La Dame De Fer

La Dame De Fer

A la mort de Margaret Thatcher, les retrouvailles de trois amis d’enfance… Une histoire souriante, réjouissante, lumineuse, la puissance de l’amitié au-delà du temps qui passe et de la nostalgie ! Une histoire dont l’auteur nous parle dans cette chronique…

 

Avec un titre pareil, on s’attend à un livre qui décrit quelques éléments d’une grande Histoire proche de nous, et qui, de ce fait, plonge dans des réflexions qui ne peuvent qu’être sociales.

Or, s’il est vrai que la réalité des années Thatcher est bien présente dans cet album, elle n’est là qu’en décor, en décor lointain, même. Parce que, finalement, ce sont trois dames de fer auxquelles on a droit ici : il y a évidemment « la » Thatcher, son décès, surtout, salué par des cris de joie dans un petit village côtier, il y a ensuite Abby, une femme décidée qui a toutes les apparences de la réussite et qui revient dans cette bourgade après des années d’absence, et, enfin, il y a un bel objet d’acier et de vitesse, une Norton, moto mythique qui appartient au passé des trois personnages centraux, qui appartient aussi à leur nouveau présent.

Le récit, au départ, est totalement linéaire : le tenancier du pub de ce village écrit une lettre à ses deux amis d’enfance qui ne se sont plus vus depuis des années. Dans cette lettre, il leur dit avoir le cancer et vouloir les revoir avant de mourir. Ils arrivent, tout de suite, ils le rejoignent, et leur amitié en sommeil se réveille immédiatement.

Dès lors, le récit emprunte plusieurs chemins, s’ouvre à plusieurs thèmes… Il y a un peu de romantisme, certes… Un peu de polar, aussi, et de la politique, et des compromissions… Mais ce qu’il y a surtout, c’est une belle galerie de personnages, perdus et perdants, mais gardant tous le sourire, au fil d’une narration dans laquelle les époques se superposent les unes aux autres.

Parce que c’est  là aussi le grand plaisir de cette  » Dame de fer  » : c’est en Grande-Bretagne que tout se passe, en 1985 et en 2013, mais cela pourrait tout aussi bien se vivre ailleurs, dans n’importe quel pays touché par la crise, à n’importe quelle époque aussi…

Michel Constant: le scénario
Michel Constant: les personnages
Michel Constant: le lieu et l’époque

 

Ce livre aurait pu, vous l’aurez compris, être militant, sérieux… Il n’en est rien, fort heureusement ai-je envie de dire, et son ton est incontestablement celui de l’humour… Un humour qui n’est jamais traité avec facilité mais qui, tout au contraire, naît de l’intérêt que les auteurs portent à tous leurs personnages, un intérêt qu’ils partagent à la perfection avec leurs lecteurs, croyez-moi.

Un de ces personnages secondaires, par exemple, est atteint du syndrome de La  Tourette. Cette femme jure et utilise un vocabulaire ordurier sans en avoir conscience… Cela aurait pu donner lieu à quelque chose de graveleux, et il n’en est rien, cette femme dévoile un vrai talent, et tout le village oublie son handicap et accepte son étrange différence…

Le dessin de Michel Constant évite tout tape-à-l’œil pour s’approcher au plus près de tous ceux qu’il nous invite à découvrir. Avec un découpage en « gaufrier » classique, il restitue à la perfection à la fois l’ambiance de ce qu’il nous raconte et les décors dans lesquels tout se passe ou s’est passé…

Pour ce faire, pour que l’humour ne soit jamais pesant et laisse toujours la place à une image attendrie de la réalité, il est aidé, plus que ça même, par une couleur qui ne laisse rien au hasard. C’est cette couleur qui permet, dès la planche 6, de passer en douceur d’une époque à l’autre, de souligner, grâce à un contraste de lumière, la présence d’un flash-back.

