Cécile La Shérif – Un western atypique et fantastiquement graphique

Cécile La Shérif – Un western atypique et fantastiquement graphique

Le western, à l’instar des tragédies antiques, est un média formidable qui permet de mêler à l’aventure intemporelle des thématiques à la fois historiques et ancrées dans nos réalités contemporaines.

copyright casterman

Et ce western est totalement atypique, oui! Déjà, il commence en France, en 1848. Cécile est la fille du procureur de la Justice d’Orléans. Elle fait des études de droit. Et son rêve, son ambition plutôt, c’est de devenir la première femme magistrate de France… Chose impossible dans ce dix-neuvième siècle européen adepte plutôt du patriarcat ! Avec ce genre de réflexions plus que courantes : « la place des femmes, c’est dans la cuisine, leur rôle, de raccommoder les chaussettes de leur mari, de porter une robe, certes, mais pas de magistrat » !

copyright casterman

Et au cours d’une soirée bien arrosée, Cécile va rencontrer un musicien un peu poète, beaucoup aventurier, Louis Moreau, et elle va le suivre, quitter le vieux monde et s’en aller aux Etats-Unis, où elle espère pouvoir réaliser son rêve ! Seulement, les choses, bien évidemment, ne se passent pas aussi bien que rêvées, et l’idée même que Cécile se fait de la justice va devoir, vite fait, évoluer ! Même et surtout sans le « nouveau monde »…

copyright casterman

Parce que le thème de ce livre, c’est la justice, oui… Un thème bien maîtrisé par le scénariste Victor Coutard… Un thème qui aurait pu être pesant, mais qui ne l’est nullement, parce que ce livre, finalement, est d’abord un bel objet graphique. Mais pas uniquement… Parce qu’il s’agit, au long des pages, d’un étroit mélange entre le dessin et « l’idéologie » de la justice !

Walter Guissard

Je parlais d’objet graphique… Et il est vrai qu’en feuilletant ce livre, on ne peut qu’être frappé par la couleur ! Il y a dans le dessin, globalement, une forme d’expressionisme puissant… Un souci de créer des planches dans lesquelles la narration, les mouvements, les personnages sortent délibérément des cadres habituels de la bande dessinée, prennent une vie qui se fiche pas mal des règles strictes de la perspective, par exemple, et, de manière générale des codes habituels du neuvième art. Et cela se fait, plus encore peut-être que par le dessin, par la couleur, oui, par la façon dont Walter Guissard l’utilise, la travaille…

Walter Guissard

Mais je le disais, ce n’est pas uniquement un objet graphique ! C’est un livre dans lequel on parle de la loi, de ses interdits, de ses utopies. On y parle du féminisme, également, d’un dix-neuvième siècle pendant lequel les avancées sociales ont progressivement pris vie au quotidien, on y parle aussi de l’homosexualité, du poids des convenances. On le fait avec des références certaines, littéraires et anachroniques parfois… Et il y a un vrai plaisir à chercher au fil des dessins ces anachronismes, ces références… On croise, par exemple, Badinter… Mais ce sont aussi des références historiques, avec des échos contemporains évidents…

copyright casterman

On y parle d’une héroïne libre, décidée, cette fameuse Cécile, qui va devenir « LA shérif », et qui, ainsi, va devoir confronter ses idées, son idéologie, avec la réalité. Elle devient shérif, oui, avec, dans cet ouest américain sans foi ni loi, la responsabilité aussi de la justice, et elle va se dire : « mon rêve est d’avoir cru que la justice était juste ».

copyright casterman

Vous voyez, le propos reste sérieux, bien des thématiques sont abordées, mais de manière légère, parce que tout cela est traité, tant dans le scénario que dans le dessin, avec une sorte de distance amusée, avec une bonne dose de folie, avec du talent et de l’humour ! Et c’est pour cela qu’il s’agit d’un western atypique, ce style narratif permettant à la fois le drame, la comédie, la tragédie, et la vraie aventure !

Walter Guissard

Un album qui ne se contente pas de ronronner, ni scénaristiquement parlant, ni graphiquement, qui se lit avec plaisir, qui accroche l’attention et l’intelligence des lecteurs… Une belle réussite, donc ! Qui se termine par un petit dossier sur la justice, clair, sans inutiles lourdeurs, et offrant un éclairage de plus au contenu narratif ce cet album !

