Mon Cervin – un livre d’abord et avant tout humain…

Mon Cervin – un livre d’abord et avant tout humain…

Entre fiction et réalité, un trajet de vie se raconte, un auteur se dessine, se devine…

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D’une part, il y a un dessinateur qui raconte une vieille expédition au mont Cervin, une aventure réelle qu’il aménage pour la rendre plus dramatique, plus mélodramatique même. D’autre part, il y a les quotidiens de cet homme, sa compagne, son métier de professeur qu’il est obligé d’abandonner… Il y a également une lettre retrouvée d’un père mort depuis un certain temps déjà, une lettre-testament qui demande à cet auteur, à ce dessinateur, d’aller disperser les cendres de son père au sommet de ce fameux mont Cervin… Et puis, il y a la souvenance de la mort de ce père, suicidé par pendaison…

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Tout cela peut sembler hétéroclite, mais cela réussit à ne pas l’être. Benoit Roels, l’auteur de cet album, nous dit lui-même que cette histoire est vraie à nonante pour cent. Qu’il n’a rien enjolivé… Que la trame de ce récit est la relation simple, et fidèle, d’une part de sa propre existence… Du défi qu’il s’est posé, un jour, en lisant cette lettre-testament de son père, d’obéir à cette demande, et donc d’escalader ce mont mythique ! Un défi, oui, pour un individu qui n’est absolument pas sportif, et qui ne connaît des grandes aventures humaines que ce qu’il en dessine, que ce qu’il en lit.

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A partir de là, à partir de cet axiome important, celui de coller à la réalité, avec ses éblouissements, ses désespérances, ses angoisses, ses réussites, ses délires, son égocentrisme aussi, Benoit Roels ose nous faire son autoportrait, sans auto-flatterie, que du contraire ! Et, ce faisant, il aborde au fil des pages bien des thèmes qui, du singulier, se font généraux… Universels parfois…

Avec une référence rapide au scoutisme, il nous parle de valeurs qui n’ont rien à voir avec quelque morale que ce soit… En parlant de son propre égoïsme, il nous parle de tous nos égoïsmes aussi… Il nous parle des problèmes qu’un couple rencontre en dépit de l’amour, il se met en scène, se remet en scène plutôt, face à la mort, face au suicide, face à l’amitié, face au hasard… Face au poids de la famille, et de ses deuils… Il nous décrit à sa manière, très personnelle, ce que peut être, dans toute existence, « l’impermanence du chaos » !

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Il y a quelques petites incohérences dans le déroulé « temporel » du récit. Mais qui ne gênent pas vraiment… Pour le reste, avec un dessin très lumineux, avec la présence de la montagne et de ses paysages, avec la centralisation d’un personnage central qui est l’auteur lui-même, ce livre qui mêle adroitement différentes époques, mélangeant ainsi par petites touches plusieurs vérités, dont celle de l’imaginaire, Benoît Roels nous raconte une idée obsessionnelle qui devient sa raison d’être, il pratique, grâce à son art, une forme d’autothérapie qui se révèle parfaitement accessible, dans la mesure où, justement, elle dépasse le simple cas particulier…

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Je pense que toute création artistique n’a d’intérêt que lorsqu’elle met à nu quelque chose de son auteur… C’est bien le cas ici, avec un livre qui se lit d’une traite, un livre graphiquement très agréable, un livre qui, j’en suis persuadé, occupe une place essentielle chez son auteur, et une place vibrante chez ses lecteurs ! Avec tous les soleils de la neige comme ligne d’horizon…

Jacques et Josiane Schraûwen

Mon Cervin (auteur : Benoit Roels – éditeur : Kalopsia – 80 pages – janvier 2026)

Le Bazar Bizarre : 1. Le Gossipi

Le Bazar Bizarre : 1. Le Gossipi

Un album jeunesse, une aventure « fantastique », une adolescente et ses pouvoirs…

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Un magasin de fleurs et de plantes… Un homme âgé, barbu, en est le propriétaire. Sa petite fille, Mina, fête ses treize ans. L’âge est venu, pour elle, de devenir apprentie magicienne de son grand-père Maurice, et de découvrir les secrets qui se cachent dans une arrière-boutique du magasin… A treize ans, Mina va se découvrir appartenir à une guilde dont la mission est de protéger des créatures étranges, toutes nées des peurs qui se baladent au quotidien de la vie, aux quotidiens de la cité.

