Chroniques De La Nationale 7

Chroniques De La Nationale 7

Thierry Dubois, l’auteur complet de cet album, est passionné de voitures d’une part, de la Nationale 7 d’autre part, cette route qui menait de Paris aux faubourgs de Marseille et dont Charles Trenet était amoureux, lui aussi…

 

Chroniques de la Nationale 7©Paquet

 

Oui, c’est bien d’amour qu’il s’agit, pour Trenet comme pour Dubois… Un amour irraisonné, déraisonnable, inexplicable.

Quoique….

Il y a dans l’histoire de cette route mythique quelque chose qui, incontestablement, appartient au patrimoine culturel, au sens le plus large du terme, celui qui fait de la culture également une composante populaire essentielle !

Cette route fut, pendant des années, un symbole de l’évasion, un symbole du besoin de découvrir des nouveaux horizons, un symbole de l’évolution de la société aussi : l’évolution de l’automobile, bien sûr, celle des mentalités, celle des lois, avec la création des congés payés, par exemple, une évolution qui vit se mourir des métiers comme celui de maréchal-ferrant, remplacé par celui de garagiste.

L’histoire de cette route se mêle également à la grande Histoire de la France, celle des infrastructures de plus en plus imposantes, celle d’une technologie sans cesse à la poursuite du progrès et du record, celle des guerres qui n’ont jamais totalement empêché cette route d’être véritablement un chemin de liaison entre deux lieux, entre deux mondes, le Nord et le Sud. Le travail, et les vacances…

 

        Chroniques de la Nationale 7©Paquet

 

C’est  à tout cela que Thierry Dubois s’attache dans cet album au style graphique très franco-belge, entre la ligne claire et ce qu’on a  appelé l’école de Charleroi. Des traits précis, une couleur en aplats, une stylisation des personnages, parfois, mais une vraie fidélité aux décors, aux lieux, et, bien évidemment, aux voitures !

Le titre de cet album est d’une clarté totale, également, puisque ce sont bien sept chroniques qui émaillent ce livre qu’on pourrait presque qualifier de « livre d’histoire », à la manière des écoliers d’antan !

Chaque chronique est un petit récit qui nous enfouit dans ce qui fut une des réalités de cette fameuse nationale 7. Il y a le récit du premier voyage entre Paris et Lyon. Il y a les moyens qu’utilisaient les  chauffeurs routiers pour tenir le coup en conduisant quelque 800 kilomètres d’affilée. Il y a la création des premiers garages modernes, les embouteillages dans les 150 villes traversées par cette route nationale, les nougats de Montélimar vendus à même ces embouteillages, et, bien sûr, l’aventure que représentait à la fin des années 50 un départ en vacances en voiture !

 

 

           Chroniques de la Nationale 7©Paquet

 

On pourrait penser que cet album est ce qu’on pourrait appeler une « bd de niche », pour utiliser un langage très branché…

Et il est vrai que tout au long des 48 pages qui composent ce livre, la nostalgie est omniprésente, nostalgie de lieux, nostalgie d’une existence qui, bien plus qu’aujourd’hui, prenait le temps, par obligation sans doute, mais par plaisir aussi peut-être.

Il y a aussi la nostalgie des belles voitures d’avant-hier, à une époque où  les constructeurs cherchaient, dans la forme, à être reconnaissables, à créer un objet utilitaire mais aussi esthétique, ce qui, avouons-le, n’est plus de mise aujourd’hui où toutes les bagnoles se ressemblent.

Mais au-delà de ces nostalgies, il y a un vrai travail d’érudit, et chaque chronique, ainsi, est précédée d’un texte explicatif clair, précis, et sans emphase.

Et il y a, au rythme du dessin et des dialogues, des moments d’humour, des instants qui s’avèrent même pratiquement sociologiques dans la description des réactions humaines face aux vicissitudes de la vie.