Michel Constant: le ton, l’humour…
Michel Constant: la couleur

 

Un homme qui a le cancer et qui veut retrouver ses amis… Cela aurait pu déboucher sur un mélo larmoyant. Mais ce n’est pas ce qu’ont voulu les auteurs de cette Dame de Fer, et sans vouloir déflorer l’histoire qui nous est narrée, sachez que bien des surprises sont au rendez-vous de ce récit, des surprises toujours souriantes, toujours bon-enfant… Mais toujours empreintes aussi de réflexions humanistes!

Et s’il fallait trouver une  » morale  » à ce livre, ce serait peut-être de se dire que, pour que le monde dans lequel nous vivons soit vivable, acceptable, il faudrait parfois prendre le temps de le regarder à l’envers !

Michel Constant: « regarder à l’envers… »

Michel Constant, par ailleurs auteur d’une excellente série d’aventures passionnantes (une série rééditée chez l’éditeur Paquet), Mauro Caldi, use ici d’un ton plus intimiste, plus ancré dans une vérité sociale et, donc, historique. Et le résultat, c’est un livre qui se lit avec le sourire, qui se savoure, qui plonge le lecteur dans des histoires qui, c’est vrai, lui sont étrangères, mais qui ne peuvent qu’éveiller en lui des souvenirs, des réminiscences, des nostalgies, des espérances…

Un excellent livre, donc, à s’offrir !… et à offrir!

 

Jacques Schraûwen

La Dame De Fer (dessin : Michel Constant – scénario : Michel et Béa Constant – couleur : Béa Constant – éditeur : Futuropolis)

Dickens & Dickens

Dickens & Dickens

Dans l’Angleterre victorienne, une histoire complète en deux volumes qui nous parle de littérature, de bas-fonds, d’ombre, de lumière, d’érotisme et de morale bien-pensante… Le tout au long d’une intrigue qui semble plonger dans le fantastique !

 

 

Il est de ces époques propices à des récits dans lesquels l’âme humaine est mise à nu. Albion sous le règne de la Reine Victoria en est un exemple évident : une société dans laquelle se faisaient face la richesse la plus ostentatoire et la misère la plus profonde, un monde dans lequel la littérature croit pouvoir tout comprendre et tout analyser, et une cité, Londres, dans laquelle la fange fait naître des êtres à la fois amoraux, immoraux, truands et hommes d’honneur, mais d’un honneur particulier…

Dans ce dix-neuvième siècle qui voit la capitale britannique s’enorgueillir de la première exposition universelle, Griffo et Rodolphe nous font suivre les pas de Charles Dickens, autant connu à l’époque qu’il l’est encore aujourd’hui.

On pourrait, et cela a déjà été fait maintes fois d’ailleurs, dessiner la vie de Dickens à la manière d’une biographie nourrie d’éléments officiels. Ici, c’est d’une non-biographie qu’il s’agit plutôt, consacrée à un artiste immortel fasciné par l’horreur, la mort, la pauvreté. Une non-biographie mêlant, avec un sens de l’inventivité assez remarquable, la réalité de ce que fut cet écrivain et un environnement imaginaire et teinté de mystère… D’un mystère que, d’ailleurs, Charles Dickens n’aurait pas renié !…

 

 

Charles Dickens, personnage central de ce récit en deux tomes, se découvre un jour un double… Un homme de son âge, qui lui ressemble comme deux gouttes d’eau.

Dickens est un écrivain reconnu, ambitieux, orgueilleux, puisqu’il se sent plus réputé encore que la Reine Victoria. Son double, lui, est tout le contraire. Truand notoire, chef de bande, il règne dans les quartiers les plus mal famés de Londres. Dickens est un notable pétri de bienséance, Charlie, lui, a un langage ordurier, renie toute morale et ne cherche que son plaisir.

Et ce Charlie prend, de temps à autre, la place de Charles. Le truand sans foi ni loi vit la vie de l’écrivain qui se révolte dans ses écrits contre la misère, la prostitution, la peine de mort, sans rien connaître réellement, malgré tout, de ces gens dont il pense défendre l’honneur et la dignité !

