L’éveil

L’éveil

Un livre indéfinissable et envoûtant

Vincent Zabus et Thomas Campi aiment promener leurs imaginaires de l’autre côté des miroirs de l’habitude. Et c’est qu’ils font encore, avec douceur, tendresse et talent, dans ce livre incomparable !

L’Eveil © Delcourt

2016, Bruxelles… Arthur est un personnage falot, un hypocondriaque sans avenir et sans ambition. Sans beaucoup de présent, non plus. Il passe son temps à avoir peur, d’une façon maladive, d’être malade. En visitant Jacqueline, une femme qui vit ses derniers jours dans un hôpital aseptisé. En parlant avec lui-même, enfant. En regardant Vertigo en vidéo, jusqu’à le connaître par cœur.

Et puis, un jour, en marchant dans les rues de Bruxelles, il a l’impression de croiser les traces angoissantes d’une présence monstrueuse. Impression, ou réalité ? Et c’est en se demandant pourquoi il semble être le seul à avoir cette sensation, en évitant, en pleine cité, une branche d’arbre sans doute arrachée par ce monstre invisible, qu’il rencontre la jeune et jolie Sandrine.

L’Eveil © Delcourt

Et c’est à partir de là que commence l’histoire de cet album. Une histoire d’amour ?… Peut-être, celle d’un partage, en tout cas, face à face, peau à peau.

Une histoire fantastique ?… Pas vraiment, parce qu’Arthur va comprendre que c’est Sandrine qui se trouver derrière ce monstre inexistant qui laisse des traces de sa présence un peu partout. Une histoire de vie et de mort ?…

Oui, incontestablement, puisque ce sont là les deux seules certitudes de tout humain.

C’est l’histoire d’un homme qui a envie d’arrêter le temps pour maîtriser les choses, d’un homme qui pourrait dire, comme Michaux : « Je parle à qui je fus et qui je fus me parle ». Un homme qui cherche un endroit qui fait du bien. Un homme, simplement, qui va enfin vouloir ouvrir la porte du réel qui, jusque-là, lui était fermée.

L’Eveil © Delcourt

Le scénario de Vincent Zabus se peuple de références littéraires nombreuses. Mi chaux, mais aussi Lamartine et ses objets inanimés… Souvent proches, intimement, de l’univers libertaire du surréalisme se libérant des dictatures d’un quelconque pape. Il y a chez Zabus un vent de liberté, un vrai plaisir de l’étonnement, de la surprise. L’artifice narratif qu’il a choisi dans ce livre ajoute encore au décalage : c’est Arthur qui parle, qui raconte, au passé et en même temps au jour le jour ce qu’il a vécu. Il y a là une démarche qui fait un peu penser au théâtre, qui y fait penser, même, tout à fait, puisque le livre se construit en chapitres, mais des chapitres dont les lettres, du C au E, participent à l’installation des personnages.

L’Eveil © Delcourt

S’inspirant quelque peu d’une expérience qui a réellement eu lieu, à Bruxelles, celle de la « Quincaillerie », espace ouvert et éphémère dans lequel le mot solidarité cherchait à s’ancrer dans la vraie vie, Zabus aborde dans ce livre bien des thèmes… Le terrorisme et les militaires dans les rues, les migrants, la peur collective, les réseaux sociaux, la maladie, la mort, toujours inéluctable et pourtant parfois salvatrice. Le monstre inventé par Sandrine n’est, finalement, que le symbole de ce que chacun veut bien y voir.

Après deux livres extraordinaires, « Macaroni » et « Magritte », Vincent Zabus retrouve Thomas Campi dont les couleurs sont absolument phénoménales. Et là où le texte nous parle de révolte, nous disant que, si les gens s’interrogent, c’est qu’ils sont éveillés, et s’ils sont éveillés, ils auront peut-être envie de changer le monde, Campi, lui, crée un univers graphique qui accompagne pleinement le « concept » que met en scène ce livre. Et ces deux auteurs, en osmose, nous montrent et nous disent que l’art est l’ultime outil contre l’angoisse. Je parlais de surréalisme, et il est aussi présent dans le dessin de Campi, évidemment. Mais ce dessin passe, avec une facilité déconcertante, de Magritte à Hopper, de Topor au clair-obscur hollandais… Je parle de références, bien entendu, pas de pastiches ni de caricatures !

