Jack Cool 1966 : Quelques Jours Avant Jésus-Gris…

Jack Cool 1966 : Quelques Jours Avant Jésus-Gris…

1966… Un homme, de retour de guerre, quitte tout, femme, enfant, travail. Il disparaît, totalement, et son épouse engage un détective privé pour le retrouver. A partir de là, c’est dans une Amérique profonde et mouvementée que les auteurs de ce premier album nous entraînent.

 

 

Ce détective, Jack Cool, ne ressemble pas vraiment à ce qu’on connaît de ce métier au travers de la littérature et du cinéma. Il n’est pas désabusé, il n’est pas paumé, il est plutôt  » ailleurs « . Mais actif, à sa manière, sans se presser… Et c’est ainsi qu’il retrouve la trace du disparu, dans une communauté hippie où le LSD est plus qu’une habitude, une vraie religion, un disparu qui a pris le sobriquet de Jésus-Gris.

En même temps, Jack Cool mène une autre enquête, à la recherche de la fille d’une actrice célèbre, une enquête qui va le conduire dans l’entourage d’une espèce de guignol qui se prend, et se fait prendre surtout pour une sorte d’adepte de Satan…

Les codes habituels des romans noirs américains des années 60 et 70, ceux de Carter Brown, de Kaminsky, de Hadley Chase, sont donc bien présents dans cet album. Mais pour Jack Manini, le scénariste, par ailleurs dessinateur lui-même, de  » Necromancy  » entre autres, ces codes ne pouvaient qu’être triturés, distordus, pour correspondre à ce qu’il voulait : montrer une certaine Amérique, en une époque bien précise, celle des hippies, celle de la nécessité ressentie par la jeunesse d’oublier la guerre du Vietnam, de se plonger dans une autre existence, une existence de liberté nourrie de trips lumineux comme d’improbables arcs-en-ciel.

Et pour ce faire, Manini et son complice au dessin Olivier Mangin s’amusent de page en page, d’une part à être fidèles, certes, à ce pays et à cette époque dans lesquels ils s’immergent en même temps que leurs lecteurs, mais d’autre part à perdre ces lecteurs dans des récits parallèles qui finissent par converger vers un même horizon, le tout à force de faux-semblants de toutes sortes… Le premier de ces faux-semblants narratifs et graphiques étant déjà le titre et la couverture de cette série, qui nous font croire à un  héros bien précis, alors que, finalement, il n’en est rien !…

Olivier Mangin: le portrait d’une Amérique

 

Olivier Mangin: les faux-semblants

 

 

Par contre, ce qui est une réalité, dans cet album, c’est la façon dont le dessinateur, Olivier Mangin, a décidé d’aborder l’univers imaginé par Jack Manini. Son style oscille entre le réalisme et la caricature, entre la description et l’introspection onirique, entre la réalité et le délire sous acide.

Cette technique narrative accompagne à la perfection un scénario qui entre de plain-pied dans ce monde américain où la drogue et la jeunesse cherchaient à inventer des mondes meilleurs, dont on sait qu’ils n’ont jamais vraiment pris vie.

Une autre des caractéristiques de ce dessinateur, c’est de s’inspirer, tout au long de ses dessins, d’une construction cinématographique assez typique de ce que le cinéma des années 70 nous montrait : des plans séquence, des perspectives à peine accentuées, des scènes rêvées ou délirées incorporés au fil du récit. Incontestablement, cet album nous immerge, oui, dans une époque révolue, celle où se mêlaient drogue et religion, libertés désirées et gourous arnaqueurs, sectes et sexe, cinéma et promotions canapés… Rien de bien neuf sous le soleil, finalement…

Olivier Mangin: un récit par séquences

 

 

Les références du dessin d’Olivier Mangin sont nombreuses, vous l’aurez compris. La franco-belge, bien sûr, mais aussi le manga… et, de ci de là, les comics américains et le cinéma…

Des références que la couleur de Yoann Guillé accompagne en rendant hommage, elle aussi, à un septième art qui osait tout, tant au niveau des ambiances que du récit…

