Eh oui, cela fait déjà pas mal de temps, six albums, que Sylvain Frécon nous impose ses vieilles dames terriblement indignes ! Et c’est toujours un plaisir un peu pervers que de les retrouver, ces mémés amorales !
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Les voici donc, avec un titre tout à fait dans le style « fluide glacial » : à la recherche du temps qui reste… Du temps qui leur reste à vivre… Parce que, quoi qu’ait pu en écrire Proust, se coucher de bonne heure n’a d’intérêt que s’il n’y a rien à la télé ! Je parlais d’un style propre aux éditions Fluide Glacial, et il s’agit d’un style qu’on pourrait appeler sans queue ni tête, qu’on peut aussi définir comme étant à la fois proche de l’absurde d’une part, et enfoui dans une forme d’observation de monsieur et madame toutlemonde d’autre part… Madame, bien sûr, ici, madame d’un âge certain, d’un âge qui n’a pas peur de s’affirmer, de se montrer, de s’exposer même…
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Huguette, Lucette et Paulette se savent vieilles, même si leurs amusements sont souvent dignes de sales gosses. Elles aiment les blagues sous la ceinture, elles aiment peloter les fesses des statues dans un musée, avant de vouloir faire de même avec la croupe du gardien… Elles aiment se foutre de la tête d’un flic en lui faisant croire qu’une de leurs amies est une dangereuse dealer… Elles sont vieilles, mais loin d’être vétustes ! Elles sont femmes, aussi, et, à leur manière, elles n’oublient jamais de prendre soin de leur corps.
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On sourit sans doute plus qu’on rit, au fil des pages-gags de ce livre… Mais qu’est-ce que cela fait du bien de suivre les aventures de ces vieilles qui peuvent en remontrer, et pas qu’un peu, à tous les pseudo-jeunes bien sérieux et bien propres sur eux, ces adorables jeunes qui regardent de travers les « boomers » pour ne pas se regarder eux-mêmes dans leurs petits miroirs ! Vive le troisième âge de ces mémés, avec ses ridicules, mais aussi ses quelques lucidités jouissives !
Jacques et Josiane Schraûwen
Les Mémés – tome 6 : A La Recherche Du Temps Qui Reste (auteur : Sylvain Frécon – éditeur : Fluide Glacial – février 2026 – 56 pages)
Le monde de la mer, celui des pirates et des corsaires, voilà des univers souvent abordés en bande dessinée. Ici, l’originalité est de nous offrir une fiction dans laquelle la liberté, l’esclavagisme, la violence sont incarnés au long d’un récit bien charpenté !
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Nous sommes en 1639, en Afrique, dans ce qu’on appelle aujourd’hui le Bénin. Une région dans laquelle les tribus se combattent, de royaume en royaume… Une région dans laquelle certains de ces royaumes pratiquent un commerce particulier avec les Portugais ou les Hollandais : celui des êtres humains ! Une couleur de peau identiquement noire n’empêche pas de faire de ses frères de couleur des esclaves, en échange de fusils ! L’esclavagisme n’a-t-il pas, de tout temps, permis, à tous les niveaux de ses réalités, d’assouvir les instincts les plus bas de l’humain, ceux du pouvoir, ceux de l’indifférence, ceux de la haine !
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Et Shango, fils d’un chef, est capturé par ces esclavagistes à la peau noire comme la sienne, pour être vendu à un capitaine portugais. Le déroulé de l’histoire, dès lors, suit le destin de ce colosse, prisonnier, fouetté, humilié sur un navire qui s’en va vers des horizons qui lui sont inconnus. Le lecteur assiste à cette existence soumise sur un bateau, à la douleur, à un sentiment de révolte qui gonfle au fil du récit, à des amitiés qui ne tiennent pas compte des couleurs de la peau, à l’apprentissage de langues nouvelles, tant par Shango que par son jeune camarade breton.
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Ces thématiques marines et guerrières ont été maintes fois abordées en bande dessinée comme au cinéma, c’est vrai… De façon classique, avec Victor Hubinon, par exemple, de manière conventionnelle avec plusieurs albums consacrés à Surcouf, entre autres… Avec une puissance de narration et de lucidité aussi dans l’essentielle série des « Passager du Vent », de Bourgeon… Ici, les auteurs, Arnaud Delalande et Marc de Banville au scénario, et le Haïtien Guy Michel au dessin, choisissent un chemin qui mêle au classicisme des grandes épopées navales des regards aigus sur des réalités historiques dont l’humanité n’a pas à être fière.
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Il en résulte un premier tome d’une épopée qui tient admirablement la route ! En suivant ce personnage de colosse noir qui, d’amitié en révolte, de sang versé en amour lumineux, se libère de ses chaînes et choisit la piraterie comme seul horizon de liberté, les auteurs parviennent à nous dresser une sorte de panorama d’un siècle lointain, à nous parler de cette espèce de mythologie qui entoure dans l’imaginaire collectif le monde des pirates, et à le faire sans fioritures, à le faire sans rien cacher de la haine des uns comme des autres, du sang à verser pour simplement survivre. Ce n’est pas un « livre gentil »… Ce n’est pas non plus un livre avec « message »… C’est un récit de fiction, qui nous fait découvrir des faces historiques peu connues, comme la transformation de l’île de la Tortue en repaire de pirates, c’est un récit d’aventures humaines, presque choral parfois, c’est un livre d’aventures, oui, bien construit, avec un dessin efficace, aux gros plans nombreux et expressifs.
