Yo-Yo Post Mortem : 2. Mourir n’a jamais tué personne

Yo-Yo Post Mortem : 2. Mourir n’a jamais tué personne

Après  » Mourir nuit gravement à la santé « , paru en 2014, revoici le passeur d’âmes Bône, James Bône. Un passeur obligé de reprendre du service pour éviter, en enfer, le chaos le plus total !…

 

J’aime ces bandes dessinée déjantées qui osent s’aventurer dans des territoires délicats à aborder, et qui le font avec talent, et, surtout, avec infiniment d’humour !

Quand on parle des  » esprits « , il est naturel, après tout, que l’auteur fasse preuve, lui aussi, d’esprit, à la française, avec des jeux de mots, sans arrêt, avec des références nombreuses au plus profond des dessins. Gilles Le Coz, dessinateur et scénariste, s’en donne véritablement à cœur joie dans ce deuxième opus qui plonge, cette fois, métaphoriquement peut-être mais de manière évidente, dans notre monde à nous, pauvre  vivants !

C’est que là-bas, de l’autre côté de l’ici, de l’autre côté de la tombe, les passeurs d’âme ont d’autres occupations que de mener les défunts vers leurs réincarnations, vers leurs nouvelles destinations… Il faut dire qu’un certain  » Steve « , défunt parmi les défunts, a inventé et partagé un objet de communication qui occupe toutes les pensées, en chaque minute, des habitants de l’univers de l’ailleurs : le iCrâne et son clavier démoniaque !

 

Cerby, le chien gardien des enfers, se doit de trouver une solution à cette apathie généralisée et à cet engorgement de plus en plus préoccupant du monde dont il est le garde et le garant. Surtout qu’une entité particulièrement mauvaise apparaît et veut tout détruire de l’ordre de l’humanité !

Un seul personnage peut sauver la  situation, et c’est le fameux James, James Bône… Mais voilà, après le premier album de cette série, James Bône a vendu sa propre âme au Rock, redevenant humain, adulé par les foules.

Malgré tout, puisqu’il se doit d’être le sauveur du monde d’en bas, il va finir par redevenir lui-même, ébloui par Adèle, une jeune morte qui a toutes les peines du monde à comprendre que, pour elle, toute existence est désormais domaine d’un passé lointain !

 

Je parlais de références… Il y en a à chaque page…. On reconnaît par exemple l’inspecteur Colombo… Il y a également des références littéraires ou mythologiques, comme la présence active de ce cerbère se nommant Cerby.

Mais il y a surtout, au-delà même d’un humour omniprésent, un scénario extrêmement bien construit, qui laisse peu de place aux temps morts (humour involontaire, désolé !…), et qui réussit même à laisser une place importante, voire essentielle, à un « fantastique » proche de certains récits de Claude Seignolle ou de Thomas Owen !…

Le dessin, lui, tout en nuances de noir, de blanc et de gris, est d’une belle maîtrise, tant pour les personnages qui, malgré leurs visages d’os et uniquement d’os, parviennent à exprimer une superbe palette d’émotions, que pour les décors, les perspectives, les mouvements, et il y a même quelques instants dessinés qui ne dépareilleraient pas dans une bd d’horreur à l’américaine !

De l’excellent travail, donc, que ce livre, un excellent moment de lecture, de rire, de sourire, et même de réflexion !… Mourir de sourire n’a jamais tué personne, tout compte fait !

 

Jacques Schraûwen

Yo-Yo Post Mortem : 2. Mourir n’a jamais tué personne (auteur : Gilles Le Coz – éditeur : sandawe.com)

XIII Mystery : 11. Jonathan Fly

XIII Mystery : 11. Jonathan Fly

Une chronique à lire et à écouter… Dans cette série des  » Mystery « , ce sont les personnages secondaires de la série-mère XIII qui sont mis à l’honneur… Ici, c’est une totale réussite, et je vous invite à faire la connaissance de Jonathan, le père d’un certain Jason Fly !… Et à écouter les deux auteurs de ce très bon album…

 

Résumer quelque album que ce soit de la série  » XIII  » ou  » Mystery  » tient de la gageure, bien souvent. C’est que dans la série-mère, Van Hamme s’est amusé à multiplier les péripéties, autour des thèmes qui l’envoûtent depuis toujours, l’argent, le pouvoir, les compromissions. Dans Mystery, heureusement, les scénaristes, pourvu qu’ils respectent les prérequis inhérents à la série originelle, ont carte blanche, ou presque, pour laisser parler leur imagination, une imagination qui, dès lors, peut s’écarter résolument des sentiers tout tracés par Van Hamme.