Jacques et Josiane Schraûwen

Cécile La Shérif (dessin : Walter Guissard – scénario : Victor Coutard – éditeur : Casterman – mars 2026 – 120 pages)

copyright casterman
Frankenstein – un album exceptionnel, de par ses nombreuses qualités, un livre à ne rater sous aucun prétexte 

Frankenstein – un album exceptionnel, de par ses nombreuses qualités, un livre à ne rater sous aucun prétexte 

Une adaptation de plus pour un roman bien connu ?…. Non, ce livre est bien plus que cela !

copyright casterman

Au départ, il s’agit, oui, d’un roman écrit, en 1818, par Mary Shelley… « Le Prométhée moderne », ou, plus simplement, Frankenstein ! Un roman qui nous raconte comment un scientifique veut créer la vie, y parvient, mais en faisant naître un monstre repoussant. Cette créature et son apparence font partie de l’imaginaire collectif, tant le cinéma en a fait ses choux gras, avec Boris Karloff, image mythique de ce personnage inhumain… Avec des films plus ou moins réussis, dont celui, le meilleur sans doute, de Kenneth Branagh… Ou, dans ce qui est à la fois un hommage et un pastiche, l’excellent « Frankenstein junior » de Mel Brooks. En bd aussi, plusieurs adaptations ont été faites… Mais celle de David Sala dépasse toutes les autres !

copyright casterman

D’abord parce qu’il s’agit d’une vraie adaptation… David Sala a opéré des coupures dans le livre originel, il a rajouté certaines choses, certains textes, même, dont celui qui clôture cet album.

david sala

A partir d’une œuvre dont on nous dit qu’elle est « romantique » et usant d’un vocabulaire « ampoulé », David Sala a su dégager un style, un vrai style personnel, sans rien trahir du récit de base, et en faisant de ce romantisme gothique cher à Mary Shelley un langage actuel.

David Sala

Quand je parle de style personnel, je veux parler des thématiques que David Sala met en évidence… Des thèmes qui lui sont chers, comme les différences, comme l’amour, l’amitié, l’enfance… La violence, l’incompréhension… La solitude, le besoin freudien de tuer le père… A ce titre, David Sala nous livre métaphoriquement son regard sur le monde d’aujourd’hui, ses dérives, scientifiques et humaines…

copyright casterman

Il nous donne un double portrait. D’une part, celui du docteur Frankenstein, pas très sympathique, orgueilleux, froid, incapable d’assumer ses actes et leurs résultats, et leurs conséquences, un être pour qui la science est une parfaite divinité. Et d’autre part, celui de sa créature, immense personnage apprenant peu à peu à parler, à communiquer, mais condamné à rester seul… Et, lorsque cette créature se venge, c’est elle-même qu’elle fait aussi et surtout souffrir… Et ces deux portraits sont ceux de deux existences qui ne peuvent s’affirmer que dans la peur et sa sœur la mort. Deux destins unis éternellement par la grâce de la littérature, et qui, de ce fait, deviennent universels…

David Sala

Et puis, il y a la couleur… Ce livre est une vraie prouesse graphique ! On peut, en tant que lecteur, y trouver des références à des peintres très différents les uns des autres. Personnellement, j’ai croisé les ombres de Klimt, de Grosz, de Rouault… Mais ce ne sont là que des sensations personnelles, parce que le talent de David Sala est de laisser parler, librement, son âme d’artiste, et de faire de la couleur l’élément le plus respectueux qui soit du récit qu’il illustre, qu’il construit.

David Sala

Ce n’est pas un livre d’horreur…Ce n’est pas uniquement un livre de science-fiction… C’est un livre d’émotions, de sensations, de sentiments. Un récit qui mène du désir de découvrir à la création, de la création à l’abandon. Un livre qui, sans arrêt, parle de la mort, tout en disant qu’elle laisse des présences immuables… C’est un livre qui montre qu’on ne part jamais, mais qu’on fuit toujours… La foi en un dieu rationnel est tout aussi irrationnelle que celle en n’importe quelle divinité, et chaque foi, en quoi que ce soit, ne devient-elle pas une funeste passion ?…

copyright casterman

Il y a dans cet album des portes entrouvertes, des réflexions totalement humaines, des liens incessants entre tous les passés et tous les présents… C’est un livre somptueux, dont on peut, inlassablement, parler, y découvrant continuellement des beautés, des symbolismes, de la poésie qui se déroule librement dans les dernières pages, comme s’est enfui, en d’autres temps, le bateau ivre de Rimbaud… Un livre, oui, qui, d’ores et déjà, j’en ai la certitude, sera une des meilleurs parutions de l’année 2026!!!