Cette histoire pourrait être une histoire à la Dickens, ou, plus proche de nous, à la Jean Ray, c’est-à-dire une histoire dans laquelle le  » fantastique  » et l’horreur occupent la première place.

Mais il n’en est rien, et Rodolphe réussit à construire un scénario qui n’a pratiquement aucune zone d’ombre, un scénario plus proche du portrait d’une époque, au travers d’un fil conducteur s’apparentant au polar, que de l’immersion dans l’inconnu, dans l’impossible. Ce  » Dickens & Dickens  » reste plausible de bout en bout, même si les dernières péripéties plongent, elles, véritablement dans l’improbable ou, du moins, l’inexplicable.

 

 

Griffo, au dessin, fait preuve, comme d’habitude d’ailleurs, d’une belle virtuosité.

Ce qui lui plaît, à lui aussi, c’est le rendu d’une époque. Son dessin aime à montrer l’opposition de deux mondes opposés, celui de la bienséance et celui des bas-fonds, et, ce faisant, aime aussi à décrire avec une belle impudeur les amours vécues par la bourgeoisie et celles vécues par la plèbe…

Il attache un soin tout particulier aux décors intérieurs, beaucoup plus présents, dans ce diptyque, que les décors extérieurs. Mais pour les uns comme pour les autres, il y a une précision dans le détail qui rend profondément tangible cette Angleterre Victorienne pétrie d’une morale intransigeante et d’un déni de l’horreur d’une société de  plus en plus délétère.

Et il faut souligner, également, la couleur qui ajoute encore à l’expressionnisme qu’aime Griffo lorsqu’il s’approche des visages.

Une passionnante réussite que ce  » Dickens & Dickens « …

Avec, pour ma part, un regret, malgré tout… Il semble que les correcteurs aient oublié une part de leur travail. Quelques fautes d’orthographe, en effet, auraient pu (dû) être corrigées, et quelques mots, parfois, manquent dans les textes…

 

 

Jacques Schraûwen

Dickens & Dickens (deux volumes – dessin : Griffo – scénario : Rodolphe – éditeur : Vents d’Ouest)

Du moment qu’on s’aime

Du moment qu’on s’aime

Un peu d’amour ?… Un peu d’humour ?… De l’humour grinçant ?…. Chereau, inspiré par Guitry, joue avec tout cela, dans ce livre haut en couleurs ! Et le sourire est  toujours au rendez-vous !

 

 

Du moment qu’on s’aime ©Pixel Fever  Editions

 

L’amour et ses absurdités, ses concessions, ses habitudes, voilà, incontestablement, un thème souvent retrouvé dans les dessins d’humour. Mais force est de reconnaître que, souvent, au-delà d’un simple exercice de réécriture de situations mille fois évoquées, cet humour-là ne brille rarement par son originalité.

Chereau, ici, a choisi, pour la suite de ses gags d’une page, une vraie construction narrative, et c’est déjà une première originalité. On commence la lecture par le jour du mariage, on la termine par la toute vieillesse. Il ne manque que la mort pour que l’histoire de l’amour soit complète, en quelque sorte !

Premier dessin : un invité à un mariage porte un toast : « je lève mon verre aux mariés qui pensent encore qu’ils vont s’aimer pour toujours »…

Ultime dessin : un couple de vieillards regarde un album photo. Le mari dit : « Regarde là : c’est quand on était heureux. » ; l’épouse répond : « Bah ! Du moment qu’on s’aime ! »…

Entre ces eux vignettes, c’est toute une vie qui défile, de la jeunesse à la lassitude, de l’étreinte aux enfants, de l’éducation à la maturité, de la maturité au manque de désir.

 

Du moment qu’on s’aime ©Pixel Fever  Editions

 

La deuxième originalité, c’est de montrer l’amour sous toutes ses formes, amour hétérosexuel, amour parental, amour homosexuel, amour déviant, même, dans l’un ou l’autre dessin.

