Le Temps du Rêve : 1. Ocre

Le Temps du Rêve : 1. Ocre

Une histoire qui parle des Aborigènes, de l’art et de la spéculation, d’une enfance volée, d’une jeunesse retrouvée, de la nécessité du voyage, même rêvé…

 

Lyon, 1968.

Urbin Molins, commissaire-priseur, commet un geste qui peut détruire toute sa réputation, toute son existence même : il vole un tableau qu’il a vendu à une comtesse amoureuse des arts bruts…

Il s’agit d’un visage, celui d’une femme incontestablement aborigène, un visage à la fois naïf et extrêmement présent de par son regard, de par les couleurs qui le construisent, aussi, des couleurs appliquées uniquement avec les doigts.

Urbin, envoûté par ce tableau, épouvanté aussi par son geste, par l’enquête qui tourne autour de lui, par la présence, dans l’ombre, de deux hommes qui semblent être des détectives privés, va chercher à fuir tout cela dans le Sud de la France. Dans le village de son enfance…

Et là, toujours sans comprendre ce qui l’a subjugué dans ce tableau étrange et lumineux, il va replonger non seulement dans son propre passé, mais surtout y retrouver des sensations et des envies perdues. Celle, par exemple, de réparer un vieux bateau qui appartenait à son père. Il va également redécouvrir, sous le  soleil du Midi, ce qu’est la solidarité, la vie dans un petit village où tout le monde se connaît.

Il va surtout faire deux rencontres. Marilyn, d’abord, une amie d’enfance, qui lui offre son aide, ses sourires, sa présence. Et puis, une jeune fille à la couleur sombre, aux cheveux en  » frisettes « , une enfant à peine adolescente qui peint, avec un sens aigu des couleurs et de l’onirisme. Qui peint avec ses doigts uniquement…

 

Tout cela pourrait n’être qu’une bd policière traditionnelle, sans plus. Mais il n’en est rien ! Parce que l’enquête, tout compte fait, n’a que peu d’importance. C’est au profond de ses personnages que l’auteur, H. Tonton, s’enfouit et nous emmène à sa suite. Et les questions premières qui peuvent se poser : de qui est ce tableau, qui représente-t-il, qui l’a peint, trouvent très vite une réponse. Et ce n’est  pas la réponse qui est importante, finalement, mais la manière de l’assumer, pour Urbin, notable petit bourgeois qui se voit dans l’obligation de retrouver ses  rêves enfuis.

Au-delà de l’intrigue, donc, une intrigue tout compte fait linéaire, il y a dans ce livre, dans ce récit, quelques vraies réflexions.

Sur le rêve et ses papillons bleus, d’abord… Sur l’art et les façons différentes de l’appréhender dans des pays lointains ou ici, en Europe, où il se révèle surtout objet de spéculation et de convoitise mercantile.

 » Le temps du rêve « , c’est le retour d’un homme mûr dans ce qu’il a oublié de son enfance : ses songes, ses désirs, ses nécessités d’aventure, au sens le plus large du terme, des aventures symbolisées par ce bateau qu’il retape et qui, peut-être, pourra le faire voyager en des ailleurs imaginés.

C’est, d’abord et avant tout, une aventure humaine au dessin extrêmement lumineux. Sans tape-à-l’œil inutile, H. Tonton, l’auteur complet de cet album, crée un texte limpide, un peu à la  » Lupano « , très quotidien parfois, sauf lorsque c’est d’art qu’il s’agit. Son dessin n’use à aucun moment d’effets spéciaux et choisit, grâce à la couleur, de privilégier l’ambiance, les environnements, qu’ils soient citadins ou campagnards, et, surtout, la lumière, celle du midi, celle qui fait chanter les visages, les sourires et les regards !

 

Je me dois d’avouer que je ne connaissais ni cet auteur, ni cette maison d’édition située, si je ne m’abuse, dans le Var.

Et la découverte est bien agréable, croyez-moi ! J’aime ces livres qui, sous couvert d’une intrigue d’aspect classique, aiment à s’aventurer dans des directions très variées, très humaines, proches des personnages, très humanistes aussi, puisqu’ici, on parle aussi d’une forme d’immigration…

Demandez à votre libraire de vous commander ce livre, dont j’attends la suite avec impatience, vous ne le regretterez pas, croyez-moi !