L’Eveil © Delcourt

Ce livre raconte une histoire, sans doute… Mais il est surtout un univers de mots et de dessins dans lequel le lecteur peut se laisser glisser. C’est là une sensation pénétrante, qu’on peut vivre aussi dans un musée ou une galerie d’art, devant certains tableaux qui nous « émeuvent » sans qu’on puisse en expliquer le pourquoi, ni décrire la puissance de notre émotion. Une sensation rare, très rare en bande dessinée. Une sensation qui mérite, donc, d’être soulignée, d’être partagée, d’être découverte.

Que cet « Eveil » vous soit donc émotion d’une conscience neuve.. ou renouvelée !

Jacques Schraûwen

L’Eveil (dessin et couleurs : Thomas Campi – scénario : Vincent Zabus – éditeur : Delcourt – 89 pages – date de parution : avril 2020)

Mal Tournée!

Mal Tournée!

Érotisme hard pour passer le temps en « confinement »…

L’érotisme sous toutes ses formes, fait partie intégrante de l’âme humaine. « La pornographie, c’est l’érotisme des autres », disait André Breton. Et c’est bien de pornographie qu’il s’agit ici, dans ce livre de femmes, puisque les jeux de la chair y sont représentés frontalement.

Mal tournée © Porn’Pop

Une jeune femme, Daphné, se réveille au lendemain d’une soirée bien arrosée… L’esprit encore quelque peu brumeux, elle se rend à son travail où l’attend une réunion importante. Mais dans les rues, dans les transports en public, ses yeux voient ce que personne d’autre ne voit : le monde se transforme, rien que pour elle, en un monde de sexe, de caresses, de symboles prenant vie, d’étreintes libres, libertines et passionnées.

Et, ainsi, on se retrouve certes en face d’un album « chaud », mais aussi et surtout en présence d’un livre sur le langage, sur les mots et leurs jeux, sur le sens et les dérives de l’imaginaire, et leur importance dans l’équilibre de chaque jour. Un livre dont l’érotisme est hard, bien sûr, mais avec des accents qui s’éloignent de ce que le mot pornographie signifie très (trop) souvent en bd ! Un érotisme au féminin pluriel…

Mal tournée © Porn’Pop
Isa Python : l’érotisme

La belle folie de cet album, c’est de nous obliger, lectrices et lecteurs, à accompagner Daphné dans ses hallucinations, dans ses délires sensuels. Comme elle, nous voilà dans l’obligation, oui, de dépasser les apparences, tout simplement… Et de prendre conscience que les grandes théories psychologies sur les symbolismes sexuels ne sont pas que des discours sans intérêt ! Dépasser les apparences, oui, en découvrant sous les formes de l’habitude, d’autres formes dont le seul but est l’excitation. Dépasser les apparences des objets, mais aussi celles du langage. L’expression « lèche-cul », ainsi, se transforme en une attitude sexuelle sans équivoque, les « transports publics » se font étreintes en public…

Mal tournée © Porn’Pop
Isa Python : les apparences

Je parlais d’érotisme au féminin pluriel, puisqu’elles sont trois à avoir fait de cet album ce qu’il est : une vraie réussite ! Et on ressent vraiment, à la lecture de ce « Mal Tournée », la complicité de ces trois autrices à part entière. Clotilde Bruneau, au scénario, nous parle de quotidien en le « sublimant », en le complétant de mille et un messages subliminaux. Scarlett Smulkowski, la coloriste, fait de son art quelque chose d’extrêmement sensuel, de véritablement charnel. Quant à la dessinatrice, Isa Python, on comprend de page en page tout le plaisir qu’elle a pris à dessiner cette histoire surréaliste, toute la liberté qui lui a été donnée de tout pouvoir oser…

Mal tournée © Porn’Pop
Isa Python : Plaisir et liberté…

« Le porno, c’est rigolo », est-il écrit, quelque part, dans ce livre… Et c’est bien ce qu’il est tout au long de cet album endiablé, souriant, sans tabou. Le dessin d’Isa Python, tout en souplesse, n’est pas, parfois, sans rappeler celui de Topor ou de Lucques. Et, au travers de ce dessin, Isa Python nous dit que c‘est l’image qui éveille le désir. Mais sans mots, pas d’images, sans images, pas de gestes, sans gestes pas de plaisir, et sans plaisir pas d’amour. Et on peut ajouter, sans mentir, sans amusement, pas de réussite littéraire ! Et ce livre est totalement réussi !

