Le Dessableur

Le Dessableur

Le nouveau trimestriel du Centre Belge de la Bande Dessinée

Les mesures sanitaires qui sont celles que la société subit aujourd’hui sont cruelles dans bien des domaines. Dans celui de la culture, aussi, très largement. Et c’est pourtant maintenant qu’une nouvelle revue consacrée à la bande dessinée paraît.

Le Dessableur © CBBD

Le Dessableur, tel est le nom de ce nouveau magazine, un titre inspiré par l’implantation du CBBD, rue des Sables, à Bruxelles.

Il y a là, certainement, une manière de garder contact avec un public qui, de facto, est moins présent.

Mais il y a surtout une volonté, aussi, de dépasser la seule réalité des expositions, pour des analyses, historiques ou ponctuelles, plus fouillées.

Ainsi, ce premier numéro commence par un article consacré à « Super-Matou », un personnage créé pour le Pif Gadget des bonnes années par Jean-Claude Poirier. Une bd loufoque, proche de l’univers de Mordillo qui, à la même époque, officiait aussi dans Pif. Un article intéressant, bien documenté, bien illustré aussi.

Le Dessableur © CBBD

Le deuxième article est bien plus un article de fond, qui s’intéresse à la bande dessinée « muette », sans « bulles ». Il s’agit en quelque sorte d’une analyse historique de cette part tout compte fait importante de la bd, avec des noms importants : Benjamin Rabier, Caran d’Ache, mais aussi le graveur belge Masereel, ou, plus près de nous, des auteurs comme Breccia ou Quino.

Le Dessableur © CBBD

Vu l’ampleur du sujet, il y aura des déçus parmi les lecteurs, c’est évident. L’immensément méconnu Barbe, par exemple, n’a droit qu’à un entrefilet… Mais c’est la loi du genre, bien sûr, et le but (réussi) de cet article est aussi de nous montrer que la bande dessinée muette appartient totalement à la grande histoire du neuvième art, avec, de nos jours, des auteurs comme Midam ou Marc-Antoine Mathieu.

Isabelle Debekker

Il s’agit d’un premier numéro… Avec, donc, quelques points négatifs, surtout quant à la présentation, quant à un aspect trop « fanzine » des années 70, quant au choix des polices de caractère, quant à la lisibilité des pages.

Le Dessableur © CBBD

Mais les promesses sont là. Tout comme l’intérêt des articles présents dans ce premier numéro. Et gageons que le Centre Belge de la Bande Dessinée parviendra à pallier ces petits défauts pour nous donner l’envie de nous plonger dans le neuvième art tel qu’il fut, tel qu’il est, tel qu’il sera, le tout au sein d’une revue bilingue, français et flamand, dans une ville, Bruxelles, qui est encore toujours capitale pour les deux communautés belges, culturellement proches quand on parle de bande dessinée !

Jacques Schraûwen

Une revue disponible au CBBD, 20 rue des Sables, 1000 Bruxelles. Et par internet, en suivant ce lien. https://www.cbbd.be/fr/flash-info/le-dessableur-un-nouveau-magazine-pour-le-cbbd

Isabelle Debekker
324 dessins : François Avril

324 dessins : François Avril

Une exposition à Bruxelles et un livre !

Inclassable artiste, passionné et lumineux, François Avril expose chez Huberty & Breyne, à Bruxelles. Une exposition accompagnée d’un très beau livre, intitulé tout simplement « 324 dessins »…

François Avril © François Avril

Le style de François Avril est fait d’une envoûtante simplicité, dans le trait comme dans les couleurs, une simplicité faire de sincérité.

Ses œuvres exposées comme son livre nous montrent à voir des dessins rapides, créés dans la magie d’un regard, d’un instant fugace, sans doute, dans l’urgence parce que sans but, foncièrement, sans d’autre raison que de souligner de quelques traits une minute d’existence.

François Avril : dessiner librement

Et ce qui caractérise ces dessins, outre le fait qu’ils n’ont pas été créés pour être vus ni publiés, c’est leur spontanéité, une sorte de rapidité dans l’exécution qui fait que, étrangement, ils deviennent, mis bout à bout, face à face, comme un portrait éclaté de leur auteur.

François Avril © François Avril

Ce sont des instantanés de lieux, de sensations, d’impressions que François Avril a voulu immortaliser, sans s’attarder… Comme pour nier au temps toutes ses dictatures…

François Avril : des dessins personnels

Ce qui frappe aussi, dans l’exposition comme dans le livre, c’est la multiplicité des techniques utilisées. On en ressent une impression extrêmement douce : celle d’entrer par la petite porte dans un univers très personnel, mais aussi celle de comprendre qu’au-delà de toute technique, c’est le plaisir du contraste, donc de la lumière, qui génère au bout des doigt de François Avril comme des clichés d’errance. L’œuvre de François Avril n’a rien de surréaliste, que du contraire, puisqu’elle aime s’aventurer dans des paysages urbains. Et pourtant, avec cette exposition et ce livre, on se retrouve en face d’une sorte d’écriture graphique automatique.