 

Jacques Schraûwen

Le Temps du Rêve : 1. Ocre (auteur : H. Tonton – éditeur : Cerises & Coquelicots)

Zorglub : tome 1 : La Fille du Z

Zorglub : tome 1 : La Fille du Z

Un des plus formidables méchants du neuvième art a désormais sa série ! Une excellente idée, un éblouissant Munuera aux commandes d’un album passionnant et intelligent !

Je pense qu’aucun amateur de BD n’ignore qui est Zorglub, le grand Z créé par Franquin pour trouver un ennemi d’envergure à son héros Spirou parfois trop  » lisse « .

Je pense aussi que ce fameux Zorglub a nourri, dès sa création, bien des imaginaires chez ses lecteurs comme chez quelques dessinateurs !

Je pense enfin que l’envergure de Zorglub, à l’instar de celle de Monsieur Choc, méritait qu’on nous permette, enfin, de mieux connaître ce méchant qui n’en est peut-être pas vraiment un, d’en découvrir des réalités inconnues et, de ce fait, inattendues…

Et c’est une de ces réalités qui fait tout le contenu de ce premier album d’une série qui, d’ores et déjà, ne pourra décevoir personne, même pas les puristes !

Une réalité bien vivante, et, en effet, à laquelle personne n’aurait pu penser : Zorglub a une fille !

Elle s’appelle Zandra… Et elle a un petit ami, ce qui a l’heur de déplaire à son père. Un père qui ne se contente pas d’observer, mais qui intervient, provoquant de lourdes catastrophes, évidemment !

Elle s’appelle Zandra, et, dans ce premier volume, elle va découvrir une vérité qu’elle aurait préféré ignorer, que son père également voulait à tout prix qu’elle ignore : elle va savoir qui elle est, ce que sont ses origines !

Deux personnages, donc, sont au centre de cette histoire. Il y en a d’autres, c’est vrai, et un vrai méchant, militaire assoiffé de puissance et de pouvoir, de violence et de terreur, par exemple.

Mais ce sont bien Zorglub et sa fille qui sont les moteurs absolus de ce récit. Une fille délurée et charmante, et charmeuse, et un Zorglub paternel, plus bête que méchant, plus maladroit que cruel… Un grand méchant qui, finalement, réussit à vaincre le mal qu’il a lui-même généré…

Munuera: le personnage de Zorglub

Munuera: la fille de Zorglub

Ce livre est une comédie, bien sûr… On aurait pu pourtant s’attendre à une série de SF inspirée par les personnages de Franquin, mais, tout compte fait, le récit va plus loin. Par la personnalité de ses personnages, d’abord. Par le talent de Munuera, ensuite, qui s’amuse avec les apparences, qui nous envoie sur des voies de garage, souvent, pour mieux, ensuite, nous éblouir par des trouvailles graphiques et narratives surprenantes.

Au-delà de l’anecdote racontée, en effet, le récit que nous livre Munuera parle aussi des rapports familiaux, des premiers émois amoureux, des libertés essentielles à toute adolescence, des dérives de l’éducation…

Pour qu’une comédie soit réussie, il faut que la psychologie des personnages, pour manichéenne qu’elle puisse être, soit réellement montrée à défaut d’être analysée. Et c’est bien le cas ici, dans cet album, où Munuera prend un plaisir évident à dessiner Zorglub, c’est vrai, mais à en révéler quelques côtés sombres, voire lumineux même.

 

Munuera: le récit

 

Munuera est un dessinateur prolifique… On lui doit les fameux Campbell, par exemple, mais aussi la série absolument extraordinaire  » Sortilèges « .

Prolifique, oui, mais toujours talentueux, toujours soucieux de faire correspondre son dessin à l’ambiance nécessaire à l’histoire qu’il a décidé de nous raconter.

Dans les Campbell, par exemple, le trait est plus fin, plus délicat presque, qu’ici. Le trait est plus appuyé pour Zorglub, en effet, parce qu’un tel personnage l’impose par la stature qu’il a, par le fait aussi que le public le connaît déjà en partie. En toute petite partie !…

Ici, aussi, le graphisme se fait parfois démesuré, dans sa construction, dans ses perspectives. Parce que, dans l’univers du grand Zorglub, le décor occupe une place importante, révélateur à sa manière, des paradoxes de ce personnage anti-héros hors du commun. Il y a démesure dans la création de l’environnement de Zorglub, oui, et cette démesure, totalement assumée par Munuera, est une totale réussite.

