Tango : 1/ Un Océan De Pierre

Tango : 1/ Un Océan De Pierre

De l’aventure classique pour une histoire à rebondissements qui laisse la place, malgré tout, à quelques sentiments profondément humains. Un très bon album « de genre »…

 

          Tango©Le Lombard

 

Dans un village perdu au bout du monde, dans une Amérique du Sud écrasée de soleil, éblouie de chaleur, John Tango coule des jours paisibles. Cet étranger a noué des relations amicales avec pas mal d’habitants, dont la belle tenancière de la taverne, la brune Agustina. Avec elle, l’amitié s’est faite profondément intime…

Tout semble donc aller pour le mieux dans le meilleur des mondes. Mais voilà, les apparences sont toujours trompeuses, et John Tango a un passé dont le moins qu’on puisse dire est qu’il est trouble ! Et, dans ce coin de Bolivie, il n’est pas le seul à cacher ce qu’il a été, à garder secret des événements dont il n’est sans doute pas fier. Quoique !…

Mais ce passé, le sien et celui d’un de ses amis boliviens, va surgir, violemment, obligeant Tango à révéler une part de ce qu’il a été : un truand apte à tous les combats, même les plus désespérés.

Obligé d’intervenir lorsqu’un de ses voisins se fait agresser, obligé de prendre en charge le gamin de ce voisin lorsqu’il se fait tuer, Tango va devoir reprendre son destin en main, en même temps qu’une arme, retrouver des anciens amis devenus de redoutables ennemis, dirigés par la belle Carmen. Et dans cet océan de pierre et de sable où il avait voulu oublier l’homme qu’il avait été, Tango va se lancer dans une aventure de violence, de brutalité, mais aussi, étrangement, de tendresse.

A partir d’un scénario qui s’attache aux personnages et à leurs failles, à leurs mensonges, à partir aussi d’un travail efficace sur les dialogues, Matz, le scénariste, construit ce premier volume comme un one-shot, mais un one-shot dans lequel on devine que plusieurs personnages vont devenir récurrents.

Pour Philippe Xavier, le dessinateur, il s’est agi, dans ce premier volume, de sortir de l’univers de ses séries précédentes (le super Hyver 1709) pour, suivant le scénario de Matz, nous offrir une palette quelque peu différente de son talent.

 

 

          Tango©Le Lombard

MATZ : LE MENSONGE
XAVIER : DESSIN ET SCENARIO

 

MATZ : COMME UN ONE SHOT ET DIALOGUES

 

Le scénario de Matz est tout à fait conventionnel, classique dans sa forme comme dans son découpage, et le dessin de Xavier suit le mouvement, avec réussite et efficacité. C’est un peu comme si, guidé par les dialogues de Matz, par une histoire résolument contemporaine, il avait accepté de modifier son dessin originel. De le faire évoluer, plutôt, en le mettant au service d’un récit, en lui permettant de coller au plus près à la réalité d’un pays que la graphisme devait réussir à faire un peu plus qu’évoquer, à la puissance, aussi, des mouvements de ses personnages confrontés à tous les codes visuels du polar musclé.

 

MATZ: CLASSIQUE

 

XAVIER:  DESSIN – EVOLUTION

          Tango©Le Lombard

 

Philippe Xavier a toujours aimé des personnages qui sortent de la masse, qui sont à la fois justiciers et truands, désintéressés et mercantiles, à la fois prêts à répondre à des codes d’honneur et à se désintéresser de toute morale.

Ici, c’est dans des paysages qui bruissent de moiteur qu’il balade ses anti-héros. Et, pour leur donner, vie, pour leur donner un poids visuel, une vraie présence humaine, il a pu compter sur le talent de son coloriste, Jean-Jacques Chagnaud. Ce dernier joue beaucoup sur la lumière, sur les contrastes, aussi, pour que le regard du lecteur reste sans cesse accroché au récit.

 

XAVIER: LA COULEUR

 

Certes, il n’y a rien de révolutionnaire, dans cette série naissante, ni au niveau de l’histoire racontée, ni à celui du dessin. Mais c’est de la bonne bande dessinée d’aventure, avec des vrais personnages, avec des sentiments qui estompent quelque peu la violence des situations, avec un dessin au réalisme maîtrisé, avec des dialogues presque cinématographiques, avec des rebondissements qui font que le lecteur ne s’ennuie à aucun moment.

