Love

Love

Le monde animal, entre enfer et paradis, entre vie et mort.

Il s’agit, certes, d’une réédition de quatre albums parus en leur temps chez Ankama. Mais il s’agit aussi de l’édition d’un cinquième album, inédit lui. De la bande dessinée exclusivement graphique, totalement muette, d’une beauté évidente, d’une narration très particulière.

Love © Vents d’Ouest

https://www.youtube.com/watch?v=pmoxPobQBvQ

Le Tigre

Nous nous trouvons dans la jungle, probablement en Inde. Nous nous trouvons en présence d’animaux qui, parfois, font penser à ceux de Rudyard Kipling. Jusqu’à cette apparition, en fin d’album, d’un humain proche de ceux que Mowgli a voulu, dans « Le Livre de la Jungle », rejoindre.

De page en page, le lecteur est invité à suivre le trajet d’un tigre dont la recherche essentielle est la nourriture. Et, ce faisant, ce sont des dizaines d’autres animaux sauvages que l’on croise, des oiseaux, des crocodiles, des panthères, des serpents, un tapir aussi, qui sert de fil conducteur au récit, des parades amoureuses, parfois, mais, surtout, et avant tout même, des existences qui ont besoin de se battre ou de fuir pour rester en vie.

Dans des décors somptueux, aux dominantes vertes, le dessinateur Federico Bertolucci nous permet de découvrir dans cet album toute la puissance de son trait lorsqu’il s’agit de dessiner le mouvement.

Love © Vents d’Ouest

Le Renard

Changement de lieu, changement d’univers, mais thématique similaire avec ce deuxième volume.

C’est dans une île, dans le grand nord sans doute, que les auteurs nous emmènent cette fois. Une île volcanique… S’y côtoient différentes espèces animales qui, comme dans la jungle, ont pour but la survie, le pouvoir, la reproduction, selon des codes qui semblent immuables. Mais quand un volcan s’éveille, quand la lave et les secousses sismiques détruisent l’écosystème, plus aucune règle ne subsiste.

Et c’est à la course à la vie d’un renard borgne que nous sommes confrontés, mais aussi à celle d’un ours polaire, celle des orques aux cruautés indicibles. Avec des couleurs éclatantes, les auteurs, ici, nous offrent une fable lumineuse, rougeoyante, dans laquelle le blanc se salit de boue, de cendres et de sang. Un livre qui, pourtant, nous rappelle, en sa finale, que la vie reste l’aboutissement de tout combat, de toute fuite, de toute espérance.

Love © Vents d’Ouest

Le lion

Autre lieu, encore, la savane africaine.

Autre personnage central, un lion qui, chassé par les siens, cherche un autre groupe où il pourra s’imposer.

Dans cet album, on peut parler d’ombre et de lumière. Tant dans le dessin que dans les pérégrinations de ce lion solitaire et exilé.

Je pense que, de ces cinq albums, celui-ci est le plus faible, narrativement parlant. Il n’est pas évident, en effet, de facilement différencier les lions les uns des autres, de telle façon qu’on se perd un peu dans les combats, dans les rencontres. Par contre, au niveau de l‘expressivité des visages animaux, il y a dans ce livre-ci une vraie réussite, le dessinateur parvenant à rendre en dessin la tristesse, voire même la désespérance d’un fauve.

Love © Vents d’Ouest

Les dinosaures

Dans ce quatrième opus, on n’est plus du tout en terrain connu, c’est évident. Ce sont encore des animaux qui construisent tout le récit, mais des animaux qui n’existent plus depuis des milliers et des milliers d’années.

Nous sommes en fin de « Crétacé », et, pour échapper aux prédateurs, un petit animal, un « trodoon » trouve refuge sous un énorme « isisaurus ». Mais dans leur monde comme dans le nôtre, la mort règne, partout, et elle prend, ici, les traits d’un redoutable tyrannosaure.

Tout cela se déroule, se vit et se meurt dans un décor d’apocalypse, avec des montagnes qui se soulèvent, des flots qui se déchaînent, des éléments qui annoncent déjà la fin d’un univers.

Love © Vents d’Ouest

Le molosse

Ce cinquième volume, l’inédit, rompt avec les habitudes installées par les quatre volumes précédents.

Bien sûr, c’est encore un album muet. C’est encore également un livre qui se consacre à la vie animale. Mais qui, cette fois, fait se confronter deux réalités très différentes : celle des animaux sauvages et celle d’un chien, un molosse, domestiqué par l’homme.