Munuera: le dessin, etc.

Munuera: les décors

Même s’il semble que c’est une mode, depuis quelques années déjà, de redonner vie à des héros oubliés, voire de continuer une œuvre dont le créateur a disparu, voire même de reprendre des personnages secondaires de séries connues pour en faire des héros à part entière, il n’y a aucune raison de bouder son plaisir quand on se retrouve, comme ici , face à un très très très bon livre !

Zorglub méritait sa propre série. C’est désormais chose faite, et Munuera en est le maître d’œuvre parfait, par son dessin, par sa manière de plonger dans un univers qui n’est pas le sien, au départ, mais qu’il rend très vite totalement personnel, par sa façon, enfin, de raconter une histoire en s’amusant, de ci de là, à briser les codes habituels en la matière.

Aimez Zorglub, il vous le rendra par vos sourires d’album en album !…

 

Jacques Schraûwen

Zorglub : tome 1 : La Fille du Z (auteur : Munuera – éditeur : Dupuis)

Silencieuse(s)

Silencieuse(s)

Voici un album important, par son discours, par son message… On y parle d’un fléau que des milliers de femmes, jeunes et moins jeunes, subissent chaque jour, en silence : le harcèlement de rue. Voici vraiment un livre à lire et à faire lire !

 

Salomé Joly, pour son baccalauréat, a rédigé un  » mémoire  » construit comme un journal intime. Le journal d’une jeune fille relatant, le plus simplement du monde, sans littérature inutile, ce qui lui arrive chaque jour, ou presque : des moments de drague, des instants de harcèlement.

Pour ce faire, elle s’est sans doute inspirée de ses propres expériences, mais elle a également recueilli des témoignages vécus. Ce  » mémoire  » a dressé, ainsi, le portrait d’un monde urbain dans lequel la femme, quel que soit son âge, son appartenance sociale ou culturelle, est l’objet (et le mot est particulièrement adapté, malheureusement) des regards plus qu’inconvenants des hommes, de leurs regards d’abord, de leurs mots ensuite, de leurs gestes parfois.

A partir de ce texte, puissant et simple tout à la fois, humain et désespérant en même temps, le projet est né d’une adaptation en bande dessinée. Un projet aujourd’hui abouti, et abouti avec intelligence et talent.

C’est Sibylline Meynet qui s’est approprié le texte de Salomé Joly, qui en a fait un scénario choral. On n’a plus affaire, dans cet album, à une seule jeune fille perdue face à des attentions dont le moins qu’on puisse dire est qu’elles soient dépassées. En adaptant les mots de Salomé Joly, Sibylline Meynet a choisi de construire un livre qui met en scène neuf femmes différentes. Neuf femmes confrontées aux mêmes horreurs imbéciles. Son graphisme résolument moderne convient parfaitement au sujet traité et au public visé, très certainement. Sa palette de couleurs, elle, permet d’éviter tout voyeurisme et de laisser les mots prendre place et vie plutôt que les gestes.

 

Salomé Joly: ls scénario

Salomé Joly : le dessin

 

Ce livre, vous l’aurez compris, ne raconte pas une histoire.

Ni bd traditionnelle, ni roman graphique, cet album se situe dans un autre univers, dans un autre créneau. Le neuvième art devient ici le vecteur d’un  » message  » qui se refuse à ressembler à un discours moralisateur ou à un pensum universitaire pesant.

Le but de ce  » Silencieuse(s)  » est d’être lu, et ce but est atteint. La narration, même si elle est chorale, réussit à rester fluide, les dialogues ne sont à aucun moment trop imposants, les mots choisis, comme les dessins, évitent l’écueil de l’intellectualisme, de la politisation, de la  » leçon donnée « , et du manichéisme. On découvre, par exemple, dans ce livre, des harceleurs de tous les âges… Des parents à l’air tout à fait  » bien  » qui trouvent que le port d’une jupe est un appel à la drague vulgaire et harcelante !