Ces chroniques, donc, plairont à tous les amoureux de vieilles voitures, mais aussi, et surtout qui sait, à celles et ceux qui savent que la culture ne peut exister sans mémoire, et que toute civilisation se doit, pour persister, de se souvenir de ce qui l’a construite !

 

Jacques Schraûwen

Chroniques De La Nationale 7 (auteur : Thierry Dubois – éditeur : Paquet)

Le Dernier des Mohicans et Carmen

Le Dernier des Mohicans et Carmen

Deux romans exceptionnels, deux illustrateurs tout aussi extraordinaires… Des cadeaux somptueux à faire, et à se faire !…

 

Carmen (auteur : Prosper Mérimée – illustrateur : Benjamin Lacombe – éditeur : Soleil/Métamorphose)

 

Carmen©Soleil/Métamorphose

 

On ne peut pas dire que Prosper Mérimée, auteur pourtant adulé au dix-neuvième siècle, soit encore beaucoup lu de nos jours… On retient de lui ce fameux titre, Carmen, moins à cause de sa longue nouvelle qu’en raison de l’opéra de Bizet.

Pourtant, cet opéra n’est, finalement, qu’une adaptation très succincte du livre originel. Bizet et son librettiste n’ont retenu, finalement, que le côté « grand spectacle » de l’histoire racontée par Mérimée, son aspect romanesque, voire romantique.

Et il est vrai que, par la trame de ses constructions littéraires, par la façon dont Mérimée amène le lecteur à une conclusion souvent tragique, cet écrivain peut se rattacher à l’école romantique. Mais il s’en écarte résolument par ce qu’on pourrait appeler un manque de style et qui n’est qu’une façon simple de transposer en mots les réalités qu’il a croisées. A ce titre, il se révèle plus réaliste que romanesque.

Dans « Carmen », il s’agit pour lui de nos conter, certes, l’histoire d’une femme fatale, d’un grand bandit amoureux de cette femme, et d’un narrateur qui, tout en racontant ce qu’il vit et a vécu, se veut observateur plus qu’acteur. Là, Mérimée touche presque à la tragédie à la grecque, le chœur étant occupé par tous les personnages secondaires.

On peut dire de Mérimée qu’il était un puriste de la langue, bien plus que Victor Hugo qui, d’ailleurs, ne l’estimait que bien peu ! Puriste, oui, parce qu’il ne s’est jamais emberlificoté dans des grandes tirades, préférant la formule rapide, celle qui, en un éclair, définit un paysage, une sensation, une péripétie…

Le plus beau des hommages qui lui a été fait a sans doute été de l’essentiel Paul Léautaud, qui disait de lui que ses livres ressemblaient à « une causerie », et qu’ils avaient ainsi une « grande chance » d’être des chefs-d’œuvre »…

Cet album-ci, réalisé avec soin, tant dans la présentation que dans le fond, vient donc à son heure pour rappeler que le roman du dix-neuvième siècle n’a rien, finalement, de désuet ou d’obsolète.

Et quand je parle de la forme de ce livre, je parle, bien évidemment, des illustrations de Benjamin Lacombe, un auteur dont la personnalité jaillit autant dans ses dessins en couleur que dans ses dessins en noir et blanc. On peut retrouver chez lui une filiation avec les grands peintres du dix-neuvième siècle qui, comme Mérimée en littérature, étaient capables, en quelques traits, en quelques lumières, de définir totalement un sujet. Je pense à Rops, par exemple…

 

 

Le Dernier des Mohicans (auteur : James Fenimore Cooper – illustrateur : Patrick Prugne – éditeur : Margot)

 

 

 

Le Dernier des Mohicans© Margot

 

Rien que de voir le titre de ce livre me sont remontées en mémoire bien des sensations, bien des nostalgies. Je devais avoir quelque chose comme dix ou onze ans quand j’ai lu ce roman, dans une édition, je m’en souviens parfaitement, à la reliure ressemblant à du cuir rouge…

C’était pour moi l’époque des films de cow-boys, ceux avec Gary Cooper ou James Stewart. Ces films épiques et souvent manichéens avec les bons Américains et les mauvais Indiens !