C’est donc un premier album plein de promesses qui, faisons-en le pari, seront encore mieux tenues dans les volumes prochains !

 

Jacques Schraûwen

Tango : 1/ Un Océan De Pierre (dessin : Philippe Xavier – scénario : Matz – couleurs : Jean-Jacques Chagnaud – éditeur : Le Lombard)

 

Will : Mirages

Will : Mirages

L’éditeur Daniel Maghen est un amoureux de la bande dessinée. Et il nous offre ici une biographie complète de l’immense Will, un auteur qui a marqué la bande dessinée, et dont on découvre ici toutes les facettes.

 

     Mirages©Daniel Maghen

 

L’Histoire de la bande dessinée est une histoire majuscule, n’en déplaise à celles et ceux qui, de nos jours encore, continuent à croire que cet art n’est que mineur, voire  même enfantin.

Et dans cette Histoire, il est bon de se souvenir de l’artiste complet que fut Will, de son vrai nom Willy Maltaite. Cela fait dix-huit ans que ce dessinateur hors-pair est décédé. Amoureux du « merveilleux » et de l’humour, de l’aventure et de la féminité, toujours respectueux de ses personnages et de leurs gestes comme de leurs pensées, inventeur d’un des méchants les plus emblématiques du neuvième art, l’ineffable Monsieur Choc, Will méritait un livre comme celui-ci, complet, lourd sans jamais être pesant, une biographie dessinée, d’une part, racontée surtout par Will lui-même, tout au long de textes qu’il a fournis, tout au long de sa carrière, à différents journalistes.

 

     Mirages©Daniel Maghen

 

 

Ce livre est un vrai hommage au talent de Will, et il l’est sans apprêts inutiles, en utilisant simplement une iconographie variée mais totalement de la plume et des couleurs de Will, et des mots qui, sans se prendre au sérieux, réussissent à raconter un parcours humain et artistique assez exceptionnel.

Comme bien des dessinateurs de sa génération, c’est sous l’œil de Jijé que le jeune Will a fait ses premières armes, c’est avec l’auteur de Jerry Spring, de Spirou, entre autres, qu’il a appris à « regarder » avant de dessiner. Les confidences de Will qui émaillent ce livre nous dressent ainsi le portrait de Jijé, mais aussi celui de Franquin, de Morris, de Delporte, et de bien d’autres ! C’est aussi, au travers des phrases de Will, le portrait de plusieurs époques qui nous est livré dans ce très beau livre.

Très beau, oui, parce qu’il fallait un bel écrin à la belle carrière de Will, incontestablement. Les fac-similés sont superbes, dans cet album, les crayonnés également, le choix du papier, des papiers plutôt, pour que les doigts aient un contact avec la matière qui était celui de Will, celui, en tout cas, des lecteurs des années 50 et 60.

Ce « Mirages » n’est pas une exégèse intellectuelle, loin s’en faut, et fort heureusement ! Pas de grandes théories, mais le témoignage, tout simplement, de l’artiste lui-même.

Construit sous formes de chapitres, « Mirages » nous permet aussi de suivre l’évolution de Will, de ses premiers dessins jusqu’à sa reprise de Tif et Tondu de Dineur, de ses influences assumées à son besoin de trouver sa voie, de raconter des histoires qui, au fil des années, se sont faites de plus en plus personnelles. Parce qu’après Tif et Tondu, il y a eu Isabelle, et le monde enchanté et enchanteur de la magie, mais bien d’autres albums également, plus adultes, dans lesquels il a pu à la fois se révéler comme un des premiers grands pionniers de la bande dessinée à se vouloir aussi adulte dans son propos. Et dans son dessin, tant il est vrai que, même déjà chez Tif et Tondu, les personnages féminins ont toujours occupé une place importante dans sa création, une place qui, dans ses dernières années, est même devenue essentielle et centrale.

