Histoire D’Ana – des racines enfouies dans une guerre civile à ne pas oublier

Histoire D’Ana – des racines enfouies dans une guerre civile à ne pas oublier

Une histoire aux tons pastel, pour parler d’une réalité aux horreurs quotidiennes. Un livre de souvenirs à se réinventer, de fuite en avant, de famille à retrouver… Un livre sur l’errance d’une femme à la poursuite d’elle-même !

copyright paulinaorregovergara

A cinquante ans, Ana vit à Bruxelles… Elle vit dans le monde aussi, pratiquant une profession qui l’aide à aider, tout autour de la terre, les êtres que les guerres et les conneries humaines mettent en souffrances… Des souffrances toujours innommables… Des souffrances qui rappellent silencieusement à cette femme active qu’elle est, elle aussi, et depuis l’enfance, une immigrée de la guerre, une migrante aux racines presque effacées…

copyright paulinaorregovergara

A cinquante ans, à Bruxelles, un ennui de santé amène Ana à se pencher sur elle-même… A se demander pourquoi, depuis des années, elle change sans cesse de lieu, de vie, de rencontres, d’amour ?… Pourquoi ces urgences qui rythment ses quotidiens et qui effacent ses racines ?… Pourquoi cette fuite ?… Et que fuit-elle véritablement ?… A cinquante ans, Ana décide de ne plus fuir, de ne plus esquiver sa propre existence. Et de s’accepter, totalement enfin, comme exilée, comme attachée à la chair même d’une souvenance devenue presque transparente. A cinquante ans, Ana quitte la Belgique et s’en va dans un pays, le sien, qu’elle ne connaît pas… Ou si peu… Et c’est cela, ce voyage d’une femme vers elle-même, vers, donc, ce qui la construit depuis toujours, même inconsciemment, c’est ce voyage-là que nous raconte ce livre.

copyright paulinaorregovergara

A partir de ce moment-là, dans une auto-fiction extrêmement intimiste, Paulina Orrego Vergara nous parle d’elle en parlant d’une terre, la sienne pourtant, qu’elle ne connait pas. Le Chili, ainsi, se raconte à chacun de ses pas, à chacune de ses rencontres avec une famille oubliée, à sa découverte de lieux mémoriels pour les Chiliens et nouveaux pour elle. Et c’est une construction narrative étrange et envoûtante qui s’étire, dès lors, au fil des pages.

copyright paulinaorregovergara

En utilisant les codes de la bande dessinée, qu’elle triture à sa manière, mêlant bd et illustration au long d’un découpage très personnel, l’autrice nous livre l’Histoire, majuscule, du Chili, de l’espérance en un monde meilleur et de la désespérance d’une dictature répugnante. Elle découvre un monde, le sien, en le dessinant… Elle nous dresse un portrait résolument politique, celui de toutes les histoires de tous les pays, de toutes les dictatures, de tous les pouvoirs, de toutes les lâchetés, de tous les mensonges, de toutes les délations, de toutes les peurs, de toutes les tortures. Elle nous explique, graphiquement bien plus qu’en mots, son regard sur l’exil. Le sien, celui d’une exilée revenant au pays. Et ce qui est surprenant, et parfaitement réussi, c’est que Paulina Orrego Vergara nous offre un livre presque aérien… Un livre sans ostentation… Un livre lumineux… Un livre poétique…

copyright paulinaorregovergara

Les traumatismes qu’elle met en scène, en images et en mots, elle n’en avait pas vraiment conscience avant de découvrir son pays natal… Deviennent-ils les siens? En tout cas, elle en parle, parce qu’il n’y a qu’un seul remède à ces traumatismes, et c’est la mémoire. Cette mémoire qu’elle s’approprie… Paulina Orrego Vergara nous raconte la mémoire d’un pays, oui, d’un peuple toujours divisé, et cette mémoire devient les racines qu’elle recherchait, et cette mémoire-là devient la sienne, et lui permet de conclure sa quête… D’arrêter de tourner en rond… Et de s’en revenir dans la minuscule petite Belgique, pour y serrer dans ses bras l’Amour… C’est un livre, lumineux, oui, celui d’une quête qui conduit Ana à se restaurer à elle-même, « là où elle se sent chez elle »…

Jacques et Josiane Schraûwen

Histoire D’Ana (autrice : Paulina Orrego Vergara – auto édition)

Pour vous procurer cet album : paulina.orrego.vergara@gmail.com

Pour accompagner la lecture de ce livre, écoutez Julos Beaucarne.

