Le Loup en Slip : se les gèle méchamment

Le Loup en Slip : se les gèle méchamment

« Le loup en slip » est un personnage superbe, superbement dessiné, superbement inspiré, aussi, par « Les Vieux Fourneaux »…  Wilfrid Lupano (à écouter dans cette chronique) et Mayana Itoïz y font preuve d’une complicité sans faille !

 

     Le Loup en slip©Dargaud

 

Le loup qui, dans l’album précédent, faisait peur à tout le petit peuple de la forêt, est devenu un être accepté par tout le monde… Jusqu’au jour où, l’hiver venu, la froidure couvrant de blancheur et de frissons les arbres et les clairières, ce loup change d’attitude…

Lui qui était souriant, affable, toujours prêt à rendre service avec le sourire, le voilà devenu bougon, d’une mauvaise humeur presque agressive, et répondant à tout qui lui pose une question quelconque : « On se les gèle » !…

Et en même temps, des animaux disparaissent sans laisser de traces…

Le Loup en slip serait-il redevenu un redoutable prédateur ?….

Vous le saurez en lisant ce livre, bien évidemment, en le faisant lire à vos enfants, ou petits-enfants, en le leur lisant, aussi, et surtout !

Aujourd’hui que, dans la vraie vie, l’hiver est à nos portes, selon l’expression consacrée, ce livre arrive à son heure, pour nous montrer un monde dans lequel la peur est une seconde nature, dans laquelle la « différence », au sens large du germe, est un danger, dans lequel la solidarité n’est souvent qu’un vain mot. Un monde dans lequel, surtout, la rumeur est le vrai pouvoir !…

 

     Le Loup en slip©Dargaud

 

 

Au départ de ces albums pour jeune public (mais pas exclusivement, vous l’aurez compris…), il y a une série bd, « Les Vieux Fourneaux », dans laquelle « Le Loup en Slip » est le nom d’un théâtre ambulant de marionnettes. L’idée de prendre ce guignol comme base d’une nouvelle aventure, à la fois littéraire et graphique, était un pari… Un pari totalement réussi, sans aucun doute possible !

Le premier album était totalement construit comme un livre pour enfants, avec texte et illustrations… Ici, on se trouve beaucoup plus dans une construction bd… Mais une bd qui, de par la place que prennent les dessins, de par également la manière de rendre compte des dialogues, s’adresse frontalement à un jeune public !

De nos jours, c’est peut-être dans la littérature jeunesse que les auteurs osent le plus, osent le mieux. Graphiquement et littérairement, c’est une évidence dans ce livre-ci… Lupano y fait preuve d’une langue à la fois simple et riche de sous-entendus… Quant à la dessinatrice, Mayana Itoïz, elle crée un véritable univers animalier qui, même si on peut y retrouver des influences, celle des grands auteurs tchèques, par exemple, celle aussi de Macherot, est profondément personnel.

La simplicité dans le discours comme dans le dessin n’est pas synonyme de facilité ! Et les auteurs, ici, en font la preuve avec intelligence, avec sourire, avec humour, avec tendresse… Aidés par Cauuet, lui qui préside graphiquement aux destinées des Vieux Fourneaux, ils nous offrent un monde imaginaire dans lequel notre propre univers se reflète comme dans un miroir à peine déformant…

 

Jacques Schraûwen

Le Loup en Slip : se les gèle méchamment (dessin : Mayana Itoïz – scénario : Wilfrid Lupano – participation de Paul Cauuet – éditeur : Dargaud)

Lemmings : 1. L’aurore boréale noire

Lemmings : 1. L’aurore boréale noire

Crisse au scénario, Fred Besson au dessin, à la couleur et à l’interview : un duo gagnant pour de l’heroïc fantasy souriante, mouvementée, attendrissante…

 

Il y a les Trolls, vivant dans les montagnes… Il y a les humains, les Vikings, vivant dans un petit village tranquille… Il y a, bien cachés, les Lemmings, une communauté de petits rongeurs qui vit dans le confort et l’aisance grâce à tout ce qu’ils dérobent, en secret, aux humains qui les ignorent.