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Bien sûr, tout n’est pas parfait dans cet album. Il y a parfois une certaine confusion dans la volonté de nous en raconter beaucoup en peu de dessins… Il y a aussi une couleur bien trop présente, presque lourde, qui n’ajoute rien au dessin, que du contraire. Mais il ne faut pas bouder son plaisir : Shango est un pirate passionnant, passionné, ambigu aussi, à sa manière. C’est un personnage qui a de la chair, et dont j’ai envie de vite découvrir les nouvelles aventures, les nouveaux apprentissages certainement. C’est une série naissante qui, donc, à mon humble avis, mérite le détour !
Jacques et Josiane Schraûwen
Shango (Pirate Noir Des Caraïbes) – tome 1 (dessin : Guy Michel – scénario : Arnaud Delalande et Marc de Banville – éditeur : Robinson – février 2026 – 56 pages)
Le divin marquis, qui se voulait moraliste aussi, mais moraliste d’une totale amoralité, a fait du vice et de la vertu deux sœurs du charnel humain, comme l’ont été dans ses œuvres les sœurs Justine et Juliette, symboles dénudés de deux regards antinomiques sur le plaisir, et donc le bonheur…
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Le dessinateur Guido Crepax est symbolique de ces années 70 qui ont vu, dans la société, s’écrouler peu à peu les normes morales et, surtout, leurs censures. Ce fut également le cas dans la bande dessinée, avec mille et une approches enfin possibles de l’érotisme et de la pornographie, deux mots miroirs de deux réalités littéraires fusionnelles… Le monde de l’édition vit alors se côtoyer le pire et le meilleur, qualitativement parlant… Des noms, aujourd’hui, restent encore, et c’est tant mieux, de quelques-uns de ces artistes qui se sont aventurés dans les méandres de la liberté d’imaginer, de rêver, de décrire, de raconter les soubresauts de l’âme humaine s’acceptant enfin faite de chair !
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Et donc, parmi ces véritables artistes de l’érotisme, aux côtés de gens comme Pichard, ou Levis, ou Lucques, ou Hugdebert, ou Manara, ou d’autres encore, il y a eu Crepax… Il est de ces dessinateurs dont on n’a nul besoin de voir la signature pour reconnaître son travail… Il est de ces dessinateurs qui, sans jamais avoir peur de dessiner, dans ce qu’il peut avoir de plus trivial, le désir sexuel et ses aboutissements, a réussi à construire un style à aucun autre semblable, tant au niveau de la narration graphique qu’à celui des canons de la beauté et du plaisir physique. Il fut l’auteur, ainsi, surfant sur une certaine mode libertine et donc libertaire, d’albums importants dans l’Histoire du neuvième art : Valentina, Histoire d’O, Emmanuelle… Il y a eu ses inspirations sadiennes, mais aussi celle de Sacher Masoch avec la Venus en fourrure.
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Et cet album-ci nous offre la chance, en une époque où la moralisation de la société semble vouloir à nouveau se glisser partout dans les corridors du pouvoir, de nous plonger, lecteurs sachant que toute histoire racontée l’est au travers du sentiment et de ses émotions, de s’immerger, oui, dans un « style » mêlant la beauté formelle de corps aux jeunesses parfaites, et de visages aux caricatures lubriques évidentes… Un style qui, au-delà de la narration, de la construction des récits, va chercher ses outils dans les univers littéraires, certes, mais aussi dans ceux d’une peinture érotique, et enfin dans les mondes du cinéma. Mais jamais Crepax ne se contente d’utiliser ces outils simplement. Ses planches mêlent ainsi, en des constructions presque anarchiques, des gros plans, des insertions d’images, des mises en avant de détails qui vont du sourire à la vérité d’un sexe dénudé… Un livre de Crepax, cela se lit, certes… Mais cela se regarde, d’abord et avant tout, cela se feuillette, se visite, au hasard des pages tournées… Crepax a inventé, en une époque de libertés possibles, une esthétique étrange, envoûtante, à la fois démesurée et intimiste. A ce titre, il fait sans aucun doute possible partie des grands noms de la bande dessinée !
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Dans cet album, oui, le vice et la vertu se font face, sans apprêts, avec comme seuls chemins possibles ceux de la volupté et du désir. Crepax s’enfouit dans un récit de Sade, mais aussi dans d’autres histoires nées de ses propres imaginaires, de ses propres fantasmes probablement. Il en résulte une œuvre qui réussit à survoler avec intelligence une carrière époustouflante, une œuvre dans laquelle se définissent dans le flou, mais dans des dessins d’une précision esthétique totale, les notions de bonheur, de désir, de plaisir, et de jouissance… Crepax nous parle-t-il de jouissances perverses assumées ou de libertés de corps au bout desquelles seul compte le frisson ?
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Et des frissons naissent, à l’âme plus qu’aux chairs, avec cet album à ne pas mettre entre toutes les mains, mais à savourer avec délices…
Jacques et Josiane Schraûwen
Justine et autres récits entre vice et vertu (auteur : Guido Crepax – éditeur : Delcourt Erotix – novembre 2025 – 232 pages)