Dany

Dany

Ses « coquines » à l’honneur, en intégrale et en exposition à Bruxelles jusqu’au 8 février 2020 !

C’est en 1968 que Dany, abandonnant le monde de l’illustration, se lance pleinement dans la bande dessinée avec une série, Olivier Rameau, à la poésie proche d’un univers à la Lewis Carroll. Et depuis lors, il n’a jamais arrêté de dessiner, avec différents scénaristes (Greg, Van Hamme, entre autres). Jusqu’à se lancer dans une aventure souriante et sexy, celle des « Coquines » !

Dany © Dany

Même avec Colombe Tiredaile, la blonde compagne du blond Olivier Rameau, Dany s’intéressait déjà à la féminité, à l’érotisme, à la courbe dans tout ce qu’elle peut avoir en même temps de lascif et de libéré. Ses femmes, de série en Série (Arlequin, Histoire sans héros, Equator, …), ont toujours été des éléments moteurs des intrigues qu’il a mises en scène. Dany, ainsi, est devenu, au fil des années, le chantre d’un érotisme graphique, humoristique dans cette exposition, parfois aventurier, allant jusqu’à la fantasy aussi. Un érotisme du dessin et de la couleur, qui accroche l’œil autant que l’imaginaire !

Dany © Dany
Dany : l’érotisme, le dessin, la couleur

Le sujet de cette exposition qui se tient à Bruxelles jusqu’en février, c’est bien évidemment la femme, vous l’aurez compris. Avec une constante, depuis toujours, chez Dany : la volonté de ne la dessiner que belle, souriante, n’étant « potiche » que pour mieux affirmer tous ses pouvoirs. Même sexy, les femmes de Dany restent toujours libres plus que libertines !

Dany © Dany
Dany : magnifier la femme

Et c’est d’humour aussi qu’il s’agit, dans cette exposition, puisque s’y trouvent accrochés aux cimaises de la galerie Champaka bien des planches originales de ces fameuses coquines aujourd’hui rééditées en intégrale.

Dany © Dany

De l’humour, avec, le plus simplement du monde, des « histoires drôles » et légères mises en dessin. Le surprenant, avec les quelques livres de cette série, c’est que tout le monde ou presque connaît les blagues qui y sont dessinées, tout le monde les a entendues racontées avec force détails. Et que, malgré cela, on sourit, on rit, toujours, en se plongeant dans ces gags plus gaulois que vulgaires !

Dany © Dany
Dany : les gags et leur inspirateur

Ce que j’ai toujours trouvé assez exceptionnel chez Dany, c’est que son approche graphique de la bande dessinée et de l’illustration était déjà, dès ses débuts, ce qu’elle est aujourd’hui. L’évolution qui a été la sienne a plus été vers l’épure, celle des décors par exemple, que vers une modification de sa manière d’aborder le rendu des histoires qu’il nous raconte avec toujours une passion renouvelée, avec toujours aussi un plaisir évident.

Dany © Dany

Son exposition est à l’image de ce plaisir, d’ailleurs… Pas d’effets spéciaux chez Champaka, rien qu’un espace dans lequel, avec simplicité, les œuvres sont mises en évidence.

Et au-delà de cette exposition, l’actualité de Dany est extrêmement riche. Il y a donc deux intégrales, mais aussi un album qui va bientôt paraître chez Aire Libre.

Dany © J. J. Procureur
Danny : Colombe, les Coquines, et une riche actualité

D’aucuns, il est vrai, trouvent que ces « Coquines » ne sont pas à la hauteur du reste de l’œuvre de Dany… Je pense, quant à moi, que le plaisir et le sourire sont communicatifs, et que notre époque demande de ne surtout pas bouder le plaisir quand il se présente ! Et je reste persuadé que l’érotisme, sous bien des formes, participe pleinement à la dimension humaine de tout un chacun ! L’érotisme, c’est la liberté encore possible dans une société de plus en plus liberticide ! Merci, donc, tout simplement, à Dany, ses livres, et cette exposition !

Jacques Schraûwen

Dany : Exposition « Les Coquines » dans la galerie Champaka jusqu’au 8 février 2020 (27, rue Ernest Allard – 1000 Bruxelles) http://www.galeriechampaka.com/wp/

Dany (blagues coquines : l’intégrale et Olivier Rameau : l’intégrale, chez Kennes éditeur)

Dany et Jacques Schraûwen © J. J. Procureur
Jeremiah – 37. La Bête

Jeremiah – 37. La Bête

L’album précédent de cette série, je l’avoue, m’avait quelque peu déçu. Mais ici, Hermann, à partir d’un thème récurrent dans l’histoire du western, parvient à étonner, à mettre en scène avec originalité, par petits à-coups tranquilles, les personnalités de ses deux héros.