Et puis, il y a, en mer, une aurore boréale noire, qui présage des heures difficiles pour les Vikings, il y a aussi le rêve d’un Lemming qui voit les Vikings et les Trolls se faire une guerre horrible.

A partir de là, l’histoire peut commencer, une histoire de guerre à venir, de quête magique pour trouver le moyen de contrer les Trolls, de lutte aussi pour une cohabitation sereine.

Nous sommes, comme toujours avec Crisse, en plein dans de l’heroïc fantasy. Mais Crisse, dès ses débuts, ne s’est jamais contenté de suivre des codes trop précis, et a toujours voulu faire de ses récits des histoires à taille humaine, des histoires dans lesquelles les personnages ont une existence réelle, profonde, essentielle. Et c’est bien le cas, encore, dans cet album dont le dessinateur, Fred Besson, assure la construction, la mise en scène.

Fred Besson: le scénario, les personnages

 

 

Je n’ai jamais, j’en fais l’aveu, été très fan de ce genre de littérature ou de bande dessinée, un genre dans lequel les péripéties m’ont toujours semblé bien trop attendues, un genre qui est également souvent pléthorique de par la mode qui en fait un objet de consommation rapide…

Cela dit, Crisse n’a jamais été un suiveur de modes, loin s’en faut. Il a même été un des premiers à pénétrer de plain pied dans des univers qui, certes, font preuve d’une imagination débordante, mais qui, pour être plausibles, se doivent aussi de garder des ponts avec le monde réel qui est le nôtre. Et j’ai aimé lire, par exemple, sa série Nahomi, ou Kookaburra.

Ici, il laisse la place au dessin à son complice depuis des années, Fred Besson. Et ce dernier, plus pragmatique peut-être que Crisse, réussit, par la clarté de son dessin, à rendre encore plus lisible l’histoire imaginée, rêvée, écrite par son scénariste. Une histoire dans laquelle, comme souvent chez Crisse, se mêlent mille symbolismes, mille mythologies…

A partir d’ingrédients connus, comme les animaux humanisés, la présence de sages philosophes, la puissance de la violence, l’héroïsme humain souvent inutile, la recherche initiatique d’une espèce de trésor, Besson met en scène, comme un vrai réalisateur de cinéma, une belle fable qui parle de pouvoir et d’amour, et de leurs sempiternelles confrontations.

Fred Besson: la lisibilité

 

 

Cet album, premier d’une série dont, j’en suis certain, les promesses qualitatives seront toutes tenues, est passionnant, et extrêmement agréable à l’œil. Le graphisme de Besson, tout en courbes, tout en sourires aussi, utilise l’art de la caricature pour les humains, mais avec une charge émotionnelle évidente, et l’art animalier pour nous plonger, lecteurs attendris, dans le monde des Lemmings, au plus près de leurs gestuelles.

Avec peu d’effets spéciaux, ce qui le différencie également de bien d’autres dessinateurs usant et abusant de l’heroïc fantasy, Besson soigne tout particulièrement ses décors, les physionomies de tous ses personnages, sans exception! Et son sens de la couleur, aux lumières froides comme l’hiver, mais aux clairs obscurs s’ouvrant sur des chaleurs conviviales, cet art de la colorisation fait vraiment merveille dans cet album…

Fred Besson: le dessin

 

Incontestablement, cette série est faite pour tous les publics… Il n’y a pas que Lanfeust pour plaire à tout un chacun (heureusement…), et Crisse et Besson parviennent à réinventer l’art de la fable, à leur manière, pour nous livrer une série souriante, sereinement passionnante. A faire lire donc à de jeunes lecteurs, à des lecteurs moins jeunes, à tous ceux que des univers totalement inventés et pourtant tellement  » possibles  » attirent…

Avec Crisse et Besson, l’imagination est au pouvoir, et c’est très bien ainsi !

