Lune De Miel : 3. Midi Entre Quatre Planches

Lune De Miel : 3. Midi Entre Quatre Planches

S’il fallait trouver un fil conducteur à tous les livres de Bastien Vives, ce serait le mot plaisir : celui de ruer dans les brancards, celui de se montrer là où on ne l’attend pas, celui d’une forme contemporaine et originale du surréalisme…

copyright casterman

Un mot qui tombe très juste avec cet album, puisque Quentin accompagne Sophie à Bruxelles où elle doit donner une conférence sur les surréalistes… Aucune vraie lune de miel, rien qu’à deux, ne les attend dans cette capitale belge et européenne qui se fait surréelle, irréelle, inattendue, folle, et pourtant proche encore et vraiment de ce qu’elle est dans la réalité. Parce que, disons-le tout de suite, dans ce livre Vives surprend, il déstabilise aussi, et il en résulte un album totalement inclassable, mais parfaitement jouissif !

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Depuis ses tout débuts, j’aime ce que fait Bastien Vives… Pas tout, non : je n’ai vraiment pas accroché à son Corto Maltese pâlot et sans âme, n’ayant pas sa place dans l’univers que Vives (et son scénariste de l’époque) lui ont imposé. J’ai pensé, et je le pense toujours, que Bastien Vives s’est fourvoyé dans cette aventure. Quant à ses albums fortement teintés d’érotisme, voire plus, j’ai dit ici tout le bien que j’en pensais, tout le mal que je pensais des crétins censeurs qui se sont jetés sur ces albums, crétins censeurs aveuglés par leur formatage et leur « bonne pensée »… Crétins censeurs même d’Angoulème, dont, de ce fait, on ne peut que se réjouir de la chute !

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Donc, oui, j’aime Bastien Vives, n’en déplaise aux pisse-vinaigre qui, avec cet album-ci, s’en donnent à nouveau à cœur joie ! Pourquoi ?… Parce que le portrait qui y est fait de Bruxelles est d’une noirceur évidente… Cette métropole, dans laquelle débarquent Sophie et Quentin est une ville qui a totalement perdu son âme… Venir parler de Magritte, de Scutenaire, de Marcel Mariën, c’est une gageure, face à la misère, face aux travaux qui défigurent tous les lieux de cette cité… Il y a, certes, une exagération… Mais pas tellement que cela ! En sortant de la gare du Midi, et tous les bruxellois le savent, on arrive dans un immense chantier… Un chantier à ciel ouvert, dans lequel se baladent et vivent rats et sdf, un chantier d’ailleurs arrêté aujourd’hui, mais resté en l’état ! Dans le Bruxelles de Vives, un Bruxelles, incontestablement, qu’il connaît bien, il n’y a pas de gouvernement depuis dieu sait combien de temps, et tout le monde, à part les politicards, s’en fout totalement… Cette absence de pouvoir démocratique dans la minuscule Belgique n’est pas une chose neuve, loin s’en faut ! L’insécurité dans le Bruxelles de Vives est fortement exagérée, mais elle correspond bien à un état d’esprit régnant en Belgique comme en France… Oui, il y a exagération… Et cela fait du bien ! La caricature a toujours été le seul art populaire capable de faire réfléchir, non ?….

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Cela dit, ne vous arrêtez pas à cette exagération… Bastien Vives nous construit un récit qui semble totalement anarchique, dans une ville que ses habitants, s’ils sont honnêtes, reconnaîtront sans peine… La bande dessinée étant une des passions de Quentin, on les voit, lui et Sophie, entrer dans un lieu mythique de la bd d’occasion, le « Pêle Mêle », le premier, pas tous ceux qui ont suivi… Un lieu aujourd’hui perdu dans un quartier qui a depuis pas mal de temps déjà perdu son coeur … Il y a d’autres références, graphiques aussi, au long de cet album. A Jérôme K. Jérôme… Au Western et, à travers ce style bd, à l’immense Hermann… Bruxelles sur Senne est devenue, sous la plume de Vives, un endroit sans droit, un lieu sans dieu, une ville dans laquelle on peut se retrouver dans un saloon, avant de faire face à une bande de truands qui tirent dans tous les sens. C’est un livre qui nous balade dans ce que Bruxelles est en train de devenir, mais c’est un livre dans lequel l’imaginaire est roi ! Et on a parfois l’impression que ce livre a été écrit et dessiné de manière automatique, comme un cadavre exquis se retrouvant, sanglant, au milieu d’une avenue presque apocalyptique !

