A force de voir de nos jours se multiplier les « actions » féministes de toutes sortes, porteuses parfois, il faut le reconnaître, de haine plus que de revendication humaine et humaniste, on oublie trop souvent que ces combats, essentiels, ont été, depuis bien longtemps, ceux, presque individuels, de femmes ! Des femmes méconnues, voire oubliées…

Et voici le portrait de l’une d’elles. Révoltée plus que militante… Artiste plus que guerrière… Voici le portrait d’une des signatrices du fameux « manifeste des 343 » en 1971… Ce manifeste (qu’on appelle souvent, de manière imbécile, celui des « salopes », à cause d’un trait d’humour absolument crétin du magazine Charlie Hebdo, je pense) fut un véritable coup de pied dans la fourmilière bien-pensante d’une société française à la morale pudibonde et aveugle… Comme la justice, à l’époque, qui condamnait l’avortement… Ce manifeste était celui de 343 femmes, souvent connues, qui disaient, simplement : « Je me suis fait avorter »…

Et donc, Delphine Seyrig était l’une d’entre elles… Actrice très « nouvelle vague », elle a éclairé des films importants dans l’Histoire du septième art, elle a illuminé de sa présence légère, de sa voix à la mélodie reconnaissable entre toutes, de sa silhouette traquille des œuvres très diverses, mais toutes sortant, résolument, des sentiers battus du cinéma des années 60. Alain Resnais, Luis Bunuel, Marguerite Duras, Joseph Losey, François Truffaut firent d’elle une icône de ce cinéma parfois extrêmement intellectuel, toujours habité par des textes, et donc des voix « porteuses »… La voix de Delphine Seyrig fut essentielle, en ces temps-là, au théâtre également, de Pirandello à Pinter…

On aurait donc pu, au vu de la carrière hors normes de cette femme morte à 58 ans en 1990, imaginer ici une bande dessinée « biographique ». Les autrices de ce livre en ont décidé tout autrement, et elles ont eu raison… Elles ont voulu, plus simplement, montrer que la lutte des femmes pour être femmes et ne pas se taire, se construit dans des rapports humains extrêmement variés… Elles ont donc fait le choix de raconter la vie de Delphine Seyrig au travers de deux époques se faisant face au-delà des temps qui passent… Cet album au dessin lumineux, aussi clair et clairvoyant que ce que fut son héroïne sur les grands écrans d’un cinéma qu’on disait, à juste titre, « d’auteur », cet album, oui, se révèle être un triple portrait… Celui de Delphine Seyrig, actrice, réalisatrice aussi, et décidant un jour de ne plus tourner que pour des réalisatrices, seules capables de raconter des vraies histoires de femmes… Celui, ensuite, de sa mère, Hermine de Saussure, qui, dans les années de l’après-première guerre mondiale, rêvait des rêves d’aventures marines libres aux quatre vents des océans, avant de les faire glisser dans les mémoires de quelques désillusions jamais avouées… Le portrait, ensuite, de la relation entre Delphine et cette mère, qu’elle ne découvre, réellement, que très tard… Dans des lettres trouvées et lues… Dans des photos aussi, sans doute…

Et autour de ces trois axes sans cesse mêlés à l’imparfait de l’existence, il y a le monde, la société, les diktats de la bonne éducation, les ruades dans les grisailles de rôles préétablis… Le monde, tel qu’il était, tel qu’il était, surtout, à changer. Ce qui m’a frappé dans ce livre, c’est que tout, finalement, dans ce combat éminemment féministe mené sur un siècle, pratiquement, ne cherche pas à détruire, mais à construire… Jusqu’à ce film réalisé par Delphine Seyrig, un film laissant la parole à des actrices pour parler, bien avant aujourd’hui, de leurs soumissions à des images d’elles imposées par un monde, celui du cinoche, essentiellement masculin. Un film-documentaire, « Sois belle et tais-toi », qui a inspiré le titre de ce livre-ci.

En lisant cet album bd, en passant ainsi, d’une époque à une autre, en découvrant un trajet humain qui n’a jamais été que celui d’une artiste unique et, donc, exceptionnelle, me sont revenus des souvenirs… « L’année dernière à Marienbad »… « Le charme discret de la bourgeoisie »… « India Song »… Des films ardus, souvent, des films aux actions à peine esquissées, souvent aussi, dans lesquels sa présence créait à chaque fois des ambiances, des sensations, des sentiments… Delphine Seyrig était aussi une « diseuse », et je me souviens de sa voix, je pense que c’était dans un film oubliable, disant du Boris Vian…

En lisant ce livre, je me suis donc plongé à la fois dans un triple récit mené avec une lenteur tranquille, celle des mots, des rencontres, des amours également, et à la fois dans une redéfinition, tellement oubliée aujourd’hui me semble-t-il, de ce qu’était le combat féministe, un combat « pour » et pas encore exclusivement « contre »… Un combat, bien évidemment, toujours essentiel…. Celui de faire de la différence, quelle qu’elle soit, une richesse…
Jacques et Josiane Schraûwen
Sois femme et Tais-toi (dessin : Arianna Melone – scénario : Nina Almberg – éditeur : Steinkis – janvier 2026 – 150 pages)
Bonjour Jacques
Les femmes et les hommes personnes complémentaires avant tout ont de tout temps cherché des ajustements….
Cette recherche tourne pour toute une catégorie tant féminine que masculine en lutte en combat…que des termes militaires…alors qu il s agit avant tout de vivre en bonne intelligence ……sans qu il soit question de prendre l ascendant le pouvoir sur l autre….