Henri Vernes : la mort du créateur de Bob Morane

Henri Vernes : la mort du créateur de Bob Morane

Bien plus qu’un scénariste de bande dessinée, Henri Vernes était un écrivain. Celui qui, oubliant sa passion de jeunesse pour l’immense Jean Ray, a créé le personnage mythique de Bob Morane. Il allait avoir 103 ans.

Henri Vernes © Henri Vernes

Un personnage devenu encore plus mythique avec la chanson du groupe Indochine.

Un personnage d’aventurier dans les années 50 inscrit dans les réalités d’un monde qui doutait de lui-même, d’un monde qui avait encore peur, peur d’un avenir incertain, peur d’un clivage politique propre à toutes les dérives.

Bob Morane se devait donc, pour correspondre aux attentes du public, d’être pur et dur, de combattre le mal, un mal aux symboliques nationalistes pratiquement caricaturales. Il se devait aussi, avec l’aide de Bill Balantine, d’être un guerrier, d’avoir une formation militaire évidente et efficace.

Henri Vernes © Henri Vernes

Mais Henri Vernes était aussi admiratif de Jean Ray, dont il revendiquait l’amitié.

Ses premiers romans, d’ailleurs, sous différents pseudonymes (Dewisme, Bogar, entre autres), et dès le milieu des années 40, s’inscrivaient souvent dans la veine « fantastique ».

Et puis, donc, est venu le temps de Bob Morane et de ses plus 200 aventures parues chez l’éditeur Marabout. Le temps du succès auprès d’une jeunesse, d’une adolescence en mal de repères, sans doute, mais surtout soucieuse de se trouver des héros aux totales certitudes.

Combien de générations, ainsi, n’ont-elles pas frémi aux aventures improbables mais passionnantes de ce héros sans peur et sans reproche, affrontant les pires des ennemis, de l’Ombre Jaune au Crapaud, des aventures dans lesquelles, toujours, Vernes réussissait à importer un peu de son amour pour la littérature fantastique… C’est d’ailleurs ce mélange, sans doute, qui a fait le succès phénoménal de cette série.

Henri Vernes © Henri Vernes

Une série de romans qui a dû son succès, également, chez Marabout, grâce au choix des artistes illustrant les couvertures… Avec Pierre Joubert, par exemple… Joubert qui envoyait ses dessins en fonction du résumé donné par Vernes, sans donc encore avoir lu le livre… Ce qui a obligé quelques fois, d’après ce que m’a dit Henri Vernes lui-même il y a quelques petites années, le romancier à corriger un peu son texte pour qu’il corresponde au dessin de Joubert !

Bob Morane, c’est de la littérature pour adolescents… Des romans pas mal répétitifs, il faut le reconnaître, très convenus aussi, mais toujours endiablés et passionnés. Avec un véritable chef d’œuvre littéraire, méconnu, qui rapprochait totalement Henri Vernes, même au travers de Bob Morane, de son idole, de son modèle Jean Ray : KROUIC, en 1972.

Henri Vernes © Henri Vernes

Bob Morane, c’est aussi de la bande dessinée… Avec Attanasio, Forton, Vance, Coria, Follet, Hardy, etc.…

Je l’avais rencontré à l’occasion de ses 95 ans… Voici la chronique que je lui avais alors consacrée.

Henri Vernes : du roman à la bd !

Henri Vernes, ce n’est pas uniquement Bob Morane, bien évidemment. Avant de devenir le géniteur de ce héros sans peur et sans reproche, il était déjà écrivain. Un écrivain nourri de ses lectures d’enfant, un écrivain résolument  » populaire « , dans le meilleur des sens du terme. Ce grand voyageur, né à Ath, scolarisé dans la région de Tournai, de Mons, cancre sauf en « rédaction », a profité d’un certain vide dans l’édition pour la jeunesse, en 1953, pour créer Bob Morane. A l’époque, les livres destinés à l’adolescence ne brillaient que rarement par leur  » ouverture « . Bien sûr, il y avait la superbe collection Signe de Piste, mais le reste du domaine littéraire destiné aux futurs adultes se contentait bien souvent de rééditer les grands classiques de Féval, Dumas, etc. Et c’est dans ce paysage quelque peu tristounet qu’Henri Vernes a, très vite, rencontré un succès qui ne s’est jamais démenti au cours des décennies qui ont suivi.