Avec Jonathan Fly, c’est incontestablement le cas. Le scénariste Luc Brunschwig a vite trouvé ses propres marques en nous livrant, certes, le portrait d’un journaliste, le père de XIII, engagé en faveur des droits civiques. Mais ce qui a surtout motivé Brunschwig dans cet enfouissement dans un univers qui n’est pas le sien, c’est, justement, de rester lui-même, et d’y retrouver les thèmes qui lui sont chers depuis toujours… Et plus que l’histoire de Jonathan, c’est toute l’origine de celle de Jason qu’il nous livre dans cet album. L’origine, donc l’enfance !…

 

Luc Brunschwig: l’enfance

 

Cela dit, l’intérêt de ce livre se situe également dans la façon dont Luc Brunschwig nous décrit une époque bien précise de l’histoire des Etats-Unis. Bien sûr, comme XIII est d’abord une série d’imagination, les noms, les lieux ne sont pas ceux que l’on connaît. Mais quand on parle des droits des afro-américains, on sait bien que c’est de Luther King que Luc Brunschwig parle aussi… L’Histoire, la grande, est omniprésente dans cet album, avec sa part d’imagination et d’invention, évidemment, mais ancrée réellement et profondément dans ce qu’est l’Histoire des Etats-Unis dans les années 60. Une histoire qui, d’ailleurs, éveille quelques échos dans l’Amérique qu’on connaît aujourd’hui.

Luc Brunschwig: Histoire et actualité

 

 

Mais un album bd, ce n’est pas que du texte, du scénario, c’est aussi, et surtout souvent, du dessin, du graphisme.

Prendre le relais de William Vance n’est sans doute pas chose évidente, tant le talent réaliste de cet auteur est puissant et reconnu de tout le monde.

Olivier Taduc réussit à ce que les personnages qu’il dessine aient plus qu’un air de ressemblance avec ceux créés par Vance, sans pour autant faire du copier-coller. Son style se différencie très vite de celui de son aîné, par la façon, entre autres, qu’il a de construire ses planches, de privilégier un  » gaufrier  » classique qui lui permet de dessiner, graphiquement, une narration qui accompagne celle de son scénariste, la dépasse même parfois, la complète en tout cas, dans une belle osmose. Il y a des influences, bien sûr, comme chez tout dessinateur, d’ailleurs, et ce sont des influences assumées. Celle de Vance… Celle de Joubert, aussi, dans l’approche que Taduc a des visages de ses personnages, dans l’intérêt qu’il porte à la pureté des traits, entre autres, de l’enfant dont il nous raconte les questionnements et les doutes.

Olivier Taduc: William Vance

 

Ce qui est frappant aussi, dans cet album, c’est l’utilisation de la couleur. Alors que, dans la série originelle, la couleur n’avait qu’une importance relative, elle se révèle ici extrêmement importante. Par les ambiances, c’est vrai, qu’elle crée selon les lieux, selon les heures de la journée, selon les personnages mis en scène, mais aussi dans la ligne du temps, dans le passage entre le passé et le présent.

 

Si je devais choisir, dans la série  » Mystery « , l’album que je trouve le plus réussi, le plus abouti, faisant aussi le plus preuve d’originalité par rapport aux albums connus de XIII, ce serait celui-ci, sans aucun doute possible ! On n’y retrouve pas le souffle de Van Hamme, nourri de richesse et de connotations toujours économiques, au sens large du terme, mais on y découvre un autre souffle, que je trouve infiniment plus important dans tout récit, littéraire ou dessiné : le souffle de l’humanité, de l’humanisme, du rêve qui se détruit, de l’existence qui n’efface rien des fêlures de l’enfance et de ses espérances !