 

Jacques Schraûwen

Lemmings : 1. L’aurore boréale noire (dessin et couleur : Fred Besson – scénario : Crisse – éditeur : Kennes)

La Louve

La Louve

Ginger : une femme qui, sans état d’esprit, fait de la  violence et de la peur son mode de vie. Une femme, aussi, dont les ambiguïtés forment la trame d’un récit totalement envoûtant !

 

 

Ginger travaille, semble-t-il, pour un usurier. Ses missions sont simples : récupérer les dettes impayées, par tous les moyens possibles. Et les moyens qu’elle utilise n’ont rien de féminin, loin s’en faut. Quelque peu androgyne dans sa manière de bouger, de s’habiller, dans la puissance qui est la sienne aux moments, nombreux, des combats exclusivement physiques, Ginger est aussi, au quotidien, une femme mariée et mère de famille, amoureuse, féminine…

A partir de ce thème, tout compte fait assez souvent utilisé, sous différentes  formes, dans le roman noir, littéraire ou graphique, Lorenzo Palloni et Luca Lenci ont construit un livre en dehors des normes, incontestablement, tant par la forme que par le fond et sa narration extrêmement particulière.

 

L’album est carré. Le découpage est mathématique : vingt chapitres, chaque planche est un gaufrier identique de neuf cases. Il en résulte, à la lecture comme au regard, une certaine monotonie. Une monotonie qui, cependant, n’a rien de pesant ni d’inutile! Une monotonie présente aussi, d’ailleurs, dans la présence, en leitmotiv, du visage de Ginger, qui, de scène en scène, ponctue et rythme le récit et les sensations, les sentiments qu’il fait naître.

Des sentiments extrêmement variés, même si l’histoire racontée, elle, a choisi la voie de la répétitivité pour mieux cerner le personnage central. Des sentiments qui vont de l’incompréhension au dégoût, de la fascination à l’empathie, et qui sont, finalement, les sentiments de Ginger, anti-héroïne froide sans être frigide, spectatrice de ses propres réalités, actrice des rêves qui n’ont sans doute jamais été les siens.

 

 

Avec  » La Louve « , on entre dans l’intimité d’une femme, on la voit vivre, on l’accompagne dans ses dérives, on en découvre les passés, les présents, les angoisses, et on a envie que l’amour, celui qui s’écrit avec une majuscule, lui soit salvateur.

Mais avec  » La Louve « , on est aussi et surtout dans un roman graphique totalement sombre, profondément noir. Un album déroutant, de bout en bout, par sa forme graphique (plusieurs chapitres, ainsi, brisent à la fois la linéarité du récit et leur temporalité, pour étonner le lecteur, et, ainsi, l’accrocher encore plus au récit…), par sa forme littéraire, aussi, sans tape-à-l’œil, sans aucun effet spécial. Il s’agit, dans ce livre, de l’autopsie, en quelque sorte, d’un être encore vivant mais nimbé, en chacun des gestes de son existence, par la présence de la mort.

Le dessin, dans la filiation d’un  » Torpedo  » et d’une certaine forme de bd américaine, de comics, est tout  aussi sombre que l’histoire qu’il nous livre. Et le jeu des couleurs, comme tramées et déclinées dans des espèces de constantes obsédantes, tantôt jaunes, tantôt bleues, tantôt rouges, ces couleurs font partie intégrante de l’évolution de l’histoire, mais aussi du personnage essentiel de ce récit, Ginger.

Un livre surprenant, donc, malgré son aspect qui pourrait sembler classique. Un livre puissant, un portrait sans reprises d’une femme qu’on ne peut ni aimer ni détester.

Un livre qui devrait pouvoir vous envoûter !