Le fait que le harcèlement de rue ne fasse pas la une des journaux, la réalité d’une banalisation d’un phénomène dont les responsabilités ne sont pas à imputer à un seul groupe d’hommes, ou à une seule tranche d’âge, c’est aussi tout cela qui fait le contenu, et le force, de cet album. Un album qui peut faire réfléchir, espérons-le, et apporter une pierre de plus à l’édifice d’une socialisation humaniste de toutes nos cités ! En dépassant tout simplement ces fameuses banalités qui font de l’agression une habitude presque acceptable, et ces fichus manichéismes qui empêchent de se rendre compte de l’étendue réelle du phénomène !

Salomé Joly : banalité et manichéisme

 

 

S’il fallait mettre en évidence un message dans ce livre, ce serait celui du  » langage « , au sens large du terme… Les femmes, jeunes, moins jeunes, quotidiennement harcelées, ne crient pas leur désarroi, ne clament pas leurs angoisses et leurs peurs. Elles sont, la plupart du temps,  » silencieuses « …

Briser le silence, dans ce cas-ci comme dans bien d’autres d’ailleurs, c’est accepter de se battre ouvertement conte la grande connerie humaine. C’est, surtout, se vouloir vivre plutôt que survivre, en partageant ses sourires comme ses larmes, ses libertés comme ses obligations, ses rêves comme ses vécus…

Et contre le langage ordurier de mâles en mal d’intelligence ou de simple éducation, seul le langage peut, finalement, être une arme. Et les héroïnes quotidiennes de ce livre quotidien prennent la parole, et quelques hommes, également, y parlent, y assument la nécessité de vivre en harmonie et selon des principes premiers de la liberté individuelle…

 

Salomé Joly : parler et partager…

La bande dessinée peut prendre de plus en plus de formes… Entre le modernisme parfois insensé de certains indépendants et le classicisme de nostalgiques manquant d’imagination, entre les romans graphiques qui, souvent, se prennent tristement au sérieux et les auteurs qui se contentent de ronronner sur leurs acquis, de vraies pépites existent. Souvent…

C’est le cas avec ces  » Silencieuse(s)  » qu’il faut à tout prix éviter de voir se perdre dans la masse des parutions !

C’est un livre à lire, à faire lire, par tout un chacun, et peut-être même plus encore par les adolescents des deux sexes !…

 

Jacques Schraûwen

Silencieuse(s) (dessin : Sibylline Meynet – scénario : Salomé Joly – éditeur : Perspectives Art9)

Ornithomaniacs

Ornithomaniacs

Un livre indéfinissable, une auteure passionnée et passionnante à écouter, un album original, littéraire, poétique : ce livre est un vrai trésor à découvrir, à conserver ! Et, dans cette chronique, une interview de Daria Schmitt

 

Niniche est une jeune femme presque comme les autres… Presque, seulement, parce qu’elle possède une caractéristique charnelle qui lui rend l’existence difficile à comprendre et à assumer : elle a deux petites ailes dont elle ne sait quoi faire !

A partir de cet axiome de départ, éminemment poétique et surréaliste, Daria Schmitt nous emmène à sa suite dans un monde où l’oiseau est roi de tous les destins.

Dans son livre précédent,  » L’arbre aux pies « , chroniqué ici également, Daria Schmitt nous révélait déjà sa passion pour les oiseaux, qui lui sont un peu comme des rêves volants et vivants.

Ici, elle va plus loin encore, puisque le récit de ce livre s’axe exclusivement autour de la gent ailée, quelle qu’elle soit, et de l’obsession que l’envolée, symbolique ou réelle, peut créer chez l’être humain.

 

Daria Schmitt: les oiseaux

 

Je ne vais pas tenter la tâche par ailleurs impossible de vous résumer l’histoire de ce livre. Il y a des tas de personnages, dont un professeur-oiseau, un Icare squelettique retombé définitivement sur terre, des rabatteurs presque mafieux, une mère possessive et religieuse (qu’on ne fait qu’entendre, qu’on ne voit jamais), une amie intime de l’héroïne… Il y a des cigognes, un être mi chat mi oiseau… Il y a enfin le personnage central, principal, Niniche, qui n’est moteur du récit que par sa réalité de chaînon manquant entre le ciel et le sol, entre l’ailleurs et l’ici, entre l’immobilisme et l’envolée. Cette gamine, avec ses doutes, ses peurs, ses angoisses, ses espérances aussi, ressemble, finalement à toutes les adolescentes à la recherche d’elles-mêmes en d’autres lieux qu’aux miroirs de leurs quotidiens. Mais elle est aussi une enfant qui sait qu’elle va devoir grandir et qui, inconsciemment, veut profiter des derniers feux d’un âge que Lewis Carroll n’aurait pas dédaigné.