Un très bon livre, donc, qui plaira autant aux amoureux de la série originelle qu’à ceux qui aiment un one-shot bien charpenté, intelligemment construit !

 

Jacques Schraûwen

XIII Mystery : 11. Jonathan Fly (dessin: Olivier Taduc – scenario: Luc Brunschwig – couleur: Bérengère Marquebreucq – éditeur: Dargaud)

Sacha Guitry

Sacha Guitry

Une biographie dessinée avec talent et légèreté, un portrait amusé et  amusant d’un des grands noms du théâtre et du cinéma français !

 

Les pièces de Sacha Guitry se retrouvent assez régulièrement sur les planches de France et de Navarre, et des acteurs comme Pierre Arditi aujourd’hui ou Michel Galabru hier aiment avouer leur plaisir à se retrouver dans la peau des personnages créés par cet autre personnage qu’était Sacha Guitry.

Homme de théâtre, homme de mots, il fut aussi un artiste du septième art dont certains films mériteraient d’être revus aujourd’hui, comme  » Le roman d’un tricheur « , par exemple.  Pourtant, pendant très longtemps, Guitry s’est contenté d’une seule présence dans le monde du cinéma, pendant la guerre 14/18, période pendant laquelle, histrion, il avait décidé de participer au combat de la France en réalisant un film muet sur les grandes gloires de son pays : Renoir, Sarah Bernhardt, Rodin, Monet… Mais ce n’est que dans les années trente qu’il mit réellement son talent au service d’un art qu’il plia à ses volontés d’homme, un homme d’abord et avant tout « de théâtre »…

Né en 1885, et fils de Lucien Guitry, un acteur extrêmement populaire, Sacha Guitry fut tout sauf un bon élève. C’est en pensant à cette jeunesse tellement peu studieuse qu’il écrivit ces quelques mots, des années plus tard :  » Le peu que je sais, c’est à mon ignorance que je le dois. « .

Et c’est à 17 ans qu’abandonnant totalement ses tristes études, il se lance dans l’écriture dramatique avec sa toute première pièce. S’en suivront une rupture brutale avec son père, qu’ils mettront tous les deux des années à estomper, et, surtout, quelque 124 pièces écrites, souvent jouées par lui aussi, jusqu’en 1957.

 

Cet album est donc une mise en pleine lumière de ce que fut l’existence de cet artiste dont les  » mots  » ont marqué et  marquent encore la puissance de l’esprit et de l’humour français. Aphorismes souriants et souvent cruels, ces petites phrases ont émaillé toute son œuvre, mais aussi toute son existence. Et  ce sont elles, également, d’une certaine manière, qui forment la colonne vertébrale de ce livre. Ces aphorismes, mais aussi les présences féminines entourant Guitry, des présences qui lui étaient essentielles mais toujours éphémères, la présence de ses cinq épouses successives, la présence aussi d’une amie fidèle, Arletty.

On a dit de lui qu’il était misogyne. La vérité est moins marquante, tant il est vrai que ses répliques à la fois cinglantes et souriantes, dans la filiation d’Oscar Wilde entre autres, cachaient sans aucun doute des fêlures nées aux dérives de son enfance.

Et l’intérêt et l’intelligence de ce livre-ci, c’est de réussir, par le texte ET le dessin, à nous restituer un portrait complet de l’homme Guitry, sans rien en occulter, par petites touches, de ce que furent ses succès mais aussi ses doutes, ses amours mais aussi ses désespérances, son immense succès et sa chute vertigineuse jusqu’à la prison à la fin de la guerre 40/45. Et, bien évidemment, sa renaissance!…

Dimberton a vraiment un talent sûr pour résumer une existence et en faire la trame d’un récit passionnant et intéressant. Chabert, quant à lui, parvient à restituer les décors de chaque époque qu’a croisée Guitry, mais aussi, avec un trait qui frôle la caricature sans jamais y tomber, toutes les personnalités qui ont accompagné la vie de Guitry. Il y a, dans son graphisme qui évite à tout prix le réalisme, une vraie vérité de traits, de rendu des physionomies, des attitudes, des silhouettes.

