Les Tribulations de Louison Cresson : 2. Le Secret du « Mister »

Les Tribulations de Louison Cresson : 2. Le Secret du « Mister »

De la bd qui sent bon les années 90, avec un peu de mélancolie, pas mal de tendresse, et beaucoup d’humour !

copyright Léo Beker

1956. Louison Cresson, dans un tortillard qui traverse avec lenteur la campagne, rejoint son cousin Gaspard, vigneron à Pied-l’Abbé, pour des vacances qui vont lui permettre de retrouver ses amis.

Des amis étranges… Les fantômes des moines qui, il y a bien longtemps, ont vécu dans cette ancienne abbaye, et continuent à la hanter. Mais sans méchanceté, et avec une passion évidente et sans modération pour le bon vin.

De l’autre côté de l’Atlantique, chez l’Oncle Sam, un scientifique construit des ordinateurs pour l’armée, pour « le monde libre » contre les méchants rouges… Et ce scientifique, Chuck Craig en a marre de se sentir prisonnier… Il s’évade, donc, avec comme but d’aller au bout de la fabrication d’un ordinateur extrêmement performant, auquel il veut donner une mission culturelle.

Et c’est en France qu’il débarque, et c’est là, sur la route, déguisé en bon Français, qu’il fait la rencontre de Louison, qui le prend pour Chuck Berry !

L’aventure peut commencer !

copyright Léo Beker

Léo Beker, l’auteur complet de cette série, plonge ses lecteurs dans une époque de guerre froide quelque peu oubliée de nos jours, mais sans lourdeur, que du contraire ! Les allusions à la grande Histoire sont présentes, certes, mais à petites doses, et sans insistance. Bien sûr, on parle encore de la guerre 40-45, des militaires américains, de Mc Carthy aux Etats-Unis, de la guerre d’Algérie. Mais les années 50 ne sont là, en fait, que comme décor, un décor qui permet à Beker de nous le dessiner, justement, avec un plaisir évident : les voitures de cette époque, les vêtements, les infrastructures.

Le style graphique de Léo Beker est, je dirais, hybride… On y trouve de la ligne claire, mais mitonnée par une influence évidente, aussi, de la bd de Charleroi… Et du côté du scénario, il en va de même, on se situe entre Spirou et Tintin.

Et puis, il y a la présence de ces moines fantômes qui apprennent à jouer au foot, provoquant, bien évidemment, des catastrophes ! C’est vrai qu’ils sont moins présents que dans le premier épisode de cette série, mais ils ajoutent du piment à une aventure en y ajoutant un bon morceau de fantastique rigolard…

copyright Léo Beker

Ce que je trouve extrêmement intéressant dans cette série, c’est le portrait qu’elle nous fait à la fois d’un monde proche du nôtre et des gens qui le faisaient vivre au quotidien, le tout avec un humour bon enfant… Bon enfant mais, en même temps, dans ce livre-ci, visionnaire à sa manière… le scénario, en effet, fait la part belle à ce qui est devenu, aujourd’hui, une (triste) réalité : construire un ordinateur capable de « créer » ! Il y a quelques semaines, cette stupidité a pris vie avec un ordinateur qui a « terminé » une symphonie inachevée…

Je parlais aussi de références, et elles sont nombreuses, comme des espèces de jalons pour les lecteurs attentifs… Comment, par exemple, ne pas se souvenir du face à face entre l’homme et la machine dans le film « 2001 Odyssée de l’Espace » en voyant, avec Louison Cresson, un ordinateur souffrir !

copyright Léo Beker

Et puis, cerise sur le gâteau, comme on dit : des pages inédites, qui ajoutent une fin joliment romantique et tout en tolérance ! Et c’est un vrai plaisir que de voir ainsi toute l’évolution du dessin de Beker, et d’avoir envie, dès lors, de le voir se lancer dans autre chose, bientôt, que des rééditions. Cela dit, ne boudons pas notre, plaisir ! Avec Louison Cresson, ces rééditions méritaient, assurément, d’être faites !

Jacques et Josiane Schraûwen

Les Tribulations de Louison Cresson : 2. Le Secret du « Mister » (auteur : Léo Beker – couleurs : Beatriz Beker – leobekeréditeur – 2022 – 48 pages)

64_page : #23 (le noir et blanc)

64_page : #23 (le noir et blanc)

Voilà des années que cette « revue de récits graphiques » a pris, à sa manière, le relais des « fanzines » chers aux années 70 ! En nous offrant des jeunes auteurs, d’une part, des articles de fond, également…  Et ce numéro 23 ne manque vraiment pas d’intérêt !

COPYRIGHT jADRAQUE

Le thème axial de ce numéro 23 est l’art du « noir et blanc ».

Celui de Chabouté, bien évidemment, l’auteur actuel sans doute le plus extraordinairement doué dans cette manière graphique de nous rendre compte, en même temps, d’un univers réel et des rêves qu’il peut créer au-delà des apparences.

