Jean-Claude Servais : une exposition à Bruxelles à ne pas rater

Jean-Claude Servais : une exposition à Bruxelles à ne pas rater

Nous sommes, toutes et tous, les enfants des lectures que nous avons faites. Les enfants des éblouissements, des questionnements, des rêves, des découvertes, des attentes, des plaisirs, des déceptions nées de la fusion entre un objet, un livre, et nos regards.

copyright servais

Du plus loin que je me souvienne, je me vois lire… Oh, jouer aussi, bien entendu, mais l’image que je garde de mon enfance me montre un livre à la main… Avant huit ans et demi, j’avais déjà lu une bonne partie des œuvres de la comtesse de Ségur, j’avais déjà lu d’autres romans, moins enfantins, Paul Féval entre autres. Et des bandes dessinées, aussi ! Des bandes dessinées que ma famille, en Belgique, m’envoyait dans la colonie africaine où je grandissais…

copyright annick schraûwen

J’ai appris à vivre, à être moi, en lisant, oui, et ce besoin ne m’a jamais quitté. Ce qui ne m’a jamais quitté non plus, c’est cette sensation puissante de me savoir vivant en passant de Hergé à Dalens, de Kipling à Jijé, de Léautaud à Franquin, de Cesbron à Pratt, de Maupassant à Davodeau… La lecture m’a toujours été, donc, une passion, faite d’éclectisme, faite d’abord et avant tout, oui, d’un mot qui, de nos jours, se fait de plus en plus condamner : le mot « plaisir » !

copyright servais

Et la bande dessinée, oui, m’a toujours été passion, même avant qu’on ne la pare d’expressions pompeuses comme « neuvième art », ou « roman graphique », alibis sémantiques et « culturels » de quelques penseurs honteux, sans doute, d’aimer les petits mickeys !

copyright servais

La bande dessinée a accompagné bien des étapes de ma vie… Au départ, en urgence, de mon pays natal, qu’on appelait Congo Belge, j’ai emporté peu de choses… Un Spirou et Fantasio, « Les chapeaux noirs », un Lambique, « Le gladiateur mystère », un livre de Forget que je n’arrête pas de lire et de relire, « L’ombre de Saïno »… Ils sont les jalons de mes huit premières années… Et d’autres jalons, depuis, s’y sont ajoutés…

copyright servais

J’ai grandi… J’ai rencontré une femme qui m’est devenue essentielle, et qui partageait cette passion pour la bande dessinée… Elle aimait Line, de Cuvelier, entre autres, Mad et Gloria, aussi… Nous nous sommes aimés, pendant plus de 46 ans, en lisant, en lisant encore, en nous passionnant pour cet art qu’est la bande dessinée, un art populaire d’abord et avant tout… Nous nous sommes plongés ensemble dans les œuvres de Tardi, par exemple. Dans celles, aussi, de Jean-Claude Servais… Et nous avons eu le bonheur de passer une journée, avec lui, dans son chalet bleu…

copyright servais

Jean-Claude Servais est un de ces dessinateurs découverts, si ma mémoire est bonne, dans les pages du magazine Tintin, dans celle de la revue « A suivre », aussi. Avec lui, n’en déplaise aux penseurs de la bd qui l’oublient bien souvent, la bd s’est mise à emprunter volontairement des chemins nouveaux… Ceux d’une nature proche de tout un chacun que Servais nous a poussés à regarder mieux, à écouter, à aimer… Les chemins, aussi, d’un érotisme sans provocation, celui de l’amour, du désir, de la tendresse d’une Violette qui a, j’en suis persuadé, permis à la bande dessinée de prendre place, intimement, dans la réalité de la vie, de l’existence.

copyright servais

Le dessin de Servais, après s’être distancé de ses premières influences, (Alexis, entre autres), s’est fait d’un réalisme délicat… D’une manière très sensuelle, très poétique aussi, de s’approcher de la vérité des personnages par le biais de détails, les sourires, les trognes, les mouvances du vent dans les chevelures, les hiératismes des bons bourgeois, et les regards plus lumineux que tous les soleils de l’imaginaire !

