Jacques Tardi a donné vie et dessin au personnage mythique de Léo Malet. François Ravard, dans ce quatorzième (quinzième?) album, continue une aventure bd exceptionnelle…

En me tournant vers mon passé, vers mes jeunes années, je pense avoir toujours cultivé, dans mes goûts de lecture, un certain éclectisme, un éclectisme certain, même ! Et je ne parle pas que de la bande dessinée ! J’ai dévoré, pré ado, ado ensuite, des policiers de toutes sortes… Simenon et ses Maigret, Exbrayat, que je me promets de relire un de ces prochains jours, Carter Brown, tellement sexy, Hadley Chase et son sens du destin inarrêtable… Et puis un jour, dans les rayons de la librairie de quartier de mes parents, j’ai découvert (et « emprunté »…) des livres de poche au titre générique des « Nouveaux mystères de Paris »… Immédiatement, l’auteur de cette « série » de polars français, est entré dans ma vie… Léo Malet… L’écrivain noir, bien sûr, mais, ensuite, le poète surréaliste, l’anarchiste militant, l’auteur de livres de cape et d’épée aussi… Et lorsque, des années plus tard, Jacques Tardi a fait de Nestor Burma un des héros les plus essentiels de l’histoire de la bd, ma passion pour cet univers à la fois noir et souriant, à la fois brutal et tendre, m’a encore plus enthousiasmé…

Cela dit, mes lectures en ces temps lointains (comme aujourd’hui d’ailleurs) étaient celles de la collection Signe de Piste, illustrée par Joubert, de Boris Vian, de Cronin, de Cesbron, de Prévert, de Michaux, de Rimbaud, de Baudelaire, de Béalu, de Prévot… Et tous ces auteurs, étrangement, participaient du même réel : rendre de la vie les éblouissements comme les horreurs, la poésie comme le drame, le rêve comme le désespoir… Et Nestor Burma réunit tout cela, avec un style littéraire incontestable, et Tardi a réussi à perpétuer, grâce à un dessin exceptionnel, la vie de ce détective privé recevant autant de coups sur la cafetière que d’énigmes à résoudre !…

Depuis plusieurs albums, Jacques Tardi a laissé la place à d’autres artistes… Avec toujours, pour ma part, un identique plaisir de lecteur… Dans cet album-ci, c’est François Ravard qui assure et assume, pour la deuxième fois, la pérennité de Nestor Burma… Ce qui peut paraître étonnant, lorsqu’on connaît cet auteur pour ses albums à l’humour serein, aux aquarelles lumineuses, comme le superbe « Vague d’Amour », que j’ai d’ailleurs chroniqué ici. Mais l’univers de Ravard est fait de poésie, lui aussi, de regard à la fois placide et aigu sur le monde et ses ravages… Et cet univers-là fusionne avec celui de Malet comme de Tardi avec une vraie réussite !

Cet album nous emmène loin de Paris et de ses mystères, puisqu’il se déroule sur une île bretonne (imaginaire), celle de Men-Bahr… La Bretagne, un pays à part entière dans lequel Ravard comme Burma se baladent avec une sorte de mélancolie sans nostalgie. Et si Burma se rend dans cette île, c’est parce qu’il y est appelé par une ancienne cliente… Une vieille femme qu’il n’a pas le temps de rencontrer avant son enterrement… Il est question d’une lettre jamais reçue, de revues policières, de vieux crimes… Et d’un meurtre, d’un héritage, de chutes dans le cirage pour un Burma toujours attiré par les belles blondes libres et, ma foi, libertines…

Un scénario touffu, donc, comme d’ailleurs dans toutes les adaptions dessinées de Burma… Mais un traitement qui, par une sorte de magie, reste limpide, de bout en bout… François Ravard privilégie, comme le faisait d’ailleurs Léo Malet dans ses romans, l’ambiance… La complicité avec le lecteur… Le plaisir des digressions… Les faux fuyants et les apparences trompeuses… En me plongeant dans cet album, j’y ai en effet trouvé le souffle de Malet, mais intégré par celui de Ravard… Une fusion, oui, comme ce fut le cas avec Tardi… Et donc, un livre intelligent, agréable, à placer sans retard dans votre bibliothèque…
Jacques et Josiane Schraûwen
Nestor Burma Dans L’île (auteur : François Ravard, d’après Malet et Tardi – éditeur : Casterman – septembre 026 – 88 pages)