Et voilà que Fenimore Cooper, en racontant une histoire, elle aussi épique, remettait en quelque sorte en perspective mes certitudes enfantines. Il y avait des Indiens nobles, et d’autres pas, tout comme des hommes blancs dignes et d’autres répugnants…

C’est dire que, écrit au début du dix-neuvième siècle, ce roman dénotait, par un vrai sens de l’humanisme et de la tolérance, avec les productions littéraires de l’époque lorsqu’elles s’intéressaient aux « sauvages » à la peau rouge !

Historique de par sa trame, la guerre entre Français et Anglais à même le territoire du nouveau monde, ce livre est, de par sa forme, un véritable livre d’aventures… On y parle de haine, de tendresse, de courage, de vengeance, de luttes, de rencontres humaines capables de dépasser les simples différences de la langue ou de la race… On y parle de mort, aussi, synonyme de fin d’un peuple, donc d’une culture, donc d’un patrimoine… Autant de thèmes, en définitive, extrêmement actuels !

Et dans cette édition-ci, ces thèmes sont illustrés par un des tout grands noms de la bande dessinée et de l’illustration, Patrick Prugne, un dessinateur amoureux depuis totalement du monde des premiers habitants de l’Amérique et du Canada. Avec un sens du mouvement, avec un plaisir à dessiner des visages, avec un bonheur à éviter de temps à autre la couleur pour nous révéler, en des noirs et blancs presque discrets, toute l’étendue de son talent, Prugne parvient, entièrement, dans ce livre, à nous le rendre lisible, à le dépoussiérer…

 

Ne passez pas à côté de ces deux livres… Loin de toute nostalgie, en fait, ils sont des portes ouvertes sur l’imaginaire, le rêve, et le talent !

 

Jacques Schraûwen

 

 

Plus près de toi

Plus près de toi

Nombreux ont été, pendant la deuxième guerre mondiale, les militaires venus d’Afrique pour défendre ce qui était leur patrie, la France !… C’est à une partie d’entre eux que s’intéresse ce superbe livre, premier d’un diptyque…

 

          Plus près de toi©Dupuis

 

1939, au Sénégal. Addi est séminariste, il va bientôt devenir prêtre. Mais il est Français, aussi, et ce pays, qui vient d’entrer en guerre avec l’Allemagne, a besoin de lui ! Après son père qui s’était retrouvé dans les tranchées de 14-18, voilà donc Addi obligé d’abandonner sa soutane et de porter un uniforme français.

Le voilà surtout obligé de quitter son Afrique pour aller se battre en Europe.

Se battre, oui, avec son lot d’horreurs, de balles tirées à bout portant par des Allemands vainqueurs dans la tête de ces soldats à la peau noire ou brune qui ne sont, pour eux, que des sous-hommes.

Se battre, oui, mais si peu, puisque, avec ses compagnons d’infortune, tous venus d’Afrique, qu’elle soit du centre ou du nord, il est fait prisonnier, et envoyé dans un camp à Guingamp, dans une Bretagne battue par le vent et la pluie.

Un camp de « nègres » et de « bronzés » en pleine Bretagne, c’est une réalité historique, oubliée de nos jours. Une réalité qui, sans aucun doute, méritait d’être racontée…

          Plus près de toi©Dupuis

 

Et Kris, le scénariste de cet album, premier d’un diptyque, a décidé de décrire cette vie de prisonniers africains sur le sol français en utilisant la lorgnette de son talent et de son imagination par le petit bout. C’est de quotidien qu’il nous parle : la nourriture, l’horreur, la maladie, la mort, mais aussi et surtout les rapports humains. Et donc, bien évidemment, il nous montre les regards que portait la population bretonne sur ces étranges hommes à la peau sombre.