Cela donne un récit qui laisse la place, beaucoup plus que dans les autres albums, à des sentiments qui se rapprochent de l’image qu’on a de ce que peuvent ressentir les animaux de compagnie qui nous sont proches. Dans le chef de ce chien qui voit mourir son maître et qui veut retrouver sa maison, il y a une empathie, un besoin de protéger les plus faibles, un refus, en quelque sorte, de se contenter de sa spécificité non-humaine.

C’est dans cet épisode que les auteurs vont le plus loin dans l’expression des sentiments, des émotions, des ressentis, jusqu’à la douleur, jusqu’à la haine, jusqu’à l’oubli de soi pour ces raisons que le molosse ignore lui-même. C’est sans doute l’album le plus émouvant, parce qu’il mêle aux sentiments animaux un peu des sensations humaines…

Love © Vents d’Ouest

https://www.youtube.com/watch?v=_Xm2hh5fS74

Les auteurs

Je pense qu’il faut vraiment tirer un grand coup de chapeau à Frédéric Brrémaud, le scénariste.

Auteur éclectique, aimant user de pseudonymes divers, il a réussi ici la prouesse de nous raconter cinq histoires différentes sans qu’un seul mot ne soit écrit, prononcé, sans même qu’un grognement ne soit indiqué en onomatopée. Cinq histoires dans lesquelles se mêlent, à chaque fois, des tas de destins tous parfaitement assumés.

Je pense qu’il faut tirer un coup de chapeau identique au talent exceptionnel de Federico Bertolucci. Venu des studios Disney italiens, il réussit, avec son complice Brrémaud, à faire de son sens animalier du réalisme un trajet narratif époustouflant. Son dessin, et lui seul, raconte ce que les mots de Brrémaud ne disent pas. Et que dire de son sens aigu de la couleur qui magnifie les mouvements et les mouvances de tous les personnages qui, sous ses plumes et ses pinceaux, prennent vie, totalement.

Cinq albums qui nous parlent de vie, de mort, d’une sorte de cruauté souriante et naturelle dans une nature qui oscille sans cesse entre paradis et enfer, tel est le contenu de cette série dont chaque élément est à regarder, à admirer… Et le titre générique, Love, amour, nous dit et nous montre qu’il y a mille manières d’aimer, et que les animaux, de ce côté-là, n’ont que rarement de leçons à recevoir de notre part !

A découvrir, vraiment, par curiosité, par intérêt, par passion !

Jacques Schraûwen

Love (dessin : Fernando Bertolucci – scénario : Frédéric Brrémaud – 5 albums – éditeur : Vents d’Ouest – janvier 2021)

Incroyable!

Incroyable!

Un PRIX ROSSEL totalement mérité !

De l’enfance à l’adolescence, la mise en scène littéraire et graphique d’une errance humaine… Ce livre a quelques mois d’existence, c’est vrai, mais il mérite assurément que vous le découvriez, si ce n’est pas déjà fait !

Incroyable! © Dargaud

Après « Les Ombres » qui nous parlaient, avec un spectre large, des migrations (in)humaines, revoici le duo formé par un scénariste belge et un dessinateur réunionnais. Avec comme résultat un livre en effet « incroyable » à bien des points de vue.

La trame du scénario, pourtant, est simple et se résume avec facilité. Un gamin, Jean-Loup, psychologiquement perturbé, collectionne les tocs. Le hasard va lui permettre de se découvrir, grâce à un concours « d’exposés », donc d’éloquence. De se découvrir, oui, et de commencer à vivre « normalement ». Et tout cet album va donc nous raconter l’évolution quotidienne de ce gamin.

Incroyable! © Dargaud

Seulement, avec Vincent Zabus, le mot « simplicité » n’a jamais sa place ! Et son écriture, car c’est bien d’écriture qu’il s’agit avec lui, s’apparente plus à l’automatisme surréaliste qu’à la tradition hergéenne.

On a l’impression qu’il se laisse entraîner, réellement, par les événements qu’il raconte, qu’il les laisse, en fait, faire exactement ce qu’ils veulent d’un récit qui, de ce fait, s’amuse à filer dans tous les sens, à ouvrir des portes nouvelles, sans arrêt, qui se refermeront ou s’ouvriront totalement plus tard dans le livre. Un peu comme si Zabus créait une banane, au début du livre, sans savoir qu’en fin d’album, cette banane allait accélérer l’action et le temps. La prouesse, c’est que tout cela tient parfaitement la route, qu’à aucun moment on ne se trouve, lecteur, perdu. Et que même Tchékhov appartient au rythme de la narration, des narrations plurielles.

Incroyable! © Dargaud

Jean-Loup, le héros paumé de cette histoire, je le disais, est perturbé et collectionne un peu tout ce qu’on sait d’un monde de l’enfance vivant « à coté de ses pompes ». Il est asocial. Il ne s’intègre pas parmi ses camarades de classe. Il a des tocs de toutes sortes. Il éprouve sans cesse le besoin de compter. Il a un ami virtuel, avec qui il dialogue, une figurine qui représente le roi Baudouin de Belgique.