 

     Mirages©Daniel Maghen

 

 

Il est, dans l’histoire de la bande dessinée, bien des auteurs qui ne sont pas suffisamment mis en avant, dont la renommée s’estompe à cause de quelques grands noms que l’on cite à tout vent et tout le temps. Le neuvième art, ce n’est pas uniquement, loin de là, Hergé… C’est aussi une foule d’auteurs qui, de par le désir qu’ils ont eu de modifier le carcan des habitudes au travers des scénarios comme du dessin, c’est surtout une foule d’artistes comme Will, qui mériteront toujours d’être redécouverts !

Et ce livre-ci ne peut que trouver sa place dans la bibliothèque de tous ceux qui, à l’instar de Daniel Maghen, aiment la bande dessiné pour ce qu’elle est : un art populaire, certes, un art vivant, aussi !  Un art dont Will fut et reste un des représentants les plus novateurs !

 

Jacques Schraûwen

Will : Mirages (éditeur : Daniel Maghen)

Shelter Market

Shelter Market

Un album glaçant… et terriblement actuel ! Chantal Montellier a totalement revisité son livre de 1980 pour nous en livrer, ici, une nouvelle édition qui ne peut que faire froid dans le dos, qui ne peut que faire réfléchir et, espérons-le, réagir !

 

Shelter Market © Les Impressions Nouvelles

 

En lisant cet album me sont revenues en mémoire quelques lignes d’une chanson de Georges Chelon…

« C’est le fond de l’homme, c’est dans l’ordre des choses

Ce n’est pas près de changer

Mettez-lui un képi, un semblant d’uniforme

C’est déjà l’autorité »

Et c’est bien de cela, finalement, qu’il s’agit dans ce livre : le pouvoir, sous toutes ses formes, même et surtout les plus veules et les plus « politiquement correctes » !

Le scénario de ce livre est parfaitement linéaire, et totalement plausible, finalement, dans le monde qui est le nôtre et qui, déjà, semble préparer celui imaginé par Chantal Montellier.

Thérésa et Jean, un couple comme tous les couples, se rend dans le Shelter Market pour trouver un cadeau à faire aux amis chez qui ils doivent passer la soirée. Seulement, voilà, dans ce monde qui est le leur, la sécurité a pris une place essentielle, les radicalismes religieux ont créé d’autres radicalismes qui, sout l’alibi de la démocratie, ont fini par donner vie à une société de déshumanisation.

Et soudain, dans ce grand magasin qui est aussi un immense abri antiatomique, une alerte se fait entendre, et tous les clients se voient enfermés, obligés de vivre en autarcie dans un univers où tout semble avoir été prévu pour résister à la mort qui doit certaine régner au-dehors !

 

Shelter Market © Les Impressions Nouvelles

 

Ils sont une bonne centaine, pas plus… Ils vivent, comme le dit Thérésa, une utopie communiste réalisée sur fond d’apocalypse.

L’album suit, comme un médecin légiste dissèque un cadavre, l’évolution de quelques-uns d’entre eux, l’évolution, surtout, du groupe humain qu’ils forment et dans lequel la régression devient presque une règle.

Parce qu’il y a les « gardes », qui, de par leur uniforme orné d’un symbole qui rappelle le plus célèbre des super-héros, sont les gardiens d’un ordre établi. D’un ordre nouveau imposé… Par les circonstances ou par une volonté invisible ? Cette question devient lancinante pour certains des reclus au fur et à mesure qu’ils constatent qu’on leur interdit de regarder certains films, de jouer à certains jeux, de lire certains livres… comme Fahrenheit 451 !

A partir de cette prise de conscience, les réactions sont d’abord « démocratiques » : protestations, pétition, tracts. Mais très vite, Thérésa comprend l’inutilité de tout cela, elle comprend, après un viol collectif dont elle est victime, que la seule issue est la fuite… La sortie…

Mais est-ce possible ?…. Et sa nécessité de subversion, ne la vit-elle pas exclusivement dans ses rêves ?

          Shelter Market © Les Impressions Nouvelles

 

Mais rien n’est impossible à qui veut survivre !

