Santé !

Santé !

Importante augmentation du prix du tabac : le cancer du poumon va devenir inabordable ! Voilà un exemple de l’humour de ce livre, un humour à la fois très noir et très proche, finalement, de ce que nous vivons toutes et tous au quotidien…

 

 

Santé© Pixel Fever Editions

 

Antoine Chereau, dans cet album de « gags » en trois dessins au maximum, s’inspire de ce que l’univers de la Santé est en train de devenir, en France, certes, mais chez nous également, et, plus généralement, un peu partout dans ce monde qu’on dit civilisé et qui est le nôtre…

La gestion de la santé publique, celle du public donc, se devrait d’être ouverte à toutes et à tous et de ne pas être exclusivement dépendante de profit. Le serment d’Hippocrate ne dit rien d’autre, après tout !

Mais voilà, la France, comme les États-Unis, comme la Belgique, comme la grande Bretagne souscrivent d’abord à la rentabilité, et les pressions budgétaires s’accumulent depuis quelques années sur les professionnels de la santé, bien sûr, mais surtout sur ceux qu’on appelle les bénéficiaires de la médecine et qui paient de plus en plus cher pour ces bénéfices de moins en moins opérationnels !

Santé© Pixel Fever Editions

 

Ce n’est pas de la bande dessinée. C’est de l’humour, de l’humour sans concession, de l’humour qui fait sourire plus que rire, et ces sourires sont plus des grimaces que des signes de joie profonde ! parce que le talent de Chereau, comme celui de tous les dessinateurs de presse dignes de ce nom, c’est de réussir à créer, de dessin en dessin, un paysage presque réaliste tout en étant caricatural de ce que nous vivons au quotidien.

Il a aussi le don des phrases « choc » qui atteignent leur but avec à la fois de la puissance et de la finesse.

Ce « Santé ! » est un livre qui se lit vite, qui se relit, duquel on montre, à des amis, à des proches, les dessins qu’on a aimés, qui nous ont amusé…

 

Santé© Pixel Fever Editions

 

On manque cruellement d’humour, de nos jours. Je veux dire d’humour acerbe, d’humour qui ose une voie s’éloignant volontairement de la vulgarité et du gros rire. On tente de nous faire croire que nous sommes libres, libres d’aimer, libres de nous exprimer. Nous sommes surtout libres de nous croire libres…  Les Desproges et Devos, les Claude Serre, capables d’enfoncer les pointes de leurs mots dans les cicatrices de notre société, il n’y en a plus vraiment…

Chereau, certes, n’est pas Serre… Mais il a du talent, incontestablement, et ce « Santé » réussit à nous renvoyer le miroir d’une société que nous laissons, toutes et tous, lentement se déliter…

 

Jacques Schraûwen

Santé ! (auteur : Antoine Chereau – éditeur : Pixel Fever Editions)

Les Seigneurs de la Terre : 3. Graines d’Espoir

Les Seigneurs de la Terre : 3. Graines d’Espoir

Une série qui mêle habilement le discours militant pour un monde agricole meilleur et l’aventure humaine dans toutes ses démesures. Une bd qui se plonge dans des vrais problèmes de société!

 

 

Dans les deux épisodes précédents, on a vu Florian, le personnage central de cette série, se battre contre l’héritage d’une agriculture soucieuse seulement de rentabilité, abandonner un avenir tout tracé dans le monde de la justice pour s’aventurer dans l’aventure d’une agriculture réfléchie, vivre un grand amour, une grande déchirure, connaître la trahison et la haine, découvrir que les apparences sont presque toujours trompeuses. De l’Europe à l’Amérique, il est passé de désillusion en désillusion, jusqu’à tout quitter, dans ce volume-ci, pour chercher à retrouver sa mère en Inde.

Pour construire son scénario, Fabien Rodhain a multiplié les parallèles. Parallèles entre l’Inde et la France, entre Florian et son épouse, entre sa quête et le monde agricole qui se rappelle à lui avec force.

