La bande dessinée étant un art, le neuvième, des livres que j’appellerais œuvres d’analyse sont nombreux. Celui-ci intéressera tous les amoureux d’Hergé ou de Jacobs, mais aussi toutes celles et tous ceux qui s’intéressent, simplement, à la grande histoire de la bd !

Eric Verhoest, l’auteur de cet album, a tout d’abord voulu en soigner l’iconographie, la mise en scène graphique. Et ce livre, en effet, peut déjà plaire rien qu’en le feuilletant, rien qu’en s’y baladant, du bout des yeux, au hasard des pages tournées… Il y a bien évidemment des dessins à foison, des crayonnés, des mises en couleur, des approches que le regard, ainsi, peut faire des évolutions parallèles, et parfois confondues, de ces deux artistes, Jacobs et Hergé, qui ont marqué de leur empreinte l’Histoire de la BD, l’histoire aussi de ce qu’on appelle la « ligne claire ». Il y a aussi des photos qui, mieux qu’un dessin parfois, montrent entre ces deux artistes une complicité évidente.

Eric Verhoest, ensuite, a voulu laisser le moins de choses possibles dans l’ombre, en parlant de ces deux auteurs… De leur vie… Il en résulte un texte dense qu’il faut, là aussi, savourer en le grignotant ici et là… Surtout que la chronologie n’est pas la ligne directrice de cet ouvrage, et qu’Eric Verhoest aime assez, pour que son propos se clarifie, des retours en arrière dans le suivi biographique d’Hergé comme de Jacobs, dans celui aussi de celles et ceux qui ont accompagné l’existence de ces deux figures marquantes de la bande dessinée.

Je ne vais pas vous résumer ce livre, bien évidemment ! Mais sachez qu’on y apprend bien des choses sur la création du journal Tintin, par exemple, sur un Jacobs finissant par, tout en douceur, fermer la porte au nez des années d’amitié, sur ce que fut, pour Hergé, pape de cette ligne claire qui est sa marque, le sens à donner au partage des tâches avec ses proches… A ce titre, je tiens à souligner les approches très « détachées » mais bien expliquées des soucis qu’Hergé a eus avec la justice lors de l’épuration… Et qu’au contraire, par exemple, d’un de ses amis, il a pu, tout compte fait, obtenir les certificats nécessaires à pouvoir continuer à « travailler », à dessiner. Ce dont Verhoest parle également, dans ce livre, c’est d’une forme d’autocensure évidente que la morale catholique a réussi à imposer à la bande dessinée pendant des années… Il le fait, cela dit, sans vraiment creuser la chose, parlant à peine, par exemple, de l’abbé Wallez… Mais c’est normal, tout compte fait, dans la mesure où il s’intéresse, d’abord et avant tout, à l’époque pendant laquelle Hergé et Jacobs ont été « amis »…

Et même si, au fil des pages, on sent qu’Eric Verhoest cherche (et trouve) des excuses à la « domination » d’Hergé vis-à-vis de ses collaborateurs comme de son entourage, malgré cela, ce livre revêt une belle honnêteté. Parce que, en fait, c’est bien, au-delà d’une amitié, le portrait d’abord du créateur de Tintin qu’Eric Verhoest nous trace… Un « patron » qui, sûr de lui, de son talent, voulait, consciemment, laisser une trace dans l’Histoire… Et ce malgré des époques de dépression, pendant lesquelles Jacobs, et d’autres, ont permis que l’œuvre d’Hergé continue…

Hergé, homme d’affaires, aussi, soumettant son art au pouvoir de la rentabilité… Hergé dont la rencontre avec Leblanc ressemble finalement à celle de l’art et du fric… Une rencontre qui a permis à Hergé, d’ailleurs, de devenir l’icône qu’il est aujourd’hui. Un personnage complexe, également, dont Eric Verhoest dit : « 31 janvier 1947 – Jacobs reprend sa liberté et Hergé essaie de ne pas lui en garder rancune. » Il y a, dans cette phrase, toute la retenue d’un biographe qui prend le temps de peaufiner ses mots…

Une des raisons pour lesquelles cette amitié s’est muée, si pas en duel, en une certaine forme d’indifférence et d’éloignement, c’est qu’Hergé, prenant comme prétexte le desiderata de l’éditeur, a refusé à Jacobs qu’il cosigne ces albums dans lesquels, pourtant, l’auteur de Blake et Mortimer avait pris énormément de place, quant aux couleurs, aux dessins, aux mises en scène, voire aux scénarios… Hergé, sous l’apparence de l’amitié, a toujours été le « patron » ! Il y a dans ce livre, d’ailleurs, cette phrase qui résume assez bien probablement, et l’attitude générale d’Hergé vis-à-vis de ses équipes, et les raisons profondes du départ de Jacobs : « Jacobs n’aurait pas voulu devenir ce que Bob De Moor devint par la suite ».

Ce livre est d’une belle honnêteté. Il est extrêmement intéressant à lire, également. Il nous raconte sans détour deux carrières parallèles, parallèlement artistiques, avec, en décor, la création à la fois du journal Tintin et du mythe Hergé… Un livre, donc, qui se doit de prendre place dans la bibliothèque de tous les amoureux « objectifs » de la bande dessinée !
Jacques et Josiane Schraûwen
Hergé-Jacobs – Du Duo Au Duel (auteur : Eric Verhoest – éditeur : éditionsmoulinsart/Casterman – 188 pages – janvier 2026)
Bonjour Jacques
Du duo au duel…
Les amitiés et le succès ne sont pas toujours compatibles…les ego de chacun devant trouver leur place..
Il est intéressant de trouver quelqu un qui prend le temps de retracer 2 histoires parallèles et entremêlées avant de se séparer….avec le plus d objectivité possible….
Bonne journée à vous