Rien ne devrait l’être, en tout cas…

Mais, dans ce livre désespéré et désespérant, dont chaque page, ou presque, est ponctuée par la présence d’un clown que les amateurs de hamburgers connaissent bien, et qui n’arrête pas de parler de bonheur… De le faire dans un huis-clos dans lequel le bonheur, lentement, est mis à mort.

Parce que c’est cela qui attend Thérésa et Jean, la mort comme seule sortie, seule fuite !

Très littéraire, très politique aussi, « Shelter Market » qui en raconte, peut-être, qu’une expérience à taille réelle, comme il s’en passe tant de nos jours déjà, pèche sans doute par son verbiage trop présent. Mais il s’agit d’un discours important, il s’agit d’une prise de conscience assumée par Chantal Montellier et offerte à tout un chacun.

Dans les années 70 et 80, elle était déjà un électron libre dans le microcosme de la bande dessinée. Son dessin, extrêmement personnel, a toujours refusé la facilité, tout comme ses scénarios. Ce « Shelter Market » d’aujourd’hui est la réédition d’un livre de 1980, mais avec une mise en couleur, avec un découpage différent, avec un ajout de nouvelles planches, et donc une accentuation du discours de base.

Voici donc un album de bande dessinée qui n’a rien de ludique ni de facile… Mais qui se révèle comme un coup de gueule important, sans aucun doute, dans cette société où nous vivons, et où les extrémismes de toutes sortes finissent par tous se ressembler au détriment de la liberté de tout un chacun !…

 

 

Jacques Schraûwen

Shelter Market (auteure : Chantal Montellier – éditeur : Les Impressions Nouvelles)

S.O.S. Bonheur : Saison 2, volume 1

S.O.S. Bonheur : Saison 2, volume 1

C’est à la fin des années 80 que Griffo et Van Hamme nous dressaient un portrait désespéré de ce qu’ils imaginaient comme pouvant être notre avenir… Aujourd’hui, C’est Stephen Desberg qui prend la suite de Jean Van Hamme. Ecoutez-le dans cette chronique, et découvrez cet album important !…

 

 

Ce sont  » six nouvelles dessinées  » qui construisent ce retour de « S.O.S. Bonheur ». Six histoires différentes, courtes, toutes ancrées dans un futur plus ou moins proche, un futur imaginé, un futur désespéré.

La première histoire nous parle d’amour, de désamour, de puissance masculine, de dépendance féminine. La deuxième nous montre ce que les  » quartiers  » d’aujourd’hui peuvent devenir demain. Le troisième récit nous dévoile un monde dans lequel toute vie privée subit une forme de  » privatisation « . Le récit suivant parle d’une justice sous-traitée, la cinquième histoire aborde le thème de l’enseignement et de la mémoire tronquée de l’Histoire, et l’ultime épisode nous révèle, lui, la force de l’image et de la propagande sans cesse mêlées.

Ce que nous montrent Griffo et Desberg, en fait, c’est un univers qui, incontestablement, prend sa source dans le nôtre. Mais est-ce de l’anticipation proche, ou de l’uchronie ? On peut se poser la question parce que, dans cet environnement qu’ils nous racontent, il y a l’absence remarquée et remarquable de tout ce qui est connecté, ordinateurs, téléphones, etc.

Stephen Desberg: Uchronie, anticipation
Stephen Desberg: le monde « connecté »…

 

 

Là où, il y a trente ans, Van Hamme s’intéressait essentiellement à l’environnement politique, social et sociologique, tel qu’il pouvait devenir, en insistant, comme souvent dans ses scénarios, sur les rapports de groupes, sur la puissance, aussi et surtout, du pouvoir et de l‘argent, sur la puissance du pouvoir de l’argent… Avec Stephen Desberg, la trame est quelque peu identique, plus sombre même par bien des aspects. Mais il garde au centre de son intérêt, au contraire de son aîné, l’être humain. Ce sont ses personnages qui font tout le contenu de ses récits, ce sont eux, hommes et femmes de chair, qui racontent eux-mêmes leurs propres histoires, toujours plurielles, toujours porteuses, également, d’émotion.