Au-delà de l’histoire personnelle de Florian, inspirée, on le sent, par des sentiments et des réalités propres au scénariste, les thèmes abordés dans ce livre sont des thèmes à taille humaine, d’abord : la nécessité pour chaque individu de trouver son chemin, le besoin de trouver un sens à l’action que l’on se sent obligé de mener…

La narration, de ce fait, pourrait être lourde, égarer le lecteur. Le dessin, lui, et la couleur, permettent le contraire, grâce à leur fluidité. Pas de grands effets spéciaux dans le graphisme, en effet, un graphisme nourri incontestablement de classicisme, et se révélant efficace, malgré quelques petits défauts, ici et là, dans les proportions, dans les perspectives… Mais sans doute fallait-il un tel dessin pour que le propos de l’histoire racontée ne soit pas trop pesant !

Fabien Rodhain: le scénario

 

 

Parce que ce propos n’a rien de simpliste, loin s’en faut ! C’est de politique qu’il s’agit, au sens large du terme, de lutte contre les multinationales qui, aidées par l’OMC et le Fonds Monétaire International, cherchent à contrôler toutes les richesses de la planète terre… La désobéissance civile est une constante dans le propos de Rodhain, puisque le simple fait de cultiver son jardin devient un acte responsable.

Ce que cette série nous dit, dans cet album-ci encore plus que dans les autres, c’est que la mondialisation touche tout le monde, est l’affaire de tout le monde. Nous sommes toutes et tous interconnectés, de pays en pays, que nous le voulions ou non, et les décisions prises à New-York, à Londres, à Paris ou en Inde s’adressent aussi à nous, où que nous nous trouvions ! Et face à la mondialisation des semences se retrouvant de plus en plus aux seules mains d’inconscients scientifiques, d’autres mondialisations sont possibles, toutes vibrant de révolte réfléchie. Le fait, pour les auteurs de ce livre, de nous emmener en Inde, où le combat pour des semences naturelles est une réalité, le fait de nous montrer José Bové aux côtés de Vandana Shiva, dont le combat humaniste a dépassé et de loin les frontières de son pays, cette manière que les auteurs ont de nous raconter leur histoire n’est pas gratuite, et nous permet, vraiment, de nous sentir immergés dans un monde global, celui où, de France en Inde, des Etats-Unis jusqu’en Belgique, chaque jour, des agriculteurs se suicident…

Fabien Rodhain: la politique

 

 

 

Pour rendre ce discours militant accessible, pour qu’il atteigne le public le plus large possible, les auteurs n’ont pas choisi la seule voie du didactisme. Ils utilisent les codes, et même les poncifs de la bande dessinée d’aventure romanesque, avec sentiments violents, amour et haine, avec actions presque héroïques et lâchetés inattendues, avec rebondissements et suspenses habilement amenés. Mais ils le font avec un vrai plaisir et accentuent ainsi leur  » message « .

Florian, ainsi, pour se battre contre ce monde qu’il a fui, celui de la famille, de l’agriculture, de la justice, contre cet univers qui le rattrape, va d’abord devoir se battre contre lui-même, et ses violences, et ses addictions.

Et pour redevenir lui-même, il va devoir, on le sent, on le sait, se battre aussi contre toute radicalité, même celle du  » bio « … Et oublier ses amourettes pour retrouver la vraie passion…

Cela dit, le côté didactique n’est pas absent de ce livre, puisque bien des notes de bas de page expliquent les environnements réels de ce qui nous est raconté avec l’alibi de l’imagination.

Fabien Rodhain: « se battre… »

 

Cette série est une série importante, sans doute, dans la société qui est nôtre et qui est à la recherche à la fois de valeurs et de vérité, de tolérance et de nécessité à se créer des avenirs un peu plus souriants que ce qu’ils promettent aujourd’hui d’être.

C’est vrai, cependant, que quelques raccourcis temporels sont parfois mal venus, c’est vrai aussi que certains personnages secondaires (des femmes surtout) disparaissent vite, sans qu’on sache très bien ce qu’elles viennent faire dans le récit.

Mais au total, ces  » Seigneurs de la terre  » se laissent lire avec plaisir. Et réflexion… Ces livres sont comme des yeux ouverts sur le monde que nous pouvons peut-être construire, ensemble, dans un vrai souci d’interculturalité… C’est-à-dire d’acceptation de cultures qui, entre elles, aimeraient enfin de se découvrir les unes les autres !

