Soli Deo Gloria – Un livre dans lequel la musique se dessine…

Soli Deo Gloria – Un livre dans lequel la musique se dessine…

Dans un monde qui ressemble à notre dix-huitième siècle, un garçon et une fille, jumeaux, naissent dans la misérable réalité d’un hameau, d’une ferme, et d’une étable dans laquelle humains et bêtes s’entassent. Et c’est la musique, don qu’ils partagent, qui va accompagner toute leur existence…

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« Toute naissance est un chant »… Et la naissance d’Helma et Hans est celle, aussi, d’une vie dans laquelle la laideur et la beauté vont sans cesse s’affronter, tout comme le mercantilisme et l‘art, leur ouvrant, peu à peu, d’improbables et d’inattendues portes vers des lieux de société que même leurs rêves n’imaginaient pas. Hans se découvre capable de jouer de mille et un instruments. Helma, elle, possède une voix exceptionnelle qui fait danser toutes les musiques. Et ce sont ces deux talents conjugués qui vont faire d’eux des personnages symboliques d’un saint-Empire dans lequel des guerriers cruels peuvent aussi se vouloir artistes.

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Je ne vais pas vous raconter toutes les péripéties (et elles ne manquent pas!) qui vont conduire ces deux enfants à se découvrir ensemble, unis, à se perdre aussi, éperdus tous deux de musique, et perdus à deux dans les méandres de mélodies qui font chanter leurs âmes et celles de ceux qui les écoutent. Ces péripéties les mènent d’un « hermite » à une « ersatsmutter », d’un « margrave » à la ville « d’Adamstern », de la « Laguna Majora » à la cité du pontife-roi, « Romula »… Tous ces mots, ces endroits, tout comme d’ailleurs les noms des personnages, rappellent, évidemment, des figures mythiques de notre Histoire et on croise Bach comme Stradivarius, à peine cachés ! Tous les récits, aussi, qui, de chapitre en chapitre construisent ce livre, nous rappellent que cette Histoire dont nous sommes issus n’a jamais rien eu d’idéal… La cupidité, la mort, la misère, la trahison, l’orgueil, telles étaient aussi les vérités de ce dix-huitième siècle, aux côtés d’une explosion de l’art sous toutes ses formes.

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Ce qui est passionnant, dans ce livre, ailleurs même que dans les aventures contées, c’est qu’il nous montre un apprentissage à l’art musical et à la vie, en même temps… Qu’il nous dit que tous les dons se doivent d’être travaillés… Ou, plutôt, d’être ensemencés, sans cesse, par l’expérience, par la découverte, par le plaisir, par la nature, le chant du vent et celui des oiseaux … Le dessin d’Edouard Cour, à ce titre, est une musique à lui tout seul… Il permet, véritablement, de donner vie à la musique de Hans et Helma, en la rendant pratiquement palpable au travers d’un graphisme qui souligne, dans les concerts, dans les solitudes de la création, les infinies et folles couleurs que possède la musique pour qui sait l’écouter, donc la regarder… La voir !

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Pendant quelque 280 pages, admirablement dessinées, le scénariste Jean-Christophe Deveney nous raconte une histoire universelle… Je sais que bien des chroniqueurs se sont déjà penchés sur ce livre… Je sais aussi que la plupart d’entre eux parlent d’un « roman graphique ». Certes, c’est un livre extrêmement graphique… Certes, c’est un livre charpenté en chapitres… Mais j’aime de moins en moins ces alibis actuels qui essaient de donner à des vraies et puissantes bandes dessinées des excuses, presque, de n’être que des « petites mickeys » ! Cet album est une bd, tout simplement, magnifiquement ! La bande dessinée, pour être un art, n’a nul besoin qu’on la mette dans des niches intello-bienpensantes…

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Ce livre, qui se lit et se regarde avec une sorte de magique facilité, nous parle de création, d’art, de musique, de peinture, de compromissions… De gémellité, aussi, du talent, de l’acquis et de l’inné… Il est œuvre historique, détournée, c’est vrai, mais d’une évidente fidélité à l’époque montrée… Il est comme une fable, qui aborde le thème de l’existence, du vécu, de l’apprentissage, de la fusion des âmes, de l’amour, de la haine, de la séparation, des retrouvailles si souvent impossibles… Il nous parle de la différence entre exister et être, de la mort, aussi, et de ses silences… Il nous dévoile, en nous illustrant ce titre, « A Dieu seul la gloire », les ressources de l’humain, et le fait que toute gloire artistique, finalement, appartient à ceux qui l’écoutent, qui la regardent, qui la lisent, que sais-je encore… Ce livre est une osmose « extra-ordinaire » entre un scénariste, un dessinateur, et le lecteur qui ne peut que se laisser envoûter par un rythme musical, muet mais dessiné, qu’on ne peut oublier la dernière page tournée…