 

 

Jacques Schraûwen

La Louve (auteur : Lorenzo Palloni – couleurs : Luca Lenci – éditeur : Sarbacane)

Là où vont les Fourmis

Là où vont les Fourmis

Michel Plessix et Frank Le Gall : un duo gagnant pour un livre tous-publics, un joli conte initiatique et poétique qui se savoure comme une jolie tranche d’enfance…

 

Dans un décor digne des mille et une nuits, un petit garçon, Saïd, préfère à l’école, au travail, aux habitudes le plaisir qu’il a à suivre les fourmis, sur le sol, le long des caniveaux. Et en marchant à la suite de cette longue colonne qui semble ne s’intéresser d’aucune manière aux humains, Saïd se pose une question existentielle… Où vont-elles, ces fourmis ?… Dans quel univers merveilleux, magique, peuplé de djinns, peut-être, ces fourmis pourraient-elles le conduire s’il osait les suivre plus loin que les frontières de la cité ?

Un jour, un homme l’arrête. C’est son grand-père, qu’il ne connaît pas, et qui l’emmène loin des maisons, au milieu d’un troupeau de chèvres. Des chèvres qu’il va devoir garder et surveiller, puisque son grand-père a décidé d’aller faire son pèlerinage à La Mecque.

Et voilà ce gamin rêveur, croyant à la magie, perdu à l’orée du désert, avec comme seul lien avec le monde la visite d’un cousin une fois par semaine, pour le ravitaillement !

Perdu, oui… Seul ?… Pas vraiment, puisqu’une des chèvres, soudain, meuble le silence en lui parlant. Cette chèvre, parfois moralisatrice, à l’odeur toujours puissante, aux avis à l’emporte-pièce, aux réflexions de temps en temps poétiques, cette chèvre devient l’amie de Saïd.

A la suite de circonstances dignes, elles aussi, des contes des mille et une nuits, Saïd et sa chèvre doivent s’enfuir, à travers le désert… Et là, au long d’une errance tout en partages de sensations et en dialogues parfois animés, Saïd retrouve ses fourmis… Et les suit…

Tout cela peut faire penser à ce poème de Paul Fort :  » Le bonheur est dans le pré, cours-y vite, il va filer… cours-y vite, il a filé « .

Et c’est vrai que le thème central, et presque unique même, de cet album, c’est le bonheur… Qu’est-il, comment et où le découvrir, quelles en sont les caractéristiques ?….

Se trouve-t-il vraiment  » là où vont les fourmis  » ?… Ou se trouve-t-il dans le but du pèlerinage du grand-père ?…

Il est, sans doute, comme le pensent et nous le disent les auteurs de ce conte magique, dans le trajet plutôt que dans le but, dans le présent plutôt que dans le passé ou le futur, dans l’ici, dans le maintenant. Et tous les personnages de ce livre, même les méchants (qui, finalement, ne le sont pas vraiment…) vont finir par le découvrir, et, dès lors, par faire du sourire une des réalités de leurs existences mêlées.

Le plaisir est dans le regard que l’on pose sur le présent. Et c’est aussi le cas pour Le Gall et Plessix, qui, complices en accordailles évidentes, conjuguent au long de leur travail un sens du plaisir, de l’humour, de la tendresse, qui transparaît à chaque page !…

Michel Plessix: le bonheur

Michel Plessix: le travail et le plaisir

 

 » Là où vont les fourmis « , c’est un conte, un conte initiatique, un conte poétique, un conte à la morale bien-pensante totalement absente. C’est aussi une fable sur le langage, la  » communication  » entre les êtres, la façon dont les humains peuvent apprendre à se découvrir tout en découvrant ceux qui les entourent. Les noms mentent, les apparences aussi. Jouer avec les mots, comme le font les auteurs de ce livre, c’est jouer avec les idées, également, c’est faire s’entrechoquer les réalités et les mêler de fantastique, de magie, d’impossible, d’improbable, et donc, de plaisir, encore, toujours.

Tout au long de cet album qui se lit avec le sourire aux lèvres, on a l’impression, en tant que lecteur, de se trouver autour d’un feu de camp et d’écouter un accorte vieillard nous raconter une histoire qui, pour imaginaire et imaginée qu’elle soit, nous fait rêver à des mondes dans lesquels la joie et le bonheur deviennent une règle générale… Le bonheur, oui, et l’humour, aussi, surtout, un humour tout en tendresse, tout en jeux de mots, tout en douceur.