Et l’image que nous donne ce livre est à la fois extrêmement sombre, puisqu’elle nous montre qu’hommes et femmes ne peuvent qu’être différents dans leur manière de vivre, de penser, d’aimer, que l’habitude est  destructrice de sentiment, que l’incompréhension entre partenaires amoureux, quels qu’ils soient, ne peut jamais être évitée.

Mais cette image est aussi empreinte d’une vraie tendresse. L’auteur, certes, aime à caricaturer le monde de l’amour, mais il le fait sans méchanceté, avec un regard, même, parfois poétique, qui tempère la noirceur initiale du propos.

Ce n’est pas un album de BD… Mais c’est  un livre qui parvient, en usant de l’arme de l’humour descriptif, à  nous faire réfléchir à nos propres réalités amoureuses. Et à comprendre, aussi, que vieillir est et restera toujours un long voyage amoureux !

Un petit bémol, malgré tout : il y a quelques fautes d’orthographe qui auraient pu (dû) être corrigées !…

 

Jacques Schraûwen

Du moment qu’on s’aime (auteur : Chereau – éditeur : Pixel Fever  Editions)

 

Duel

Duel

Au départ, il y a une nouvelle écrite par Joseph Conrad et parue au début du vingtième siècle. Ensuite, il y a un excellent film de Ridley Scott, sorti en 1977, avec Harvey Keitel et Keith Carradine. Aujourd’hui, c’est la bande dessinée qui remet à l’honneur, avec une belle réussite, cette histoire puissante !…

 

Joseph Conrad est un des monuments de la littérature internationale. Adapter ses écrits, faire de ses mots le matériau d’un tout autre média, ce n’est certainement pas chose évidente ! Cependant, la force de Conrad, sa puissance d’évocation, son sens aigu de l’aventure racontée, tout cela est un terreau sur lequel l’imagination des  » adaptateurs  » peut s’épanouir totalement. Le tout est de ne pas trahir le propos originel… Ridley Scott ne l’a pas fait, il a construit un film épique et passionnant. Et Renaud Farace n’a osé aucune trahison non plus, même si, pour faire d’une nouvelle, d’un presque-roman une épopée humaine dessinée, il a pris quelques libertés avec le récit de Conrad. Des ajouts bienvenus, en fait, puisqu’ils étoffent la linéarité de la narration, en l’enrichissant, en choisissant, également, un point de vue qui, peut-être, n’était pas mis au premier plan par l’écrivain.

Renaud Farace: les ajouts par rapport à la nouvelle

 

 

L’histoire de ce  » Duel  » est assez simple, finalement : elle met en scène deux militaires de Napoléon: D’Hubert, issu de la classe aisée, et Féraud, fils d’un maréchal-ferrant. Le premier est discipliné et respectueux des ordres, le second est sanguin, querelleur, incontrôlable. Tous les deux vivent dans une France qui voit Napoléon affronter l’Europe entière, un empereur soucieux de préserver tant que faire se peut la vie de ses meilleurs hussards. Pour cela, il a pris une décision : interdire les duels… Mais voilà, Féraud est un grand adepte de ces combats d’homme à homme. Et c’est en voulant le ramener à la raison (d’état…) que D’Hubert va se voir obligé d’accepter un duel. Un premier duel… Suivi, pendant plus de vingt ans, de bien d’autres affrontements en face à face, tous plus épiques les uns que les autres.

Le scénario de Farace laisse la part belle aux scènes de combat, bien évidemment, et l’utilisation parcimonieuse de la couleur rouge-sang dont il fait preuve dans un univers essentiellement en noir et blanc accentue encore, avec force, la violence des sentiments de haine qui habitent les deux hussards.

Le dessin de Farace, d’ailleurs, est très particulier. Les personnages, sous sa plume, frisent souvent la caricature. Le trait, même s’il est simple, force à sa manière l’expression des sentiments. Par contre, en ce qui concerne l’environnement dans lequel vivent ces personnages, on atteint là, malgré quelques anachronismes souriants, à un rendu, à une fidélité assez exceptionnelle. Finalement, ce que Farace a voulu retenir de l’histoire racontée par Conrad, c’est, certes, la suite ininterrompue, des années durant, des duels opposant deux hommes, mais c’est surtout le monde dans lequel ces deux anti-héros vivent, évoluent, et vieillissent. Et survivent, enfin, alors qu’autour d’eux seule la mort semble régner en maîtresse absolue. D’où l’importance des décors, de la nature, des êtres qui ne sont que secondaires mais dont la présence se révèle essentielle.