 

Jacques Schraûwen

Les Seigneurs de la Terre : 3. Graines d’Espoir (dessin : Luca Malisan – scénario : Fabien Rodhain – couleurs : Paolo Francescutto – éditeur : Glénat)

Sacha Guitry

Sacha Guitry

Une biographie dessinée avec talent et légèreté, un portrait amusé et  amusant d’un des grands noms du théâtre et du cinéma français !

 

Les pièces de Sacha Guitry se retrouvent assez régulièrement sur les planches de France et de Navarre, et des acteurs comme Pierre Arditi aujourd’hui ou Michel Galabru hier aiment avouer leur plaisir à se retrouver dans la peau des personnages créés par cet autre personnage qu’était Sacha Guitry.

Homme de théâtre, homme de mots, il fut aussi un artiste du septième art dont certains films mériteraient d’être revus aujourd’hui, comme  » Le roman d’un tricheur « , par exemple.  Pourtant, pendant très longtemps, Guitry s’est contenté d’une seule présence dans le monde du cinéma, pendant la guerre 14/18, période pendant laquelle, histrion, il avait décidé de participer au combat de la France en réalisant un film muet sur les grandes gloires de son pays : Renoir, Sarah Bernhardt, Rodin, Monet… Mais ce n’est que dans les années trente qu’il mit réellement son talent au service d’un art qu’il plia à ses volontés d’homme, un homme d’abord et avant tout « de théâtre »…

Né en 1885, et fils de Lucien Guitry, un acteur extrêmement populaire, Sacha Guitry fut tout sauf un bon élève. C’est en pensant à cette jeunesse tellement peu studieuse qu’il écrivit ces quelques mots, des années plus tard :  » Le peu que je sais, c’est à mon ignorance que je le dois. « .

Et c’est à 17 ans qu’abandonnant totalement ses tristes études, il se lance dans l’écriture dramatique avec sa toute première pièce. S’en suivront une rupture brutale avec son père, qu’ils mettront tous les deux des années à estomper, et, surtout, quelque 124 pièces écrites, souvent jouées par lui aussi, jusqu’en 1957.

 

Cet album est donc une mise en pleine lumière de ce que fut l’existence de cet artiste dont les  » mots  » ont marqué et  marquent encore la puissance de l’esprit et de l’humour français. Aphorismes souriants et souvent cruels, ces petites phrases ont émaillé toute son œuvre, mais aussi toute son existence. Et  ce sont elles, également, d’une certaine manière, qui forment la colonne vertébrale de ce livre. Ces aphorismes, mais aussi les présences féminines entourant Guitry, des présences qui lui étaient essentielles mais toujours éphémères, la présence de ses cinq épouses successives, la présence aussi d’une amie fidèle, Arletty.

On a dit de lui qu’il était misogyne. La vérité est moins marquante, tant il est vrai que ses répliques à la fois cinglantes et souriantes, dans la filiation d’Oscar Wilde entre autres, cachaient sans aucun doute des fêlures nées aux dérives de son enfance.

Et l’intérêt et l’intelligence de ce livre-ci, c’est de réussir, par le texte ET le dessin, à nous restituer un portrait complet de l’homme Guitry, sans rien en occulter, par petites touches, de ce que furent ses succès mais aussi ses doutes, ses amours mais aussi ses désespérances, son immense succès et sa chute vertigineuse jusqu’à la prison à la fin de la guerre 40/45. Et, bien évidemment, sa renaissance!…

Dimberton a vraiment un talent sûr pour résumer une existence et en faire la trame d’un récit passionnant et intéressant. Chabert, quant à lui, parvient à restituer les décors de chaque époque qu’a croisée Guitry, mais aussi, avec un trait qui frôle la caricature sans jamais y tomber, toutes les personnalités qui ont accompagné la vie de Guitry. Il y a, dans son graphisme qui évite à tout prix le réalisme, une vraie vérité de traits, de rendu des physionomies, des attitudes, des silhouettes.

Et les couleurs de Magali Paillat, un peu désuètes, comme l’étaient celles des gravures que collectionnait Guitry, sont d’une totale réussite !