Michel Plessix: le conte et la poésie

Michel Plessix: les mots

 

 

Humour et poésie sont aussi les constantes du dessin de Michel Plessix. Même les méchants, sous sa plume, ont des  » bonnes bouilles « , de manière à ce qu’on sache que, sans doute, derrière leurs actions se cachent des qualités qui ne demandent qu’à apparaître.

On a vraiment la sensation, en lisant ce livre, en s’attardant sur les pages, que Plessix nous dit, en dessinant, que tout est vrai puisque imaginaire, que tout est possible puisque dessiné, et que le sens de la liberté qui est le sien dans son récit est aussi celle du lecteur qui peut, sans regret, et surtout sans honte, retrouver dans l’album des traces de sa propre enfance.

Dans le dessin de Plessix, il y a un véritable sens de la mise en scène. Pas une mise en scène cinématographique, non, mais graphique, et qui prend de la profondeur, du relief, avec une couleur qui rend admirablement compte des paysages omniprésents dans ce désert où voyagent les fourmis et Saïd…

 

Michel Plessix: le dessin et la couleur

 » Là où vont les fourmis « , c’est un de ces livres (rares !) dans lesquels tout le monde peut trouver de quoi sourire, de quoi rêver, de quoi aimer. C’est un livre d’enfance, au sens le plus large du terme, de cette enfance qui nous habite toutes et tous… De cette enfance qui, sans nostalgie, aime à dialoguer avec l’adulte que nous devenons.

C’est un livre tout en poésie, et la poésie, en ces temps où les incertitudes de la violence prennent de plus en plus de place, ne se doit-elle pas de reprendre place dans tout ce qui fait notre existence, à chacune, à chacun ?…

 » Là où vont les fourmis « , c’est un peu un moment d’arc-en-ciel dans la grisaille quotidienne, c’est un livre à s’offrir, à offrir, quel que soit notre âge !

 

Jacques Schraûwen

Là où vont les Fourmis (dessin : Michel Plessix – scénario : Frank Le Gall – éditeur : Casterman – septembre 2016)

Libertalia : 1. Le Triomphe ou la Mort

Libertalia : 1. Le Triomphe ou la Mort

Aventures marines et humaines, portraits humanistes mais jamais manichéens, utopie et liberté sont les axes puissants de cette nouvelle série ! Une chronique, accompagnée d’une interview des auteurs…

Nous sommes à la toute fin du dix-septième siècle, loin encore de ce que sera la Révolution des armes et des idées, mais proche de ce que des artistes, écrivains et philosophes, appellent depuis un certain temps de leurs vœux : un monde plus libre, un univers dans lequel l’homme aurait véritablement sa place, sans chaînes et sans brimades !

Dans ce siècle finissant, Olivier Misson dénote, par ses écrits d’abord, qui s’opposent à cette idée mercantile qui fait de l’être humain, noir de préférence, une marchandise, rien d’autre. Par ses actes, aussi, et par la révolte qu’il cultive, de manière d’abord discrète, et puis de plus en plus ancrée dans le combat. Le combat des idées, celui de l’épée…

Sa route, ainsi, va croiser bien d’autres chemins, dont celui de Carracioli, un prêtre tout aussi révolté que lui par l’injustice et la pauvreté qui règnent en maîtresses dans les ruelles des cités françaises.

Ce premier volume d’une série qui promet d’être épique pose des jalons, dessine les contours d’une époque, esquisse quelques personnalités dont on devine qu’elles vont appartenir aux récits à venir.

Le scénario est dû aux talents conjugués d’un journaliste belge, Rudi Miel, et d’une historienne, belge elle aussi, Fabienne Pigière. Leur collaboration est une parfaite réussite, puisqu’elle permet à une histoire humaine de prendre pied, pleinement, dans la Grande Histoire de l’humanité !