copyright servais

Servais est un auteur essentiel dans l’univers de la bande dessinée, un auteur qui s’impose naturellement, dans le paysage des artistes du dessin et du récit, un artiste honnête, un homme droit, un homme de mémoire, aussi… Juste quelqu’un de bien !… Et cette rétrospective qui a lieu à Bruxelles, après celle, il y a quelques années, à Bastogne, au « Picon Rue », nous le montre, tel qu’il est, tel qu’il se révèle dans ses planches…

copyright servais

Cette exposition est d’une belle sobriété, et, de ce fait, ressemble véritablement à Jean-Claude Servais… Un très grand de la bd populaire « humble », que je ne peux que vous pousser à aller découvrir dans la galerie qui accueille une œuvre sans commune mesure avec les modes, quelles qu’elles soient ! Une œuvre qui est loin d’être terminée !

Jacques et Josiane Schraûwen

Rétrospective Jean-Claude Servais – Galerie Huberty & Breyne – 33, place du Châtelain – 1050 Bruxelles – jusqu’au 28 mars

copyright servais
copyright servais

Les Mémés – tome 6 : A La Recherche Du Temps Qui Reste

Les Mémés – tome 6 : A La Recherche Du Temps Qui Reste

Eh oui, cela fait déjà pas mal de temps, six albums, que Sylvain Frécon nous impose ses vieilles dames terriblement indignes ! Et c’est toujours un plaisir un peu pervers que de les retrouver, ces mémés amorales !

copyright fluideglacial

Les voici donc, avec un titre tout à fait dans le style « fluide glacial » : à la recherche du temps qui reste… Du temps qui leur reste à vivre… Parce que, quoi qu’ait pu en écrire Proust, se coucher de bonne heure n’a d’intérêt que s’il n’y a rien à la télé ! Je parlais d’un style propre aux éditions Fluide Glacial, et il s’agit d’un style qu’on pourrait appeler sans queue ni tête, qu’on peut aussi définir comme étant à la fois proche de l’absurde d’une part, et enfoui dans une forme d’observation de monsieur et madame toutlemonde d’autre part… Madame, bien sûr, ici, madame d’un âge certain, d’un âge qui n’a pas peur de s’affirmer, de se montrer, de s’exposer même…

copyright

Huguette, Lucette et Paulette se savent vieilles, même si leurs amusements sont souvent dignes de sales gosses. Elles aiment les blagues sous la ceinture, elles aiment peloter les fesses des statues dans un musée, avant de vouloir faire de même avec la croupe du gardien… Elles aiment se foutre de la tête d’un flic en lui faisant croire qu’une de leurs amies est une dangereuse dealer… Elles sont vieilles, mais loin d’être vétustes ! Elles sont femmes, aussi, et, à leur manière, elles n’oublient jamais de prendre soin de leur corps.

copyright fluideglacial

On sourit sans doute plus qu’on rit, au fil des pages-gags de ce livre… Mais qu’est-ce que cela fait du bien de suivre les aventures de ces vieilles qui peuvent en remontrer, et pas qu’un peu, à tous les pseudo-jeunes bien sérieux et bien propres sur eux, ces adorables jeunes qui regardent de travers les « boomers » pour ne pas se regarder eux-mêmes dans leurs petits miroirs ! Vive le troisième âge de ces mémés, avec ses ridicules, mais aussi ses quelques lucidités jouissives !