Renaud Farace: le dessin
Renaud Farace: l’ambiance et l’environnement

 

N’allez pas croire, cependant, que les deux protagonistes principaux de cet album manquent de consistance, ne sont que des guerriers sans âme et sans culture ! Bien sûr, ils viennent de deux milieux totalement différents. Mais tous les deux ont une envie profonde de communiquer. Par les attitudes, par les mots, par les écrits. C’est ainsi que Farace s’est amusé à montrer une relation très particulière, pratiquement maternelle, entre D’Hubert et sa sœur aînée, et qu’il s’est amusé aussi à montrer Féraud écrire à son père ou à une maîtresse. Deux lettres qui donnent une assise, un passé à Féraud, tout en le montrant en amant aimé et désiré…

 

Cela dit, l’important dans ce livre, au-delà de l’anecdote, au-delà même de la dualité humaine résumée dans les deux personnages centraux sans cesse mis face à face, l’essentiel, c’est la création et la persistance de la légende, d’une légende qui permet, à ceux qui en rendent compte, à ceux qui la regardent vivre et grandir de loin, une légende qui leur permet tout comme à « la rumeur » d’oublier l’horreur, simplement, de la mort omniprésente.

Sans légende, aucune survie n’est possible. Et celle que nous racontent Conrad, d’abord, Scott ensuite, et Farace aujourd’hui, cette légende-là touche à l’immortalité. Donc à l’essentiel de l’âme humaine lorsqu’elle s’accepte charnelle, et donc violente !

Renaud Farace: l’importance de la légende…

 

Il s’agit ici d’une nouvelle adaptation, qui n’a pas grand-chose à voir avec l’excellent film de Scott. Mais qui a tout à voir avec la nouvelle de Conrad. Plus qu’une adaptation, d’ailleurs, c’est d’une interprétation qu’il s’agit… Septième et neuvième arts ont choisi, ainsi, deux voies différentes, et, en définitive, c’est Joseph Conrad, sans aucune trahison, qui reste gagnant !

Ce  » Duel  » est un excellent roman graphique : il y a de la littérature, il y a du véritable graphisme et pas des gribouillis tendance bobo fatigué…

Un livre que les lecteurs de Joseph Conrad aimeront autant que l’aimeront les amoureux de la BD !

 

Jacques Schraûwen

Duel (auteur : Renaud Farace – éditeur : Casterman)

Dieu N’Aime Pas Papa

Dieu N’Aime Pas Papa

Une mère et son fils, Tao, la religion, omniprésente, et l’enfance, simplement, en confrontation aux certitudes des adultes!…

Tao a huit ans. C’est un petit garçon aux cheveux blonds qui vit dans une petite ville, avec sa maman. Rien qu’avec sa maman, puisque son papa, lui, est parti. Et depuis, à la maison, c’est l’ennui et le chagrin qui construisent l’ambiance des quotidiens de Tao et de sa maman. Une mère abandonnée, qui se sent telle en tout cas, et qui se réfugie dans la foi, dans l’application stricte et pure de la religion catholique et de ses dogmes.

Pour s’occuper, Tao lit et relit la Bible, et il la dessine, maladroitement mais avec une ferveur qui n’a plus grand-chose à voir avec ces fameux dogmes, lois et obligations auxquels sa mère obéit, que sa mère veut lui imposer.

Ce livre aurait pu être une attaque en règle contre la religion catholique, au travers d’une histoire assez simple somme toute, celle d’un enfant brimé pour des raisons uniquement religieuses.