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Seulement, Mina est aussi une adolescente qui vit une normalité tranquille, naturelle… Donc, des émois amoureux, vis-à-vis du beau Clem… Des sentiments de jalousie aussi vis-à-vis de la très jolie Alexis tournant, elle également, autour de Clem… Il va donc lui falloir réussir à allier ces deux axes de son existence. Dans un premier temps, elle va d’abord s‘éblouir en découvrant toutes ces créatures bizarres qui peuplent la cachette à laquelle elle a désormais accès : des Mignoignons, petits êtres légendaires liés à la nature, inoffensifs mais primesautiers… D’autres créatures dangereuses gardées dans des boîtes-mondes recréant leur habitat naturel, idéal en tout cas… Mina est devenue la gardienne d’un monde qu’il faut protéger, parce que, finalement, sans magie, la vie n’existerait pas…

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Mina entend alors son grand-père lui dire qu’elle n’a aucun pouvoir magique… Mais apparaît en pleine rue un oiseau aux ailes de feu, un phénix, un animal qui se nourrit de rumeurs, de ragots, qui les fait enfler en provoquant colères et violences dans la vie normale… Un Gossipi… Un phénix qui n’a rien à voir avec celui de La Fontaine, qui n’a rien à voir avec quelque élite que ce soit… Une créature bizarre dangereuse… Qui va obliger Mina à se poser des questions surs ses propres pouvoirs…

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Je ne vais pas vous raconter la suite, bien entendu ! Mais sachez que Clem va y occuper une place importante, tout comme un autre garçon, blond,  insistant pour que Mina accepte ses pouvoirs de magicienne, contre l’avis de son grand-père… Un grand-père immobilisé, par magie aussi… C’est donc une sorte de combat qui s’ouvre devant les pas de la jeune fille : un combat contre quelque chose qui, incontestablement, ne fait pas partie des êtres inoffensifs… Un combat contre son grand-père, également, puisqu’elle veut savoir qui elle est… Un combat pour l’amour, aussi, avec en face à face deux garçons très différents l’un de l’autre. Ce premier tome, ainsi, dans une thématique de magie à la Harry Potter, mais plus sereine, moins en bute à des violences haineuses totales, nous ouvre les portes d’un monde dans lequel, on le devine, bien des irréalités vont être à découvrir !

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Le scénario de Valentina Venegoni est bien construit, même s’il y a parfois quelques raccourcis occupant, en texte, bien de la place… Le dessin, en rondeur, en lumière, n’a rien de très original, mais il est joli, il est parfaitement assumé, et on sent que sa dessinatrice, Ofride, s’amuse en créant des personnages bizarres, et qu’elle en garde pas mal sous le pied (ou la main), on le devine, pour la suite des aventures de Mina ! Un album jeunesse qui promet, sans aucun doute, et qui peut être lu à partir de onze ans, sans problème ! Et avec plaisir…

Jacques et Josiane Schraûwen

Le Bazar Bizarre : 1. Le Gossipi (dessin : Ofride – scénario : Valentina Venegoni – éditeur : Jungle – 56 pages – février 2026)

Victor Hugo : La Bouche d’ombre

Victor Hugo : La Bouche d’ombre

De 1853 à 1885, celui qu’on a appelé le plus grand poète de son temps nous montre ici sa part d’ombre… Une ombre faite, bien évidemment pour Victor Hugo, de mots…

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Je ne sais pas si vous êtes comme moi… Mais je l’avoue, les « génies », les « héros », les « stars », les « plus grands », tout cela, depuis bien longtemps, m’horripile au plus haut point… Je n’éprouve aucune adoration pour les premiers des hit-parades, pour les philosophes et leurs certitudes, pour les grands hommes, pour les stratèges et leurs cortèges sanglants… Je n’ai pas plus de respect pour la plupart de ceux que les modes imposent comme étant des « grands » écrivains ! Baudelaire, de son vivant, ne fut pas un « grand », ni Rimbaud, ni Lautréamont, ni Villon, ni Scève, ni Michaux…

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Tout cela pour vous dire que Victor Hugo, remis à la mode grâce aux relectures, aux réécritures que sont les comédies musicales, que sont des adaptations de toutes sortes, au cinéma comme dans la littérature, tout cela pour vous dire que Hugo n’a jamais fait partie de mes préférences littéraires… Certes, il a à son actif, dans la pléthore de ses textes, quelques poèmes exceptionnels, des poèmes qui s’éloignent de ses « productions » pour parler à l’âme sans rien de pompeux… « Demain dès l’aube… » par exemple… Ou « Je ne songeais pas à Rose… » ! Je reconnais aussi qu’il a eu le sens de l’action, de la description, de l’aventure humaine, donc, dans ses « Misérables » entre autres… Mais dites-moi, qui, aujourd’hui, a véritablement lu « Notre Dame de Paris », ou ces « Misérables » avant, ou après, qu’ils ne soient transformés en chansons adulées ?