D’émotion, et de balbutiements de la grande Histoire, également, puisque c’est une relecture de la personnalité d’Hitler que nous offre un des récits… Une relecture, pour insister sur la nécessité d’un pouvoir fort dans un monde qui perdrait, sinon, ses valeurs… Il y a là, de manière évidente, une relation à faire avec notre société… Mais le propos de Desberg, malgré sa désespérance, nous montre aussi des humains qui ont de réelles velléités de révolte, ou, en tout cas, de réaction…

 

Stephen Desberg: Humain et émotion
Stephen Desberg: Hitler

 

 

Pour créer cet album, dans lequel aucun s.o.s. n’est lancé, dans lequel le bonheur se voit interdit de séjour, Desberg a vécu une belle complicité avec Griffo.

Avec un graphisme réaliste, sans effets spéciaux tonitruants, il nous fait entrer dans un monde, imaginé et imaginaire sans doute, mais extrêmement plausible, tant les décors, par exemple, n’ont rien de déstabilisant pour les lecteurs que nous sommes, tout comme les habillements, les attitudes et les physiques des personnages, quels qu’ils soient.

La couleur participe du même souci de réalisme, de véracité, de pouvoir rendre possible et compréhensible tout ce qui est raconté. Il en résulte, pour l’ensemble des histoires de ce premier volume d’une nouvelle saison de  » S.O.S. Bonheur « , une belle efficacité.

J’avais bien aimé, en son temps, la première saison de cette série atypique. Et je trouve, à l’instar de Desberg d’ailleurs, dans le petit mot qu’il met en préambule de son livre, qu’il s’agissait là d’un des meilleurs scénarios de Van Hamme. Et la force de Griffo et Desberg, ici, aujourd’hui, est de ne pas avoir voulu faire une suite, mais, tout au contraire, d’entamer quelque chose de résolument neuf, de vraiment différent, tant dans la construction, que, même, dans le dessin.

Il en résulte un livre qui s’avère passionnant, intelligent, et qui parvient, par le biais d’un côté classique et presque traditionnel, de nous faire réfléchir à nous, à nos réalités, à nos futurs, à ce que nous pouvons en faire ou ne pas en faire !… Un excellent album, donc, qui dépasse la simple distraction, et ce sans ostentation !

 

Jacques Schraûwen

S.O.S. Bonheur : Saison 2, volume 1 (dessin : Griffo – scénario : Stephen Desberg – couleur : Florent Daniel – éditeur : Dupuis)

Undertaker : 4. L’Ombre D’Hippocrate

Undertaker : 4. L’Ombre D’Hippocrate

Un croque-mort atypique, dans un des meilleurs westerns qui soient, un méchant souriant dans un album superbe :

 » L’Ombre d’Hippocrate « , dont les auteurs parlent dans cette chronique!…

Jonas Crow, le personnage central de cette série, est un héros totalement à part dans l’univers du western. Croque-mort itinérant, il vend ses services à qui en a besoin, côtoyant ainsi des familles en deuil qui ne sont pas toujours particulièrement respectueuses de leur défunt ! Au fil de ses pérégrinations, lui qui, solitaire, n’avait comme compagnon qu’un vautour, se voit obligé de poursuivre son chemin avec deux femmes très différentes l’une de l’autre.

Les aventures que vit Jonas se construisent par cycles de deux albums. Dans le premier cycle, on le voyait donc passer de la solitude à un compagnonnage obligatoire… Dans le deuxième cycle, qui se termine avec cette  » Ombre d’Hippocrate « , on peut presque dire que la boucle est bouclée, puisque, finalement, il se retrouve seul…

Mais avec Xavier Dorison au scénario, les choses ne peuvent pas être aussi claires que cela, et n’avoir qu’une seule finalité.

Construisant un scénario en s’inspirant à la fois du western à la Leone et des thèmes abordés dans les westerns américains de la fin des années 60, Xavier Dorison aime toujours dépasser les simples apparences pour amener le lecteur à se poser des questions sur son personnage central d’abord, sur la vie, la mort, ensuite…

Dans ce quatrième volume, on en apprend plus, c’est vrai, sur le trajet qui a conduit Jonas à vivre sans cesse aux côtés de la mort, Mais bien des silences existent encore quant à son passé, quant à ses besoins fondamentaux, quant à ses rapports, étroits, avec la vie et la mort…

Undertaker, c’est une réussite aussi et surtout grâce à la véritable complicité qui existe entre un dessinateur, un scénariste, et une coloriste.