J’ose dire que je pense avoir vu pratiquement tous les films de Guitry, m’être plongé dans la plupart des livres qu’il a écrits, avoir savouré les recueils nombreux qui ont été faits de ses aphorismes, m’être régalé à quelques-unes des biographies qui lui ont été consacrées, comme celle de Galabru.

Et je peux avouer aujourd’hui que je me suis totalement régalé à la lecture de cette bd qui réussit totalement à nous restituer l’homme, son esprit, son talent, et sa stature !

 

Jacques Schraûwen

Sacha Guitry : une vie en bande dessinée (dessin : Alexis Chabert – scénario : François Dimberton – couleur : Magali Paillat – éditeur : Delcourt)

Silencieuse(s)

Silencieuse(s)

Voici un album important, par son discours, par son message… On y parle d’un fléau que des milliers de femmes, jeunes et moins jeunes, subissent chaque jour, en silence : le harcèlement de rue. Voici vraiment un livre à lire et à faire lire !

 

Salomé Joly, pour son baccalauréat, a rédigé un  » mémoire  » construit comme un journal intime. Le journal d’une jeune fille relatant, le plus simplement du monde, sans littérature inutile, ce qui lui arrive chaque jour, ou presque : des moments de drague, des instants de harcèlement.

Pour ce faire, elle s’est sans doute inspirée de ses propres expériences, mais elle a également recueilli des témoignages vécus. Ce  » mémoire  » a dressé, ainsi, le portrait d’un monde urbain dans lequel la femme, quel que soit son âge, son appartenance sociale ou culturelle, est l’objet (et le mot est particulièrement adapté, malheureusement) des regards plus qu’inconvenants des hommes, de leurs regards d’abord, de leurs mots ensuite, de leurs gestes parfois.

A partir de ce texte, puissant et simple tout à la fois, humain et désespérant en même temps, le projet est né d’une adaptation en bande dessinée. Un projet aujourd’hui abouti, et abouti avec intelligence et talent.

C’est Sibylline Meynet qui s’est approprié le texte de Salomé Joly, qui en a fait un scénario choral. On n’a plus affaire, dans cet album, à une seule jeune fille perdue face à des attentions dont le moins qu’on puisse dire est qu’elles soient dépassées. En adaptant les mots de Salomé Joly, Sibylline Meynet a choisi de construire un livre qui met en scène neuf femmes différentes. Neuf femmes confrontées aux mêmes horreurs imbéciles. Son graphisme résolument moderne convient parfaitement au sujet traité et au public visé, très certainement. Sa palette de couleurs, elle, permet d’éviter tout voyeurisme et de laisser les mots prendre place et vie plutôt que les gestes.

 

Salomé Joly: ls scénario

Salomé Joly : le dessin

 

Ce livre, vous l’aurez compris, ne raconte pas une histoire.

Ni bd traditionnelle, ni roman graphique, cet album se situe dans un autre univers, dans un autre créneau. Le neuvième art devient ici le vecteur d’un  » message  » qui se refuse à ressembler à un discours moralisateur ou à un pensum universitaire pesant.

Le but de ce  » Silencieuse(s)  » est d’être lu, et ce but est atteint. La narration, même si elle est chorale, réussit à rester fluide, les dialogues ne sont à aucun moment trop imposants, les mots choisis, comme les dessins, évitent l’écueil de l’intellectualisme, de la politisation, de la  » leçon donnée « , et du manichéisme. On découvre, par exemple, dans ce livre, des harceleurs de tous les âges… Des parents à l’air tout à fait  » bien  » qui trouvent que le port d’une jupe est un appel à la drague vulgaire et harcelante !

Le fait que le harcèlement de rue ne fasse pas la une des journaux, la réalité d’une banalisation d’un phénomène dont les responsabilités ne sont pas à imputer à un seul groupe d’hommes, ou à une seule tranche d’âge, c’est aussi tout cela qui fait le contenu, et le force, de cet album. Un album qui peut faire réfléchir, espérons-le, et apporter une pierre de plus à l’édifice d’une socialisation humaniste de toutes nos cités ! En dépassant tout simplement ces fameuses banalités qui font de l’agression une habitude presque acceptable, et ces fichus manichéismes qui empêchent de se rendre compte de l’étendue réelle du phénomène !