Mais ce n’est pas (fort heureusement) ce que Davy Mourier a voulu dans ce livre. Ce qu’il nous montre à voir, c’est l’opposition, douce le plus souvent, presque brutale rarement, de deux univers, celui de l’enfance qui se nourrit de  » pourquoi « , et celle du monde adulte qui éprouve toutes les difficultés possibles à trouver des réponses simples à ces questionnements…

Simples et humaines…

Construit en chapitres, dont les titres font plus qu’évoquer les fameux dix commandements de Moïse, cet album est dessiné avec douceur par Camille Moog pour tout ce qui touche au quotidien de Tao et sa mère, dans un style enfantin par Davy Mourier pour tout ce qui naît des doigts de Tao. Il en résulte un livre graphiquement multiple et formidablement attachant. Un livre à taille humaine, à taille de l’enfance, plutôt, une enfance qui se cherche des raisons de croire, d’abord et avant tout, en elle-même.

Davy Mourier: enfance et religion

Davy Mourier: La religion et ses dogmes

 

Il y a deux personnages centraux dans ce récit, mais ils vivent dans un environnement extrêmement bien décrit et raconté, avec simplicité et sourire : l’école, la maison, l’église. Et tous ces éléments de l’environnement ont une importance réelle dans la trame du récit, dans son rythme plutôt. Dans l’évolution de nos deux héros, aussi, bien évidemment.

Ainsi, ce n’est que par petites touches qu’on comprend ce qui fait le désespoir de la maman de Tao. Et à partir de cette découverte, tout prend son sens: les questions de Tao, l’absence de réponses de la part de sa mère, les tentatives d’appel au pardon de la part du curé de la paroisse.

Et cette cause du désespoir devient dès lors l’axe autour duquel continue à se construire le récit. Il s’agit de l’homosexualité du papa, un homme qui se révèle tout aussi croyant que la maman, tout compte fait.

Mais qu’on ne se trompe pas, ce livre n’est pas une charge contre l’intransigeance de la religion catholique. Il est beaucoup plus une réflexion tout en naïveté sur les diktats de toutes les religions. La naïveté, d’ailleurs, permet au message, en quelque sorte, de se faire universel, encore plus universel, surtout dans l’époque où nous vivons et où les intégrismes de toutes sortes semblent ériger des murs hérissés de préjugés de plus en plus imbéciles et mortels.

Davy Mourier: Homosexualité et religion

 

Davy Mourier est un artiste qui aime à varier les plaisirs. Touche-à-tout, souvent, connu pour son personnage de  » La petite mort « , il semble, ici, scénariste et co-dessinateur, avoir choisi une autre voie, encore. Celle de la sagesse … Pas à ce point-là, non ! Mais un chemin plus serein, une route plus étroite, peut-être, mais qui s’ouvre sur des horizons intimes joliment variés.

Son écriture comme son dessin sont faussement enfantins, certes, mais véridiquement humanistes dans la volonté qu’ils ont, mots et graphisme, de ne porter aucun jugement.

Et c’est par cette retenue tout en intelligence que ce livre mérite aussi d’être lu et partagé.

Davy Mourier: écriture et dessin

Tolérance et poésie, religion et liberté: bien des thèmes sont abordés dans ce  » Dieu n’aime pas papa « . Et ils le sont avec légèreté, tous, avec le sourire, aussi, malgré les larmes et les angoisses…

Ecrit à taille d’enfance, dessiné à taille d’adulte se redécouvrant encore et toujours enfant, cet album fait incontestablement partie des bonnes surprises de cette année 2017 !

 

Jacques Schraûwen

Dieu N’Aime Pas Papa (dessin : Camille Moog et Davy Mourier – scénario : Davy Mourier – éditeur : Delcourt)

Duke : La Boue et le Sang

Duke : La Boue et le Sang

Le grand retour de Hermann dans l’univers du western, avec le début d’une série pleine de colère, de sang, de mort et de désespérance…

Nous sommes à la fin du dix-neuvième siècle. Shérif adjoint dans une petite ville minière, Duke est ce qu’on peut appeler un professionnel de la gâchette. Un professionnel qui peut se révéler implacable, mais qui reste impuissant face au pouvoir de l’argent, représenté par le propriétaire de la mine d’or et, surtout, par ses mercenaires qui, eux, tuent à tout va, même les femmes et les enfants.