Kris utilise un langage simple, avec un humour dans ses dialogues qui dénote et rafraîchit par rapport aux quelques scènes d’horreur et de haine qu’il nous raconte.

Un langage, aussi, qui correspond très exactement à la manière dont les Africains étaient considérés, dans ces années 40… Une manière de les voir qui n’a guère chanté jusque dans des années beaucoup plus proches des nôtres ! Un langage frappé du scea de la véracité, aussi…

On parle, par exemple, des Noirs « évolués »…

On voit un missionnaire blanc, au Sénégal, dire : « Addi, c’est le plus PROMETTEUR de nos élèves africains »… Ou une Bretonne se précipiter à l’arrivée du convoi de prisonniers africains dire, le sourire aux lèvres : « je veux les voir. Je n’ai jamais vu de noir »

Un Sénégalais catholique à un Sénégalais musulman : « tu crois que ton dieu ne comprend pas la langue chrétienne » ? »

 

 

          Plus près de toi©Dupuis

 

Ce qui est frappant aussi, dans ce livre, c’est le côté charmant, charmeur du dessin, pour nous parler d’une époque qui, elle n’avait rien de charmant…

Jean-Claude Fournier est un vieux routier de la bande dessinée. Il a par exemple été un des auteurs de Spirou, il est le créateur de Bizu, des Chevaux du Vent…

C’est donc de la bd franco-belge dans toute sa splendeur. Mais avec des personnages qui, sous l’aspect très simple qu’ils ont, dans leurs proportions par exemple, réussissent toujours à être extrêmement expressifs.

Ici, pour dessiner une histoire qui, finalement, est d’un humanisme extraordinaire, et tellement important de nos jours, il a choisi un découpage tout à fait classique. Mais un découpage qui lui permet, encore plus que dans ses séries précédentes, de mettre en évidence ce qu’il veut : les regards, les sourires, et les trognes de ses personnages. Non réaliste pour une histoire à la réalité horrible, son dessin aime aussi la caricature : les « méchants » sont reconnaissables tout de suite.  Et c’est ce qui fait de cet album, aussi, un livre à lire par tout le monde, par tous les âges.

C’est un livre qui parle des Africains en Europe, du racisme donc.  Mais, étrangement, c’est d’abord un livre qui parle d’êtres humains qui se rencontrent et s’acceptent les uns les autres, au travers de moments d’humour, de tendresse, de partage, d’horreur, de larmes, de lumière et de désespérance… C’est un livre, qui nous parle, au-delà des apparences et donc des races, d’amour, tout en prenant Dieu comme fil conducteur mais ténu, quel que soit le nom qu’on lui donne…

Vivement la suite…. Qu’on devine, déjà, désespérée peut-être, puisque les premiers dessins sont, en fait, déjà la fin de l’histoire…

 

Jacques Schraûwen

Plus près de toi (dessin : Fournier – scénario : Kris – éditeur : Dupuis)

Les Cochons Dingues

Les Cochons Dingues

Un livre à glisser sous le sapin pour tous les enfants plus ou moins sages !…

Face à ce titre, ne nous trompons pas ! Même si cela fait penser aux « Lapins Crétins », c’est une tout autre démarche que celle de ce livre qui conjugue un aspect ludique, amusant, souriant, et un aspect didactique particulièrement bien fait… Les enfants, et leurs parents, se régaleront à sa lecture, croyez-moi…

 

          Les cochons dingues©Delcourt

 

Cochons d’Inde ou cobayes : ces animaux, tout comme leurs petits cousins les hamsters, font partie du monde de l’enfance. Combien sommes-nous à avoir joué avec ces animaux domestiques, lors de nos années enfuies ?…

Ici, dans cet album qui leur est destiné, ce n’est pas en cage que vivent ces animaux familiers… C’est, dans une maison humaine, à un véritable parc à leur taille qu’ils ont droit !