Olivier Mangin: la couleur

Ce livre est un faux polar qui, lentement devient une vraie enquête policière à la manière des romans noirs américains. C’est un livre dans lequel plusieurs histoires se mélangent, d’abord de loin puis de plus en plus intimement… C’est un livre sur les déchirures de quelques personnages, leurs failles, mais aussi et surtout les déchirements et les folies de toute une époque bien précise, celle des années 60/70…

C’est un livre plus qu’agréable à lire, et dont on se demande déjà comment les auteurs en construiront la suite…

A découvrir, donc, sans modération…

 

Jacques Schraûwen

Jack Cool 1966 : Quelques Jours Avant Jésus-Gris… (dessin : Olivier Mangin – scénario : Jack Manini – couleur : Yoann Guillé – éditeur : Bamboo/GrandAngle)

Le Joueur D’Echecs (Stefan Zweig)

Le Joueur D’Echecs (Stefan Zweig)

Un album bd superbe, une interview de l’auteur…  Au départ d’un livre désespéré de Stefan Zweig, voici une adaptation dessinée particulièrement riche, et dont le graphisme se fait miroir artistique du récit de l’écrivain. Dans cette chronique, écoutez l’auteur de ce livre original et intelligent…

 

Adapter un texte aussi puissant et désespérant que celui de Stefan Zweig tient du pari. Comment réussir, en effet, à restituer graphiquement une langue qui parvient, comme celle de Zweig, à pénétrer au plus profond de l’âme humaine, au plus profond de ses angoisses, au plus profond de ses absences, de ses violences, de ses lâchetés ?

 » Le jouer d’échecs « , ce n’est pas un livre de lutte, de résistance… C’est un livre de mémoire, et de volonté de survie, d’abord, avant tout… Le choix du jeu d’échecs est, bien évidemment, d’un symbolisme particulièrement parlant, puisque c’est de jeu dont on parle, celui de la vie et de la mort, puisque c’est aussi d’échecs pluriels qu’il s’agit, dans ce récit qui nous montre, au cours d’une croisière en 1942, la compétition entre deux êtres autour d’un échiquier. L’un fuit le nazisme, l’autre est un champion reconnu et adulé.

L’adaptation qu’en fait aujourd’hui David Sala est exceptionnelle à bien des points de vue.

Pour entrer dans l’univers des personnages de Zweig, il a fait le choix délibéré de l’art pictural, et c’est en faisant de son dessin un hommage évident à ce que les nazis appelaient l’art dégénéré, de Klimt à Matisse, qu’il explique, sans discours, sans ostentation, ce que fut la dictature de la violence et de la brutalité dans un monde où l’art, pourtant, occupait une place humainement essentielle.

Et c’est grâce à ce côté pictural, incontestablement, que cette bande dessinée prend toute sa force, tout sa puissance. Si la construction narrative de David Sala est linéaire, claire, construite un peu à force de séquences cinématographiques, ce qui apporte de l’émotion à un récit par ailleurs très froid, très glacial même, ce sont les couleurs qui lui apportent une charge émotionnelle et profondément humaniste… Et ce au-delà de la simple relation d’une tranche de vie…

David Sala: l’adaptation
David Sala: la couleur

 

Le livre de Stefan Zweig nous parle de lui, de torture, de répression et, finalement, de fuite. La fuite d’un homme qui ne veut pas, qui ne peut plus vivre dans un monde qu’il ne reconnaît pas. Une fuite dont on sait qu’historiquement elle s’est terminée par le suicide de l’écrivain.