Et les couleurs de Magali Paillat, un peu désuètes, comme l’étaient celles des gravures que collectionnait Guitry, sont d’une totale réussite !

J’ose dire que je pense avoir vu pratiquement tous les films de Guitry, m’être plongé dans la plupart des livres qu’il a écrits, avoir savouré les recueils nombreux qui ont été faits de ses aphorismes, m’être régalé à quelques-unes des biographies qui lui ont été consacrées, comme celle de Galabru.

Et je peux avouer aujourd’hui que je me suis totalement régalé à la lecture de cette bd qui réussit totalement à nous restituer l’homme, son esprit, son talent, et sa stature !

 

Jacques Schraûwen

Sacha Guitry : une vie en bande dessinée (dessin : Alexis Chabert – scénario : François Dimberton – couleur : Magali Paillat – éditeur : Delcourt)

Le Temps du Rêve : 1. Ocre

Le Temps du Rêve : 1. Ocre

Une histoire qui parle des Aborigènes, de l’art et de la spéculation, d’une enfance volée, d’une jeunesse retrouvée, de la nécessité du voyage, même rêvé…

 

Lyon, 1968.

Urbin Molins, commissaire-priseur, commet un geste qui peut détruire toute sa réputation, toute son existence même : il vole un tableau qu’il a vendu à une comtesse amoureuse des arts bruts…

Il s’agit d’un visage, celui d’une femme incontestablement aborigène, un visage à la fois naïf et extrêmement présent de par son regard, de par les couleurs qui le construisent, aussi, des couleurs appliquées uniquement avec les doigts.

Urbin, envoûté par ce tableau, épouvanté aussi par son geste, par l’enquête qui tourne autour de lui, par la présence, dans l’ombre, de deux hommes qui semblent être des détectives privés, va chercher à fuir tout cela dans le Sud de la France. Dans le village de son enfance…

Et là, toujours sans comprendre ce qui l’a subjugué dans ce tableau étrange et lumineux, il va replonger non seulement dans son propre passé, mais surtout y retrouver des sensations et des envies perdues. Celle, par exemple, de réparer un vieux bateau qui appartenait à son père. Il va également redécouvrir, sous le  soleil du Midi, ce qu’est la solidarité, la vie dans un petit village où tout le monde se connaît.

Il va surtout faire deux rencontres. Marilyn, d’abord, une amie d’enfance, qui lui offre son aide, ses sourires, sa présence. Et puis, une jeune fille à la couleur sombre, aux cheveux en  » frisettes « , une enfant à peine adolescente qui peint, avec un sens aigu des couleurs et de l’onirisme. Qui peint avec ses doigts uniquement…

 

Tout cela pourrait n’être qu’une bd policière traditionnelle, sans plus. Mais il n’en est rien ! Parce que l’enquête, tout compte fait, n’a que peu d’importance. C’est au profond de ses personnages que l’auteur, H. Tonton, s’enfouit et nous emmène à sa suite. Et les questions premières qui peuvent se poser : de qui est ce tableau, qui représente-t-il, qui l’a peint, trouvent très vite une réponse. Et ce n’est  pas la réponse qui est importante, finalement, mais la manière de l’assumer, pour Urbin, notable petit bourgeois qui se voit dans l’obligation de retrouver ses  rêves enfuis.

Au-delà de l’intrigue, donc, une intrigue tout compte fait linéaire, il y a dans ce livre, dans ce récit, quelques vraies réflexions.

Sur le rêve et ses papillons bleus, d’abord… Sur l’art et les façons différentes de l’appréhender dans des pays lointains ou ici, en Europe, où il se révèle surtout objet de spéculation et de convoitise mercantile.

 » Le temps du rêve « , c’est le retour d’un homme mûr dans ce qu’il a oublié de son enfance : ses songes, ses désirs, ses nécessités d’aventure, au sens le plus large du terme, des aventures symbolisées par ce bateau qu’il retape et qui, peut-être, pourra le faire voyager en des ailleurs imaginés.