Celui de Caniff, de Franquin, de Vivès, de Tardi, aussi, avec un article qui nous fait (re)découvrir une histoire commencée et, malheureusement, jamais terminée.

Celui de Frans Masereel, également, dont on continue à dire (de manière pas très justifiée, à mon avis) qu’il est sans doute le créateur du roman graphique.

copyright Limcela

Mais le noir et blanc, première approche fondamentale de la création graphique, c’est aussi, dans ce numéro extrêmement varié, celui d’auteurs dont on peut espérer qu’ils se fassent les « grands » de tantôt ou de demain !

Impossible de les citer tous… Mais sachez que la qualité première de cette revue est la diversité… Au travers d’un thème aussi vaste que le « noir et blanc », l’éditeur et son équipe éditoriale ont eu à cœur de nous proposer un paysage qui laisse la place à bien des styles différents !

Je vais quand même citer ici quelques-uns de mes coups de cœur.

Emilie Pondeville cauchemarde avec un sens du découpage parfaitement assumé…

Guillaume Balance use de l’absence de couleurs pour parler de ses failles…

J’aime assez l’humour bruyant de François Jadraque…

Walter Guissard nous parle du Covid et de ses masques improbables avec un trait sombre qui n’est pas sans rappeler celui de Varenne…

J’aime assez l’approche narrative de Trefilis et la tendresse noire de Limcela…

J’ai beaucoup aimé l’histoire de Sandrine Crabeels, usant du bleu et blanc avant d’éclater en couleurs…

Comme dans chaque numéro, ou presque, j’ai souri à l’humour de la Cartoons Académie…

copyright Guissard

En fait, chacun peut, dans une revue comme celle-ci, picorer à son aise, selon ses propres goûts, tout en se baladant dans des univers qu’habituellement il ne visite pas…

C’est la force d’une telle démarche éditoriale ! C’est aussi un relais essentiel pour que la bande dessinée puisse, toujours, révéler des talents nouveaux, classiques ou ruant dans les brancards, des talents-passions à respecter, envers et contre tout ! Surtout contre les seules modes de la grande édition !

Jacques et Josiane Schraûwen

64_page : #23 (deuxième semestre 2022)

P.S. : Merci, infiniment, à l’éditeur d’avoir dédié ce numéro à Josiane…. Là où elle est, si tant est que ce soit possible, je la sais sourire…

copyright pondeville

Urbex – De la bd pour adolescents ?… Pas seulement, loin s’en faut !

Urbex – De la bd pour adolescents ?… Pas seulement, loin s’en faut !

D’un côté, Vincent Dugomier, le scénariste des « Enfants de la résistance ». De l’autre côté, Clarke, un dessinateur surdoué, avec des albums aussi différents que Mélusine et Rencontres Obliques ou Akkad. Au total : une collaboration haut de gamme !

copyright Le Lombard

L’exploration urbaine, cette mode qui consiste à aller visiter des lieux créés et ensuite abandonnés par l’homme, est au centre de cette série qui compte à ce jour deux albums.

Lorsque je parle de mode, c’est très relatif… Certes, de nos jours, les shootings urbex se multiplient, tout comme les explorations de jeunes et, surtout, de moins jeunes aventuriers de l’inconnu ressemblent à de l’archéologie du contemporain.

Mais l’homme n’a-t-il pas toujours, et surtout dans son enfance, aimé les frissons que peut provoquer l’entrée pratiquement interdite dans un univers sans normes, hors de toutes les habitudes ?

Nombreux sont les livres, les contes aussi, qui nous parlent de demeures abandonnées dans lesquelles les voyageurs égarés se perdent encore plus ! Et, dans le cinéma, cette démarche est le déclencheur de bien des films d’horreur !

Et c’est bien dans ce monde-là, entre horreur et fantastique, entre quotidien et irréalité, entre cauchemar et habitudes, que nous convient Dugomier et Clarke.

Je ne vais pas tenter de vous résumer les histoires que les deux premiers volumes de cette série mettent en scène. Pour ne rien déflorer des intrigues, sans doute, mais aussi parce que, au-delà de ces intrigues, le scénario de Vincent Dugomier foisonne de thématiques variées, qui s’entremêlent sans cesse, et se font ainsi les éléments d’un tableau de groupe dont on ne possède, comme les héros de ces deux auteurs, que quelques clés…

copyright le lombard

Les héros, oui…

Alex et Julie, deux adolescents qui se révèlent, mais en ne le découvrant que peu à peu, être deux âmes indissociables. Et cette découverte commence lorsqu’ils pénètrent dans la Villa Pandora… Une villa fantôme… Une demeure qui a quelque chose à dire, donc à montrer… Une maison de laquelle s’échappent, comme en une neuve mythologie, bien des secrets, bien des souffrances, bien des fantômes… Cette villa Pandora n’existe pas, sauf pour les deux amis… Elle les a choisis, et ils ne savent pas pourquoi… Mais en y croisant des ombres humaines, des fantômes, ils acquièrent la certitude qu’ils ont, ensemble, une mission: aider ces fantômes croisés et tous porteurs de drames, les aider pour s’aider eux-mêmes, pour ne plus être prisonniers de leurs propres chairs, de leurs propres esprits, de leurs propres passés.