Tous ces éléments sont bien présents dans cette bd: l’enfermement, la torture morale et mentale, la déliquescence d’un univers dans lequel la tolérance ne peut avoir sa place…

Ils le sont dans la description presque minutieuse du combat qui oppose cet intellectuel en fuite de tout ce qu’il a été et un champion international à l’intelligence très limitée. Minutieuse, oui, mais uniquement dans le ressenti de la tension, des émotions, des sensations de tout un chacun, et, surtout peut-être, de tous ceux qui assistent à ce combat. Un combat qui ne peut que déboucher sur la folie, une folie qui fut salvatrice pour le héros de ce livre mais qui lui devient destructrice, un peu comme si combattre la brutalité ne pouvait que déboucher sur l’abandon et la démission. C’est, aussi, avec l’avènement du nazisme, ce que l’Histoire a montré…

 

David Sala: le combat…
 David Sala: la folie

 

Stefan Zweig a toujours aimé que son écriture, pour simple et parfaitement lisible qu’elle soit, puisse se lire et se découvrir à plusieurs niveaux de réflexion.

L’intelligence et le talent de David Sala, c’est d’avoir voulu que son adaptation soit aussi un jeu graphique et symbolique. Il n’y a pas une page, dans cet album, où l’échiquier est absent… Que ce soit dans les décors, dans la construction découpée de la page, dans les vêtements même, tout est cases dans ce livre, comme pour nous montrer que le héros est définitivement, depuis son enfermement par les nazis, enfermé dans la case d’un jeu cruel dont il ne pourra jamais sortir…

Tous les symbolismes de Zweig, ainsi, se trouvent comme magnifiés par ceux que le dessin de Sala nous offre !

David Sala: symbolisme, dessin, découpage…

 

L’Histoire bégaye… Une civilisation qui oublie son passé, ou cherche à en donner une autre image, est condamnée à le revivre, disait à peu près Churchill…

Devrons-nous revivre un jour ces années noires pendant lesquelles l’art fut considéré comme dégénéré, pendant lesquelles le pouvoir brisait les intelligences qui n’étaient pas celles qu’il imposait, pendant lesquelles l’humain ne se nourrissait plus d’humanisme?

Devrons-nous encore oublier ce qu’est la culture, au sens large du terme, et de ses mille possibles, pour nous fondre dans un univers qui veut gommer ce mot de notre passé, de notre civilisation, de notre identité ?…

Le constat que dresse Zweig est sans appel, il est un constat de désespoir, d’inanité aussi de toute lutte.

Le constat que nous dresse Sala est sombre, lui aussi… Sombre, mais pas désespéré… D’abord grâce à sa manière d’apporter de la lumière dans son récit, par ses décors, par la façon qu’il a d’intégrer une action dans un environnement totalement et exclusivement pictural, artistique. Par la manière, aussi, qu’il a de terminer son adaptation par une porte ouverte, en quelque sorte, par une possibilité de plusieurs horizons aux voyages de ses personnages…

Il y a dans ce livre d’évidents rapports entre hier et aujourd’hui. Et Zweig, aujourd’hui comme dans les années 40, nous pousse à sa manière, littéraire, à la manière de Sala, graphique, à la vigilance !

 

David Sala: d’hier à aujourd’hui

Ce qui est formidable dans le neuvième art, c’est que c’est un art et que, comme tout art, il cultive la surprise, souvent…

La bd est éclectique… Et j’aime être surpris, je l’avoue, comme je l’ai été par ce  » Joueur d’échecs « … Surpris, séduit, et admiratif de l’univers créé par Sala, admiratif aussi par le contenu de son récit dessiné et peint.

Ce  » Joueur d’échecs  » est une totale réussite, totalement artistique…

Un livre important, à lire, et à faire lire !

 

Jacques Schraûwen

Le Joueur D’Echecs (auteur : David Sala – d’après Stefan Zweig – éditeur : Casterman)

Le Janitor

Le Janitor

Une série qui dépasse, et de loin, la simple « aventure », aussi passionnante soit-elle, pour nous emmener dans un univers qui fait froid dans le dos, et qui est pourtant le nôtre !… Du très grand François Boucq au dessin, de l’excellent Yves Sente au scénario !