C’est, d’abord et avant tout, une aventure humaine au dessin extrêmement lumineux. Sans tape-à-l’œil inutile, H. Tonton, l’auteur complet de cet album, crée un texte limpide, un peu à la  » Lupano « , très quotidien parfois, sauf lorsque c’est d’art qu’il s’agit. Son dessin n’use à aucun moment d’effets spéciaux et choisit, grâce à la couleur, de privilégier l’ambiance, les environnements, qu’ils soient citadins ou campagnards, et, surtout, la lumière, celle du midi, celle qui fait chanter les visages, les sourires et les regards !

 

Je me dois d’avouer que je ne connaissais ni cet auteur, ni cette maison d’édition située, si je ne m’abuse, dans le Var.

Et la découverte est bien agréable, croyez-moi ! J’aime ces livres qui, sous couvert d’une intrigue d’aspect classique, aiment à s’aventurer dans des directions très variées, très humaines, proches des personnages, très humanistes aussi, puisqu’ici, on parle aussi d’une forme d’immigration…

Demandez à votre libraire de vous commander ce livre, dont j’attends la suite avec impatience, vous ne le regretterez pas, croyez-moi !

 

Jacques Schraûwen

Le Temps du Rêve : 1. Ocre (auteur : H. Tonton – éditeur : Cerises & Coquelicots)

Zorglub : tome 1 : La Fille du Z

Zorglub : tome 1 : La Fille du Z

Un des plus formidables méchants du neuvième art a désormais sa série ! Une excellente idée, un éblouissant Munuera aux commandes d’un album passionnant et intelligent !

Je pense qu’aucun amateur de BD n’ignore qui est Zorglub, le grand Z créé par Franquin pour trouver un ennemi d’envergure à son héros Spirou parfois trop  » lisse « .

Je pense aussi que ce fameux Zorglub a nourri, dès sa création, bien des imaginaires chez ses lecteurs comme chez quelques dessinateurs !

Je pense enfin que l’envergure de Zorglub, à l’instar de celle de Monsieur Choc, méritait qu’on nous permette, enfin, de mieux connaître ce méchant qui n’en est peut-être pas vraiment un, d’en découvrir des réalités inconnues et, de ce fait, inattendues…

Et c’est une de ces réalités qui fait tout le contenu de ce premier album d’une série qui, d’ores et déjà, ne pourra décevoir personne, même pas les puristes !

Une réalité bien vivante, et, en effet, à laquelle personne n’aurait pu penser : Zorglub a une fille !

Elle s’appelle Zandra… Et elle a un petit ami, ce qui a l’heur de déplaire à son père. Un père qui ne se contente pas d’observer, mais qui intervient, provoquant de lourdes catastrophes, évidemment !

Elle s’appelle Zandra, et, dans ce premier volume, elle va découvrir une vérité qu’elle aurait préféré ignorer, que son père également voulait à tout prix qu’elle ignore : elle va savoir qui elle est, ce que sont ses origines !

Deux personnages, donc, sont au centre de cette histoire. Il y en a d’autres, c’est vrai, et un vrai méchant, militaire assoiffé de puissance et de pouvoir, de violence et de terreur, par exemple.

Mais ce sont bien Zorglub et sa fille qui sont les moteurs absolus de ce récit. Une fille délurée et charmante, et charmeuse, et un Zorglub paternel, plus bête que méchant, plus maladroit que cruel… Un grand méchant qui, finalement, réussit à vaincre le mal qu’il a lui-même généré…

Munuera: le personnage de Zorglub

Munuera: la fille de Zorglub

Ce livre est une comédie, bien sûr… On aurait pu pourtant s’attendre à une série de SF inspirée par les personnages de Franquin, mais, tout compte fait, le récit va plus loin. Par la personnalité de ses personnages, d’abord. Par le talent de Munuera, ensuite, qui s’amuse avec les apparences, qui nous envoie sur des voies de garage, souvent, pour mieux, ensuite, nous éblouir par des trouvailles graphiques et narratives surprenantes.