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Le dessin de Vives est vif, expressif, expressionniste aussi, à sa manière… Cet artiste a un sens de la construction qui ne se contente pas d’un découpage cinématographique, mais qui aime à surprendre, lui aussi… Ce dessinateur est aussi un amoureux du mouvement, et ce qui peut paraître simple au premier coup d’œil se révèle souvent terriblement efficace. Quant à la fidélité de son trait à son sujet, une ville dont je dis depuis longtemps qu’elle est moribonde, cette fidélité est indubitable. Et puis, pour que se savoure totalement cette histoire folle, il faut souligner la qualité de la couleur de Brigitte Findakly. Ce troisième opus de « Lune de Miel » étonne, dérange, et c’est aussi ce qui en fait la qualité ! A ne pas rater !…

Jacques et Josiane Schraûwen

Lune De Miel : 3. Midi Entre Quatre Planches (auteur : Bastien Vives – couleur : Brigitte Findakly – éditeur : Casterman – avril 2026 – 48 pages)

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Poppée – la femme qui vécut deux fois

Poppée – la femme qui vécut deux fois

Une reine de sang de plus, dans une collection qui mêle, ici en tout cas, la réalité historique et la fiction… Un album passionnant !

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J’avoue ne pas savoir exactement combien d’albums forment déjà cette série intitulée « Les reines de sang ». J’en ai lu plusieurs, avec très souvent plaisir… J’ai aimé me plonger dans des destins féminins aussi horribles, finalement, que les destins des mâles dont les images brillent sur l’Histoire humaine… Catherine de Médicis tout comme Theodora ou Marie Tudor n’ont rien à envier aux cruautés des Napoléon, Alexandre, ou Ivan !… Sans doute ont-elles été, ces reines vêtues des attributs de la mort, plus discrètes… Quoique… Et voici donc que des Romaines viennent rejoindre la cohorte de ces souveraines qui ont marqué les petites et grandes histoires des pouvoirs humains ! Après Agrippine et Messaline, oui, voici Poppée…

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Ces albums « romains » ont tous en commun un scénariste identique, Luca Blengino. Un écrivain qui, incontestablement, connaît son sujet, connaît les méandres des institutions romaines, connaît les remous des luttes de pouvoir, connaît les folies des hommes et des femmes à la tête d’un empire romain dont nos civilisations restent héritières. Mais Blengino est aussi romancier et, donc, il aime faire de cette grande Histoire qui le passionne le lieu, également, de rêver, d’imaginer, d’extrapoler… Et dans ce « Poppée », il y réussit parfaitement…

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Nous sommes au premier siècle de notre ère. Cet album nous fait suivre les chemins, détournés bien évidemment, de Poppée Sabina, dont la famille, noble cependant, finira mal, très mal, par la volonté de Messaline, épouse de l’empereur Claude. Poppée, enfant, va ainsi grandir avec un esclave qu’elle affranchit, qui sera son premier amant, qui sera l’ami de toute son existence… Elle grandit, surtout, avec une ambition démesurée… Rêve-t-elle de vengeance ?… Peut-être… Elle rêve, surtout, de grimper les échelons du pouvoir en utilisant les hommes, en usant d’eux sans aucune morale… Pour elle, seul le but compte, comme pour tous les êtres humains porteurs de puissances temporelles… et temporaires ! Elle veut épouser un empereur… Claude meurt, assassiné, et c’est sur Néron que retombe son choix…

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Elle devient la troisième épouse de ce personnage qui se voulait artiste plus qu’empereur, qui pouvait se révéler violent, buveur, dangereux, fou également, et dont les mains ruisselaient, l’Histoire nous le dit, du sang de ses ennemis, Sénèque entre autres… Néron auquel on attribue, faussement plus que probablement, l’incendie de Rome… Et c’est donc l’ascension et la vie de cette maîtresse femme qu’on suit au fil des pages, jusqu’à sa mort sous les coups de Néron ! Un Néron inconsolable qui, et, là, c’est ce livre qui nous le conte, voudra la ramener des enfers… D’où le sous-titre de cet album : la femme qui vécut deux fois… Et je ne vous divulgâcherai pas ici le récit qui en découle !