 

   Le Janitor©Dargaud

 

Cinq tomes sont déjà parus, et si vous ne les avez pas encore découverts, précipitez-vous chez votre libraire pour les lire les uns à la suite des autres !…

Ce que nous raconte cette série est assez particulier, d’emblée, puisqu’elle met en scène une espèce de barbouze portant un col romain et travaillant pour l’Eglise Catholique. Barbouze, ou garde du corps, ou espion, ou, bien plus encore, défenseur des valeurs chrétiennes, sur tous les terrains du monde, jusqu’aux plus fangeux…

Visage imperturbable, Vince n’a rien d’un prêtre, sinon l’apparence. Et c’est à Rome qu’il vit, c’est à Rome, dans l’ombre des personnages les plus puissants de l’Eglise, qu’il reçoit ses ordres de mission.

A partir de l’axiome simple de l’existence d’une « caste » secrète d’agents extrêmement efficaces au sein de l’Eglise catholique, Yves Sente aurait pu se contenter de nous livrer une histoire faite essentiellement d’aventures, de rebondissements bien amenés, une histoire ancrée, en quelque sorte, dans la lignée de quelques séries à succès qui nous montre exclusivement des luttes de pouvoir et d’argent, et qui, trop souvent, oublient de s’intéresser aux personnages qu’elles mettent en scène. (non, je ne citerai pas de nom…)

 

          Le Janitor©Dargaud

 

Et c’est vrai que ce « Janitor » nous fait voyager, en quelque sorte, dans un monde proche de ceux de XIII, Largo Winch, James Bond… Et les références à ces univers, comme à celui de Millenium aussi, sont réelles. Mais François Boucq n’aurait jamais, c’est une certitude, dessiné une histoire simpliste ! Le résultat, c’est une série qui, utilisant les codes chers à des scénaristes comme Van Hamme, s’amuse à les détourner, et, surtout, à les fractionner pour en faire des ressorts narratifs étonnants.

Alors, oui, il y a des combats, il y a des luttes de pouvoir, il y a de l’amour, il y a de l’espionnage, il y a des complots…

Mais il y a également de la science-fiction, dans le sens originel du terme, il y a des réflexions sur la puissance des religions, quelles qu’elles soient, il n’y a aucun manichéisme, il y a un discours politique réfléchi, il y a la réalité du terrorisme, il y a de l’immoralité, et de l’amoralité…

 

        Le Janitor©Dargaud

 

Et ce qu’il y a surtout, dans ce livre, ce sont des personnages, des êtres vrais, qui dépassent tout stéréotype, même lorsqu’ils appartiennent à un « Nouvel Ordre Du Temple », anciens nazis ou nostalgiques d’un ordre nouveau où pourrait se créer une race tout en pureté !

Des personnages, oui, qui ont un présent, certes, mais dont on découvre aussi le passé, grâce à une narration documentée et fouillée, grâce à un découpage classique et efficace.

Et c’est à partir de ce mélange entre hier et aujourd’hui que le scénario d’Yves Sente prend tout son relief. La bête immonde des années 40 n’arrête pas de renaître, c’est une évidence, et les formes qu’elle prend sont extrêmement variées, ne se contentent plus de correspondre à l’imagerie que gardent nos mémoires de ce que fut l’horreur nazie.

Cette série, dès lors, est une réflexion sur les rapports étroits qui existent entre culture et religion, entre religion et civilisation, entre foi et doute. Une réflexion aussi sur l’économie mondiale, sur les dérives de toute idéologie. Mais ce qui est vraiment intéressant, c’est que ces réflexions sont traitées uniquement à taille humaine, sans discours pesants et bien-pensants ou « engagés », bien ou mal !…

Et la force de Sente, c’est aussi, pour parvenir à cette « humanité » du récit, de mélanger à des problèmes d’ordre mondial des quêtes personnelles, intimes. Vince, le personnage central, est à la recherche de lui-même, au travers d’une gémellité qui n’en est peut-être pas une…

 

     Le Janitor©Dargaud

 

Vous l’aurez compris, le scénario est passionnant, intelligent, sans temps mort, et il prend le temps de nous faire véritablement connaître les personnages mis en scène.

Mais la beauté et la puissance de cette série, c’est aussi par la mise en scène du dessinateur qu’elle est une réalité ! François Boucq et Herman sont sans doute, de nos jours, les plus grands et les plus reconnus des dessinateurs réalistes de bd.