A partir de ce canevas, somme toute classique, Hermann et Yves H. nous offrent le portrait d’un homme pour qui la mort est une compagne quotidienne, mais pour qui la vie et tous ses possibles reste un but essentiel. Et sa manière d’exister ressemble à un balancier hésitant sans cesse entre ces quatre vérités : la vie et la mort, la haine et l’amour.

A ce titre, Duke est un anti-héros, bien évidemment, mais aussi un personnage de tragédie. Il fait penser à  » L’homme des hautes plaines « , de Eastwood, puisqu’on ne sait rien de lui, rien de son passé, rien de ses buts précis dans cette petite cité perdue loin de tout sauf de l’injustice. Et c’est vrai que, dans son scénario, Yves H. n’hésite pas à placer ici et là des références cinématographiques qui, graphiquement, enchantent Hermann. Et le tout est parfaitement assumé, et ce qui en résulte, c’est la découverte d’un personnage central « en formation », en gestation humaine et sans doute humaniste, et dont les avenirs sont, d’ores et déjà, pleins de promesses plurielles.

Yves H.: le personnage de Duke

Hermann: le personnage de Duke

Ce premier volume d’une série met en place différentes personnes, et le scénario comme le dessin leur donnent de la chair, c’est évident. Les personnages, tous, existent, ils s’animent au fil des pages et de leurs sentiments, et de leurs sensations, et de leurs sympathies ou de leur manque total d’empathie. On est très loin, ici, de l’ambiance de la série  » Comanche  » qui, pourtant, à l’époque, se différenciait totalement de ce qui se faisait en guise de western-bd. Par contre, ce qui reste similaire à cette ancienne série aujourd’hui rééditée, c’est le côté one-shot de ce premier volume. Bien sûr, on attend une suite… Mais l’histoire racontée dans cette boue et ce sang tient toute seule, et j’espère que les albums suivants en feront de même! Il y a là un certain classicisme qui va bien à Hermann et à Yves H., j’en suis persuadé!

Yves H.: un album one-shot?

Le scénario de Yves H., vous l’aurez compris, me plaît beaucoup. Simple et linéaire sans jamais être simpliste, référentiel sans être pesant, il laisse au dessinateur une vraie liberté, une liberté que Hermann utilise à partir d’un canevas qu’il respecte mais auquel il ajoute ses touches personnelles, dans l’art du mouvement, dans l’art de la mise en scène, dans l’art essentiel chez lui de l’utilisation de la couleur.

Hermann: le découpage

Quand on regarde l’œuvre de Hermann, on ne peut qu’être ébloui par son trajet, à la fois artistique et humain. Ses premiers personnages, Bernard Prince et Red Dust, étaient des vrais héros véhiculant des valeurs universelles dans un monde qui les reniait. A ce titre, certes, ils se dessinaient déjà comme  » à côté « , comme porteurs de jugements, au travers de l’action, sur l’univers qui était le leur.

Mais ils étaient, physiquement, ce qu’on attendait qu’ils soient, dans les années 70 et 80 : beaux, solides, moraux !

Au fil des années, le graphisme de Hermann a évolué, et sa manière de voir et de nous restituer les êtres humains a changé. On peut dire (comme il le dit lui-même d’ailleurs…) qu’il force le trait, c’est vrai. Mais c’est une démarche plus profonde que ça, plus philosophique presque ! Il accentue les défauts physiques des hommes comme des femmes pour leurs donner vie, totalement, pour qu’ils ne soient à aucun moment des icônes sans intérêt. Chez Hermann, par exemple, depuis quelques années, les pin-up n’ont plus droit de cité… Les femmes qu’ils dessine sont réelles, elles sont donc celles qu’on peut croiser, qu’on peut aimer. Et c’est pour cela, dans aucun doute, que dans cet album-ci comme dans ses précédents d’ailleurs, les personnages féminins, qu’ils soient ou non au premier plan de l’intrigue, occupent dans l’œuvre d’Hermann une place essentielle !…

Hermann: le dessin

Un scénario sans temps mort, un dessin toujours inventif, des mots sans apprêts et sans vulgarités gratuites, un sens du mouvement et de la couleur de plus en plus aboutis : tout, dans ce premier volume d’une nouvelle série western ne peut que donner l’envie d’en découvrir vite les futurs soubresauts !