Jacques et Josiane Schraûwen

Les Mémés – tome 6 : A La Recherche Du Temps Qui Reste (auteur : Sylvain Frécon – éditeur : Fluide Glacial – février 2026 – 56 pages)

Shango (Pirate Noir Des Caraïbes) – de l’Afrique à l’île de la Tortue, une aventure épique et sanglante…

Shango (Pirate Noir Des Caraïbes) – de l’Afrique à l’île de la Tortue, une aventure épique et sanglante…

Le monde de la mer, celui des pirates et des corsaires, voilà des univers souvent abordés en bande dessinée. Ici, l’originalité est de nous offrir une fiction dans laquelle la liberté, l’esclavagisme, la violence sont incarnés au long d’un récit bien charpenté !

copyright robinson

Nous sommes en 1639, en Afrique, dans ce qu’on appelle aujourd’hui le Bénin. Une région dans laquelle les tribus se combattent, de royaume en royaume… Une région dans laquelle certains de ces royaumes pratiquent un commerce particulier avec les Portugais ou les Hollandais : celui des êtres humains ! Une couleur de peau identiquement noire n’empêche pas de faire de ses frères de couleur des esclaves, en échange de fusils ! L’esclavagisme n’a-t-il pas, de tout temps, permis, à tous les niveaux de ses réalités, d’assouvir les instincts les plus bas de l’humain, ceux du pouvoir, ceux de l’indifférence, ceux de la haine !

copyright robinson

Et Shango, fils d’un chef, est capturé par ces esclavagistes à la peau noire comme la sienne, pour être vendu à un capitaine portugais. Le déroulé de l’histoire, dès lors, suit le destin de ce colosse, prisonnier, fouetté, humilié sur un navire qui s’en va vers des horizons qui lui sont inconnus. Le lecteur assiste à cette existence soumise sur un bateau, à la douleur, à un sentiment de révolte qui gonfle au fil du récit, à des amitiés qui ne tiennent pas compte des couleurs de la peau, à l’apprentissage de langues nouvelles, tant par Shango que par son jeune camarade breton.

copyright robinson

Ces thématiques marines et guerrières ont été maintes fois abordées en bande dessinée comme au cinéma, c’est vrai… De façon classique, avec Victor Hubinon, par exemple, de manière conventionnelle avec plusieurs albums consacrés à Surcouf, entre autres… Avec une puissance de narration et de lucidité aussi dans l’essentielle série des « Passager du Vent », de Bourgeon… Ici, les auteurs, Arnaud Delalande et Marc de Banville au scénario, et le Haïtien Guy Michel au dessin, choisissent un chemin qui mêle au classicisme des grandes épopées navales des regards aigus sur des réalités historiques dont l’humanité n’a pas à être fière.

copyright robinson

Il en résulte un premier tome d’une épopée qui tient admirablement la route ! En suivant ce personnage de colosse noir qui, d’amitié en révolte, de sang versé en amour lumineux, se libère de ses chaînes et choisit la piraterie comme seul horizon de liberté, les auteurs parviennent à nous dresser une sorte de panorama d’un siècle lointain, à nous parler de cette espèce de mythologie qui entoure dans l’imaginaire collectif le monde des pirates, et à le faire sans fioritures, à le faire sans rien cacher de la haine des uns comme des autres, du sang à verser pour simplement survivre. Ce n’est pas un « livre gentil »… Ce n’est pas non plus un livre avec « message »… C’est un récit de fiction, qui nous fait découvrir des faces historiques peu connues, comme la transformation de l’île de la Tortue en repaire de pirates, c’est un récit d’aventures humaines, presque choral parfois, c’est un livre d’aventures, oui, bien construit, avec un dessin efficace, aux gros plans nombreux et expressifs.

copyright robinson

Bien sûr, tout n’est pas parfait dans cet album. Il y a parfois une certaine confusion dans la volonté de nous en raconter beaucoup en peu de dessins… Il y a aussi une couleur bien trop présente, presque lourde, qui n’ajoute rien au dessin, que du contraire. Mais il ne faut pas bouder son plaisir : Shango est un pirate passionnant, passionné, ambigu aussi, à sa manière. C’est un personnage qui a de la chair, et dont j’ai envie de vite découvrir les nouvelles aventures, les nouveaux apprentissages certainement. C’est une série naissante qui, donc, à mon humble avis, mérite le détour !

Jacques et Josiane Schraûwen

Shango (Pirate Noir Des Caraïbes) – tome 1 (dessin : Guy Michel – scénario : Arnaud Delalande et Marc de Banville – éditeur : Robinson – février 2026 – 56 pages)