Dans cet environnement tranquille, sans remous, chacun vit sa petite vie sans se poser de question… Jusqu’au jour où arrive César, capturé sans doute en pleine campagne, et que la captivité, d’emblée, hérisse. Non seulement il ne rêve que d’évasion, mais, en outre, il n’arrête pas de poser et de se poser des questions auxquelles personne ne peut répondre !

 

          Les cochons dingues©Delcourt

 

Le dessin est volontairement simple, puisqu’il s’adresse, d’évidence, à un jeune public. Simple, sans jamais cependant être simpliste, loin s’en faut ! Les humains sont en quelque sorte réduits à une simple apparence souriante, jusque dans leurs gestes les plus quotidiens : en s’affalant dans un canapé devant la télévision, en jouant à dieu sait quel jeu vidéo…

Par contre, les animaux, eux, n’ont rien d’une simple apparence ! La dessinatrice Miss Prickly nous fait le portrait, dans ce livre, de différentes races de cobayes. Il y a celui dort tout le temps, il y a l’hirsute, le renfrogné, l’amusé, le chevelu… Il y a aussi des couleurs différentes pour chaque animal, et leurs attitudes, et leurs mimiques. C’est vraiment une bd animalière pour jeune public, mais une bd animalière qui ne pourra que faire sourire également les parents !

          Les cochons dingues©Delcourt

 

Ce qui fait la réussite d’une bd pour jeune public, c’est, au-delà du dessin qui se doit, évidemment, d’être parfaitement lisible, c’est la présence d’un scénario qui, lui aussi, ne peut qu’être accessible sans difficulté. Mais il est important également que le « discours » ne soit pas infantile, qu’il s’ouvre à des réalités autres qu’au seul amusement éphémère.

Et, à ce titre, Laurent Dufreney atteint son but, c’est évident. Elle utilise, en quelque sorte, les trucs et ficelles des fables chères à Esope ou La Fontaine pour faire de ses petits animaux les symboles vivants de ce que sont les sentiments humains, les réactions humaines, les bêtises humaines.

En outre, l’album proprement dit de bande dessinée se complète d’un dossier consacré à l’univers des cobayes. Qui sont-ils, comment se nourrissent-ils, comment faut-il les traiter pour qu’ils se sentent bien… Autant de questions que tous les enfants pourront, désormais se poser en y trouvant des réponses souriantes, illustrées avec un humour tranquille par Dufreney. Et il y a même une page d’autocollants pour illustrer cahiers, livres ou murs de la chambre à coucher !…

Un livre vraiment tous publics, attendrissant, souriant…

 

Jacques Schraûwen

Les Cochons Dingues (scénario  : Laurent Dufreney – dessin : Miss Prickly – couleur : Magali Paillat – éditeur : Delcourt)

L’Afrique de Papa

L’Afrique de Papa

L’Afrique de Papa, c’est celle d’aujourd’hui… Une Afrique que le regard occidental n’arrête pas de méconnaître…

 

          L’Afrique de Papa©Des Bulles dans l’Océan

 

On pourrait croire, au vu du titre de cet album, à un livre de plus sur la colonisation. Mais il n’en est rien, loin s’en faut !…

D’ailleurs, plus qu’une histoire linéaire, plus qu’un récit logiquement charpenté, c’est un carnet de voyage, d’une certaine manière, que l’auteur nous invite à feuilleter.

Un carnet qui, en photos et en dessins, rend compte des retrouvailles entre un fils et son père. Un fils, Hippolyte, l’auteur de ce livre, Français vivant en Réunion, et son père, Français vivant sa retraite au Sénégal. L’Afrique de Papa n’a donc rien à voir avec celle d’hier, ou d’avant-hier ! C’est celle d’aujourd’hui, mais vue à hauteur de regard d’un occidental voulant profiter pleinement de la vie. Et c’est aussi celle de son fils, observant, et restituant au papier ses impressions plus que le compte-rendu de retrouvailles dans une famille qui, sans doute, a dû se déchirer, mais dont, finalement, on ne sait rien.