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Je supporte de moins en moins cette sorte de règle dans le monde de l’édition de ne mettre en avant que les dernières nouveautés ! Les libraires bd devraient consacrer, il me semble, une part de leurs magasins à des livres qu’ils ont lus, qu’ils ont absolument aimés, et qui datent de plusieurs mois ! Des livres qu’ils pousseraient à exister plus que deux ou trois mois! Des livres qui sont la musique d’un art que l’on dit neuvième et qui aurait tout à gagner à ne pas se contenter des routines d’un marché qui perd, de plus en plus, l’envie d’être culturel…

Jacques et Josiane Schraûwen

Soli Deo Gloria (dessin : Edouard Cour – scénario : Jean-Christophe Deveney – éditeur : Dupuis – octobre 2025 – 280 pages)

Sois femme et Tais-toi – Dans l’œil de Delphine Seyrig

Sois femme et Tais-toi – Dans l’œil de Delphine Seyrig

A force de voir de nos jours se multiplier les « actions » féministes de toutes sortes, porteuses parfois, il faut le reconnaître, de haine plus que de revendication humaine et humaniste, on oublie trop souvent que ces combats, essentiels, ont été, depuis bien longtemps, ceux, presque individuels, de femmes ! Des femmes méconnues, voire oubliées…

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Et voici le portrait de l’une d’elles. Révoltée plus que militante… Artiste plus que guerrière… Voici le portrait d’une des signatrices du fameux « manifeste des 343 » en 1971… Ce manifeste (qu’on appelle souvent, de manière imbécile, celui des « salopes », à cause d’un trait d’humour absolument crétin du magazine Charlie Hebdo, je pense) fut un véritable coup de pied dans la fourmilière bien-pensante d’une société française à la morale pudibonde et aveugle… Comme la justice, à l’époque, qui condamnait l’avortement… Ce manifeste était celui de 343 femmes, souvent connues, qui disaient, simplement : « Je me suis fait avorter »…

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Et donc, Delphine Seyrig était l’une d’entre elles… Actrice très « nouvelle vague », elle a éclairé des films importants dans l’Histoire du septième art, elle a illuminé de sa présence légère, de sa voix à la mélodie reconnaissable entre toutes, de sa silhouette traquille des œuvres très diverses, mais toutes sortant, résolument, des sentiers battus du cinéma des années 60. Alain Resnais, Luis Bunuel, Marguerite Duras, Joseph Losey, François Truffaut firent d’elle une icône de ce cinéma parfois extrêmement intellectuel, toujours habité par des textes, et donc des voix « porteuses »… La voix de Delphine Seyrig fut essentielle, en ces temps-là, au théâtre également, de Pirandello à Pinter…

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On aurait donc pu, au vu de la carrière hors normes de cette femme morte à 58 ans en 1990, imaginer ici une bande dessinée « biographique ». Les autrices de ce livre en ont décidé tout autrement, et elles ont eu raison… Elles ont voulu, plus simplement, montrer que la lutte des femmes pour être femmes et ne pas se taire, se construit dans des rapports humains extrêmement variés… Elles ont donc fait le choix de raconter la vie de Delphine Seyrig au travers de deux époques se faisant face au-delà des temps qui passent… Cet album au dessin lumineux, aussi clair et clairvoyant que ce que fut son héroïne sur les grands écrans d’un cinéma qu’on disait, à juste titre, « d’auteur », cet album, oui, se révèle être un triple portrait… Celui de Delphine Seyrig, actrice, réalisatrice aussi, et décidant un jour de ne plus tourner que pour des réalisatrices, seules capables de raconter des vraies histoires de femmes… Celui, ensuite, de sa mère, Hermine de Saussure, qui, dans les années de l’après-première guerre mondiale, rêvait des rêves d’aventures marines libres aux quatre vents des océans, avant de les faire glisser dans les mémoires de quelques désillusions jamais avouées… Le portrait, ensuite, de la relation entre Delphine et cette mère, qu’elle ne découvre, réellement, que très tard… Dans des lettres trouvées et lues… Dans des photos aussi, sans doute…

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Et autour de ces trois axes sans cesse mêlés à l’imparfait de l’existence, il y a le monde, la société, les diktats de la bonne éducation, les ruades dans les grisailles de rôles préétablis… Le monde, tel qu’il était, tel qu’il était, surtout, à changer. Ce qui m’a frappé dans ce livre, c’est que tout, finalement, dans ce combat éminemment féministe mené sur un siècle, pratiquement, ne cherche pas à détruire, mais à construire… Jusqu’à ce film réalisé par Delphine Seyrig, un film laissant la parole à des actrices pour parler, bien avant aujourd’hui, de leurs soumissions à des images d’elles imposées par un monde, celui du cinoche, essentiellement masculin. Un film-documentaire, « Sois belle et tais-toi », qui a inspiré le titre de ce livre-ci.