 

Daria Schmitt: le personnage de Niniche
Daria Schmitt: les personnages

 

 

Ce livre, certes, raconte une histoire… Mais ne vous attendez surtout pas à quelque chose de linéaire, de déjà mille fois vu ! Daria Schmitt a choisi la voie d’une narration sans cesse éclatée… On se trouve, oui, presque dans un poème de Carroll… Ou d’Henry Michaux, voire d’Isidore Ducasse, comte de Lautréamont ! Les réalités ne sont là, dans cet album, que pour mettre en évidence les possibles improbables qui font la vraie trame de l’existence.

Cet album est une fable, sans aucun doute, sur ce qu’est notre monde hyper médiatisé, sur ce qu’est le racisme ordinaire à l’encontre de tout ce qui peut paraître  » différent  » à la masse imbécile des adeptes de panurge.

Mais il est d’abord et avant tout un long et envoûtant voyage aux pays d’un onirisme sans cesse réinventé. C’est en oubliant toute logique et en acceptant d’être à chaque page étonné, surpris, ravi, qu’on peut savourer pleinement ce  » Ornithomaniacs  » !

Daria Schmitt: la narration

Cet album est aussi un superbe objet graphique ! Le dessin de Daria Schmitt réussit la performance de faire étalage de plusieurs références tout en étant extrêmement personnel et original. C’est en noir et blanc qu’elle crée son univers, avec des perspectives délirantes parfois, avec un travail des décors qui fait penser à Whrigtson ou à Schuiten, avec une maîtrise de la lumière et des ombres qui n’est pas sans rappeler Andreas. Ce sont des références plus que des influences, tout comme le sont les citations, devinées ou complètes, qui émaillent ce livre… Il y a du Hopper, du Vian, du Jules Vernes, de Goethe… Mais il y a surtout du Daria Schmitt!….

Et tout cela, parfaitement assumé encore une fois, crée un livre qui ne ressemble à aucun autre, un livre qui n’a qu’un message :  » devenez ce que vous êtes « , un message illustré par des situations rêvées, par des réalités imaginées, par des espérances qui ne peuvent pas toutes être déçues !

Niniche n’a rien d’extraordinaire, à part sa paire d’ailes… Et Daria Schmitt réussit le pari de nous la faire aimer, de nous faire partager son existence, sur les traces, toujours, du rêve, sur celles aussi, parfois, de Boris Vian…

Daria Schmitt: les références
Daria Schmitt: « vivre son rêve » et Vian…

 

Le monde du neuvième art, depuis quelques années, réussit à nouveau à se caractériser par son éclectisme. Il semble loin, enfin, le temps où ne fleurissaient sur les étals des libraires que des piles d’albums se ressemblant tous et ne participant qu’à des effets de mode imbécile !

Et je ne peux que souligner le travail formidable des éditeurs, de Casterman entre autres, tant au niveau du contenu éditorial des livres qu’ils éditent que de leur fabrication. Ce  » Ornithomaniacs « , par exemple, outre le fait que ce soit un livre absolument original et originalement essentiel, est un bel  » objet  » éditorial :  le papier, la couverture, la jaquette, le format, tout dans ce livre est beau, simplement beau, et immensément poétique.

Prenez le temps d’entrer dans l’univers de Daria Schmitt, croyez-moi, et vous vous lancerez, en sa compagnie, dans un voyage aux étapes toujours inattendues !

 

Jacques Schraûwen

Ornithomaniacs (auteure : Daria Schmitt – éditeur : Casterman)

Les lectures de votre été : Violette et Jojo, deux intégrales à ne pas rater !

Les lectures de votre été : Violette et Jojo, deux intégrales à ne pas rater !