Xavier Dorison: le scénario
Xavier Dorison: des questions, encore et toujours…

Cela dit, dans ce quatrième tome, même si Jonas reste, avec ses deux compagnes de route, le moteur essentiel et évident de l’intrigue, c’est  » L’Ogre  » qui occupe tout l’espace. Par sa stature, d’abord… Par sa personnalité de médecin assassin et pervers, ensuite… Par les liens qu’il crée avec aujourd’hui, enfin… On ne peut que penser à la guerre 14/18 et aux gueules cassées qui obligèrent la médecine à faire d’immenses progrès, on ne peut que penser également aux expériences médicales des médecins nazis, expériences qui se continuèrent, on le sait maintenant, en Amérique latine largement après la guerre 40/45…

Le coup de maître des deux auteurs, Xavier Dorison au scénario et Ralph Meyer au dessin, c’est de nous donner le portrait de cet ogre sans aucun manichéisme, en en faisant même, physiquement, un personnage souriant, presque jovial. Et ce n’est qu’en allant au-delà des seules apparences qu’on peut en saisir toutes les facettes, horribles, foncièrement, peut-être encore plus par les excuses presque humanistes que formule ce médecin psychopathe…

Xavier Dorison: l’Ogre
Ralph Meyer: l’Ogre

Les scénarios de Xavier Dorison m’ont très souvent enthousiasmé, et c’est encore le cas ici, avec un anti-héros absolument hors des sentiers battus, et de ce fait d’autant plus attachant…

Mais il faut aussi souligner la qualité du dessin de Ralph Meyer. Dans un style qui réussit avec une facilité apparente à mêler le classicisme de la construction et la modernité de la narration, il effectue, dans cette série, un travail de découpage inspiré, certes, par le cinéma, mais rendant hommage, également, de bout en bout, à des grands westerns dessinés du passé, comme Jerry Spring, Comanche ou Blueberry…

Pour parler de souffrance, de mort, il évite tout voyeurisme gratuit, sans pour autant taire, graphiquement, les dérives de l’Ogre…

Il faut insister aussi sur la façon qu’il a, et qui n’est pas tellement répandue que ça, de considérer chaque planche comme un tout, comme une  » unité  » narrative de mouvement, de plans différents et complémentaires.

Ralph Meyer: le dessin

       Undertaker 4 – © Dargaud

 

Et puis, je le disais plus haut, il y a la couleur…. Caroline Delabie, complice fréquente de Ralph Meyer, a beau dire qu’elle s’efface derrière le travail de Meyer et Dorison, il n’en demeure pas moins que sa manière de créer la couleur dans cette série résulte d’une vraie collaboration et d’une réelle inventivité, créativité. La façon dont elle traite les ombres, par exemple, ou les paysages, qu’ils soient de nuit ou de jour, est absolument remarquable…

J’ai toujours adoré les westerns, que ce soit au cinéma ou en bande dessinée. Un western, c’est une tragédie à la grecque, mais une tragédie qui ouvre des portes vers le monde qui est le nôtre. Les thèmes qu’aborde ce genre littéraire, graphique et cinématographique sont des thèmes d’abord et avant tout humains, des thèmes qui nous parlent de l’homme face à des événements qui le dépassent mais qui l’obligent à se révéler à lui-même !

Et à ce titre, Undertaker est, soyez-en certains, une série qui ne peut qu’avoir sa place, et parmi les meilleures, dans votre bibliothèque !

 

 

Jacques Schraûwen

Undertaker : 4. L’Ombre D’Hippocrate (dessin : Ralph Meyer – scénario : Xavier Dorison – couleur : Caroline Delabie – éditeur : Dargaud)

Seule à la récré

Seule à la récré

Lisez ce livre, faites-le lire à vos enfants ! Le harcèlement, dont on parle beaucoup de nos jours, ne se vit pas uniquement dans les réseaux sociaux ou dans le monde du travail. Le milieu scolaire est loin d’y échapper, et ce livre est là pour en parler, à TOUS LES PUBLICS !…

 

L’information est ainsi faite que certains sujets, sous les feux de l’actualité, prennent soudain une importance capitale et deviennent des véritables faits de société. C’est oublier, souvent, que ces réalités existent depuis bien longtemps ! Et que ces faits de société ont été tellement minimisés qu’ils sont devenus, dans la conscience collective, de simples petits faits divers.