Henri Vernes © Henri Vernes

On pourrait croire que Henri Vernes est un pseudonyme pris en hommage à un certain « Jules ». Il n’en est rien. Le vrai nom du créateur de Bob Morane s’écrit avec un accent grave, disparu en typographie. Un accent grave que continuait à utiliser un de ses amis, l’immense Jean Ray, maître incontestable d’un fantastique à la belge, proche à la fois des légendes anciennes revisitées et d’un certain réalisme magique. Jean Ray ne fut pas, sans doute, à l’origine de la carrière de Henri Vernes, mais il est évident que sa présence règne bien souvent dans les œuvres de Bob Morane.

C’est chez Marabout Junior que Bob Morane a entamé et continué pendant plus de vingt ans une carrière d’aventurier. La spécificité de cette collection était, comme le faisait la collection scoute Signe de Piste d’ailleurs, de soigner ses couvertures. Les adolescents de ces années-là, de 1953 à 1976, voyaient d’abord l’illustration qui attirait les regards et créait l’attirance, l’intérêt. Il faut dire que, pendant des années, c’est Pierre Joubert qui a dessiné ces  » accroches  » visuelles, avec une approche graphique très différente de ce qu’il réalisait pour Signe de Piste. Ce dessinateur, qui fut un des plus grands illustrateurs du vingtième siècle, n’est, à mon avis, pas pour rien dans ce que fut le succès foudroyant de Bob Morane.

Henri Vernes © Henri Vernes

C’est chez Marabout Junior que Bob Morane a entamé et continué pendant plus de vingt ans une carrière d’aventurier. La spécificité de cette collection était, comme le faisait la collection scoute Signe de Piste d’ailleurs, de soigner ses couvertures. Les adolescents de ces années-là, de 1953 à 1976, voyaient d’abord l’illustration qui attirait les regards et créait l’attirance, l’intérêt. Il faut dire que, pendant des années, c’est Pierre Joubert qui a dessiné ces  » accroches  » visuelles, avec une approche graphique très différente de ce qu’il réalisait pour Signe de Piste. Ce dessinateur, qui fut un des plus grands illustrateurs du vingtième siècle, n’est, à mon avis, pas pour rien dans ce que fut le succès foudroyant de Bob Morane.

A 95 ans, Henri Vernes n’est pas quelqu’un qui s’est ennuyé. Ce n’est pas non plus quelqu’un qui éprouve des regrets. Il a vécu, il a voyagé, il a croisé ici et là des gens connus ou inconnus qui, certainement, ont nourri son imagination, tous ses imaginaires. Des imaginaires toujours inspirés par une réalité dans laquelle s’engouffrent l’inattendu, le fantastique, la science-fiction. Anticonformiste envers et contre tout, avec ses colères et ses émerveillements presque adolescents encore, il appartient d’ores et déjà au patrimoine de la littérature et de la bd belge.

Jacques Schraûwen

Henri Vernes © Henri Vernes
La Vie Compliquée de Léa – L’Eléphant

La Vie Compliquée de Léa – L’Eléphant

Deux livres « jeunesse » pour un été souriant et reposé !

Deux livres très différents l’un de l’autre, deux livres qui s’adressent à un public jeune, mais pas seulement !

La Vie Compliquée de Léa – 1. Perdue

(dessin : Ludo Borecki – scénario : Alcante – éditions Kennes)
La Vie Compliquée de Léa 1 © Kennes

C’est une bd pour adolescents, et qui parle d’adolescence. Au départ, il y a des romans de Catherine Girad-Audet, et puis une série télé, et donc aussi une adaptation en bd. Une dizaine d’albums est déjà parue, mais les éditions Kennes ont aujourd’hui eu l’idée de « remaquetter » le premier épisode de cette série. Pour de nouveaux lecteurs, avec une couverture qui reprend les acteurs des épisodes télé.