Ce sont deux séries mythiques et exceptionnelles qui reprennent vie chez Dupuis : Tendre Violette, de Jean-Claude Servais, et Jojo, d’André Geerts. Deux héros de papier qui, chacun à sa manière, parlent des âges de la vie, de leurs dérives, de leurs révoltes…

 

Tendre Violette : Intégrale en noir et blanc, volume 1 (auteurs : Jean-Claude Servais et Gérard Dewamme – éditeur : Dupuis)

 

 

Jean-Claude Servais est de ces auteurs profondément attachés à la terre où ils ont décidé de vivre. C’est la Gaume, presque toujours, qui se fait le personnage principal de ses livres. La Gaume, ses paysages boisés, ses chemins qui s’enfouissent aux clairs-obscurs de forêts dans lesquelles frémissent mille sortilèges, mille légendes, mille mémoires.

Servais aime les lieux, certes, mais il aime surtout que s’y révèlent les réalités humaines de ses  héros, de ses héroïnes le plus souvent. Et parmi celles-ci, la plus symbolique de son œuvre, de sa nécessité graphique et littéraire de parler de liberté et d’indépendance, c’est, incontestablement, la très jolie et très libérée Violette !

C’est en 1979, dans (À Suivre), que Violette est née. Une jeune femme, aussi jeune sans doute que l’auteur à l’époque, puisqu’il n’avait que 22 printemps, vivant, au début du vingtième siècle des aventures dans lesquelles se mêlent toujours la vie campagnarde, les gens que l’on y croise, tout au long de portraits et de paysages qui forment la trame essentielle des récits.

Gérard Dewamme et Jean-Claude Servais, pour donner existence à cette anti-héroïne, ont réussi une parfaite osmose entre le récit et le dessin. Le rythme du récit est celui d’un conteur, le soir, au coin d’un feu, dans une ferme loin de tout… Le rythme du dessin est celui de la nature, des saisons, des vies qui cherchent à vivre plutôt qu’à survivre, dans un contexte social, politique et intellectuel bien précis.

Violette est un personnage hors du commun, à tous les niveaux. Elle est belle, libre, amoureuse, libertine parfois, sans tabous, ni regrets, ni remords. Elle est l’image d’une manière d’être que chacun, sans doute, aimerait pratiquer… Violette, c’est un idéal libertaire, sensuel, c’est évident. Et cette intégrale va permettre à tout un chacun de la redécouvrir, avec des ajouts rédactionnels importants et superbes par rapport aux éditions originales. Cette intégrale va aussi prouver que le noir et blanc est véritablement ce qui convient le mieux au talent de Servais… Un livre à placer en bonne place dans votre bibliothèque !

 

Jojo : volume 1 (1983-1991) (auteur : André Geerts – éditeur : Dupuis)

 

 

Voilà déjà plusieurs années qu’André Geerts est mort, à l’âge de 54 ans. 54 printemps, qui se révèlent éternels à chaque fois qu’on replonge dans ses albums qui restent et resteront toujours à la fois intemporels et profondément ancrés dans nos réalités à toutes et tous.

Bien sûr, on peut dire, sans se tromper, que Jojo est un personnage dont la filiation avec le Petit Nicolas est évidente. Mais je parle bien de filiation, pas d’imitation, pas de continuité !

Jojo, né dans les pages du magazine Spirou en 1983, est un héros tout en rondeurs, un enfant qui vit chez sa grand-mère, qui voit de temps en temps son papa, un être imposant, souriant, le cœur sur la main. Jojo, cela pourrait être un gosse blessé par l’existence, et ce n’est qu’un gamin qui observe le monde des adultes mais qui, surtout, vit et cultive des amitiés tout en tendresse, tout en acceptation de la différence, tout en sourires toujours multiples. Il y a Gros Louis, surtout, bien portant à tous les niveaux !

La grande force, la grande intelligence de cette série, c’est que tout le monde, sans exception, peut retrouver ses propres souvenirs au travers des présents vécus par Jojo… Souvenirs d’enfance, bien entendu… Mais souvenirs de tendresse, surtout, de rêves faits et qui finissent par se réaliser, d’observation lucide, amusée mais amusante et humoristique aussi du monde tel qu’il est, des adultes et de leurs certitudes qui ne demandent qu’à être battues en brèche.