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Le résultat de ce mélange entre fiction assumée et base historique extrêmement fidèle est une réussite… Le dessin de Randazzo, aidé par les couleurs de Lou, parvient à être classique sans jamais lasser… Il y a du mouvement, il y a un plaisir à construire un découpage cinématographique, il y a des superbes paysages, aussi… S’il me fallait mettre un bémol, je l’apposerais au texte… Le langage peu châtié est, parfois, un langage actuel qui brise un peu le côté historique, justement… Je ne pense pas, par exemple, que l‘expression « bordel de merde » ait une origine latine ! Mais dans l’ensemble, ce livre tient très bien la route et se laisse, dès lors, lire avec plaisir…

Jacques et Josiane Schraûwen

Poppée – la femme qui vécut deux fois (dessin : Riccardo Randazzo – scénario : Luca Blengino – couleur : Lou – éditeur : Delcourt – mars 2026 – 56 pages)

Robinson Crusoé, une époustouflante adaptation de TOPPI

Robinson Crusoé, une époustouflante adaptation de TOPPI

Plutôt que d’une adaptation, on doit parler, avec cet album de l’immense Toppi, d’une illustration d’un des romans les plus connus au monde !

copyright mosquito

Et ce roman, au fil des années, a eu droit à bien des adaptations… Plus ou moins réussies, au cinéma comme en bande dessinée… Face au foisonnement originel des aventures de ce naufragé célèbre, il faut reconnaître que la volonté de tout retranscrire en dessins est une gageure que bien peu d’artistes ont réussi à assumer… Et c’est donc intéressant, devant cet album de Toppi, de voir comment un artiste graphique exceptionnel parvient à offrir un récit totalement fidèle à l’œuvre de Daniel Defoe, tout en y recherchant les éléments pivots d’une aventure extrêmement touffue, intelligente, ancrée dans une réalité sociale bien précise, celle d’un dix-huitième siècle britannique.

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Cette bande dessinée, certes, n’est pas neuve… Toppi, maître de la bande dessinée italienne, s’en est allé rejoindre ses personnages, il y a déjà quatorze ans… Et il nous a laissé une œuvre importante, une œuvre qui fait de lui une sorte de fer de lance du neuvième art italien… De l’utilisation du noir et blanc… Du sens aigu du raccourci graphique… De la manière, toujours, d’aborder un récit, et de le mettre, comme on dit, à sa main… Et c’est bien tout cela qu’on retrouve dans ce « Robinson Crusoé » qui se révèle, véritablement, être une œuvre maîtresse de ce dessinateur bd essentiel…

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Tout le monde connaît l’histoire de ce Robinson, naufragé sur une île pendant 28 ans, y vivant avec un indigène auquel il a donné le nom de « Vendredi ». Des millions d’enfants, et d’adultes, très certainement, ont rêvé en lisant le livre de Daniel Defoe, rêvé à des horizons lointains, rêvé à des péripéties guerrières, à des moyens de survie de toutes sortes. Parce que, finalement, ce livre est un livre qui parle de survie… Matérielle, oui, mais surtout humaine… Intellectuelle, ai-je envie de dire… Avec, comme axe central, un « héros » issu d’un milieu de marchands d’esclaves… Un « héros » obligé, pour combattre sa solitude, de se faire le maître, puis l’ami, de ce « Noir » qui, seul, saura lui conserver l’envie de vivre, encore, toujours, sans désespoir…

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Le portrait que Toppi fait de ce personnage légendaire est d’une beauté évidente… On le voit vieillir… On admire, surtout, de page en page, un rythme dans le dessin qui semble précéder le récit lui-même, de manière à ce que le lecteur se sente enfoui dans l’histoire… Ce rythme, c’est celui d’un homme devenant peu à peu humain, sans pour autant renier son univers social… Ce rythme, c’est surtout celui de la mer, de la nature, des cieux qui remplissent les trois quarts, parfois, des cases, créant ainsi dans la narration des profondeurs de champ qui permettent, en même temps, des focus graphiques sur Robinson… Sur Vendredi… Sur un perroquet, aussi… Toppi illustre le Robinson qui l’a fait, lui, rêver… Il reste ancré au récit de Defoe, mais n’y cherche et n’y trouve que ce que son art de dessinateur aime : faire de quelques planches mises bout à bout une œuvre qui, étrangement, peut peut-être ressembler à une sorte de symphonie musicale et muette en même temps…

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Relisez le livre de Daniel Defoe, ou refeuilletez-le… Et puis, plongez-vous dans cet album, pour y ressentir, je pense, le souffle épique et humaniste que Defoe voulait mettre en évidence… Et que Toppi, ici, magnifie d’un dessin, je le répète, exceptionnel…

Jacques et Josiane Schraûwen

Robinson Crusoé (auteur : Toppi – éditeur : Mosquito – 2026 – 58 pages)