Et c’est la maîtrise graphique de Boucq qui réussit à construire une série qui possède un souffle de vérité, de bout en bout. I y a le talent qu’il a pour les visages, la manière très personnelle qu’il a de dessiner le mouvement, et la perfection qui est sienne dans le traitement des décors.

A partir d’un scénario qui ressemble, par bien des aspects, à un jeu de piste, Boucq réussit avec une simplicité qui ne peut que cacher un immense travail, à nous offrir une histoire qui se lit avec plaisir, avec passion, avec intérêt. Un jeu de pistes aux nombreuses portes fermées devient ainsi, par la magie du graphisme de Boucq, un polar mystique parfaitement maîtrisé !

 

Avec « Le Janitor », on abandonne les clichés faciles et redondants pour entrer de plain-pied dans un monde qui est le nôtre… C’est une série qui fait peur… Qui fait réfléchir… Qui est passionnante comme les meilleurs des polars…

 

Ce sont donc cinq albums à ne surtout pas rater et à placer en bonne place dans votre bibliothèque !

 

 

Jacques Schraûwen

Le Janitor (dessin : François Boucq  – scénario : Yves Sente – éditeur : Dargaud – cinq albums parus)

Jeremiah : 35. Kurdy Malloy Et Mama Olga

Jeremiah : 35. Kurdy Malloy Et Mama Olga

Hermann au meilleur de sa forme, pour un album qui nous permet de découvrir le passé de Kurdy, compagnon inamovible de Jeremiah depuis de longues années… Un album passionnant et sombre, sans temps mort!

C’est en 1979 que le premier album des aventures post-apocalyptiques de Jeremiah est paru. Et cela fait donc 38 ans que cet anti-héros essaie de conserver, dans un univers en totale déliquescence, une part d’humanité. Au grand désarroi, le plus souvent, de son compagnon de route, le casqué Kurdy, beaucoup plus intéressé par les plaisirs de la vie que par une quelconque honnêteté, qu’elle soit intellectuelle ou active !

Mais de ces deux personnages, finalement, on ne connaît que bien peu de choses sur ce qu’ils ont été, sur ce qui les a amenés à se rencontrer, à vivre ensemble une étrange amitié aux ambivalences constantes.

Et c’est donc avec un vrai plaisir que, dans cet album-ci, on en apprend un peu plus, enfin, sur Kurdy, son passé de sale gosse à peine adulte.

Mais ne vous attendez pas à de grandes révélations! Hermann travaille à petites touches, son récit se fait syncopé, avec des non-dits pratiquement aussi importants que ce qu’il nous dévoile d’une personnalité particulièrement complexe…

Hermann: le récit

 

 

Ce trente-cinquième tome d’une des séries les plus réussies dans l’histoire de la bande Dessinée se conjugue donc autour de Kurdy. Il est le pivot de la narration, c’est vrai, mais il partage l’affiche avec une femme énorme, Mama Olga, qui rêve d’une piscine en parlant à un certain Jaycee, sorte d’hologramme crucifié, immobile et silencieux.

C’est cette femme qui le recueille, en le cachant sous ses jupes, comme dans le film célèbre et superbe  » Le Tambour « … C’est elle, encore, qui lui permet d’aller, passeur de drogue, dans un camp de rééducation où il devrait pouvoir retrouver et sauver un ami… C’est elle, aussi, qui, pour cet orphelin venu de Dieu sait où, va éprouver des sentiments presque maternels…

Mais tout cela n’est, comme souvent chez Hermann, qu’apparences. Et même si on découvre Kurdy capable d’empathie, voire même d’amour, de tendresse lorsqu’il se fait déniaiser, même si la religion presque saint-sulpicienne occupe une place importante dans le portrait de Mama Olga, il y a aussi le camp de rééducation qui se révèle le plus horrible et le plus violent des endroits concentrationnaires, il y a aussi la méfiance qui estompe les amitiés possibles, et l’appât du gain omniprésent, au-delà même de la nécessité de la survie.