On peut d’ailleurs le comprendre. A aucun moment, dans ce livre, on ne voit son père, trop occupé, toujours absent. Quant à sa mère, elle est bien présente, dans une urne funéraire, dans la chambre du gamin. Cela pourrait être du « mélo », mais c’est surtout du « vécu »…

Incroyable! © Dargaud

Parce que les apparences, avec Zabus, sont toujours trompeuses. Et la force de ce livre, sa force poétique ai-je envie de dire, c’est d’aller de l’autre côté du miroir, petit à petit, comme Caroll. Et de nous y entraîner, en douceur, avec sérénité.

Il y a sans aucun doute quelque chose d’autobiographique dans ce livre. Mais il s’agit d’une autobiographie universelle, en quelque sorte, dans laquelle chacun peut se reconnaître, à condition de ne rien renier de son enfance.

Pour Zabus, la vie est un grand théâtre où tout est possible, où tout peut être raconté.

Incroyable! © Dargaud

Pour Hippolyte, il faut que le dessin puisse accompagner les imaginaires plus ou moins réels de Zabus, ce qui fait que, graphiquement, on se balade tout au long de ce livre dans plusieurs styles. Dans plusieurs références, aussi, totalement maîtrisées, comme celle des illustrations de Jules Verne ou les dessins iconoclastes de Topor pour les têtes de chapitres.

C’est un livre qui se lit avec plaisir, avec le sourire, même si les sujets qui y sont abordés ne sont pas tous, loin s’en faut, amusants. L’absence, la maladie, la dépression, la folie, la solitude, l’abandon, la mort, aussi… La peur du lendemain, et, du coup, la volonté étrange de chercher sans cesse à mettre en fiches toutes les vérités du monde.

C’est un livre sur le temps qui passe, sur la nécessité de « grandir » sans pour autant perdre ce qu’on fut, ce qu’on a été, ce qu’on a rêvé.

C’est un livre sur la nécessité de parler, de SE raconter.

C’est un livre sur le hasard, sur tous les hasards qui nous créent et nous inventent mieux encore que nos certitudes.

Incroyable! © Dargaud

C’est un livre dont le maître-mot pourrait être : « A quoi ça tient » !

Jean-Loup ne veut pas « devenir comme… », et Zabus et Hippolyte lui donnent une existence à la fois poétique et réaliste, à la fois étrange et quotidienne. Une existence tout simplement incroyable comme le sont toutes les vies humaines !

Je ne suis pas un grand « fan » des prix qui, trop souvent, permettent à un aéropage d’intellectuels de couronner l’un des leurs sans tenir compte réellement du public.

Mais ce « Incroyable ! », qui parle de l’adolescence, qui nous la fait vivre dans une Belgique à peine fantasmée, qui refuse à la fois tout intellectualisme et tout simplisme, tant au niveau du texte que du dessin, cet album a reçu en 2020 le prix Rossel, et je ne peux que souscrire à cette récompense !

Et je ne peux, surtout, que vous conseiller de le lire, de le regarder, de le faire lire… D’aller le chercher, vite fait, chez votre libraire préféré !

Jacques Schraûwen

Incroyable ! (dessin : Hippolyte – scénario : Zabus – éditeur : Dargaud – 200 pages – avril 2020)

Le Grand Voyage De Rameau

Le Grand Voyage De Rameau

Il y a parfois dans le monde de la bande dessinées des albums qui, d’emblée, séduisent par le simple fait qu’ils s’inscrivent dans la tradition, dans le patrimoine. C’est le cas avec de livre-ci, de haute taille et de haute tenue !

Le Grand Voyage De Rameau © Soleil/Métamorphose

Nous sommes dans l’Angleterre Victorienne, à la fin du dix-neuvième siècle.

Le long d’une voie de chemin de fer, il y a un bois, dans lequel vit la Communauté des Mille Feuilles. Un « petit peuple » qui n’est pas sans rappeler les elfes, les trolls, que sais-je encore, qui se baladent dans toutes les légendes de notre vieille Europe, ou à peu près, sous différents noms.

Le Grand Voyage De Rameau © Soleil/Métamorphose

Ce petit peuple a ses sages, bien évidemment, ses lois, aussi, dont l’une va servir de base à une aventure initiatique à la fois magique et terriblement et horriblement humaine.

Une loi qui interdit à tout membre de cette communauté de dépasser la frontière qui sépare ce bois du monde des géants, des humains.