Fabienne Pigière et Rudi Miel: le travail du scénario

 

 

Ce qui est au centre de cet album, c’est la lutte contre les idées reçues, voire imposées par une société qui ne peut qu’avoir peur de tout changement.

Ce que recherchent Misson et Carracioli, très vite, c’est donner vie à une idée, à une utopie : créer, inventer, faire vivre un lieu où seule la liberté serait la loi. Ce lieu ne peut, évidemment, que se trouver le plus loin possible de ces pays, France, Angleterre, etc., où ne règnent que l’avidité du pouvoir mêlée à celle de l’argent.

Libertalia sera cette nouvelle ville, cette neuve cité libertaire et libre. Mais pour que prenne existence ce qui n’est qu’une idée germant dans l’esprit contestataire d’une époque et de deux héros complémentaires, il va falloir véritablement prendre les armes. Contre l’esclavagisme, sous toutes ses formes, d’abord. Et le scénario, intelligemment construit, remet en quelque sorte les choses à leur place : considérer une race, une catégorie d’individus comme inférieurs n’est pas et n’a jamais été l’apanage d’une seule civilisation, d’une seule race.

Là où ce scénario remet également les choses en perspective, c’est dans le portrait qu’il nous donne de la piraterie, trop souvent sans doute idéalisée. Porteuse de sentiments forts, la piraterie s’ouvrait à l’amitié, certes, mais aussi à la haine, à la violence gratuite, à l’horreur quotidienne, à la mort sans cesse côtoyée. Et si le mot  » honneur  » est très présent, dans ce premier album, C’est en quelque sorte pour monter que les mots, comme les idées, ne sont jamais que le résultat d’une époque.

Nous sommes, dans cette série naissante, dans de la vraie bd d’aventures, obéissant aux codes en la matière : des gentils, des méchants, des combats, des duels… Des codes qui auraient pu être contraignants mais qui, tout au contraire, rendent le récit souple et passionnant.

 

Fabienne Pigière et Rudi Miel: l’esclavage

 

Rudi Miel: l’honneur

 

Le découpage de ce livre est fait de petites séquences, pleines de non-dits, de manière à mettre véritablement les personnages en place, à entrer progressivement, par petites touches, dans leur intimité, qu’elle soit idéologique, morale, ou sensuelle.

On ne parle ici encore que de liberté « possible », dans un monde où seuls règnent violence et asservissement… L’utopie de la ville à créer est encore à la limite de la conscience pour les deux héros…

BD d’aventures pures, il lui fallait, pour prendre toute sa force, un dessin à la fois à l’ancienne, avec un vrai souci du détail (habillages, bateaux…), mais moderne, également, pour accompagner un scénario ambitieux.

Et le travail du dessinateur Paolo Grella est à la hauteur de l’histoire qui est racontée.

Son graphisme, réaliste, aime  jouer avec les perspectives, sans jamais, cependant, oublier de s’attarder sur les visages et leurs expressions. Grella n’hésite pas non plus à dessiner la violence, le désir, la peur, la douleur, sans pudeur, certes, mais sans voyeurisme non plus.

La couleur est parfois un peu trop vive, trop présente, mais elle joue avec les ombres et les lumières pour, dans certaines planches, réussir à créer de bien belles ambiances.

 

Paolo Grella: le dessin

 

Des histoires de pirates, on a tous lu des tas… Des histoires d’utopie, on en a tous lu également pas mal. Mais ici, il y a une véritable originalité, dans le ton, d’abord, qui ne larmoie pas sur une quelconque repentance vis-à-vis d’une histoire qui appartient à des passés qui, pour inacceptables qu’ils furent, appartiennent cependant à la grande fresque humaine.

Originalité, aussi, dans le dessin, qui évite les écueils habituels à ce genre de récit.

Ce premier album met en scène lieux et personnages de ce qui doit être une saga à taille humaine. Et je pense et j’espère que les épisodes à venir rempliront toutes les promesses de ce premier tome.

