copyright delcourt

Les sentiers d’Anahuac – une plongée superbe dans le monde des Aztèques, au seizième siècle

Il y a de ces livres qui réussissent, par l’image comme par le texte, à faire découvrir une part de l’Histoire qui nous était inconnue… C’est le cas avec ce somptueux album auquel je ne trouve que des qualités.

copyright delcourt

Il y a de ces livres qu’on feuillette, qu’on referme, qui ne nous attirent pas plus que cela, qu’on dépose dans le coin d’une étagère, qu’on oublie… Et puis un jour, par hasard, on les retrouve, on les ouvre, et on se dit « allez, je vais m’y plonger »… C’est pour moi ce qui s’est passé avec ces sentiers d’Anahuac, et je me demande pourquoi j’ai mis autant de temps à le lire, à le savourer, à y trouver des chemins qui, sans aucun manichéisme, racontent une histoire, une Histoire, une civilisation, des humains soucieux déjà, il y a bien longtemps, à ne pas faire de la religion une opaque et imperméable conquête ! C’est un livre extrêmement bien fait, touffu sans être confus, intelligent, didactique et humaniste.

copyright delcourt

Ce livre est la preuve qu’une bande dessinée peut à la fois être rigoureuse, historiquement, et passionnante, agréable à lire. Il y a tellement, de nos jours, de bd qui sortent et qui sont plus pédantes que didactiques, plus ennuyeuses que lisibles, plus « mode » que véritablement de grande qualité… Le scénariste, Romain Bertrand, est un historien, et son approche du sujet de ce livre est exemplaire. Il y a à la fois tout un côté explicatif fouillé, et à la fois une aventure humaine, la rencontre de deux êtres, les rencontres qui en résultent. Et le total est un tableau de quelque 160 pages qui met en lumière, en clair-obscur ai-je envie d’écrire, le Mexique du milieu du seizième siècle et, surtout, le courage et la volonté d’un Franciscain de préserver la mémoire du peuple aztèque avant son anéantissement.

copyright delcourt

Et qu’en est-il du dessin de Jean Dytar ? Il en est ici à son septième album bd, et c’est en virtuose que ce dessin donne vie au scénario… En virtuose, oui, avec un travail du noir et blanc exceptionnel de beauté partagée, avec aussi une façon tout aussi exceptionnelle, graphiquement, de rendre accessible à tout un chacun les méandres de la civilisation aztèque, de ses divinités, de ses « glyphes ». Je n’ai qu’exceptionnellement rencontré deux talents ainsi fusionnels dans une bande dessinée… Et puis, ce qui ajoute encore à la qualité « d’objet » de cette bd, c’est son format, 27,5 sur 27,5 centimètres, et la texture du papier, épais, souple sous les doigts, et doux au regard…

copyright delcourt

Ces « sentiers d’Anahuac » nous racontent, en fait, l’histoire d’un livre, le « codex de Florence », initié par le père Bernardino, se mettant à l’écoute de ce qu’était cette région du monde avant la colonisation des Espagnols. Ce Franciscain ne s’est pas arrêté aux simples relations qu’on faisait à l’époque des sacrifices humains des Aztèques. Il s’est fait journaliste avant l’heure, gommant ses propres préjugés et ceux de sa religion, pour aller à la rencontre des gens… De leurs souvenances… De leur culture… Et, dans ce périple en des sentiers que le dieu chrétien imposé par le colonisateur ignorait, il est parti, simplement, à la découverte d’une civilisation et d’une religion… Dans ces sentiers qu’il a empruntés avec Antonio Valeriano, un jeune Mexicain converti au catholicisme, il va se promener sans apriori, l’âme en éveil, le cœur en accord avec la terre, le ciel, et les humains, quels qu’il soient. On ne parle pas d’âme dans ce livre, mais elle est là, omniprésente, et d’une complexité et d’une tolérance étonnantes.

copyright delcourt

En fin d’album, un dossier complète la lecture, en nous expliquant comment ce codex de Florence a été créé, ce qu’ont été les destins du padre Bernardino et de son élève mexicain Antonio Valariano. Dans ce dossier, on découvre également le travail de recherche graphique qui a permis à cette bande dessinée de ne rien trahir de que fut cette civilisation aztèque. Et on y ajoute un glossaire espagnol, un glossaire de la langue « nahuatl », et la liste des divinités aztèques également. Un dossier passionnant, lui aussi, à lire!

copyright delcourt

Je parlais du scénario… Un récit charpenté avec un immense talent, dans lequel les mots, les dialogues, les réflexions forment la trame réelle de cet album. Voici quelques-uns de ces mots…

« – Je dois reconnaître, Juanito, que le génie de ton peuple n’a rien à envier à celui des Romains. – Je sais, padre. Qu’est-ce que c’est, le génie des Romains ? »