François Avril : technique et lumière

Le livre nous montre à voir, donc, 324 dessins « secrets ».

François Avril © François Avril

L’exposition, elle, nous invite à découvrir que toute œuvre artistique n’existe que dans le dialogue. Celui que les visiteurs entament avec les œuvres en se baladant dans la galerie. Mais aussi et surtout, peut-être, le dialogue que les dessins vivent entre eux, par le choix de leurs places aux cimaises, de leurs agencements. Les dessins se regardent, et se parlent les uns aux autres, se complètent, se continuent, ou même se nient. Là aussi, la littérature surréaliste et ses cadavres exquis sont comme un fil conducteur. Ou, plutôt, comme la chance de découvrir, derrière les simples apparences, le portrait d’un artiste passionné par le monde qui l’entoure et qu’il fait sien.

François Avril : des dessins qui dialoguent

Ses premières amours, il y a plus de trente ans, ont été celles de l’illustration et de la bande dessinée. Avec des références évidentes, à l’époque, à la « ligne claire ».

François Avril © François Avril

Aujourd’hui, son art dépasse largement les frontières d’une « école », d’une « doctrine ». Ainsi, chaque dessin de cette exposition, de ce livre, ne raconte pas une histoire, mais plusieurs… Chaque ébauche est déjà une construction imaginaire.

Alors qu’on peut comparer les tableaux de François Avril à des poèmes graphiques devant lesquels on s’arrête pour rêver, on peut, je pense, rester dans le monde de la poésie avec ce livre et cette exposition.

François Avril © François Avril

Mais une poésie plus courte, plus vive, moins lyrique. Les dessins de ce livre-ci et de cette exposition sont des haikus, des poèmes ramassés sur eux-mêmes, des poèmes qui, sans but, parviennent, en quelques traits, à créer et définir une ambiance, un voyage silencieux…

François Avril : Dessin et poésie
François Avril © François Avril

François Avril est un raconteur d’histoires… Des histoires qu’il nous appartient de compléter à partir de nos propres sensations, de nos propres poèmes vécus, en quelque sorte…

Jacques Schraûwen

324 Dessins – par Huberty & Breyne François Avril – Exposition chez Huberty & Breyne, place du Châtelain à Bruxelles (Ixelles) – éditeur du livre : Huberty & Breyne 420 pages – Sortie mars 2021 (en vente à la galerie)

https://hubertybreyne.com/

François Avril © François Avril
VERTIGES

VERTIGES

Un superbe album consacré à Jean-Marc Rochette, qui appartient à l’histoire de la bande dessinée moderne, puisqu’il fit partie de l’équipe essentielle de la revue « A Suivre ».

Vertiges © D. Maghen

Mais c’est surtout un artiste inclassable, qui a participé à des aventures graphiques très différentes les unes des autres : Edmond le cochon, Le Transperceneige, Aile Froide…

Vertiges © D. Maghen

C’est un touche-à-tout, en effet, pour qui plusieurs scénaristes ont livré quelques-uns de leurs meilleurs textes…. Et le Transperceneige reste comme une des oeuvres majeures d’une science-fiction recentrée sur l’humain, au contraire de ce que faisaient alors Bilal et Mézières par exemple. Une des rares réussites, aussi, en tant qu’adaptation cinématographique.

Rochette, c’est un artiste, au sens premier du terme, un de ces êtres humains qui est d’abord et avant tout un regard, un regard qui devient tangible grâce au dessin, à la bd, à l’illustration ou, mieux encore peut-être, grâce à la peinture.

Vertiges © D. Maghen

Et ce livre-ci, Vertiges, a deux qualités.

La première, c’est de nous faire découvrir de l’intérieur l’homme Rochette, grâce à une longue interview au cours de laquelle il se montre encore mieux, peut-être, que dans ses livres autobiographiques.

La seconde, c’est de nous montrer toute la puissance de ses tableaux, qui, abstraits et lyriques, sont porteurs d’imprévu, d’envoûtement, de vertige. Et, étrangement, de réalisme, comme l’étaient les œuvres magistrales de Mathieu. Soulignons, à ce sujet, l’extraordinaire qualité des photos de Thomas Hennocques, qui restitue à la perfection au papier la sensation de la matière posée à même la toile !

Vertiges © D. Maghen

Dans ce livre, à la page 58 très exactement, on voit la planche peut-être la plus symbolique de l’œuvre de Jean-Marc Rochette : un enfant qui approche la main d’un tableau, dans un musée. Le noir et blanc de la vie réelle face à la couleur lumineuse de l’art… C’est sans doute la définition qu’on peut donner de Rochette, un artiste tout en oppositions, tout en contrastes.

Jean-Marc Rochette
Jean-Marc Rochette © J.J. Procureur

Jacques Schraûwen

Vertiges : Jean-Marc Rochette (éditeur : Daniel Maghen – entretien avec Rebecca Manzoni – 176 pages – date de parution : novembre 2019)

Vertiges © D. Maghen