La fille du Bois Tordu – Un premier tome dans la bonne tradition du fantastique européen !

La fille du Bois Tordu – Un premier tome dans la bonne tradition du fantastique européen !

J’aime les éditeurs qui « osent »… Ceux qui ouvrent leurs livres à des auteurs de toutes sortes, mais dont la qualité première est de ne pas se couler dans des moules bien formatés…

copyright mosquito

Oui, j’aime Mosquito, ses dessinateurs latins époustouflants, ses auteurs français étonnants, ses albums dont la qualité première est toujours un graphisme original et parfois inattendu… Et c’est bien le cas avec cet album signé par Isaac Wens… Un nom qui rappelle, évidemment, celui de « Wenceslas Vorobéitchik », héros d’un des immenses écrivains policiers belges, Steeman… Mais ici, pas d’histoire de crime, mais un album qui nous plonge dans une aventure mêlant le style fantastique belge à un sens du gothique très britannique, et qui le fait avec un indéniable talent !

copyright mosquito

Et donc, c’est avec plaisir que je me suis plongé dans une aventure de Robert le Diable… Un nom frémissant pour un jeune homme qui est journaliste dans un journal s’intéressant à l’étrange, sous toutes ses formes. Avec un visage à la « Lord Byron », une allure tranquille, un manque d’étonnement dans le regard, ce reporter est envoyé quelque part en Gascogne, dans un endroit appelé le « Bois tordu », pour y photographier un individu qu’on dit vieux de bien plus de cent ans. Sur sa route, Robert rencontre un homme étrange, John Smith, qui l’accompagne jusqu’à une demeure se dressant, fantomatique, dans une nuit sans âme… John Smith, en mission, lui aussi, pour récupérer une commode hantée…

copyright mosquito

Le vieillard qu’on dit immortel est déjà mort… Il revient du néant, malgré tout, vampire prêt à tuer, vampire abattu par John Smith… Dans cette demeure, il, y aussi une jeune femme, « la mésange », et un gamin obèse, deux « maudits ». Robert, John, et ces deux êtres vont prendre la route vers Londres… Londres où se tiennent des réunions qui en appellent à l’ésotérisme, aux fantômes, aux squelettes reprenant vie…

copyright mosquito

Tout cela semble assez confus, j’en conviens… Mais le fantastique à la belge, à l’européenne, celui de Gérard Prévot ou de Gustav Meyrinck, celui de Claude Seignolle ou de Jean Ray, est très différent du fantastique à l’américaine. Là où Stephen King et consorts nous montrent à voir, Isaac Wens, tout comme les écrivains que je viens de citer, donne à ressentir… Le fantastique européen est affaire d’ambiance, de sensation. Pour le savourer, il faut se laisser emporter par un récit qui, comme dans toute réalité d’ailleurs, s’amuse à nous perdre, à nous retrouver, à mélanger différentes thématiques, à créer une atmosphère emmenant à la peur plus qu’à la terreur. Le fantastique mis à l’honneur dans ce livre est aussi très référentiel… Avec, en trame de fond de la narration, un artiste que l’on peut dire maudit aussi, William Blake, poète et peintre aux sombres travaux…

copyright mosquito

La mise en scène de cet album fait penser à un opéra satanique, avec un dessin extrêmement expressif (proche, parfois, de Foerster) qui nous montre le seul personnage féminin, « la mésange », de manière idéalisée, qui nous montre aussi Robert de façon presque réaliste, tout en nous révélant, autour d’eux deux, des personnages infiniment plus caricaturés. C’est un premier épisode, et on sent que la suite nous aidera, lecteurs un peu perdus mais déjà envoûtés, à mieux comprendre les différentes histoires emmêlées dans ce premier tome… Quant à moi, j’aime le fantastique, simplement, parce que, toujours, il réveille des échos très réalistes, très réels… Et Isaac Wens, dans ce domaine, me séduit, comme je pense qu’il pourrait vous séduire aussi !