C’est ce qui fait de ce livre un portrait au vitriol des apparences et de ce qu’elles cachent toujours !…

Hermann: les sentiments

 

Hermann: les apparences

 

 

Hermann a toujours aimé jouer avec les couleurs, et c’est encore le cas ici, où sa palette a choisi essentiellement les nuances de la grisaille pour définir la plupart des décors et des paysages dans lesquels Kurdy vit, survit, étrangement effacé parfois, mais toujours bouillonnant de l’intérieur.

Ces décors sont là, d’abord et avant tout, pour créer une ambiance. Mais aussi pour se faire les miroirs sans cesse changeants de ce que ressentent et vivent les protagonistes de l’histoire racontée. Une histoire dans laquelle l’horreur est toujours présente, une histoire qui ne peut que déboucher sur la mort et l’ultra-violence.

Le graphisme d’Hermann n’est pas, depuis bien longtemps déjà, celui d’un auteur soucieux de montrer la  » beauté « . Tout au contraire, et même en décrivant des femmes désirables, il semble toujours éprouver le besoin de fuir la perfection, sans arrêt. Et les plus beaux des intérêts qu’il porte à ses personnages, c’est aux êtres difformes qu’il les réserve. Mama Olga, dans cet album-ci, par exemple, est sans doute une de ses plus belles réussites en guise de monstruosité capable aussi de se faire éblouissante ! C’est, encore une fois, le jeu des apparences, un jeu auquel Hermann adore jouer et nous faire jouer !

Hermann: les paysages, les décors, les couleurs
Hermann: la beauté

 

 

J’avoue avoir arrêté, depuis pas mal de temps déjà, de compter le nombre d’albums dessinés par Hermann! On a l’impression qu’il n’arrête jamais de dessiner, de produire… Et même si, de ci de là, des faiblesses existent, l’ensemble de son œuvre est d’une belle unité. Belle, passionnée, et passionnante ! Autant que le personnage, d’ailleurs, qui, sous des dehors parfois bourrus, cherche toujours à s’étonner lui-même avant que d’étonner et de surprendre ses lecteurs.

Travailleur acharné, ce qui frappe essentiellement chez lui, c’est le feu sacré qui l’habite, et la qualité intrinsèque de tout ce qu’il fait, une qualité qui naît du plaisir qu’il ressent à, toujours, infatigablement, chercher à évoluer dans son dessin et dans sa couleur,  comme dans sa narration.

 

Hermann: le travail…

 

La sortie de ce trente-cinquième album coïncide avec la sortie du huitième opus de l’intégrale de Jeremiah.

Une série qui, en presque quarante ans, n’a absolument pas vieilli et qui, même, se révèle souvent d’une actualité brûlante, comme avec ce camp de rééducation qu’on découvre dans ce  » Mama Olga « .

Une série, en tout cas, qui se doit d’être présente dans la bibliothèque de tous les amoureux du neuvième art !…

 

Jacques Schraûwen

Jeremiah : 35. Kurdy Malloy Et Mama Olga (auteur : Hermann – éditeur : Dupuis – parution également du huitième tome de l’intégrale de Jeremiah)

Jack Wolfgang : 1/ L’Entrée du Loup

Jack Wolfgang : 1/ L’Entrée du Loup

Une bande « animalière », « anthropomorphique » parmi d’autres ?… Pas vraiment, non ! C’est plutôt de fantastique mâtiné de science-fiction qu’il s’agit, et l’humain comme l’animal ont leur place dans cette nouvelle série inattendue et passionnante !

 

Les animaux et les hommes, au fil des siècles, ont appris à vivre ensemble. À ne plus se dévorer, surtout, grâce à un aliment, le super méga tofu, qui remplace la viande sans provoquer aucun manque. Aucun manque, non, mais une certaine addiction, oui, sans aucun doute !

Dans cet univers où la nourriture semble vouloir ne plus être qu’industrielle, Jack Wolfgang est un critique gastronomique dont les avis sont attendus, espérés et redoutés par tout qui veut faire métier de restauration.