Et donc, on reprend tout de zéro…

La Vie Compliquée de Léa 1 © Kennes

Au début de cet album, Léa déménage et s’en va pour Montréal, abandonnant Marilou, sa meilleure amie, et Thomas, son premier amour. C’est un déchirement, et ce l’est encore plus quand elle se retrouve dans cette cité qui cache dans ses entrailles une vraie ville souterraine. Elle se sent perdue. Il y a les cours d’anglais, il y a les relations difficiles à nouer. Heureusement, il y a les réseaux sociaux, grâce auxquels elle dialogue avec Marilou et Thomas. Mais voilà… Loin des yeux, tout est possible, et ce sont les premiers moments de jalousie, les vraies disputes. Ce livre, c’est le portrait d’une adolescence comme toutes les adolescences. C’est amusant, c’est tendre, c’est sans mièvrerie. Le scénario d’Alcante est parfaitement rythmé, le dessin de Ludo Borecki ne manque pas de charme. Un dessinateur qui, ici, se trouve loin de l’admirable « Tueur de mamans », mais qui garde toujours son talent ! C’est un bon bouquin, pour les ados, et leurs parents…

L’Eléphant

(texte : Marcel Aymé – dessin : May Angeli – éditeur : les éditions de l’éléphant)
L’éléphant © les éditions de l’éléphant

Il s’agit ici d’un des contes du chat perché, célèbre œuvre de l’immense écrivain qu’était Marcel Aymé. Des contes dans lesquels on voit vivre dans une ferme Delphine et Marinette, avec leurs parents et des tas d’animaux qui parlent, qui dialoguent… Bien plus que de fantastique, c’est de merveilleux qu’il s’agit, d’un réel qui ressemble à des rêves d’enfant.

Le conte illustré dans ce livre, c’est « L’éléphant ». Delphine et Marinette sont seules à la maison. Il pleut, et elles décident de jouer à l’arche de Noé. Elles invitent donc tous les animaux de la ferme à les rejoindre dans la maison ! Mais il faudrait, pensent-elles, un éléphant pour que le jeu soit vraiment intéressant ! Et c’est une petite poule blanche qui accepte de devenir cet éléphant… De le devenir vraiment… Et tout peut alors arriver !

L’éléphant © les éditions de l’éléphant

Ce n’est pas de la bande dessinée, c’est bien le texte originel de Marcel Aymé, illustré par May Angeli. Une dessinatrice tout en douceur, tout en impressions, avec un travail de gravure sur bois extrêmement joli… C’est une histoire charmante, charmeuse, pleine de sourires, de surprises, avec plusieurs niveaux de lecture, avec une vraie réflexion sur l’importance des jeux de l’enfance. Un très, très joli livre à lire, et qui peut être une très bonne porte d’entrée vers la découverte de tous les contes de Marcel Aymé.

Jacques Schraûwen

https://www.les-editions-des-elephants.com/
Céline En Fuite

Céline En Fuite

Un portrait intelligemment construit d’un écrivain essentiel et maudit…

Louis-Ferdinand Céline est un écrivain… Un médecin… Un antisémite… Un être humain ambigu que Didier Marinesque nous raconte en parallèle des propres mots de l’auteur du « Voyage au bout de la nuit ». Un livre à dénicher, à lire, pour découvrir un personnage derrière son œuvre et les haines qu’elle a provoquées !

Céline © Editions Jourdan

Le terme de « maudit » fut utilisé par Verlaine à la fin du dix-neuvième siècle. Un terme qui englobait les créateurs en rupture de société, de reconnaissance, d’acceptation, un terme générique, à sa manière, pour dénommer les artistes s’opposant, avec provocation, aux diktats et aux normes, aux normalisations même, de la société qui, de ce fait, les refuse en tant qu’artistes.

Depuis, la psychologie et la psychiatrie se sont penchés sur cette réalité artistique, y trouvant des origines dans l’enfance et ses traumatismes. Comme de bien convenu, ai-je envie de dire… Parce que l’art ne peut jamais se résumer à une simple analyse plus ou moins scientifique ! La « malédiction » de ces artistes qui refusent d’appartenir à un formatage culturel peut sans doute se résumer au travers de la phrase célèbre de Rimbaud : « Je est un autre ».

Louis-Ferdinand Céline, de par son existence, de par son œuvre aussi, est double… Maudit, dans le sens premier du terme, par la foule comme par l’intelligentsia pour son œuvre, ses mots, et une partie de ses engagements.