Au-delà de l’anecdote racontée, en effet, le récit que nous livre Munuera parle aussi des rapports familiaux, des premiers émois amoureux, des libertés essentielles à toute adolescence, des dérives de l’éducation…

Pour qu’une comédie soit réussie, il faut que la psychologie des personnages, pour manichéenne qu’elle puisse être, soit réellement montrée à défaut d’être analysée. Et c’est bien le cas ici, dans cet album, où Munuera prend un plaisir évident à dessiner Zorglub, c’est vrai, mais à en révéler quelques côtés sombres, voire lumineux même.

 

Munuera: le récit

 

Munuera est un dessinateur prolifique… On lui doit les fameux Campbell, par exemple, mais aussi la série absolument extraordinaire  » Sortilèges « .

Prolifique, oui, mais toujours talentueux, toujours soucieux de faire correspondre son dessin à l’ambiance nécessaire à l’histoire qu’il a décidé de nous raconter.

Dans les Campbell, par exemple, le trait est plus fin, plus délicat presque, qu’ici. Le trait est plus appuyé pour Zorglub, en effet, parce qu’un tel personnage l’impose par la stature qu’il a, par le fait aussi que le public le connaît déjà en partie. En toute petite partie !…

Ici, aussi, le graphisme se fait parfois démesuré, dans sa construction, dans ses perspectives. Parce que, dans l’univers du grand Zorglub, le décor occupe une place importante, révélateur à sa manière, des paradoxes de ce personnage anti-héros hors du commun. Il y a démesure dans la création de l’environnement de Zorglub, oui, et cette démesure, totalement assumée par Munuera, est une totale réussite.

Munuera: le dessin, etc.

Munuera: les décors

Même s’il semble que c’est une mode, depuis quelques années déjà, de redonner vie à des héros oubliés, voire de continuer une œuvre dont le créateur a disparu, voire même de reprendre des personnages secondaires de séries connues pour en faire des héros à part entière, il n’y a aucune raison de bouder son plaisir quand on se retrouve, comme ici , face à un très très très bon livre !

Zorglub méritait sa propre série. C’est désormais chose faite, et Munuera en est le maître d’œuvre parfait, par son dessin, par sa manière de plonger dans un univers qui n’est pas le sien, au départ, mais qu’il rend très vite totalement personnel, par sa façon, enfin, de raconter une histoire en s’amusant, de ci de là, à briser les codes habituels en la matière.

Aimez Zorglub, il vous le rendra par vos sourires d’album en album !…

 

Jacques Schraûwen

Zorglub : tome 1 : La Fille du Z (auteur : Munuera – éditeur : Dupuis)

Silencieuse(s)

Silencieuse(s)

Voici un album important, par son discours, par son message… On y parle d’un fléau que des milliers de femmes, jeunes et moins jeunes, subissent chaque jour, en silence : le harcèlement de rue. Voici vraiment un livre à lire et à faire lire !

 

Salomé Joly, pour son baccalauréat, a rédigé un  » mémoire  » construit comme un journal intime. Le journal d’une jeune fille relatant, le plus simplement du monde, sans littérature inutile, ce qui lui arrive chaque jour, ou presque : des moments de drague, des instants de harcèlement.

Pour ce faire, elle s’est sans doute inspirée de ses propres expériences, mais elle a également recueilli des témoignages vécus. Ce  » mémoire  » a dressé, ainsi, le portrait d’un monde urbain dans lequel la femme, quel que soit son âge, son appartenance sociale ou culturelle, est l’objet (et le mot est particulièrement adapté, malheureusement) des regards plus qu’inconvenants des hommes, de leurs regards d’abord, de leurs mots ensuite, de leurs gestes parfois.

A partir de ce texte, puissant et simple tout à la fois, humain et désespérant en même temps, le projet est né d’une adaptation en bande dessinée. Un projet aujourd’hui abouti, et abouti avec intelligence et talent.