« C’est un lieu difficile que la terre, un lieu de pleurs et de douleurs, où l’on connaît l’amertume et l’affliction. Le vent glacé passe et glisse : on dit qu’en réalité la chaleur et le vent se calment, mais il n’y a que la faim et la soif. Les choses sont simplement ainsi. »

« – Je ne sais plus qui croire. Qui dit la vérité, qui n’en dit qu’une partie… qui la transforme ? – Dieu seul le sait, Antonio. – Certes… Mais il faut admettre qu’Il n’est pas bavard, ces temps-ci… »

« Pour la première fois, la pensée m’effleura que l’entreprise du padre Bernardino pouvait n’être rien d’autre que son propre rêve. »

copyright delcourt

Ce rêve-là, profondément humaniste, méritait d’être vécu… Et d’être raconté… Ce livre, croyez-moi, est d’une qualité totalement exceptionnelle, à tous les niveaux… Et, en outre, c’est un très bel objet ! A placer, sans attendre comme je l’ai fait, dans votre bibliothèque d’honnête Homme…

Jacques et Josiane Schraûwen

Les sentiers d’Anahuac (dessin : Jean Dytar – scénario : Romain Bertrand – éditeur : Delcourt – octobre 2025 – 160 pages)

Le Vent dans les Saules – une intégrale « prestige » à mettre en bonne place dans toutes les bibliothèques bd !

Le Vent dans les Saules – une intégrale « prestige » à mettre en bonne place dans toutes les bibliothèques bd !

La bande dessinée « animalière » ne manque pas de représentants importants… Macherot… Hausman… Servais… Autant d’auteurs qui ont su, avec chacun son talent, son regard, plonger leurs lecteurs dans le monde de la nature…

copyright delcourt

Et il y a aussi un chef d’œuvre du neuvième art, ce « Vent dans les saules » que les éditions Delcourt ont la bonne idée de rééditer en un très bel album au dos toilé, d’une belle dimension, et qui nous rappelle que son auteur, Michel Plessix, mort bien trop tôt, il y a neuf ans, était et reste un artiste essentiel d’une bande dessinée intelligente et refusant toute mode…

copyright delcourt

Certes, ce « Vent des saules » est, au départ, un roman, mythique, paru dans les années 1930. Un roman qui entraîne ses lecteurs à la découverte de quelques personnages hauts en couleurs, très typés mais jamais caricaturaux… Des personnages que Michel Plessix a fait bien plus qu’adapter, des personnages qu’il s’est appropriés, des personnages qui sont devenus les siens !

copyright delcourt

Il y a Taupe, maladroit, émotif. C’est, d’une certaine manière, le personnage central, axial plutôt, de cet album. Taupe qui abandonne son grand ménage de printemps pour se balader avec ses amis. Rat, paresseux et rêveur, poète aussi… Loutre, sanguin… Blaireau, la famille Hérisson… Et puis, il y a Crapaud, toujours imprévisible, toujours prêt à exploser de colère, lui dont les folies vont entraîner tous ces petits êtres de la nature dans des aventures de toutes sortes.

copyright delcourt

Des aventures souriantes, des aventures poétiques, mais des aventures pas toujours amusantes… Parce que le monde des animaux et le monde des humains ont bien des défauts en commun ! Et c’est là que le roman, comme la bd de Plessix, fait preuve d’une exceptionnelle qualité : celle de nous offrir une fable dans laquelle nous pouvons, toutes et tous, nous reconnaître ! Il y a de la violence, il y a de l’injustice, il y a de la révolte… Il y a surtout de l’amitié, de l’entraide, de l’acceptation des différences… Dans cette bande dessinée, destinée à tous les publics, à tous les âges ou presque, et à l’instar des auteurs que j’ai cités en préambule, c’est notre société qui est montrée… Mais elle l’est, même objective, avec une tendresse et un sens de l’espoir fabuleux ! Plessix était un magicien…L’univers britannique qu’il nous montre, de page en page, de dessin en dessin ai-je même envie de dire, est un paysage de rêve, de beauté. Plessix dessine et peint le printemps pendant 128 pages, sans jamais édulcorer le récit, mais en l’intégrant dans une narration silencieuse et plus grande, celle de la poésie, celle de l’existence et de ses choix, celle du bonheur de vivre loin de toute solitude…

copyright delcourt

Tous les livres de Michel Plessix, que j’ai eu le plaisir d’un jour rencontrer, sont des chefs d‘œuvre de la bande dessinée, croyez-moi ! A côté de la pléthore d’albums finissant de plus en plus par tous se ressembler, cette intégrale est à ne pas rater ! Une histoire mythique éclairée par un talent exceptionnel !