Je le disais, les thèmes sont nombreux, ils interagissent sans arrêt, au long d’une narration qui réussit, cependant, à ne pas être éclatée, à ne perdre aucun lecteur en cours de route.

Je dirais qu’on se trouve presque dans du policier à la Agatha Christie, mitonné d’un fantastique à la Jean Ray, et d’une once de surréalisme à la Breton, dont on sait qu’il s’est nourri des travaux de Freud.

Alex et Julien se sentent comme des détectives psys de l’Urbex. Mais ce qui n’est d’abord qu’un jeu fantastique devient très vite une quête dont on devine qu’elle est vitale, qu’elle leur est essentielle !

copyright le lombard

Dugomier est un auteur dont on sait tout l’intérêt qu’il porte à l’enfance, avec sa série phare, bien entendu, « Les enfants de la Résistance », mais aussi avec « Muriel et Boulon », série humoristique mettant en scène une amitié improbable entre une gamine et un robot… Dugomier est aussi un auteur qui aime varier les plaisirs, s’intéressant aux voitures, par exemple, ou au fantastique avec l’excellente série des « Démons d’Alexia ».

En d’autres temps, je l’imagine bien romancier dans une collection pour adolescents comme l’était la collection Signe de Piste… Et Pierre Joubert aurait été un illustrateur époustouflant pour les récits qu’il aurait pu imaginer dans le monde du scoutisme !

Mais nous sommes en 2022, et son talent, c’est de parvenir à nous parler de l’enfance, de l’adolescence, sans aucune mièvrerie, et en osant aborder des réalités terribles, comme la pédophilie, comme la naissance sous x, comme l’automutilation, comme les traitements inhumains imposés aux gueules cassées de la première guerre mondiale. Et cela, tout en nous parlant aussi de la famille et des difficultés de chaque jour à l’assumer, de l’amour, préoccupation essentielle de l’adolescence, des rapports de force dans les cours de récréation, des personnages que la société peut nous obliger à interpréter…

copyright le lombard

Urbex, bien plus loin que la seule aventure fantastique, c’est aussi un regard sur notre monde… Ce sont les âges de la vie, au travers des fantômes rencontrés, vus par les yeux de l’adolescence. C’est le refus de croire qu’on peut protéger les enfants en leur cachant la vérité. C’est montrer que des charlatans peuvent se cacher avec talent dans les habits d’experts, comme ce psychiatre qui, petit à petit, prend une place de plus en plus importante dans cette série.

Et puis, Urbex, c’est également une réflexion sur la mort, la souffrance, le désir, dans une perspective qui laisse au passé la place qui est la sienne : une vase qu’il faut parfois remuer ! Je vous le disais, il y a des tas de niveaux de lecture différents dans ces deux albums, et dans ceux à venir. C’est de la bd pour adolescents, certes, c’est aussi de la bd pour leurs parents, incontestablement !

Et Clarke participe pleinement à tout cela, par son dessin extrêmement fouillé, parfois, par un graphisme qui accentue les angles de fuite pour ajouter à l’ambiance des mouvances frissonnantes. Et que dire de son approche dessinée des visages de ses personnages, toujours expressifs, jamais caricaturaux !

Un dessin qui aime les pénombres et les contrastes, ce en quoi le travail de mise en couleurs de Mikl s’avère une parfaite réussite, lui aussi !

copyright le lombard

A la fin du deuxième épisode, les deux héros ont un but : celui de « voyager léger »… Un but dont on devine qu’il sera extrêmement difficile à atteindre ! Et quand je dis qu’on le devine, c’est grâce à un système narratif qui mêle intimement le dialogue et la voix off… Une voix off qui semble ne pas savoir elle-même de qui elle provient !

Cela nous promet des suites à ne pas rater !

Et je tiens à insister sur un fait : bien sûr, c’est une série, mais je pense que chaque album peut aussi se lire en one-shot… On y perd une partie du récit, une partie donc de la compréhension poétique de ce récit, mais on ne se perd pas dans le rythme de l’aventure… Urbex: une superbe réussite!

Jacques et Josiane Schraûwen

Urbex – Villa Pandora et Douleurs fantômes (dessin : Clarke – scénario : Vincent Dugomier – couleurs : Mikl – éditeur : Le Lombard – parution du deuxième épisode : août 2022)

copyright le lombard