Jacques et Josiane Schraûwen

La fille du Bois Tordu (auteur : Isaac Wens – éditeur : Mosquito – février 2026 – 52 pages)

copyright casterman

Le Vieil Homme Et Son Chat : 10. Font Le Gros Dos

Avec cette bd japonaise, on est loin, très loin, et c’est tant mieux, des mangas et de leurs codifications formatées ! C’est une série superbe, tout simplement…

copyright casterman

Depuis dix albums, donc, l’auteur Nekomaki (pseudonyme derrière lequel, nous dit l’éditeur, se cachent deux dessinateurs) nous raconte les quotidiens d’un vieil homme, Daikichi, ancien instituteur, veuf aussi après de nombreuses années de mariage, et vivant, en compagnie de son chat Tama, sur une île japonaise où se côtoient hommes et félins. Depuis dix albums, pas de graphisme caricatural, pas de ce style « manga » qui finit par faire se ressembler tous les dessins, pas de vignettes répétitives pour définir la vitesse, ni de simplifications d’onomatopées pour masquer la pauvreté du texte… Par contre, depuis dix albums, une aventure du neuvième art au charme évident, omniprésent !

copyright casterman

Vous l’aurez compris, je ne suis pas fan, loin s’en faut, de ces mangas qui se démultiplient comme les reflets de miroirs identiques ! Je ne suis pas de ceux qui applaudissent, la larme à l’œil, au dragon machin chose, aux capitaines truc, etc., etc. ! Mais je reconnais que, dans cet univers de petits livres vite lus, aux aventures qui s’éternisent, il y a quand même des vrais bijoux, même formatés à outrance… Ils sont rares, et ceux-là prennent le temps, simplement, d’un non-manichéisme simpliste dans la présence de « sentiments » réels. Et puis, il y a des séries comme celle de ce vieil homme et de son chat qui, à part leur format, n’ont pas grand-chose à voir avec la mode manga actuelle !

copyright casterman

Cela dit, n’allez pas croire pour autant que cette série d’albums n’a aucun rapport avec la cuture japonaise ! C’est au contraire de la vraie bande dessinée japonaise, qui nous fait entrer, lecteurs occidentaux, dans les habitudes culturelles de ce pays, au-delà d’une imagerie que, justement, les mangas habituels propagent sans beaucoup d’intérêt la plupart du temps. Dans « Le vieil homme et son chat », on se balade dans ce qu’est le Japon, au travers d’une société particulière qu’est toujours une île. On se balade dans des traditions que le talent des auteurs nous permet de comprendre. Des traditions qui rythment le quotidien des différents personnages, des traditions dans la socialisation des rapports humains, des évidences, aussi, de la présence, discrète mais essentielle, de sentiments qui n’ont rien de mièvre ni rien de rigide en même temps : l’amitié et l’amour, le respect des rôles sociaux, le sens d’une certaine liberté, le feu de la mémoire. Et le déroulé des saisons, celle d’une année, celles de la vie…

copyright casterman

Et puis, évidemment, le titre est d’une totale clarté : il y a les chats ! Celui du personnage axial… Mais aussi tous les autres, qui semblent dialoguer entre eux, qui semblent aussi veiller sur les humains. Ces chats sont une forme douce, souriante aussi, du temps qui passe, du temps qui n’a jamais la même valeur pour tout le monde. Ces chats sont les observateurs sans jugement du monde des humains. De leurs étranges coutumes de vieux qui, se souvenant de leur enfance, cherchent à redonner vie à une coffre au trésor enterré il y a bien longtemps… Parce que, en définitive, cette série, et cet album-ci plus singulièrement, nous parle des chats, des âges, de la vieillesse et de l’enfance, de la mémoire, et de toutes les formes du verbe aimer… Et tout cela avec plaisir, sourire, avec humour, avec un dessin simple et expressif en même temps !

copyright casterman

A partir d’un microcosme, une île sur laquelle le temps semble n’avoir aucune prise, se construit le paysage d’une humanité, d’un humanisme… Sourires et émotions, dans un âge qui prend le temps de se regarder vieillir tout en respectant sa jeunesse et ses souvenances, c’est tout cela qui est au rendez-vous d’un quotidien raconté sans fioritures, mais avec une immense et bienvenue tendresse ! Une série qui fait du bien à l’âme comme à l’intelligence !

Jacques et Josiane Schraûwen

Le Vieil Homme Et Son Chat : 10. Font Le Gros Dos (auteur : Nekomaki – éditeur : Casterman – 2025 – 172 pages)