Mais Jack Wolfgang est surtout un redoutable agent secret, une espèce de loup à la James Bond, parcourant le monde, grâce à sa couverture, pour y déjouer mille et un complots.

Et dans ce premier album, pas de temps mort, mais de l’action, tout de suite ! Une mission que doit remplir Jack en séduisant la fille d’un magnat de l’alimentaire. Une mission qui, très vite, se révèle tout sauf reposante !

 

Il y a bien entendu, dans cet album, tous les ingrédients premiers d’un livre d’espionnage : un héros séduisant, des méchants nombreux et hauts en couleurs, quelques filles jolies, séduisantes, soumises ou particulièrement entreprenantes…

Il y a de l’action, de la castagne, un brin d’humour, des retournements de situation, des faux-semblants, des paysages urbains omniprésents. Mais il n’y a pas que cela, fort heureusement ! Il y a surtout des références continuelles au monde que nous connaissons. On parle de racisme, entre humains et animaux, considérés, malgré la vie en commun, comme moins efficaces que les hommes. On parle de retour à la nature, dans une ambiance « bobo prêt à suivre tous les gourous d’un bien-être toujours factice ». On parle aussi de manipulation économique autour des matières premières essentielles à tout être vivant. Et d’uniformisation, et de déshumanisation… Des thèmes, vous le voyez, qui s’ancrent profondément dans ce qu’est notre monde!

 

Stephen Desberg, le scénariste de cet album, n’est pas un nouveau venu dans l’univers du neuvième art. On lui doit des participations à des séries comme Sherman, Le Scorpion, Jimmy Tousseul, ou Jess Long… On lui doit aussi le scénario de la 27ème lettre ou de l’Appel de l’enfer…

Nourri à un certain classicisme, mais un classicisme capable de ruer dans les brancards, comme avec Will ou Tif et Tondu, Desberg sait comment raconter une histoire, comment la rendre à la fois linéaire et ouverte à d’autres horizons qu’à la seule lecture au premier degré. Il aime l’aventure, au sens large du terme, et il s’en donne à cœur joie dans ce premier album d’une série pleine de promesses, en faisant se côtoyer des tas d’espèces différentes auxquelles il prête des manières de parler et de penser différentes elles aussi. Il se révèle vraiment, ici, comme un excellent dialoguiste, sans aucun doute.

 

 

Quant à Henri Reculé, le dessinateur, il a déjà accompagné bien des fois Desberg dans ses créations, comme avec le superbe « Les Immortels », ou « Cassio ».

Ici, il laisse libre cours à son inventivité, pour créer, presque à la manière américaine, des perspectives un peu folles, des perspectives tronquées, même, parfois, pour accentuer un élément de la narration. Il a pris plaisir à dessiner les animaux, laissant les hommes, eux, presque dans l’ombre. Même si, ici et là, on peut deviner l’influence de « Blacksad », surtout dans les expressions du personnage central, Reculé réussit malgré tout à créer un style tout à fait personnel pour cette histoire dont on devine qu’elle le passionne.

Ajoutons une note positive aussi à la couleur de Kattrin. Sans tape-à-l’œil inutile, elle laisse le récit se construire, l’accompagne sans l’accentuer.

Au total, donc, une très belle réussite, et qui donne l’envie, déjà de découvrir le tome suivant !

 

Jacques Schraûwen

Jack Wolfgang : 1/ L’Entrée du Loup
(dessin : Henri Reculé – scénario : Stephen Desberg – couleurs : Kattrin – éditeur : Le Lombard)

La Jeunesse de Staline : 1. Sosso

La Jeunesse de Staline : 1. Sosso

Que fut Staline avant Staline ?… Voilà toute l’ambition de ce livre, historiquement fouillé, tant au niveau du scénario que du dessin ! Écoutez ici l’interview des deux scénaristes…

Deux scénaristes sont aux commandes de cet album étonnant.