C’est Sibylline Meynet qui s’est approprié le texte de Salomé Joly, qui en a fait un scénario choral. On n’a plus affaire, dans cet album, à une seule jeune fille perdue face à des attentions dont le moins qu’on puisse dire est qu’elles soient dépassées. En adaptant les mots de Salomé Joly, Sibylline Meynet a choisi de construire un livre qui met en scène neuf femmes différentes. Neuf femmes confrontées aux mêmes horreurs imbéciles. Son graphisme résolument moderne convient parfaitement au sujet traité et au public visé, très certainement. Sa palette de couleurs, elle, permet d’éviter tout voyeurisme et de laisser les mots prendre place et vie plutôt que les gestes.

 

Salomé Joly: ls scénario

Salomé Joly : le dessin

 

Ce livre, vous l’aurez compris, ne raconte pas une histoire.

Ni bd traditionnelle, ni roman graphique, cet album se situe dans un autre univers, dans un autre créneau. Le neuvième art devient ici le vecteur d’un  » message  » qui se refuse à ressembler à un discours moralisateur ou à un pensum universitaire pesant.

Le but de ce  » Silencieuse(s)  » est d’être lu, et ce but est atteint. La narration, même si elle est chorale, réussit à rester fluide, les dialogues ne sont à aucun moment trop imposants, les mots choisis, comme les dessins, évitent l’écueil de l’intellectualisme, de la politisation, de la  » leçon donnée « , et du manichéisme. On découvre, par exemple, dans ce livre, des harceleurs de tous les âges… Des parents à l’air tout à fait  » bien  » qui trouvent que le port d’une jupe est un appel à la drague vulgaire et harcelante !

Le fait que le harcèlement de rue ne fasse pas la une des journaux, la réalité d’une banalisation d’un phénomène dont les responsabilités ne sont pas à imputer à un seul groupe d’hommes, ou à une seule tranche d’âge, c’est aussi tout cela qui fait le contenu, et le force, de cet album. Un album qui peut faire réfléchir, espérons-le, et apporter une pierre de plus à l’édifice d’une socialisation humaniste de toutes nos cités ! En dépassant tout simplement ces fameuses banalités qui font de l’agression une habitude presque acceptable, et ces fichus manichéismes qui empêchent de se rendre compte de l’étendue réelle du phénomène !

Salomé Joly : banalité et manichéisme

 

 

S’il fallait mettre en évidence un message dans ce livre, ce serait celui du  » langage « , au sens large du terme… Les femmes, jeunes, moins jeunes, quotidiennement harcelées, ne crient pas leur désarroi, ne clament pas leurs angoisses et leurs peurs. Elles sont, la plupart du temps,  » silencieuses « …

Briser le silence, dans ce cas-ci comme dans bien d’autres d’ailleurs, c’est accepter de se battre ouvertement conte la grande connerie humaine. C’est, surtout, se vouloir vivre plutôt que survivre, en partageant ses sourires comme ses larmes, ses libertés comme ses obligations, ses rêves comme ses vécus…

Et contre le langage ordurier de mâles en mal d’intelligence ou de simple éducation, seul le langage peut, finalement, être une arme. Et les héroïnes quotidiennes de ce livre quotidien prennent la parole, et quelques hommes, également, y parlent, y assument la nécessité de vivre en harmonie et selon des principes premiers de la liberté individuelle…

 

Salomé Joly : parler et partager…

La bande dessinée peut prendre de plus en plus de formes… Entre le modernisme parfois insensé de certains indépendants et le classicisme de nostalgiques manquant d’imagination, entre les romans graphiques qui, souvent, se prennent tristement au sérieux et les auteurs qui se contentent de ronronner sur leurs acquis, de vraies pépites existent. Souvent…

C’est le cas avec ces  » Silencieuse(s)  » qu’il faut à tout prix éviter de voir se perdre dans la masse des parutions !

C’est un livre à lire, à faire lire, par tout un chacun, et peut-être même plus encore par les adolescents des deux sexes !…

 

Jacques Schraûwen

Silencieuse(s) (dessin : Sibylline Meynet – scénario : Salomé Joly – éditeur : Perspectives Art9)

Un amour de Stradivarius

Un amour de Stradivarius

Stradivarius… Voilà un nom que tout le monde connaît. Mais qui donc était-il, ce luthier exceptionnel ?… Voici une partie de son portrait… Et vous pourrez écouter, dans cette chronique, les auteurs parler de ce livre aux couleurs transparentes…

L’histoire qui nous est racontée ici n’a rien à voir avec une biographie, loin s’en faut, puisque le récit ne couvre qu’une année de l’existence de celui dont le nom reste attaché à tout jamais à la musique.