 

Jacques Schraûwen

Libertalia : 1. Le Triomphe ou la Mort (dessin et couleurs : Paolo Grella – scénario : Rudi Miel et Fabienne Pigière – éditeur : Casterman)

Loup

Loup

Une fable animalière qui nous parle de mémoire, d’identité, d’art et d’amour…

C’est une fable, oui, parce que, depuis Esope, on sait que rien n’est plus proche, symboliquement, de l’être humain que l’animal humanisé.

Et c’est bien d’une bd animalière qu’il s’agit, ici. Une histoire qui met en scène un être venu d’on ne sait où, découvert errant dans une forêt. Un personnage nu, et vide de toute souvenance. Plus anonyme que les anonymes du quotidien, il n’est plus que néant puisqu’il ne se reconnaît pas et que personne ne le connaît…

Jusqu’au jour où, par hasard, il entre dans un lieu où la musique est reine. Et là, il se découvre un talent inouï pour la guitare. Il prend le nom de scène de Loup, tout simplement, et se lance à l’assaut d’une vie de richesse et de succès. Mais d’une vie dans laquelle il ne trouve toujours pas qui il est… Sans identité, sans connaissance de sa propre vérité, peut-on être totalement artiste ? C’est, d’une certaine manière, ce qu’il se pose comme question, ce que cet album nous pose comme interrogation…

Renaud Dillies: l’identité

 

Renaud Dillies, à qui on doit le très surréaliste  » Saveur Coco « , et la superbe série  » Abélard « , est un dessinateur français qui vit en Belgique, dans la région de Tournai. Et sa manière de raconter des histoires ne ressemble à aucune autre. Il a un sens de l’ellipse, graphiquement, qui entraîne le lecteur dans des plages de réflexion tranquille. Tranquille, et poétique. Parce qu’il y a chez Dillies, incontestablement, et dans chacun de ses albums, une entrée dans le monde, dans le quotidien, dans l’art même, qui ne peut être que faite de poésie.

Une des autres caractéristiques de ses choix narratifs, c’est qu’il a besoin, toujours, de mettre l’humain au centre de son propos, au centre de gravité, ai-je envie de dire, de tout ce qui mérite d’être raconté.

L’humain, oui, caché sous des symboles animaliers, comme dans les fables de La Fontaine. Mais Dillies ne nous donne aucune leçon, il nous montre à voir ce qu’l voit lui-même, un monde qui s’enrichit exclusivement des différences qu’il génère.

Renaud Dillies: la différence et l’humanisme

 

Dans ce  » Loup « , Dillies joue avec les mots, les images, les souvenirs et les fictions.

Il joue aussi avec les sentiments humains, la solitude, la peur du lendemain, l’angoisse du jour à venir ou de celui qu’on a oublié.

Il joue aussi avec les apparences, le Loup, son personnage central, ne devenant lui-même, sans doute, qu’en portant un masque, le plus simple des masques, un loup…

Mais ce qui forme aussi, et surtout sans doute, la trame de cet album-ci, c’est l’art. La musique, omniprésente, qui devient, par elle-même, une identité qu’assume le personnage central, Loup.

Mais cette identité, artistique, entraîne la perte d’autres possibles. Celui de l’amour, qui ne peut, finalement, que se vivre en dehors des normes établies par la société. Et par la mémoire…

La musique est le média qu’a choisi Dillies, finalement, pour nous parler de la nécessité de chercher sans cesse le  » je suis « , le  » je serais « , le  » peut-être « …

Et ce n’est pas sans raison, ou plutôt contre toute raison, que la dernière page de ce livre nous montre un héros anonyme s’enfouissant dans la nature en jouant de la guitare, et en voulant aimer avec folie !

Renaud Dillies: la musique

 

Depuis quelques années, depuis que Renaud Dillies s’est éloigné des voies toutes tracées d’une bd académique, il n’arrête pas d’étonner, et se construit une carrière riche de poésie, de mots, de regard, de bonheurs simples à partager.

