques parfois… Et il y a un vrai plaisir à chercher au fil des dessins ces anachronismes, ces références… On croise, par exemple, Badinter… Mais ce sont aussi des références historiques, avec des échos contemporains évidents…

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On y parle d’une héroïne libre, décidée, cette fameuse Cécile, qui va devenir « LA shérif », et qui, ainsi, va devoir confronter ses idées, son idéologie, avec la réalité. Elle devient shérif, oui, avec, dans cet ouest américain sans foi ni loi, la responsabilité aussi de la justice, et elle va se dire : « mon rêve est d’avoir cru que la justice était juste ».

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Vous voyez, le propos reste sérieux, bien des thématiques sont abordées, mais de manière légère, parce que tout cela est traité, tant dans le scénario que dans le dessin, avec une sorte de distance amusée, avec une bonne dose de folie, avec du talent et de l’humour ! Et c’est pour cela qu’il s’agit d’un western atypique, ce style narratif permettant à la fois le drame, la comédie, la tragédie, et la vraie aventure !

Walter Guissard

Un album qui ne se contente pas de ronronner, ni scénaristiquement parlant, ni graphiquement, qui se lit avec plaisir, qui accroche l’attention et l’intelligence des lecteurs… Une belle réussite, donc ! Qui se termine par un petit dossier sur la justice, clair, sans inutiles lourdeurs, et offrant un éclairage de plus au contenu narratif ce cet album !

Jacques et Josiane Schraûwen

Cécile La Shérif (dessin : Walter Guissard – scénario : Victor Coutard – éditeur : Casterman – mars 2026 – 120 pages)

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