Tout commence en 1701, tout finit en 1702, à Crémone, ville de Lombardie dans laquelle Stradivarius et son fils sont les meilleurs luthiers du monde.

Crémone pourrait n’être qu’une cité de calme et de torpeur, d’art et de musique, si le roi français, Louis XIV, ne décidait d’une guerre qu’on a appelée la guerre de succession d’Espagne.

Stradivarius, ainsi, va se trouver confronté à l’horreur d’un conflit sans honneur, à l’aide d’un noble français et de sa nièce, une adorable jeune aventurière qui séduit le fils du luthier.

Stradivarius est veuf… Il prie, comme pour ne pas oublier celle qui fut son épouse… Il dort, il mange, il travaille, il rêve pour continuer à exister. Et dans les remous de cette guerre, il va se retrouver, se restaurer à lui-même, et redécouvrir l’amour entre les bras et contre les courbes de cette jeune femme dont rêve aussi son fils.

La situation pourrait être, dans le scénario, terriblement graveleuse, s’ouvrant aussi à des affrontements dignes d’un vaudeville, mais il n’en est rien, et Fabien Tillon, le scénariste, a choisi tout au contraire la voie d’une narration tranquille, voire même amusée !

Cela dit, son scénario, même s’il ne couvre qu’une année de l’existence de Stradivarius, est fouillé au niveau de la documentation, c’est évident. La manière dont il parle, par exemple, de tout ce qui construit un violon, jusqu’à l’âme, est presque didactique. La façon, par contre, dont il nous raconte les rapports étroits, intimes, charnels et amoureux, entre les formes d’une femme alanguie et le violon dont elle devient modèle, cette manière-là est, elle, terriblement sensuelle et poétique.

Ce qu’il faut aussi souligner dans cet album, c’est le soin mis par Tillon au travail des dialogues, du langage plus généralement….

Fabien Tillon, le scénariste

 

Comme dans toute bande dessinée qui s’intéresse à l’art, à l’histoire de l’art même, il n’est pas évident de trouver un dessin qui ne dénature pas le sujet.

Gaël Remise, sans aucun doute, n’a pas un style graphique conventionnel. On pourrait même dire que son dessin semble quelquefois maladroit, presque enfantin dans les mouvements, dans les scènes épiques aussi. Mais c’est cette simplicité du regard qui en fait toute la qualité, finalement.

On n’est pas, loin s’en faut, dans le réalisme pur, et les décors comme les personnages sont sans cesse distordus, comme vus au travers d’une espèce de kaléidoscope qui, en multipliant les points de vue, restitue l’ensemble d’un lieu, d’un personnage !…

Comme dans le scénario, cependant, la documentation a été importante, et se ressent dans les paysages, dans les décors, dans les lieux intimes.

Mais ce qui est le plus important, dans le dessin de Gaël Remise, dans son  » réalisme revisité « , c’est l’utilisation qu’il fait de la couleur. Ses aquarelles ont une espèce de transparence, et leur présence, en débordements des traits, donc loin, très loin de la ligne claire, cette présence est en grande partie responsable du charme opéré par cet album.

Gaël Remise, le dessinateur

C’est, il y a quelques mois déjà, à la Foire du Livre de Bruxelles que j’ai rencontré ces deux auteurs. Une rencontre qui m’a permis de découvrir d’une part un album que je ne connaissais pas mais qui m’a immédiatement séduit, d’autre part une maison d’édition qui m’était elle aussi inconnue.

Et j’espère que cette petite chronique va vous permettre de faire, comme je l’ai fait, une bien agréable découverte !…

 

Jacques Schraûwen

Un amour de Stradivarius (dessin : Gaël Remise – scénario : Fabien Tillon – éditeur : nouveau monde graphic)