Jacques et Josiane Schraûwen

Frankenstein (auteur : David Sala – éditeur : Casterman – avril 2026 – 232 pages)

copyright casterman
Hermann – Un géant du neuvième art, un homme « bien », un artiste exceptionnel…

Hermann – Un géant du neuvième art, un homme « bien », un artiste exceptionnel…

Le plus grand des dessinateurs réalistes, me disait un jour Boucq, s’est enfoui dans la mort… Et la bande dessinée est orpheline d’un artiste exceptionnel qui en était, bien plus que d’aucuns adulés, un des créateurs les plus essentiels !

copyright hermann

Quand je vois tout le tintouin médiatique qui a lieu pour le moindre petit truc consacré à Hergé, qui ne fut, finalement, qu’un patron de studio, je ne comprends pas comment Hermann a été totalement oublié, le jour de sa mort, par les journaux télévisés de Belgique, de France, et d’ailleurs…

copyright hermann-schraûwen

Je me souviens pourtant de l’effervescence qui régnait dans les rédactions de la rtbf lorsque Hermann a remporté (très tardivement) le grand prix d’Angoulème… Je me souviens parfaitement de l’aide que j’ai apportée, à l’époque, au JT pour avoir sur antenne la réaction de ce monument de la bd… Le temps a bien passé, depuis, et l’oubli me semble être le signe d’une intelligence en déliquescence…

copyright hermann-schraûwen

A croire que les journalistes ont peu de mémoire… Et qu’ils n’ont pas le temps d’aller voir sur les réseaux sociaux ce que la mort d’un tel homme provoque comme réactions… Et que, en définitive, ils préfèrent parler de la mode plutôt que du talent ! Il est vrai, d’ailleurs, que la bande dessinée populaire n’a pas vraiment bonne presse dans les médias de toutes sortes, mettant de plus en plus en évidence les éphémères idolâtries d’une certaine intelligentsia péteuse et inutile !

copyright hermann-schraûwen

J’ai, quant à moi, de la mémoire… Il y a trente ans, j’avais écrit (internet n’existait pas…) à Hermann, pour lui demander un dessin original. Pas pour moi, mais pour le mettre en vente aux enchères au bénéfice de l’unité scoute dont je m’occupais… Il m’a répondu par téléphone… Il m’a engueulé en me demandant si j’avais conscience du prix de ses dessins… Et puis, soudain, il m’a dit d’aller chez lui le lendemain matin. Nous y avons été, ma femme et moi… Et il m’a offert la première couverture, si ma mémoire est bonne, qu’il avait faite pour le magazine tintin, avec Bernard Prince sur son Cormoran… Une couverture que j’ai vendue, un bon prix, et qui m’a permis, pour les mômes du bas de Saint-Gilles, de financer un camp en Ardenne…

copyright hermann-schraûwen

Ce fut notre première rencontre… Timide, terriblement intimidée, une rencontre avec un homme étonnant… Une rencontre dont nous avons souvent parlé, Josiane et moi… La rencontre avec un dessinateur hors-pair, qui enchantait les lectures de milliers et de milliers de jeunes lecteurs !

Par après, nous nous sommes vus plusieurs fois… Ne me faites pas dire ce que je ne dis pas : nous n’étions pas des amis… Mais nous étions proches… Et je me souviens de toute une après-midi passée avec lui, dans une galerie bruxelloise où il exposait des œuvres qui n’avaient rien à voir avec ses bandes dessinées… Toute une après-midi, oui, à parler de la vie, de l’amour, du talent, de Schiele… Je me souviens aussi de notre dernière rencontre, il y a peu de temps, à Ath, dans le magasin « profil bd ». Me voyant l’attendre pour une petite interview, il m’a simplement dit qu’en me voyant là, il était content, parce qu’il était en pays de connaissance…

copyright hermann-schraûwen

Aujourd’hui, j’ai l’âme à la dérive… Comme je l’avais lorsque je l’ai vu à l’enterrement d’une amie commune. Je me rappelle très exactement ce qu’il m’a dit, ce jour-là, au cimetière : « Tu me connais, je ne suis pas du genre à être ému. Mais ton texte, là, il m’a mis la larme à l’œil. » !

Il n’y a pas de ciel, me disait-il à Ath… Pourtant, j’aimerais qu’il y en ait un, et qu’Hermann y retrouve Eliane, cette amie commune… Josiane, qu’il passionnait d’album en album…

Ath… Une petite ville dans laquelle un magasin bd fait un boulot exemplaire… Le dernier endroit où j’ai rencontré Hermann… Où je lui ai tendu mon micro, à l‘occasion de la sortie du Jeremiah 42… Pour une interview que je ne peux que vous faire écouter, aujourd’hui, l’interview d’un homme, d’un sanglier ardennais dont Jean-Claude Servais me disait, en novembre dernier, combien il l’admirait…

Jacques (et Josiane) Schraûwen

INTERVIEW REALISEE AU « PROFIL BD » A ATH