La bande dessinée se veut de plus en plus, lorsqu’elle s’intéresse aux réalités de notre société, didactique, sérieuse, explicative… Lourde, osons le dire, et même souvent ennuyeuse ! Ce n’est pas le cas du tout avec cet album-ci, à ne pas rater !

C’est un livre à taille humaine… A taille de ses deux personnages centraux, d’abord et avant tout. Ahmed, un mineur algérien rescapé d’un canot de migrants, et échoué sur une plage française. Et Sidonie, une femme de 78 ans, revêche, asociale même, vivant en solitaire dans une vieille demeure. Et l’adolescent algérien se réfugie dans l’annexe de la maison de Sidonie… Et Sidonie le découvre, croit reconnaître en lui son fils disparu depuis bien longtemps, et elle décide de l’accueillir…

A partir de là, on pourrait croire qu’il s’agit d’un bon conte de fées pour adultes, d’une adorable utopie qui fait du bien. Mais les auteurs, Ingrid Chabbert au scénario, et Espé au dessin, en ont décidé autrement ! D’abord, il y a une sorte d’initiation à la vie en France qu’entreprend la vieille Sidonie… Il y a des habitudes qu’Ahmed doit prendre, Ahmed qui profite pleinement de cet accueil providentiel pour lui, tout en ayant conscience, mauvaise conscience même, de voler une place qu’il ne mérite sans doute pas… Ensuite, il y a ce passé de Sidonie, les raisons, qui restent inconnues d’ailleurs, du départ de son fils. Et puis, au-delà de ces deux êtres que tout devrait séparer, il y a une forme d’apprivoisement tranquille, serein, attentif au temps qui passe… Et puis, il y a le chat de Sidonie, Tyrex, qui adore pisser dans les tasses… Et, enfin, il y a le monde, la société, ses réalités…

Le maire du village de Sidonie s’inquiète pour elle, fait intervenir les services sociaux… Sidonie se retrouve « placée » dans ce qu’elle appelle un mouroir… Sans son chat… Sans Ahmed qui, lui, va découvrir les arcanes de « l’aide sociale à l’enfance », va être suivi par une éducatrice, Marjorie, humaniste souriante. Ne croyez pas qu’on va tomber dès lors, dans ce livre, dans une forme de manichéisme… Dans une sorte de discours sérieux, positif ou négatif… Que du contraire ! C’est la vie que nous raconte cet album, cette fable dessinée, mais cette fable résolument adulte. La vie quotidienne, la vie déchirée, celle du quotidien, celle des obligations, celle du sentiment et de la mémoire, celle des différences, celle des âges de l’existence… Chaque personnage croisé au fil des pages n’est-il pas, finalement, un migrant au plus profond de lui-même ? Un humain qui, pour « être », a besoin de s’apprivoiser lui-même autant que d’apprivoiser les autres… Et de se laisser apprivoiser…

Rassurez-vous, il ne s’agit nullement d’une bluette. Parce que des fonctionnaires imbéciles, on en croise… Tout comme une famille qui rejette la vieillesse et l’enferme pour mieux l’oublier… Et si un couple de boulangers accueille Ahmed, quelques clients, eux, refusent d’être servis par un Arabe… Ahmed, personnage pivot, qu’on voit apprendre à revivre, qu’on voit sourire, qu’on voit aussi faire de sa mémoire immédiate, proche, le creuset de son présent… Ahmed qui va retrouver Sidonie, devenir visiteur bénévole dans le home où on l’a enfermée… Ahmed qui va voir son permis de séjour refusé par une administration déshumanisée… Ahmed qui, adulte puisqu’en ayant l’âge légal, va continuer à croire en l’espoir, en permettant à Sidonie d’y croire aussi, d’y croire à nouveau…

Certes, il y a de l’utopie dans ce livre… Mais il y a surtout un portrait extrêmement bien fait, bien dessiné, bien raconté, bien mis en couleurs, aussi, par Aretha Barttistutta, de notre société, de notre monde, donc de nous-mêmes et de nos réactions face à ce qu’est la différence, au sens le plus large du terme. L’espoir sans papiers, c’est celui d’une fuite, peut-être, celui d’un monde dans lequel le temps peut être l’allié d’une amitié improbable, donc d’un amour essentiel… Il y a de l’utopie, du rêve… Et du réel…

Il y a surtout de la poésie, qui ne cache rien des vraies difficultés que doivent surmonter celles et ceux qui veulent vivre debout… Ni à gauche, ni à droite, ni à genoux, mais verticaux, tournés vers les paysages que nous offrent les deux dernières pages de ce livre totalement réussi ! Merveilleusement humain, oui, et lumineux !
Jacques et Josiane Schraûwen
Un Espoir Sans Papiers (dessin : Espé – scénario : Ingrid Chabbert – couleurs : Aretha Battistutta – éditeur : Dupuis – avril 2026 – 101 pages)