Jojo, c’est de la grande bande dessinée pour tous les publics, pour toute la famille, c’est de l’humour, c’est de l’intelligence, c’est de la révolte sans violence, c’est du bonheur sans tape-à-l’œil.

Dans ce premier volume de son  » intégrale « , outre les quatre premiers livres qui l’ont mis en scène, vous allez pouvoir vous plonger totalement dans l’univers de Geerts, au travers d’un texte d’analyse particulièrement bien construit, au travers de superbes illustrations également.

Jojo ?… Un personnage essentiel et essentiellement attachant du neuvième art, qu’il vous faut absolument (re)découvrir grâce à ce volume, et qu’il vous faut, surtout, faire découvrir à ceux qui ne le connaissent pas encore !

 

Jacques Schraûwen

Un amour de Stradivarius

Un amour de Stradivarius

Stradivarius… Voilà un nom que tout le monde connaît. Mais qui donc était-il, ce luthier exceptionnel ?… Voici une partie de son portrait… Et vous pourrez écouter, dans cette chronique, les auteurs parler de ce livre aux couleurs transparentes…

L’histoire qui nous est racontée ici n’a rien à voir avec une biographie, loin s’en faut, puisque le récit ne couvre qu’une année de l’existence de celui dont le nom reste attaché à tout jamais à la musique.

Tout commence en 1701, tout finit en 1702, à Crémone, ville de Lombardie dans laquelle Stradivarius et son fils sont les meilleurs luthiers du monde.

Crémone pourrait n’être qu’une cité de calme et de torpeur, d’art et de musique, si le roi français, Louis XIV, ne décidait d’une guerre qu’on a appelée la guerre de succession d’Espagne.

Stradivarius, ainsi, va se trouver confronté à l’horreur d’un conflit sans honneur, à l’aide d’un noble français et de sa nièce, une adorable jeune aventurière qui séduit le fils du luthier.

Stradivarius est veuf… Il prie, comme pour ne pas oublier celle qui fut son épouse… Il dort, il mange, il travaille, il rêve pour continuer à exister. Et dans les remous de cette guerre, il va se retrouver, se restaurer à lui-même, et redécouvrir l’amour entre les bras et contre les courbes de cette jeune femme dont rêve aussi son fils.

La situation pourrait être, dans le scénario, terriblement graveleuse, s’ouvrant aussi à des affrontements dignes d’un vaudeville, mais il n’en est rien, et Fabien Tillon, le scénariste, a choisi tout au contraire la voie d’une narration tranquille, voire même amusée !

Cela dit, son scénario, même s’il ne couvre qu’une année de l’existence de Stradivarius, est fouillé au niveau de la documentation, c’est évident. La manière dont il parle, par exemple, de tout ce qui construit un violon, jusqu’à l’âme, est presque didactique. La façon, par contre, dont il nous raconte les rapports étroits, intimes, charnels et amoureux, entre les formes d’une femme alanguie et le violon dont elle devient modèle, cette manière-là est, elle, terriblement sensuelle et poétique.

Ce qu’il faut aussi souligner dans cet album, c’est le soin mis par Tillon au travail des dialogues, du langage plus généralement….

Fabien Tillon, le scénariste

 

Comme dans toute bande dessinée qui s’intéresse à l’art, à l’histoire de l’art même, il n’est pas évident de trouver un dessin qui ne dénature pas le sujet.

Gaël Remise, sans aucun doute, n’a pas un style graphique conventionnel. On pourrait même dire que son dessin semble quelquefois maladroit, presque enfantin dans les mouvements, dans les scènes épiques aussi. Mais c’est cette simplicité du regard qui en fait toute la qualité, finalement.

On n’est pas, loin s’en faut, dans le réalisme pur, et les décors comme les personnages sont sans cesse distordus, comme vus au travers d’une espèce de kaléidoscope qui, en multipliant les points de vue, restitue l’ensemble d’un lieu, d’un personnage !…

Comme dans le scénario, cependant, la documentation a été importante, et se ressent dans les paysages, dans les décors, dans les lieux intimes.

Mais ce qui est le plus important, dans le dessin de Gaël Remise, dans son  » réalisme revisité « , c’est l’utilisation qu’il fait de la couleur. Ses aquarelles ont une espèce de transparence, et leur présence, en débordements des traits, donc loin, très loin de la ligne claire, cette présence est en grande partie responsable du charme opéré par cet album.