Et ce  » Loup « , croyez-moi, vaut vraiment la peine d’être découvert, d’être partagé, lui aussi !…

 

Jacques Schraûwen

Loup (auteur : Renaud Dillies – éditeur : Dargaud)

Lao Wai : 1. La Guerre de l’Opium

Lao Wai : 1. La Guerre de l’Opium

Dans l’Empire du milieu, une guerre peut en cacher une autre… Le sordide et l’honneur, ainsi, s’affrontent dans cette fresque à la fois historique, romantique et exotique !

Nous sommes au milieu du dix-neuvième siècle, et débarquent en Chine, à la suite d’accords internationaux dénoncés par l’empire du milieu, des soldats français et anglais. Il s’agit, pour ces deux puissances coloniales, de faire la preuve, sur le terrain de la guerre, de leur supériorité.

Parmi ces militaires, deux jeunes Français : François Montagne et Jacques Jardin. Idéalistes, tous les deux ?… Sans doute pas, puisqu’on se rend vite compte qu’ils sont là pour des raisons très personnelles et qui n’ont pas grand-chose à voir avec le patriotisme. Il y a aussi un vieux diplomate et sa jeune épouse, une Chinoise mystérieuse.

Et dans ce décor, parfaitement rendu par les scénaristes et le dessinateur, l’aventure peut commencer, une aventure aux multiples facettes, tout de suite, une aventure à vivre et à écrire à la fois en majuscules et en minuscules : les majuscules d’une mission de « civilisation » et de religion à imposer pour des Occidentaux qui ne se posent pas de questions, et les minuscules pour les remous d’une autre guerre, cachée, uniquement mercantile, celle qui doit donner la mainmise à la vente de l’opium.

Alcante, un des deux scénaristes, oublie ici ses récits souvent teintés de fantastique, d’ésotérisme, pour laisser la place à une histoire essentiellement à taille humaine, inspirée certes par la grande Histoire, mais aussi par une certaine façon d’aborder l’aspect social d’une époque, d’une société. A ce titre, il est incontestable que LF Bollée, l’autre scénariste, occupe une place importante dans la construction de la narration de ce livre. Ils sont deux scénaristes, oui, pour le premier album d’une série pleine de promesses, une série dans laquelle, c’est évident, ils vont s’enrichir l’un l’autre.

Alcante: deux scénaristes

La narration est linéaire, et ne se perd à aucun moment en route, malgré, parfois, quelques raccourcis un peu trop rapides dans le suivi de l’histoire.

Mais les personnages existent, de bout en bout, ils ne sont pas que des êtres de papier, et la force des deux scénaristes est de réussir à leur insuffler une existence qui pousse les lecteurs à tourner les pages pour en savoir plus sur eux. Tous les personnages, oui, même secondaires, ont une vie propre, un passé que l’on devine, un avenir que l’on attend en même temps qu’eux. On se trouve, avec cette série naissante, dans l’échevelé des romans à la Feval, c’est certain, et il y a à cela un charme puissant, un charme qui opère grâce au scénario, bien sûr, mais aussi, et plus encore peut-être, grâce au dessin de Xavier Besse. Auteur de l’excellent  » Insane « , ce dessinateur, ici, prend un vrai plaisir à jouer avec les perspectives, avec la couleur, aussi, avec les brumes, les éléments déchaînés, les décors et les physionomies. Son réalisme sans tape-à-l’œil fait vraiment merveille dans ce premier volume d’une série où il emmène les lecteurs à sa suite dans un univers de passions humaines sans cesse changeantes !

Alcante: l’histoire et les personnages

Il y a de l’épique dans cet album, de l’intime aussi, et une mise en place de personnages que l’on attend, lecteurs charmés et séduits, de retrouver le plus vite possible !

Une série en naissance, d’ores et déjà attachante, à découvrir par tous les amoureux d’une bande dessinée classique et efficace !

 

Jacques Schraûwen

Lao Wai : 1. La Guerre de l’Opium (dessin : Xavier Besse – scénario : Alcante et Bollée – éditeur : Glénat – janvier 2017)