Je suis ici pour parler de bande dessinée… Pour chroniquer des livres, pas pour les « critiquer »… Et certainement pas, ou alors exceptionnellement, pour en alimenter une polémique que, personnellement cependant, je trouve inutile…

Mais je vous invite cependant, ardemment, à lire la préface de Jean Dufaux, en entrée de cet album… Tout y est dit, simplement, tranquillement… Et j’ajoute que mon épouse a travaillé plusieurs années dans une asbl de réinsertion des prisonniers… Je pense, totalement, humainement, qu’on ne peut pas être contre la peine de mort et, en même temps, contre la réinsertion…

Cela dit, ce « dernier rivage » est un vrai album de bd ! Il est à inscrire dans la lignée des grands romans noirs américains, ceux de Hadley Chase, de Faulkner aussi, dans la lignée également des films policiers français des années 50/60, ceux de Granger par exemple. On y suit la vie, la fin de vie même, de Julien Chevalier. Un truand retiré des voitures, comme on dit, vivant au Cap Ferret en compagnie d’une femme qui ne réussit pas à lui faire oublier son passé et la mort, il y a bien longtemps, du grand amour de sa vie. Et ce passé qu’il fuit revient soudain à la surface du quotidien, un quotidien qui devient sombre, brutal, mortel… Oscillant alors entre hier et aujourd’hui, le récit devient une sorte de miroir d’une existence, de ses failles, de ses horreurs… Oui, c’est un hommage au polar, une aventure dans laquelle le passé occupe toute la place de la mémoire…
Le but de tout récit, me semble-t-il, n’est pas ou, en tout cas, ne devrait pas être de porter un jugement… Toute œuvre d’imagination devrait être une porte ouverte vers une réflexion possible. Et c’est ce que Jean Dufaux, même dans ses séries les plus « imaginatives », a toujours fait. Et c’est ce qui fait également, ici, la force de cette histoire noire qu’il nous raconte.
Le dessin de Jean-Michel Arroyo, en noir et blanc, usant de la technique du lavis, accompagne parfaitement cette histoire que nous raconte Jean Dufaux. Il ne précède jamais l’ambiance créée par le scénariste, il l’illustre, en quelque sorte, et la complète en y mêlant lumière et obscurité, en une forme de métaphore graphique accompagnant celle du scénario, la continuant parfois…

On se retrouve ainsi dans une bande dessinée qui, en utilisant les codes qui sont ceux du polar pur et dur, aborde par petites touches les remous d’une existence, de plusieurs existences, avec cette constante des récits de ce genre : l’impossibilité, finalement, pour le héros, ou l’anti-héros, d’échapper à son destin. L’histoire de Julien Chevalier dépasse tout ce qu’elle pourrait avoir d’anecdotique, en nous parlant d’un passé inacceptable, d’un présent qui n’est plus qu’une fuite, d’un futur dont l’ultime étape ne peut être que la mort… Julien Chevalier croyait avoir trouvé le lieu où tout oublier… Il n’y est, en fait, qu’entre deux rivages, toujours en déséquilibre…
C’est un livre qui m’a plu… Le scénario, certes, peut sembler « éclaté », mes il reste de bout en bout lisible, grâce entre autre, par le dessin qu’on sent habité par le récit… C’est un album dans lequel la Mer est un personnage, cette mer à chérir pour ses gouffres, comme le disait Baudelaire, cette mer qui laisse glisser ses vagues sur un dernier rivage, y creusant peut-être les sillons d’une rédemption… J’aime ce livre, parce que Jean Dufaux est un grand scénariste, et que toute œuvre d’écriture ne peut être honnête qu’à partir du moment où son auteur y parle de lui… Aussi de lui, ai-je envie de dire… Et Jean Dufaux est un auteur honnête !
Jacques et Josiane Schraûwen
Le dernier rivage (dessin : Jean-Michel Arroyo – scénario : Jean Dufaux – éditeur : Anspach – septembre 2026 – 96 pages)