Salomé Joly : banalité et manichéisme

 

 

S’il fallait mettre en évidence un message dans ce livre, ce serait celui du  » langage « , au sens large du terme… Les femmes, jeunes, moins jeunes, quotidiennement harcelées, ne crient pas leur désarroi, ne clament pas leurs angoisses et leurs peurs. Elles sont, la plupart du temps,  » silencieuses « …

Briser le silence, dans ce cas-ci comme dans bien d’autres d’ailleurs, c’est accepter de se battre ouvertement conte la grande connerie humaine. C’est, surtout, se vouloir vivre plutôt que survivre, en partageant ses sourires comme ses larmes, ses libertés comme ses obligations, ses rêves comme ses vécus…

Et contre le langage ordurier de mâles en mal d’intelligence ou de simple éducation, seul le langage peut, finalement, être une arme. Et les héroïnes quotidiennes de ce livre quotidien prennent la parole, et quelques hommes, également, y parlent, y assument la nécessité de vivre en harmonie et selon des principes premiers de la liberté individuelle…

 

Salomé Joly : parler et partager…

La bande dessinée peut prendre de plus en plus de formes… Entre le modernisme parfois insensé de certains indépendants et le classicisme de nostalgiques manquant d’imagination, entre les romans graphiques qui, souvent, se prennent tristement au sérieux et les auteurs qui se contentent de ronronner sur leurs acquis, de vraies pépites existent. Souvent…

C’est le cas avec ces  » Silencieuse(s)  » qu’il faut à tout prix éviter de voir se perdre dans la masse des parutions !

C’est un livre à lire, à faire lire, par tout un chacun, et peut-être même plus encore par les adolescents des deux sexes !…

 

Jacques Schraûwen

Silencieuse(s) (dessin : Sibylline Meynet – scénario : Salomé Joly – éditeur : Perspectives Art9)

Syberia, un jeu vidéo, une bd, un roman, un artbook : Benoît Sokal, un raconteur d’histoires !

Syberia, un jeu vidéo, une bd, un roman, un artbook : Benoît Sokal, un raconteur d’histoires !

Benoît Sokal, c’est, bien évidemment, Canardo, une bd  » animalière  » qui a révolutionné le genre. C’est aussi Kraa. Et c’est enfin le monde du jeu et de la virtualité avec Syberia, disponible pour plusieurs plates-formes !

JEU ET BD

Avec Syberia, conjugué aujourd’hui sur plusieurs supports, on se trouve bien loin de l’univers noir et caustique de Canardo.

Mais la filiation, par contre, avec ce canard détective privé sans cesse désabusé, est une réalité, puisque cela fait de nombreuses années, déjà, que Benoît Sokal a décidé d’explorer les possibilités de l’informatique. Et il n’a fait, au fil des ans, que peaufiner son approche de cet univers, passant de la colorisation de ses albums par ordinateur à la mise en scène de réalité s virtuelles envoûtantes dans un jeu vidéo, Syberia, dont la troisième mouture est désormais disponible.

Mais il n’a aucunement sacrifié à la mode qui fait que ce genre de jeu, essentiellement, se construit autour de la violence la plus gratuite. Avec Syberia, on est loin, très loin, et fort heureusement, de la  » baston « . Parce que Benoît Sokal, tout simplement, est et restera toujours un fabuleux raconteur d’histoires… Un inventeur de mondes… Un historien de l’imaginaire et du fantastique… Un amoureux des décors porteurs d’émotions…

Il le prouve dans son jeu, un jeu qui se continue avec une bande dessinée au dessin particulièrement léché, réussissant, à travers un réalisme proche du  » 3d « , à être fidèle au style narratif et littéraire qui a toujours été celui de Sokal.

Johann Blais travaille la couleur et le trait avec une espèce de douceur tranquille, accompagnant un scénario dû à Hugo Sokal. Un scénario, bien sûr, qui suit les traces du jeu… Mais qui fait preuve, aussi, d’imaginations différentes. Le personnage du petit Hans perdu entre automates et autisme, entre rêves et réalités, est terriblement attachant, tout comme, d’ailleurs, celui de Kate Walker, l’héroïne de Syberia, qu’on découvre dans ce livre se cherchant elle-même à travers une quête aventurière…

 

Benoît Sokal: les origines du jeu
Benoît Sokal: raconteur d’histoires

ARTBOOK

Le monde de Benoît Sokal est multiple, foisonnant, mais toujours nourri, d’abord et avant tout, par le graphisme, le dessin, la nécessité que cet artiste a toujours eue de montrer ce qui jaillit de ses imaginaires, et de le montrer au travers du dessin plus que par les mots, le plus souvent.