 

          L’Afrique de Papa©Des Bulles dans l’Océan

 

Oui, c’est vraiment à un double regard que nous avons affaire ici…

Sans manichéisme, sans non plus de jugement… C’est un album qui a fait le choix, tout simplement, de nous parler d’émotion, de ressenti. De nous montrer des sensations…

Tout commence dans l’avion qui emmène Hippolyte au Sénégal, un avion dans lequel un clandestin est rapatrié dans son pays d’origine, ce qui provoque un sentiment mitigé à bord…

Et puis, il y a l’arrivée à Dakar : « l’Afrique est là, joyeuse et débordante, dans le bordel de l’aéroport, elle est là, autour de moi, dans mes narines, elle m’envahit… »

Et, finalement, il y a l’arrivée à Saly, centre touristique où l’attend son père.

Saly, où « l’européen a le pouvoir de l’argent, celui qui fait baisser les têtes, celui qui force les sourires, celui qui rend important le rêve ! »

Saly, l’Afrique de papa, l’afrique où le père d’Hippolyte n’arrête pas de répéter que la vie est belle…

Seul le père parle, pratiquement, le fils se contente de regarder, de dessiner, de photographier. D’écouter son père, mais aussi les Sénégalais qu’il croise et qui lui parlent du vrai Sénégal, celui de la prostitution, celui de la recherche de travail, celui de l’obligation de quitter sa famille pour survivre…

 

          L’Afrique de Papa©Des Bulles dans l’Océan

 

Et tout cela fait une bande dessinée… Mais une bd totalement atypique, dans laquelle se mêlent dessins et photos, dans laquelle se retrouvent, régulièrement, en clichés ou en esquisses, des lutteurs Sénégalais, un peu comme un symbolisme répétitif de la nécessité de la lutte pour exister vraiment dans un pays de soleil qui ressemble à un paradis mais qui n’est qu’artificiel…  Et comme le dit un des lutteurs : « c’est toujours ton corps qui t’aide… être un champion… ou un étalon… ». Au travers de cette phrase, oui, c’est l’Afrique d’aujourd’hui qui se révèle, une Afrique qui reste fière malgré une nouvelle forme de dépendance…

Et au total, c’est à un portrait en face à face qu’on assiste, un double portrait-vérité. Et, surtout, c’est un livre inclassable mais superbe que nous offre Hippolyte, avec son graphisme dans lequel l’aquarelle occupe une place lumineuse, dans lequel les photos prises par Hippolyte sont superbes, un livre dans lequel l’humain laisse la place, petit à petit, à un continent, à sa moiteur, à sa beauté, à la beauté de ses habitants, avant que cet humain ne redevienne, dans les dernières pages dessinées et dans le cahier de photos en noir et blanc, l’essence même de ce continent…

L’Afrique de Papa, ce n’est pas celle de nos grands-parents… C’est celle d’aujourd’hui, une Afrique que le regard des Occidentaux ne parvient toujours pas à comprendre !…

 

Un livre qui n’est pas sorti récemment, mais que vous pouvez commander chez votre libraire préféré… Un livre, assurément, qui pose des questions, et qui est une totale réussite !

 

Jacques Schraûwen

L’Afrique de Papa (auteur : Hippolyte – éditeur : « Des bulles dans l’océan »

A Mettre Sous Le Sapin…

A Mettre Sous Le Sapin…

Offrir (ou s’offrir) un livre, c’est offrir (ou s’offrir) un univers nouveau et toujours surprenant…

TANIGUCHI et SCHUITEN

ne peuvent, en cette fin d’année, qu’avoir leur place sous votre sapin ou devant votre cheminée !

 

 

Les Cités Obscures : Livre 1 (Dessin : François Schuiten – scénario : Benoît Peeters – éditeur : Casterman)

 

Les Cités Obscures©Casterman

 

Il s’agit du premier volume de l’intégrale (enfin…) d’une série mythique de la bande dessinée belge, une série entamée dans les années 80.