Jacques et Josiane Schraûwen

Le Vent dans les Saules – intégrale prestige (auteur : Michel Plessix – éditeur : Delcourt – avril 2026 – 128 pages)

Zebraska : 1. Un garçon pas comme les autres

Zebraska : 1. Un garçon pas comme les autres

Un héros HPI… Une bd qui est un regard, actuel et futuriste à la fois, sur ce sujet de société extrêmement présent de nos jours.

copyright dupuis

Les personnes à haut potentiel existent… Elles sont tout autres que ce que les médias, souvent, par souci de simplification surdimensionnée, nous en montrent. Même si la série télévisée « HPI » a rencontré un succès, mérité d’ailleurs, elle n’a que peu de rapports avec la réalité de ce que vivent les « hpi » au quotidien. Isabelle Bary, la co-scénariste et écrivaine du roman à la base de cette bande dessinée, sait, elle, de quoi elle parle, puisque, dans son entourage le plus proche, elle a vu grandir un enfant possédant cette caractéristique dont on dit, de nos jours, souvent n’importe quoi.

copyright dupuis

Zebraska, c’est une bd qui va se conjuguer en deux volumes. Isabelle Bary, partie prenante dans cette adaptation de son propre livre, nous livre un récit à la fois fictionnel et réaliste, nous racontant le quotidien de ces enfants, de ces jeunes, qu’une psychologue a un jour nommés des « zèbres ». D’où le titre de ce roman et de cette bd. Une bd parfaitement réussie, passionnante, intelligente, jamais pesante ! Mais une bd qui est aussi, je le disais, une fiction.

copyright dupuis

Marty, un jeune à haut potentiel, vit en 2056, dans un monde qui, après une « grande bascule », a des apparences de perfection… Les différences sont acceptées, c’est la paix qui est mise en avant… Mais c’est aussi un monde dans lequel les livres n’existent plus, dans lequel le passé, donc l’Histoire, est gommé. Au profit d’un monde peut-être « meilleur ». Ou pas… Ce livre est une fiction, oui, une science-fiction même…

Isabelle Bary, autrice

A écouter Isabelle Bary, on comprend en effet que ce monde futur inventé n’a rien de parfait. Et c’est ce que Marty va découvrir en recevant de sa grand-mère un livre… Un vrai livre, qu’on feuillette… Une bd intitulée Zebraska… Un livre dans lequel cette grand-mère parle d’elle et du père de Marty, lorsqu’il était enfant, un enfant hp, un enfant zèbre… A partir de là, ce que nous raconte cet album se déroule dans deux époques différentes. Et celle de 2026, que Marty découvre, découvrant en même temps les similitudes entre lui et son père, interfère petit à petit avec celle de 2056.

copyright dupuis

Marty se voit obligé d’écouter et de comprendre sa grand-mère qui lui dit que lire est un acte d’insolence, et, presque inconsciemment, tout en vivant sa vie d’adolescent et ses premiers amours, il choisit de retrouver l’Histoire telle qu’elle fut et pas telle qu’un pouvoir quelconque l’a rêvée… On n’est pas loin de certains livres d’Asimov ou de Bradbury. On pourrait croire que cette double époque mise en scène rendrait difficile la lecture, mais, le dessinateur Ludo Borecki utilise des codes qui, justement, facilitent totalement la lecture de cet album.

Ludo Borecki, dessinateur

Finalement, la thématique centrale de ce livre est double. Il y a l’importance de la lecture, de la « transmission », dans toute culture humaine, un importance que la société contemporaine est en train, insidieusement, de délaisser… Mais la thématique axiale de cet album, c’est surtout, les HP, ces enfants qui ont « des ailes qui les empêchent de se déplacer comme tout le monde »… C’est une des citations de ce livre, qui rappelle l’albatros de Baudelaire… Les poètes n’ont-ils pas eu, depuis toujours, un potentiel essentiel… Les « zèbres » sont, qui sait, à leur manière, à leurs manières plurielles ai-je envie de dire, des poètes également !

copyright dupuis

Et force est de reconnaitre qu’on parle de nos jours très mal, sans rien y connaître même, de cette caractéristique dont tant de parents voudraient, un peu (beaucoup) stupidement, que leurs enfants la possèdent ! Une caractéristique qu’un dossier, en fin d’album, explique très clairement.

Isabelle Bary

La bande dessinée permet ainsi de plus en plus d’aborder la vie de manière frontale, réfléchie, sereine même. Elle le fait, ici, dans cet album, grâce au texte, grâce à la participation de Corbeyran, scénariste éclectique et efficace, à la construction de la narration. Et grâce à un dessin qui, s’adressant à tous les publics, laisse la place belle à la lumière, aux expressions, à l’émotion.

Ludo Borecki et Isabelle Bary

Jacques et Josiane Schraûwen

Zebraska : 1. Un garçon pas comme les autres (dessin : Ludo Borecki – scénario : Isabelle Bary et Corbeyran – couleurs : BenBK – éditeur : Dupuis – Janvier 2026 – 72 pages)

copyright dupuis