Avant de passer à la réalisation, au sens pratiquement cinématographique du terme, de son jeu vidéo, Benoît Sokal a donc dessiné. Enormément… Passionnément… D’épures en fresques puissantes, de crayonnés en storyboards fouillés, d’illustrations expressives en paysages réalistes ou fantastiques, tout ce travail méritait qu’on le découvre, et c’est chose faite grâce à un superbe  » artbook  » publié aujourd’hui, et qui met en évidence tout l’art graphique de Sokal, mais aussi tout son art narratif.

Avec ce qui est une constante dans son œuvre, quelle qu’elle soit, une présence féminine toujours forte, toujours sensuelle aussi. Kate Walker ne manque pas de charme, et elle ne dénote pas, croyez-moi, dans l’univers de Sokal, un univers mis en scène autour d’elle et de ses charmes évidents !

 

Benoît Sokal: le livre d’art

Benoît Sokal: l’héroïne et l’histoire

MARKETING

Le monde du jeu vidéo est quelque peu ambigu, toujours, dichotomique, puisqu’il mêle commerce et réalisation artistique. Puisque, au départ d’un travail personnel de créativité, c’est toute une équipe qui prend en charge une production qui se doit d’être rentable. Et, surtout, une post-production, puisqu’il faut que le jeu soit accessible au plus grand nombre, qu’il soit donc connu et reconnu au travers de tous les canaux médiatiques existants.

Mais là aussi, pour qu’il y ait une efficacité réelle, il faut que cette post-production soit admirative du résultat, admirative de ce qu’a été la réalisation du jeu. Et c’est bien le cas avec Vincent Beagle, le responsable marketing de Syberia.

 

Vincent Beagle: le marketing

 

LE ROMAN

Parce que c’est bien de marketing aussi qu’il s’agit !

Un jeu… Un album de bd… Un livre d’art… Et même un roman !

Je vous avoue ne pas avoir encore eu le temps de lire ce roman. Je me suis contenté, pour le moment, de le feuilleter. C’est un livre qui complètera le plaisir des joueurs, et dont le style est peu littéraire, très direct, avec une forte présence des dialogues, ces dialogues qui, d’ailleurs, font partie de la progression dans le jeu lui-même. Le but de Dana Skoll, l’auteur(e) (?) de ce roman, est incontestablement l’efficacité.

Et je pense que ce roman est tout à fait capable de plaire à un large public adolescent.

Au total, donc, nous avons une  » sortie  » multiple pour le résultat d’une imagination puissante et débridée, celle d’un véritable artiste, Benoît Sokal ! Une sortie bien orchestrée et qui met en avant un créateur à part entière, un formidable raconteur d’histoires, selon ses propres mots.

 

 

Jacques Schraûwen

 

Syberia 3 (jeu vidéo Microïds)

Syberia : 1.Hans (dessin : Johann Blais – scénario : Hugo Sokal)

Tout l’Art de Syberia ( éditeur : Huginn & Muninn)

Syberia (roman de Dana Skoll – éditeur : Michel Lafon)

Streamliner : 1. Bye-Bye Lisa Dora

Streamliner : 1. Bye-Bye Lisa Dora

Le désert, un garage perdu loin de tout… et une course de vitesse qui attire une foule dont le moins qu’on puisse dire est qu’elle est particulièrement bigarrée !… Une aventure sans règles et terriblement  » sexy  » !

Pour les non-initiés, le titre de cet album, premier d’un diptyque, pose question… On devine, bien entendu, en feuilletant l’album, qu’il s’agit de vitesse, de vitesse pure même, de voitures et de motos aux moteurs gonflés, de rassemblements d’humains avides de sensations fortes dans une ambiance de liberté… Mais le streamliner, au départ, c’était d’abord un  » mouvement  » mêlant une forme d’art et une forme de science…

Fane: Que signifie « Streamliner »?