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Tout cela pour vous dire que je me suis réjoui de lire cette bande dessinée qui n’est pas une œuvre de plus en hommage à un écrivain ancré dans l’Histoire par décisions officielles… C’est un livre qui, tout au contraire, nous montre un personnage dont le moins que l’on puisse dire est qu’il fut, même vis-à-vis de ses contemporains, voire même de ses proches, terriblement ambigu. On le découvre, dans cet album, en exil, sur l’île de Jersey… Un exil, plus ou moins volontaire d’ailleurs, provoqué par la haine qu’il avait de Napoléon III… Vient l’y rejoindre un de ses jeunes admirateurs, un jeune homme pour qui Hugo est un « phare »… Il y rencontre le grand homme, toujours perdu dans les douleurs de la mort de sa fille Léopoldine. Une souffrance humaine superbement immortalisée dans des rimes d’une beauté absolue…. Il y rencontre surtout un homme sacrifiant, par orgueil et par chagrin, à une mode puissante, celle de l’ésotérisme, celle du spiritisme…

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Oui, Victor Hugo faisait tourner les tables… Oui, Victor Hugo dialoguait avec Léopoldine, mais aussi avec Galilée, Molière, et même l’océan, cet océan dont Hugo a raconté les vivantes tempêtes dans son « Oceano nox », quelques années auparavant. Et le Hugo que nous racontent Rodolphe au scénario et Olivier Roman au dessin, n’a rien d’une icône posée sur un immuable piédestal… C’est le portrait d’un homme malheureux, probablement, mais imbu aussi de lui-même… Un homme, dans un siècle voyant la raison prendre le pouvoir de plus en plus, s’enfouissant dans les méandres du renouveau d’une sorte de mysticisme sans religion… Un écrivain incapable d’accepter la mort de sa fille avec laquelle, incontestablement, il avait vécu une relation extrêmement fusionnelle, et cherchant, dès lors, une voie nouvelle, une voie de foi, sous l’égide de Delphine de Girardin, sorte de prêtresse vouée à un ésotérisme capable de faire illusion même chez les gens les plus intelligents…

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Rodolphe, en scénariste chevronné, sait raconter une histoire sans peser sur elle. Ici, en prenant comme base les retranscriptions faites par Hugo lui-même de ses séances de spiritisme, il nous livre le portrait d’un poète prêt à tout croire pour croire à sa propre éternité, mais aussi celui d’un époque… D’un moment de l’histoire humaine dans lequel le grand poète rêvait « d’une religion dans laquelle chacun s’adresse directement à Dieu »… Rodolphe le fait tranquillement, abordant entre autres, en parallèle de cette ode au mysticisme engendrée par Hugo, son combat contre la peine de mort… Mais il n’occulte en rien cette forme, répandue à l’époque, de croyance plus que de foi, et devenant, jusque dans les rêves de Hugo, le support de visions, de folie aussi… De folie surtout ! On a pu décrire Hugo comme visionnaire, surtout après la parution de ses « contemplations » et du dernier poème de cette œuvre qui a donné son titre à cette bd… Qu’en est-il, en réalité ?… Une tranche d’existence, de peur de la mort et de l’oubli aussi… Avec le dessin d’Olivier Roman, classique et lumineux, qui parvient à mélanger tout cela pour en faire un récit bien charpenté. Avec l’aide également, à ne pas passer sous silence, de la coloriste Cerise…

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Dans le journal des frères Goncourt, il y a quelques pages qui nous dévoilent un Hugo mercantile, empli d’orgueil, dont les écrits ne correspondent que peu à la réalité de ses quotidiens. Me reviennent en mémoire, par exemple, les lignes décrivant son attitude, chez Daudet, vis-à-vis de ses petits-enfants, une attitude intransigeante n’ayant aucun rapport avec son livre « L’art d’être grand-père »… Et ce que j’aime dans ce livre, c’est aussi cela : le refus tranquille d’être en adoration devant un homme dont un journal disait, lors de son décès, « qu’il était fou depuis plus de trente ans »…

Jacques et Josiane Schraûwen

Victor Hugo : La Bouche d’ombre (dessin : Olivier Roman – scénario : Rodolphe – éditeur : Anspach – 48 pages – mars 2026)