Mal tournée © Porn’Pop
Isa Python : Le dessin, l’amusement…

La différence entre la pornographie au masculin et celle au féminin est difficiles, c’est vrai, à définir. Leur finalité est identique : le plaisir… Mais la manière d’y arriver, par contre, est très différente. Et ce livre-ci nous le montre parfaitement, en parlant d’imaginaire, d’érotisme mais sans alibi quelconque, un érotisme gratuit, totalement. En remettant au centre de tout désir les sens qui sont les nôtres : le regard, l’ouïe, le toucher… C’est par eux que le désir d’abord, l’excitation ensuite, le plaisir finalement naissent ! L’érotisme au féminin, c’est peut-être cela : la préséance du fantasme sur la seule finalité du vécu !

Mal tournée © Porn’Pop
Isa Python : Le fantasme

« Mal Tournée », c’est un chemin tout en folie, tout en poésie, tout en pluralité de fantasmes. C’est un livre superbe qui nous fait sourire, de bout en bout. Oui, on sourit, on réfléchit, et on se pose des questions sur les rôles de l’homme et de la femme face au désir…

Jacques Schraûwen

Mal Tournée (dessin : Isa Python – scénario : Clotilde Bruneau – couleurs : Scarlett Smulkowski – éditeur : Glénat porn’pop – 112 pages – date de parution : février 2020)

Mal tournée © Porn’Pop
René Follet

René Follet

La disparition d’un dessinateur exemplaire et exceptionnel !

René Follet avait 88 ans. Et de tous les auteurs que j’ai rencontrés, il est celui qui m’a laissé une des plus belles impressions : celle ‘un talent pur, celle d’une humilité sans pareille, celle d’un homme se voulant artisan, et, ce faisant, se révélant comme un des artistes les plus importants du neuvième art.

© Follet

Je parlais d’humilité, et je n’oublierai jamais notre rencontre à l’occasion d’une exposition qui lui était consacrée à Bruxelles. Je lui demandais si cela ne l’attristait pas, de n’être pas « reconnu ». Il m’avait répondu, le sourire tranquille, qu’il avait eu les reconnaissances qu’il méritait, et que c’était très bien comme cela.

Pourtant, malgré le peu de « récompenses » qui lui furent données, René Follet est un des dessinateurs les plus admirés dans le monde de la bande dessinée. Illustrateur hors pair, du scoutisme, sous le pseudonyme de Ref, de Bob Morane aussi, auteur de différentes couvertures pour plusieurs de ses confrères, il a à son actif quelques séries d’aventures souvent passionnantes : les aventures de Steve Severin, Ivan Zourine, Edmund Bell, les Zingari, entre autres.

Et, plus récemment, comment ne pas rappeler son époustouflant « Stevenson », et l’excellent mais bien trop peu connu « Plus fort que la haine ». Deux livres que j’ai eu le plaisir de chroniquer…

https://www.rtbf.be/culture/article/detail_rene-follet-deux-albums-et-une-exposition-a-bruxelles-jacques-schrauwen?id=9212340

Il a été aussi l’ami d’un des plus grands dessinateurs actuels, Emmanuel Lepage, qui l’a accueilli dans « Les Voyages d’Ulysse » et « Les Voyages de Jules ». Il y eut là, sans aucun doute possible, une des plus belles collaborations graphiques que l’histoire du neuvième art a connues. Et je n’oublierai pas le plaisir qu’eut Emmanuel Lepage à me parler de son ami.

© Follet
Emmanuel Lepage: René Follet
Emmanuel Lepage: René Follet et le dessin

Avec la disparition de René Follet, c’est tout un pan de l’âge d’or de la bande dessinée qui s’enfouit dans des ailleurs qu’on ne connaît pas… Et l’occasion est bonne d’enfin (re)découvrir tous les talents qui étaient siens, des talents toujours empreints d’un véritable humanisme !

Jacques Schraûwen

René Follet © J.J. Procureur