Par une partie de la foule, plutôt, et par une partie du monde intellectuel, également ! De Henry Miller à Jack Kerouac, nombreux furent ceux qui défendirent Céline, même en n’appréciant pas l’homme, pour le génie de son œuvre écrite.

Céline © Gallimard

Il est vrai que Céline, auteur de pamphlets résolument et presque violemment antisémites, de « Mea Culpa » en 1936 aux « Beaux Draps » en 1941, devait bien, après la guerre, être défendu vis-à-vis de la justice française.

En 1944, Céline quitte Paris, sachant la victoire alliée proche, sachant aussi que sa personne ne risquait, au moment de la libération, qu’une seule chose : la mort, pour ces écrits qui allaient dans le sens du nazisme, qui donnaient de lui l’image d’un collaborateur plus qu’idéologique. Il n’avait sans doute pas tort, puisque l’écrivain Brasillach fut exécuté, comme d’autres intellectuels, à la suite de procès d’épuration rondement menés.

Et donc, de juin 1944 jusqu’en 1951, Céline va être en fuite… Au travers de l’Allemagne, dans une ville de Sigmaringen devenue lieu de gouvernance d’un pouvoir de plus en plus inexistant, à Berlin, et puis au Danemark.

Et c’est cette longue aventure de sept ans que nous raconte, dans ce livre, Didier Marinesque.

Mais ne nous y trompons pas, ce récit est un récit choral.

Certes, il y a le texte de Marinesque, mais il y a surtout des extraits de Céline, de ses livres, de ses lettres, nombreuses, souvent proches d’une espèce de diarrhée verbale, il y a des extraits de témoignages recueillis par des auteurs repris dans une bibliographie importante, en fin de volume.

Il en résulte, outre l’aspect historique de ce récit, de ce portrait, une manière éclatée de nous faire approcher, lecteurs passionnés ou curieux, de la vérité d’un être humain hors du commun. Ce livre n’est ni un livre d’hommage ni un livre de dénigrement, et c’est sa grande force, sa grande intelligence. Il s’agit presque d’un travail d’universitaire ayant compilé des centaines de documents et d’avis différents, les organisant pour rester, tant que faire se peut, objectif, pour ne rien cacher des parts d’ombre de Céline, mais aussi de son génie littéraire.

Céline © Futuropolis

J’ai lu Céline… Je l’ai découvert, il y a bien longtemps, grâce à Luchini, grâce, ensuite, à Tardi… J’avoue avoir lu pour la première fois, dans ce livre-ci, des extraits de ses pamphlets inacceptables, mais, également, révélateurs d’un état d’esprit qui, depuis la fin du dix-neuvième siècle, s’était multiplié dans le monde dit intellectuel…

Maudit, Céline l’a été et l’est toujours, incontestablement. Sa pensée et ses écrits le placent en marge, totalement, de la société et de ses règles. Ses livres, je parle de tout sauf de ses pamphlets, sont et restent des chefs d’œuvre de musique littéraire, d’inventivité de langage, de rythme tellement de fois, depuis, imité avec pauvreté !

J’ai lu Céline, avec passion, avec plaisir, avec émotion aussi, tant sa façon de raconter, et de se raconter, est d’une puissance presque charnelle.

Céline © Gallimard

Jai lu Céline, et en lisant ce livre de Didier Marinesque, j’ai découvert une vue d’ensemble du « personnage » plus que de l’artiste, une mosaïque de mots, de sentiments, de sensations qui nous dévoile un être aux ambiguïtés évidentes, peu sympathique, amoureux, médecin des pauvres, haï par les uns, adulé par les autres.

Ce livre nous révèle, oui, un Céline qu’il ne faut ni haïr, ni aduler… Sauf, dans un cas comme dans l’autre, pour certains de ses écrits…

Jacques Schraûwen

Céline En Fuite (auteur : Didier Marinesque – éditeur : Jourdan – 249 pages – 2013)

A lire aussi : Le Chien de Dieu, de Terpant et Dufaux : https://bd-chroniques.be/index.php/2018/01/23/le-chien-de-dieu/