Dans ce livre, premier, ce sont quatre albums qui se trouvent réunis en un seul volume, d’un format plus petit que les originaux, quatre albums qui plongent le lecteur dans des villes à la fois très proches, du point de vue de l’architecture entre autres, de ce que nous connaissons, et à la fois totalement imaginaires et transfigurées par l’imagination réaliste et inventive de Schuiten et Peeters. Une imagination toujours extrêmement poétique, même quand elle nous jette dans des mondes déshumanisés…

Mais cette intégrale, ce n’est pas que de la réédition ! Ce sont aussi des inédits, graphiques et littéraires. Et le résultat, c’est un ouvrage dans lequel on se balade avec les auteurs dans des cités improbables et envoûtantes.

L’originalité et le grand intérêt de cette intégrale, c’est de donner au lecteur de nouvelles clés de lecture, de nouvelles perspectives, grâce à toute une série de guides à la fois historiques et descriptifs de ces fameuses cités obscures, et des personnages qui les peuplent…

On dépasse ici la seule lecture d’une suite d’albums bd rassemblés, et on entre dans une manière tout à fait neuve et originale de raconter l’ensemble des cités chères à Benoît Peeters et François Schuiten.

C’est à la fois poétique et réaliste, neuf et nostalgique, il y a du noir et blanc, de la couleur, il y a de la littérature et des grands silences… Un peu comme la vie, un peu comme l’autre livre à glisser sous votre sapin, le Venise de Taniguchi !

 

 

 

Venise (auteur : Jiro Taniguchi – éditeur : Casterman)

 

Venise©Casterman

 

Le Japonais Jiro Taniguchi, mort en février dernier, est sans aucun doute le plus européen des dessinateurs de manga.

C’est un dessinateur qui s’est toujours intéressé, dans tous ses livres, à l’être humain, à ses rêves, à ses déambulations. A ses promenades solitaires, à ses rencontres, à ses quotidiens, à ses gestes les plus infimes et toujours révélateurs de ses rêves secrets…

Ici, dans ce livre qui est une réédition d’un album paru de manière fort discrète l y a trois ans, c’est à Venise qu’il emmène son personnage central. Un personnage central qui se révèle être Jiro Taniguchi lui-même, à la recherche des traces d’un grand-père qu’il vient de se découvrir… Un grand-père qu’il découvre dans la cité lacustre, et dont il découvre surtout qu’il était artiste et peintre, lui aussi !

Ce n’est pas vraiment une bd… Même si certaines pages sont découpées comme une bd… C’est bien plus un carnet de voyage. Un carnet d’instantanés, aussi. Au fil des ruelles, des canaux de Venise, c’est à la découverte de lui-même et de ses propres sensations que Taniguchi se rend… Il regarde, il écoute, il mange, il découvre…

Les mangas, habituellement, c’est du noir et blanc. Ici, c’est de la couleur, partout, de la lumière, des aquarelles à la fois très réalistes et extrêmement poétiques.

Tout qui s’est déjà rendu à Venise sera étonné de retrouver ses propres souvenirs, ses propres sensations, en regardant les dessins de Taniguchi… Et ceux qui n’y ont jamais été auront envie, en se plongeant dans ce « Venise », d’aller découvrir la cité des doges !

Venise est à la fois, pour Taniguchi, un personnage central et un révélateur… C’est en tout cas un lieu de beauté, et on y parle aussi, comme chez Schuiten, d’architecture…

 

Deux beaux livres… Deux superbes albums à  ne rater sous aucun prétexte et qui embelliront les bibliothèques de tous les amateurs de bd, de littérature, de poésie, d’art !…

 

Jacques Schraûwen

Brian Bones, Détective Privé : Eldorado

Brian Bones, Détective Privé : Eldorado

De la bd classique, dans son dessin comme dans son scénario, un album  » franco-belge  » qui se lit avec plaisir… Et une interview de son dessinateur, Belge et souriant…

 

 

Brian Bones a l’avantage d’associer deux métiers très différents l’un de l’autre : mécanicien automobile, d’une part, et détective privé auprès surtout d’une compagnie d’assurances d’autre part. Ce qui lui permet de côtoyer deux univers qu’il aime par-dessus tout, celui des belles carrosseries, celui du monde du cinéma aussi, de ses acteurs, de ses producteurs, de ses actrices.