Gaël Remise, le dessinateur

C’est, il y a quelques mois déjà, à la Foire du Livre de Bruxelles que j’ai rencontré ces deux auteurs. Une rencontre qui m’a permis de découvrir d’une part un album que je ne connaissais pas mais qui m’a immédiatement séduit, d’autre part une maison d’édition qui m’était elle aussi inconnue.

Et j’espère que cette petite chronique va vous permettre de faire, comme je l’ai fait, une bien agréable découverte !…

 

Jacques Schraûwen

Un amour de Stradivarius (dessin : Gaël Remise – scénario : Fabien Tillon – éditeur : nouveau monde graphic)

Les Fantômes de Katyn – 1940

La grande Histoire est faite d’événements dont l’horreur ne peut se mesurer !… C’est le cas de ce massacre de Katyn, que cet album remet en mémoire tout en le replaçant totalement dans son contexte historique…

 

 

 

C’est en 1940 qu’eut lieu un véritable assassinat de masse, celui de plusieurs milliers de Polonais, dans un village russe.

Cette tuerie n’avait rien de gratuit, puisqu’elle décapitait l’élite polonaise, en supprimant des militaires, certes, mais aussi et surtout des intellectuels, des ingénieurs, des médecins. Les  forces vives et jeunes, en fait, de la population de la Pologne.

C’est en 1941, après la fin du pacte qui unissait Hitler et Staline, que ce massacre fut connu. Et, immédiatement ou presque, imputé aux Allemands.

Il a fallu ensuite pratiquement 50 ans pour que les vrais responsables, les Russes et leur police politique, soient enfin désignés, par l’aveu même d’une Russie désireuse, en fin de guerre froide, de se couper d’un stalinisme par trop pesant.

C’est cette saga que nous raconte ce livre. En faisant part de toute l’évolution historique de cette atrocité, en analysant les philosophies et les politiques qui en ont été à l’origine, mais en s’attardant, avant tout, sur les êtres qui ont vécu, de près ou de loin, cette horreur indicible dont le but était d’anéantir en Pologne toute résistance aux idées du communisme stalinien !

 

 

 

             Les fantômes de Katyn 1940 @ éditions du Triomphe

 

Très fouillé historiquement, parfois même un peu trop, cet album peut se découvrir comme un devoir de mémoire. Il peut aussi, par sa construction narrative construite comme un puzzle mêlant sans cesse  les époques et les lieux, il doit même s’envisager comme un regard lucide trop peu connu sur une époque de la guerre 40/45 trop peu connue sans doute.

Le scénario de Patrick Deschamps entre réellement dans les enjeux politiques de cette époque, et n’hésite pas à se plonger dans les réalités allemandes  comme dans celles des soviétiques.

Ce n’est pas de l’Histoire racontée, mais de l’Histoire vécue et racontée par ses témoins que nous livre le scénario de Deschamps.

Un scénario historique, un scénario extrêmement réaliste, et il lui fallait, bien évidemment, un graphisme solide et tout aussi sérieux quant à son réalisme.

C’est le cas avec Philippe Glogowski qui, incontestablement, peut revendiquer une filiation avec cette bande dessinée proche toujours de la réalité, de celle des ressemblances des personnages avec ce qu’ils furent réellement par exemple, une bd didactique, parfois manichéenne certes, mais efficace et agréable à l’œil comme à la lecture.

 

            Les fantômes de Katyn 1940 @ éditions du Triomphe

 

Ce qui est intéressant dans un livre comme celui-ci, c’est qu’il nous permet d’ouvrir les yeux sur ce qui est et reste notre propre histoire. Une histoire qui, souvent, trop souvent, a le hoquet, comme le prouve notre époque où l’indifférence politique et l’inefficacité de l’ONU fait bien souvent penser aux années 30 de l’inutile SDN…

Ces fantômes de Katyn, comme ceux d’Oradour, se doivent de ne pas être oubliés, et, à ce titre, cet album est une vraie réussite !…

 

Jacques Schraûwen

Les Fantômes de Katyn 1940 dessin : Philippe Glogowski – scénario : Patrick Deschamps – éditeur : Editions du Triomphe)