Hermann et Yves H. : ici, un duo gagnant, incontestablement !

 

Jacques Schraûwen

Duke : La Boue et le Sang (dessin : Hermann – scénario : Yves H. – éditeur : Le Lombard)

La Déconfiture

La Déconfiture

Juin 1940 : la fin de ce que certains historiens ont appelé pompeusement  » la bataille de France  » se dessine au quotidien de quelques soldats perdus dans une débâcle sans rémission. C’est ce que nous raconte ce livre, à la fois pudique, souriant, et terrible !

Des livres consacrés à la guerre qu’on dit seconde comme si, depuis, il n’y en avait plus eu, cela ne manque pas ! Entre le lyrisme de l’héroïsme et la douleur de l’innommable, tous les thèmes ont été abordés. Et il n’est pas évident de trouver une voie originale pour parler de cette époque qui, de nos jours encore, laisse des traces profondes dans notre société, et dans notre manière de vivre et de penser.

Tardi y est parvenu, avec le récit qu’il a fait du stalag où s’était retrouvé son père.

Rabaté, ici, dans cette  » déconfiture « , y parvient aussi, parfaitement.

On peut parler de proximité, d’ailleurs, entre ces deux auteurs. Par l’axiome qui est le leur, d’abord, de ne vouloir voir la grande Histoire qu’au travers du prisme de l’individu. Par le dessin, ensuite, qui prend le choix d’éviter les effets et de rendre compte, en noir et blanc, d’une réalité observable.

C’est donc loin des aventures héroïco-militaires que nous entraîne cet album. Nous accompagnons simplement, au fil des pages, les errances de Videgrain, instituteur dans le civil, et militaire désabusé au présent d’un quotidien sans aucune gloire.

La débâcle est partout : dans le matériel inadapté, dans les civils croisés qui rejettent l’armée et son incompétence, dans les morts qui jonchent les routes, dans les bombardements allemands, aveugles et désespérants pour les errants d’une guerre perdue.

Rabaté a fait de ce personnage le guide de ses lecteurs. C’est au travers de son regard, de ses réflexions, de ses rencontres qu’on découvre l’envers du décor, la réalité, simplement, de ce qu’est une défaite humaine vécue à l’échelle d’un pays. D’une culture…

Mais qu’on ne se trompe pas, Pascal Rabaté ne nous impose pas, dans ce qui doit être le premier tome d’un diptyque, un pensum philosophique. Il est observateur, simplement. Sans jamais être manichéen, il nous montre un monde qui n’est plus, un univers qui s’autodétruit, et il le fait par petites touches tantôt intimistes, tantôt plus généralistes, mais toutes d’abord et avant tout humaines. Et c’est pour cela que, dans ce livre, plus que les situations décrites et racontées, aussi horribles soient-elles par l’habitude de l’horreur qu’elles provoquent chez les militaires en déroute, plus que l’événementiel, ce qui frappe dans cette  » Déconfiture « , ce sont le texte et les dialogues.

Pascal Rabaté est un dessinateur au dessin extrêmement clair, au graphisme se refusant à multiplier les décors et les détails qui ne pourraient que réduire la présence des personnages. Il est aussi un dialoguiste chevronné, qui réussit à ce que chaque protagoniste ait son propre langage. A ce titre, on peut dire que son talent d’auteur de BD se rapproche de l’art cinématographique, tant par le découpage que par le soin pris à ce que tous les rôles aient une importance et soient mis en valeur, même et surtout ceux que l’on dit seconds…