 

Faire des courses de vitesse sur des grandes pistes ou dans des déserts… et c’est bien de cela qu’il s’agit dans cet album, puisque c’est dans une station-service miteuse entourée de sable brûlant de de quelques rochers dangereux que le récit nous emmène. Cette station-service sans aucun intérêt, où pratiquement personne, jamais, ne s’arrête, est tenue par un homme et sa fille. Un homme accroché à ses bouteilles et à ses souvenirs militaires et qui a placé un vieil avion en guise d’enseigne de sa station, de sa propriété. Et sa fille, mignonne, jeune, très féminine, mais aussi très décidée.

Et débarque dans ce lieu improbable Blly Joe, un chef de bande qui vient y organiser une course sauvage, ouverte à qui veut.

A partir de ce moment-là, les personnages et les situations vont se multiplier, et le livre va dresser des tas de portraits hauts en couleur. Il y a des fous d’automobile, mais il y a aussi de superbes amazones chevauchant des motos aux allures infernales, il y a une ancienne compagne de Billy Joe, il y a le passé qui ressurgit pour le vieil O’Neil, propriétaire, il y a l’obligation pour sa fille de s’affirmer et s’engager. Il y a aussi un peu de polar, puisque vient se réfugier dans cette propriété privée un homme que l’on soupçonne d’être un terrible assassin. Il y a aussi, donc, des policiers sous couverture venus pour empêcher ce tueur d’agir encore. Et puis, il y a les médias qui voient là l’occasion de faire une télé réalité phénoménale susceptible de leur apporter succès, gloire et argent !

La force de Fane, scénariste et dessinateur, c’est de ne jamais se perdre, ni perdre les lecteurs surtout, dans ce fouillis de personnages. Son dessin différencie parfaitement tous les protagonistes, et son scénario parvient à faire parler chacun de ses héros ou anti-héros d’une manière différente.

Sa force, aussi, c’est de créer un univers qui ne peut que faire rêver, même ceux qui ne sont pas particulièrement attirés par les grosses cylindrées et les muscles roulant sous les tatouages ! Un univers avec ses règles, certes, mais des règles qui sont uniquement celles d’une certaine forme de respect, et qui n’ont rien à voir avec quelque morale que ce soit. Un univers dans lequel la seule loi voudrait être celle de la liberté, avec tous les risques qu’elle peut entraîner. Mais ce sont des risques acceptés, voire voulus par chacun !

Et s’il fallait parler de codes narratifs, on pourrait rapprocher cet album des grands westerns de l’histoire du cinéma, très certainement.

Fane: les personnages
Fane: comme dans un western

 

En lisant ce  » Streamliner « , on ne peut pas remarquer quelques influences. Ou des parallélismes, plutôt. Avec James Dean, avec Peter Fonda, ou Steve McQueen, dans l’univers du cinéma. Avec Tarentino aussi, évidemment, de par le thème traité et de par l’ambiance qui règne au fil des pages de ce livre. De par la présence féminine aussi, hyper sexy souvent, fougueuse toujours.

On pourrait aussi, dans certains des personnages, parler d’une influence de Forest, dans la manière peut-être de silhouetter les personnages…

Mais il n’y a rien de voyeur, étrangement, on se trouve plutôt, même, dans une espèce d’ode aux  » pin-up  » qui fleurissaient dans tous les garages au cours des années 50.

Il y a aussi une certaine pudeur en ce qui concerne la violence. Et le dessin de Fane évite ainsi toute vulgarité et tout voyeurisme.

Fane: violence et charme

 

 

Construit en chapitres, tous agrémentés de pleines pages très  » vintage  » et très agréables à l’œil, cet album est d’une belle intensité. Une intensité accentuée, avec un talent artistique certain, par la mise en couleur. Dans ce domaine, on peut dire que le travail d’Isabelle Rabarot est d’une qualité telle qu’on ressent presque l’effet de la chaleur, qu’on entend presque le vent souffler dans le sable ou dans les rochers.