Et, dans cet album-ci, il peut admirer de près la Cadillac Eldorado, ses chromes, ses formes, et chercher à comprendre comment un producteur a pu assassiner sa femme dans un accident de voiture, alors que c’était lui qui conduisait. Embrouilles, fric, complicités nauséabondes, tous les ingrédients d’un bon polar sont au rendez-vous de cette bd de facture incontestablement  » classique « .

Georges Van Linthout, par ailleurs auteur de quelques excellents romans graphiques, aime les voitures, c’est évident, il aime aussi dessiner es jolies filles, et il adore se plonger, graphiquement, dans une Amérique où tous les rêves semblent possibles, où tous les rêves, finalement, peuvent aussi se détruire en se frottant aux angles de la réalité.

Georges Van Linthout: la bd « classique »

 

Georges Van Linthout: l’Amérique

 

 

Rodolphe, en vieux routier du neuvième art, sait parfaitement raconter une histoire, utiliser les codes du polar avec talent pour que l’ensemble tienne la route parfaitement, pour que l’intrigue soit de bout en bout plausible. Avec Georges Van Linthout comme complice, le plaisir est au rendez-vous, et cela se ressent au fil des pages. On est dans un univers de ligne claire, avec des références nombreuses, certes à l’Amérique que tous deux connaissent et retranscrivent avec le sourire, mais aussi à leurs aînés de la bd. Il y a ainsi un vrai clin d’œil à Gil Jourdan, par exemple… Mais aussi de nombreuses références au cinéma américain, celui des années 60 bien sûr, mais celui de Clint Eastwood également.

N’allez pas croire cependant que ce classicisme graphique et littéraire rend cet album pesant et exclusivement nostalgique. Il n’en est rien, et le scénario de Rodolphe est vif, vigoureux, avec tous les rebondissements nécessaires à construire une narration passionnante. C’est du vrai délassement que cet album, et c’est un album assumé et réussi !

 

Ce qui fait la réussite d’un tel album, c’est aussi, bien entendu, l’osmose entre le dessinateur et le scénariste. Au-delà de l’histoire racontée par Rodolphe, au-delà de son récit charpenté avec précision et parfaitement bien huilé, il y a tout ce que le dessin de Van Linthout apporte comme détails, comme sourires, comme décors soignés et attirant le regard. Sans démesure, mais avec simplicité, ce graphisme crée toute l’ambiance nécessaire à alléger le déroulement narratif, d’une part, à le rendre plus lumineux d’autre part. Et le fait de rendre la voiture omniprésente (il n’y a que 7 planches sur 47 où aucune voiture n’apparaît…) crée une dynamique originale et intéressante à l’ensemble du livre.

Finalement, ce qui fait la richesse d’un polar, ce sont les personnages, c’est vrai, mais aussi et surtout l’ambiance générée par l’histoire. Une ambiance qui, en bd, naît du dessin… Une ambiance, ici, qui, vous l’aurez compris, complète l’intrigue à la perfection !

Georges Van Linthout: l’intrigue et l’ambiance

 

Un livre simple, un livre agréable, un livre classique, un livre bon enfant, un livre  » dans la tradition « …

Un album, en tout cas, extrêmement agréable…

Ne boudons pas notre plaisir à aimer la bd classique quand elle ne se hausse pas du col et quand elle atteint son but : nous faire sourire, nous faire passer un bon moment !

 

Jacques Schraûwen

Brian Bones, Détective Privé : Eldorado (dessin : Georges Van Linthout – scénario : Rodolphe – éditeur : Paquet)