Le harcèlement, ainsi, est à la une de tous les médias, pour le moment. A cause de Hollywood, bien sûr…

Mais il n’y a pas que le harcèlement sexuel, ou moral, dans le monde du travail ou dans celui des paillettes ! Le harcèlement commence bien plus tôt, dans les cours de récréation. Nous avons tous connu des  » têtes de Turcs « … ou nous l’avons été !

Aujourd’hui, à cause de l’attrait exponentiel de la virtualité et des réseaux sociaux, à cause d’une certaine démission des garde-fous traditionnels (école, parents…), ce harcèlement quitte les classes pour s’étaler un peu partout, et rendre une existence invivable.

Et ce livre, tout simple, destiné à tous les publics, sans ostentation, a décidé d’en parler. De nous en parler, à toutes et à tous, avec l’espoir que, peut-être, nous pourrons bientôt prendre, adultes, le taureau par les cornes !

Emma est en primaire, et peu heureuse, les grandes vacances terminées, de retourner à l’école. Une école où elle va retrouver Clarisse, une fille qui a réussi à diriger la classe, à en devenir la meneuse, et qui a choisi de la mettre elle, Emma, en dehors du groupe. De la brimer. De la harceler…

A partir de là, ce livre réussit l’exploit de nous montrer une réalité quotidienne qui n’a rien de spectaculaire, qui se vit essentiellement dans la solitude d’une enfant. A nous la montrer en même temps telle qu’elle est vue de l’extérieur, par les enseignants, les autres écoliers, les parents d’Emma, les parents de Clarisse. Il n’y a, dans cet album, aucune dramatisation du récit, mais un simple constat qui, pour sombre qu’il soit, parvient à générer des moments d’humour, de tendresse, surtout à partir du moment où les parents d’Emma s’investissent réellement dans la recherche d’une solution. Ce sont des gags d’un page qui construisent l’histoire de cet album, et qui font sourire… Mais qui font surtout réfléchir !

 

 

L’observation… C’est d’une part le point fort de ce livre. Les auteurs, sans aucun doute possible, savent de quoi ils parlent, comme, finalement, nous le savons toutes et tous. Nos souvenirs, si nous acceptons d’être honnêtes par rapport à eux, ne peuvent que nous remettre en mémoire des moments de harcèlement, que nous avons vécus ou imposés.

Phénomène de groupe naissant de la personnalité d’une seule personne qui en prend la direction, le harcèlement reste encore, pour beaucoup d’adultes d’aujourd’hui, un élément formatif de l’existence !…  Seulement, avec la technologie omniprésente de nos jours, ce n’est absolument plus le cas, et un livre comme ce  » Seule à la récré  » vient à son heure. Pour que les enfants qui le lisent prennent conscience de ce qu’est l’horreur quotidienne d’une personne harcelée, pour que les adultes, eux, comprennent qu’il est grand temps d’ouvrir les yeux et d’intervenir ! D’être des éducateurs à part entière !

Parce que d’autre part, l’observation est aussi le seul point fort qui peut permettre à un entourage, quel qu’il soit, d’empêcher, dès le plus jeune âge, que la discrimination devienne une redoutable habitude !

Un livre souriant pour un sujet qui ne l’est absolument pas, et c’est ce qui  en fait un livre important !

 

 

Jacques Schraûwen

Seule à la récréé (dessin : Bloz – scénario : Ana et Bloz – couleur : David Lunven – éditeur : Bamboo)

Wayne Shelton : 13. Vendetta

Wayne Shelton : 13. Vendetta

Une série classique qui suit son petit bonhomme de chemin, sans faire d’éclat, peut-être, mais avec une qualité constante. De la bd à l’ancienne, en quelque sorte, et d’une réelle efficacité ! Une chronique où entendre le dessinateur Christian Denayer.