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En lisant cet album bd, en passant ainsi, d’une époque à une autre, en découvrant un trajet humain qui n’a jamais été que celui d’une artiste unique et, donc, exceptionnelle, me sont revenus des souvenirs… « L’année dernière à Marienbad »… « Le charme discret de la bourgeoisie »… « India Song »… Des films ardus, souvent, des films aux actions à peine esquissées, souvent aussi, dans lesquels sa présence créait à chaque fois des ambiances, des sensations, des sentiments… Delphine Seyrig était aussi une « diseuse », et je me souviens de sa voix, je pense que c’était dans un film oubliable, disant du Boris Vian…

Delphine Seyrig dans le film « Jeanne Dielman »

En lisant ce livre, je me suis donc plongé à la fois dans un triple récit mené avec une lenteur tranquille, celle des mots, des rencontres, des amours également, et à la fois dans une redéfinition, tellement oubliée aujourd’hui me semble-t-il, de ce qu’était le combat féministe, un combat « pour » et pas encore exclusivement « contre »… Un combat, bien évidemment, toujours essentiel…. Celui de faire de la différence, quelle qu’elle soit, une richesse…

Jacques et Josiane Schraûwen

Sois femme et Tais-toi (dessin : Arianna Melone – scénario : Nina Almberg – éditeur : Steinkis – janvier 2026 – 150 pages)

Le Siècle De Jeanne – Une famille suisse dans les remous du 19ème siècle

Le Siècle De Jeanne – Une famille suisse dans les remous du 19ème siècle

Nous sommes bizarres, nous les humains… Nous encensons notre Histoire, nous en gommons les aspérités gênantes, et, en même temps, nous nous intéressons tellement peu à l’Histoire des pays voisins… A l’histoire des gens qui construisirent cette Histoire…

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Cela dit, je ne suis pas différent ! Je vais vous parler aujourd’hui d’un livre datant de 2022, que j’avais laissé traîner sur un rayonnage de ma bibliothèque, celui consacré aux albums qu’il me reste à lire. Un livre surprenant, pour nous, citoyens d’un 21ème siècle souvent caricatural : la Suisse ne nous renvoie-t-elle pas l’image stéréotypée d’un paradis fiscal, d’une tranquillité sereine, d’une forme de démocratie confédérale laissant la parole véritablement aux citoyens, à tous les citoyens ? Eh bien, cette Suisse-là, il a fallu qu’elle se construise… Et ce fut le cas tout au long d’un siècle, le dix-neuvième, que nous raconte cette bande dessinée passionnante et intelligente…

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Eric Burnand, le scénariste, a pris comme fil conducteur l’histoire d’une famille… Le côté fictionnel sert de point de départ au récit : en 1872, une jeune femme de vingt ans apprend qu’elle a été adoptée… Au travers d’une lettre qui a été écrite par sa grand-mère inconnue, cette jeune femme, Eugénie, va chercher à connaître ce passé qui est le sien, ce passé qui est la trame de ses racines. Et dès lors, dans une construction narrative qui mêle adroitement le présent du récit à l’histoire de la Suisse tout au long d’un siècle, Fanny Vaucher, la dessinatrice, nous entraîne à sa suite dans ce qui pourrait s’appeler une fresque historique, mais à taille humaine, quotidienne…

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Le déroulé historique de la Suisse n’a rien d’un large lac tranquille ! Et c’est ce que nous montre, avec un graphisme simple et efficace, cet album riche de quelque 240 pages. Un album qui pourrait ressembler à un livre d’histoire scolaire, mais qui ne l’est vraiment pas… Ce serait plutôt une fresque vivante, conjuguée comme un roman, avec quatre chapitres qui suivent les errances d’un pays tout au long d’un siècle… Des révoltes de paysans, au tout début des années 1800, une longue famine, des familles exilées, une guerre civile, une révolution industrielle, comme dans tout le monde occidental, voilà ce qui nous est raconté, partagé, dans ce livre. Un livre didactique ?… A sa manière, oui… Parce que, dans le fil du récit, les auteurs prennent le temps de nous dresser, en une planche chaque fois, des portraits d’acteurs importants de cette tranche d’histoire qui a forgé, en quelque sorte, ce pays si proche de nous, et si peu connu…

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Les auteurs parviennent ainsi à dépasser les lieux communs, les images d’Epinal concernant leur pays, et à nous montrer un peuple qui a vécu les remous de la grande histoire, de révolte en restauration, d’aide républicaine française exclusivement intéressée en désillusions cruelles… L’Histoire de la Suisse au 19ème siècle, c’est un peu l’Histoire de tous les pays d’Europe, de tous les gens d’ici et d’ailleurs qui ont cru à des jours meilleurs, et ne les voyant pas arriver, ont pris leur destin entre leurs mains, avec des erreurs, des réussites, des tristesses, des guerres, des violences, des injustices… Des réalités quotidiennes dont ce livre nous parle avec un talent évident… Alors, en conclusion de cette petite chronique, je ne peux que vous conseiller de commander cet album auprès de votre libraire préféré, ou chez l’éditeur suisse, parce que toutes les histoires de gens normaux sont les nôtres ! Et méritent, assurément, d’être lues, découvertes, et aimées !

Jacques et Josiane Schraûwen

Le Siècle De Jeanne – Une famille suisse dans les remous du 19ème siècle (dessin : Fanny Vaucher – scénario : Eric Burnand – éditeur : Antipodes – 2022 – 245 pages)