Etonnant par son thème, d’abord : parler de Staline, aujourd’hui, ce n’est sans doute pas gratuit. L’époque actuelle est riche, en effet, en dictateurs (ou apprentis-dictateurs) de toutes sortes, souvent même élus selon les règles bienpensantes de la démocratie. Nous montrer à voir la montée en puissance d’un homme qui allait devenir un jour un des pires dirigeants du vingtième siècle, c’est donc aussi faire réfléchir à aujourd’hui.

Le second étonnement provoqué par ce livre, c’est la façon dont le sujet est abordé. A aucun moment (ou presque…) les deux scénaristes ne diabolisent le personnage de Staline. Sans l’idéaliser, bien sûr, le portrait qu’ils nous livrent est celui d’un jeune homme d’abord et essentiellement révolté contre un monde dans lequel la pauvreté est synonyme d’esclavage, charnel et/ou intellectuel. Un jeune homme qu’on pourrait presque rapprocher de l’anarchiste Bonnot, en France. Avec une grande différence, malgré tout : le pouvoir en guise de finalité pour l’un, la liberté totale en tant que but ultime pour l’autre.

Ce livre est étonnant, aussi, par ce portrait, justement, qui nous montre un être profondément humain, avec ses déchirures, avec sa psychologie, avec un passé qui explique déjà ce qu’il deviendra un jour.

Je disais que ce personnage de Staline jeune n’était jamais diabolisé, mais il nous est montré sans apprêts, dans toute sa diversité. Il est multiple, comme l’étaient ses lectures, de Zola à Napoléon, de Germinal au  » Capital  » de Marx !… Là où il y a accentuation du portrait sombre de Staline, c’est quand on le voit, âgé, dictant ses mémoires. Physiquement, il reste le fameux  » Petit Père « , mais c’est dans les attitudes et les regards de l’homme à qui il se livre que se lisent toute l’horreur et l’angoisse que sa seule présence réussit à provoquer !

Hubert Prolongeau: le « pourquoi »…

Arnaud Delalande: un personnage multiple

Vous l’aurez donc compris, on se trouve, ici, en face d’un livre dans lequel la vérité historique (et humaine) occupe la première place.

Mais ce n’est pas un pesant livre d’histoire, malgré tout, que du contraire ! La personnalité de Staline, dans sa jeunesse, en fait un anti-héros proche des héros romantiques, aventurier et parfois idéaliste, opportuniste et ambitieux…

C’est un vrai album d’aventures, finalement, mais qui ouvre à des réflexions profondément contemporaines.

C’est aussi  l’œuvre d’un dessinateur, Eric Liberge, qui aime le souffle épique qu’un récit peut avoir, qui aime les grandes fresques aux personnages nombreux, et qui utilise la couleur avec un art réel du symbole.

 » Staline jeune  » était un être humain flamboyant… multiforme… Un personnage sombre, qu’on voit traité en un noir profond, mais aussi un personnage avide d’un pouvoir à venir, sanglant et communiste, d’où l’utilisation du rouge dans toutes les actions qu’il mène.

Eric Liberge, le dessinateur, vu par ses deux scénaristes

Hubert Prolongeau: la bd comme réflexion…

Dans ce premier volume, les auteurs nous expliquent le pourquoi de la révolte de Staline contre le monde dans lequel il survivait et voulait vivre. S’y amorcent aussi les moyens utilisés pour faire de sa révolte un vrai mouvement. Nous reste à découvrir certainement, dans la future suite, le  » comment  » Sosso est devenu Staline !

L’Histoire, la grande, quand elle est traitée de cette manière par la bande dessinée, se révèle véritablement passionnante, croyez-moi, et ce livre ne pourra que plaire à toutes celles et tous ceux qui veulent mieux comprendre notre monde, ses passés, pour éviter, peut-être, qu’ils ne reprennent vie dans nos présents…

 

Jacques Schraûwen

La Jeunesse de Staline : 1. Sosso (dessin : Eric Liberge – scénario : Hubert Prolongeau et Arnaud Delalande – éditeur: Les Arènes BD)