Mais les lois, parmi les Mille Feuilles comme parmi tous les groupes de vivants, sont là pour être oubliées par la jeunesse et ses curiosités, ses envies, ses désirs, ses révoltes.

Le Grand Voyage De Rameau © Soleil/Métamorphose

Rameau est une jeune Mille Feuilles. Elle n’a pas envie d’obéir aux ordres qui lui sont donnés, et elle rêve de ce monde lointain, de la ville monstre dans laquelle vivent les géants, ces êtres qui ont de si beaux vêtements…

Elle transgresse la règle sacrée, et se voit infliger une punition qui, tout compte fait, lui semble être une récompense : quitter son monde pour aller, chez ces géants, découvrir pourquoi les humains font le mal, découvrir pourquoi, surtout, les humains ont « le cœur malade » !

Accompagnée de Vieille Branche, un vieux sage aveugle guidé par une grenouille qui est la narratrice de ce livre, Rameau s’en va donc jusqu’à Londres avec la joie au cœur.

Vieille Branche est magicien… Et ce qu’il veut, en accompagnant Rameau, c’est assumer son destin et aider la jeune fille à découvrir le sien.

Le Grand Voyage De Rameau © Soleil/Métamorphose

Parce que, en parallèle de ce récit qui fait penser à une sorte d’Alice au pays des merveilles inversée, en parallèle même du côté « quête initiatique » que ce genre d’ouvrage revêt toujours, l’auteur, Phicil, nous offre une fable à la fois humaine et historique.

D’abord, il nous promène dans une Angleterre tellement de fois racontée et montrée, mais vue, ici, par des personnes différentes, des personnes venues d’ailleurs, des personnes sans d’autres préjugés que positifs. Même si notre trio (accompagné d’un chat guide touristique, d’un chien, ensuite, d’une larve, enfin) nous permet de rencontrer Oscar Wilde et la reine elle-même, toujours amoureuse d’une ombre disparue, même si cet album nous permet de découvrir des pratiques inhumaines dans les prisons de la vieille Albion, de croiser et de voir se sauver par la magie un certain Jack, étrangleur de son état, l’important, dans ce récit, c’est le hasard. Le hasard qui ne se trompe jamais, face à des humains trop complexes, face un monde trompeur. Un hasard que les « géants », nous, vous, ont oublié au profit de la consommation, du « bling-bling » qui attire tant Rameau.

Le Grand Voyage De Rameau © Soleil/Métamorphose

Certes, ce livre est le portrait d’une époque historique, avec des références littéraires précises et bien choisies, au travers du regard de touristes improbables. On pense, d’une certaine manière, à cette phrase qu’on a tous prononcée un jour ou l’autre : « ah, si je pouvais être une petite souris pour voir sans être vu… ». C’est une grenouille qui nous guide, en fait, dans les méandres d’une existence et d’une société qui, pour datée qu’elles soient, ressemblent à la nôtre.

Je parlais du hasard, et il est omniprésent, de rencontre en rencontre, au long de quelques amitiés puissantes qui ne seront pourtant qu’éphémères.

La vie est éphémère, tout comme les passions qu’elle peut engendrer, tout comme les rêves qu’elle peut faire jaillir d’un quotidien trop gris.

Mais ce livre, c’est également, et d’abord sans doute, un poème autour de la jeunesse, de la nécessité, pour qu’elle soit toujours ce qu’elle doit être, qu’elle a de vouloir découvrir, de vouloir voir ailleurs, de vouloir pouvoir se révolter.

Le scénario s’amuse, et nous amuse, vous l’aurez compris, à mélanger les genres, à jouer avec les codes du récit fantastique et du récit historique. Et ce sans jamais se perdre et sans jamais nous perdre en cours de route, loin de là. Le dessin, souple, louche quelque peu vers Sfar… Mais sans l’ostentation de cet auteur nombrilique… Phicil possède, lui, un vrai sens de la poésie, qui transparaît à la fois dans son trait et sa couleur, et à la fois dans son texte. Il dessine, il écrit, et prend un plaisir palpable qu’on ressent dans sa manière de nous plonger, en même temps que ses héros, dans de somptueux décors.

Le Grand Voyage De Rameau © Soleil/Métamorphose

Oublions les quelques fautes d’orthographe que les correcteurs ont oublié de corriger, et disons-le, ce livre est passionnant, intelligent, merveilleusement documenté, littéraire à sa manière, souriant d’un humour très british parfois.

Un livre qui se savoure, et qui vous plaira…

Jacques Schraûwen

Le Grand Voyage De Rameau (auteur : Phicil – assistants auteurs : Stéphanie Branca et Reiko Takaku – éditeur : Soleil/Métamorphose – 212 pages – septembre 2020)