Wayne Shelton, cheveux poivre et sel, regard arrogant, prestance très  » macho « , aime la vie, les jolies femmes, l’argent, et, surtout, l’aventure…

Plus mercenaire que détective privé, il aime se glisser dans des univers glauques où l’âme humaine, bien souvent, se révèle plus sombre que l’enfer.

Dans ce treizième volume, il accepte d’être payé par un des pontes de la mafia pour retrouver sa petite-fille, disparue, à sa naissance, il y a quarante ans. Une enquête qui va le mener de pays en pays, de surprise en surprise, avec un sens de l’éthique qui lui est très personnel !

Christian Denayer: le personnage de Wayne Shelton

 

Christian Denayer n’est pas un nouveau venu dans la sphère du neuvième art. On lui doit bien des séries qui, toutes, eurent un beau succès : Yalek, Les Casseurs, Alain Chevalier, Génération Collège…

Appartenant à la vieille école de la bande dessinée, et le revendiquant à la fois dans son graphisme et dans le choix de ses scénarios, on peut, sans se tromper, dire de lui qu’il est un auteur  » classique « . Mais dans le sens non-péjoratif du terme, tant il est vrai que son dessin, dont la filiation avec Tibet est évidente et, elle aussi, pleinement assumée, tant il est vrai que son graphisme répond à une volonté première : celle de la clarté.

Il faut qu’une planche se lise sans accroc, de façon linéaire, il faut qu’un dessin ne cherche pas à surprendre mais seulement à montrer.

Denayer n’est pas le dessinateur des effets spéciaux, ce qui ne l’empêche nullement de faire preuve de virtuosité, toujours, dans sa manière d’aborder le réalisme d’un mouvement, d’un échange de regards, d’une lutte entre personnages…

Cette volonté de clarté amène également Denayer à accorder une importance capitale aux décors. Et dans cet opus 13, bien des lecteurs belges, par exemple, s’amuseront à retrouver des lieux qu’ils connaissent, comme l’aéroport de Zaventem, ou l’hôpital Saint-Pierre dans les années 60.

Tout cela sert d’abord et avant tout à rendre plausible et presque tangible l’histoire qu’il nous raconte, une histoire due à Jean Van Hamme.

Un scénario qui se construit à force de hasards organisés, un scénario qui, comme presque toujours chez Van Hamme, s’intéresse beaucoup plus au pouvoir et à l’argent qu’à l’humain. Il aime multiplier les personnages, et heureusement que Denayer parvient, par ses constructions, par son dessin, à leur donner un peu d’existence en dehors du manichéisme élémentaire de Van Hamme. Un Van Hamme qui, même quand il s’essaie, comme dans cet album-ci, à un certain romantisme, ne peut jamais le faire que de loin, et en remettant vite le fric à la place du sentiment…

J’ai toujours apprécié le dessin de Christian Denayer. Et vous aurez compris que je suis beaucoup moins fan des scénarios de Van Hamme qui me semblent à chaque fois très vite s’essouffler et se faire répétitifs. Je sais que je vais choquer bien des lecteurs en disant cela, mais j’assume cet avis, tout comme Christian Denayer assume son amitié avec son scénariste.

Et cet avis qui est le mien n’empêche nullement le fait que je prenne plaisir à suivre les aventures de Wayne Shelton, une bonne série d’aventure qui ne cherche pas d’alibi culturel, qui se lit et se dessine sans doute comme se créaient, dans les années  50 et 60, les grands films hollywoodiens qui emmenaient leurs héros aux quatre  coins du monde pour des aventures épiques et animées.

Il faut parfois zapper dans les dialogues, les explications écrites, comme dans les vieux albums bd des années 40 et 50, pour apprécier pleinement le rythme d’une histoire dessinée.

Et le sens du rythme, incontestablement, Christian Denayer l’a !

 

Jacques Schraûwen

Wayne Shelton : 13. Vendetta (dessin : Christian Denayer – scénario : Jean Van Hamme – couleur : Bertrand Denoulet – éditeur : Dargaud)