 » Streamliner « , c’est de la bonne bd qui sent bon le sable chaud et qui met en évidence des filles jolies, mais actives, des femmes qui prennent le pouvoir sans vergogne sur les machos ! C’est de l’aventure, qui ne se prend pas au sérieux, et qui se laisse lire, croyez-moi, avec un vrai plaisir ! Du très très très beau boulot !

 

Jacques Schraûwen

Streamliner : Bye-Bye Lisa Dora (auteur : Fane – couleur : Isabelle Rabarot – édit eur : Rue De Sèvres)

Les Seigneurs de la Terre : 2. To Bio Or Not To Bio

Les Seigneurs de la Terre : 2. To Bio Or Not To Bio

Nous vivons une époque étrange. Rarement, à l’échelle de la planète, les productions agricoles n’ont été aussi importantes, trop même, qu’aujourd’hui. Des pays croulent sous le poids d’une surproduction qui ne se partage qu’infiniment peu avec les autres pays, qui, eux, vivent au quotidien les réalités d’une presque famine.

Nos pays occidentaux deviennent, en même temps, de plus en plus  » bio « . Pas toujours par idéal, loin s’en faut, mais par une nécessité économique de trouver une valeur ajoutée à des métiers, ceux de paysan, de maraîcher, d’éleveur, qui ne permettent plus de vivre décemment. Les grandes multinationales sont passées par là, la grande distribution aussi, en parallèle de la démission de plus en plus évidente des pouvoirs que l’on dit politiques et qui ne réussissent plus à gérer  » la vie du quotidien  » !

Où se trouve l’avenir ? Dans le retour à la terre, dans la volonté de recréer des filières aujourd’hui disparues et réellement ouvertes aux citoyens ?

Les auteurs de cette série nous offrent des portraits, rien de plus, sans jugement. Sans, non plus, fermer la porte à toutes les utopies de l’existence.

Et là où on aurait pu n’avoir qu’un livre « bobo » et politiquement correct, voire une espèce de pensum dessiné au seul but didactique, ces deux auteurs ont réussi, tout au contraire, à créer une histoire à taille humaine, mais une histoire accrochée à l’Histoire de notre société contemporaine en incontestable mutation.

Les seigneurs de la terre © Glénat

Réconcilier un pays et son agriculture : mission impossible ?

Peut-être, peut-être pas…

Toujours est-il qu’ici, en effet, les lieux communs sont battus en brèche. Quand on parle de bio, par exemple, on s’extasie dans les salons et les cuisines, on ne jure que par la pureté, le naturel des aliments que cette filière nous permet. C’est oublier que l’environnement agricole est envahi de pesticides qui, qu’on le veuille ou non, finissent par se retrouver dans nos assiettes, même bios.

On s’extasie, dans les maisons bourgeoises de nos cités, de la multiplication des coopératives agricoles, en parlant de vraie démocratie, de liberté de production, et on oublie que ces coopératives sont de plus en plus dépendantes du marché, de la rentabilité, de la fluctuation au niveau international du prix des matières premières.

 

Et c’est là que ce livre me plaît vraiment : tout en dessinant le paysage de notre agriculture, il n’embellit à aucun moment les choses.

Le scénariste, Fabien Rodhain, réussit un beau tour de force dans cette série, celui de nous raconter une histoire d’homme à la poursuite de lui-même et obligé, progressivement, à des choix qui influeront toute son existence, et en même temps à se faire didactique pour raconter aussi la réalité des campagnes sans lesquelles les villes n’existeraient pas, et à le faire sans aucune pédanterie ni intellectualisme inutile.

Le dessinateur, Luca Malisan, a choisi la voie d’un réalisme tout en évidence, nimbé de couleurs chaudes, avec des plans variés qui permettent de briser les aspects parfois trop statiques de la narration, avec un graphisme plus léché pour tout ce qui est retour au passé.

Et ces deux auteurs réussissent ainsi à créer une série intelligente, intéressante, passionnante, en nous racontant aussi des histoires vraiment humaines, dans lesquelles amour, passion, famille se mêlent intimement !

Jacques Schraûwen

Les seigneurs de la terre (dessin : Luca Malisan – scénario : Fabien Rodhain – éditeur : Glénat)

Ecoutez ci-après l’interview du scénariste, Fabien Rodhain…