Jeremiah 37 © Dupuis

Rappelez-vous, « Lucky Luke contre pat Poker », et l’histoire qui, dans cet album, s’intitulait « Tumulte à Tumbleweed ». On y voyait la haine qui pouvait exister entre éleveurs de vaches et éleveurs de moutons dans un Ouest mythique. Et c’est vrai que ce thème a également été utilisé dans le cinéma bien des fois.

Cela dit, avec Jeremiah, nous ne sommes pas en présence d’une bande dessinée exclusivement western. Et si, dans ce trente-septième album, Hermann nous montre une lutte acharnée entre éleveurs de moutons et industriels avides d’un sous-sol aux richesses infinies, il ne le fait pas d’une façon traditionnelle, bien évidemment !

Dans le monde post-apocalyptique dans lequel vivent Jeremiah et Kurdy, Hermann s’amuse en effet, depuis le premier album, à mélanger les thématiques littéraires, à utiliser différents codes, également, et à les mélanger intimement, créant ainsi une des œuvres les plus personnelles et les plus originales de sa carrière.

Jeremiah 37 © Dupuis

On peut dire de cette série, « Jeremiah », qu’elle compose une fresque qu’on pourrait appeler « western futuriste ». Futuriste, oui, et désespéré…

L’époque de haine, de violence, de pouvoirs absolus et ridiculement restreints en même temps, cette époque dans laquelle l’humain se réduit à sa plus simple expression, la survie, Hermann nous la raconte comme un creuset d’émotions, de sensations, de paysages, de tristesses. La grande constante de cette série, c’est là qu’elle se situe, sans doute : dans la volonté de l’auteur, Hermann, de ne pas dessiner des récits d’aventures, mais de nous montrer des personnages, de les faire vivre, tout simplement. La narration traditionnelle, dans cette série, laisse la place à des sortes de tableaux humains ciselés avec passion.

La passion… C’est ce qui anime Hermann depuis toujours, très certainement. C’est aussi ce qui définit, au-delà des mots et des attitudes, ses deux personnages principaux, Jeremiah et Kurdy.

Et c’est toujours par petites touches, d’album en album, qu’Hermann nous révèle les personnalités de ces deux héros anti-héros. Un peu comme si leur créateur devenait pudique à chaque fois qu’il fallait aller au-delà des apparences et des habitudes.

Jeremiah 37 © Dupuis

Mais cette pudeur, il la perd dans ce trente-septième épisode… Ici, il n’hésite pas à nous raconter un Kurdy indépendant, prenant seul ses initiatives, devenant moteur de la sauvegarde de son ami. Un Kurdy qui oublie ses plaisanteries pour avouer, sans ostentation cependant, son sens de l’amitié.

Ici, Hermann nous montre également un Jeremiah qui est à la fois amoureux et solitaire, qui éveille des sentiments chez une femme, des sentiments qui le dépassent, et qui, finalement, se veut libertin et tolérant pour qu’aucune jalousie ne vienne assombrir les quotidiens de son amie, de son amante…

Jeremiah 37 © Dupuis

Cet album est peut-être bien, en effet, le premier qui utilise comme trame première du récit le poids et la richesse des sentiments humains les plus positifs qui soient. Et même si l’horreur est présente, avec un animal monstrueux, avec des meurtres répétés, avec une police totalement incompétente et corrompue, avec de la folie prête, sans cesse, à diriger le monde, cet album est moins désespérant que les précédents. Il est, au-delà de la lutte des éleveurs de moutons pour leur liberté, un vrai livre qui parle d’amour.

Et à ce sujet, il faut souligner une des toutes grandes qualités et originalités du dessin d’Hermann : le besoin qu’il a de ne jamais dessiner de femmes aux beautés parfaites, de « bimbos » sans âme. Les femmes qu’il dessine, mûres ou jeunes, sont marquées par la vie, elles ont des corps qui ne pourraient pas s’afficher sur les couvertures des magazines imbéciles qui dénaturent la féminité en l’idéalisant formellement ! Et dans cet album-ci, comment ne pas aimer la présence, en passion et en nudité, de Virna, pour l’amour de laquelle Jeremiah s’en va, une fois de plus, fuyant réellement peut-être pour la première fois de son existence !

Hermann © Hermann

Hermann, c’est un récit aux raccourcis subtils, ce sont des personnages qui n’ont rien de super-héros, ce sont des couleurs qui dans chaque album réussissent à étonner, c’est un dessin réaliste qui n’a pas peur de la caricature…

Hermann, c’est la bd qui rue dans les brancards, et qui le fait avec bien plus que du talent : un regard brûlant et brillant qui n’a jamais rien de politiquement correct !

Jacques Schraûwen

Jeremiah – 37. La Bête (auteur : Hermann – éditeur : Dupuis – 48 pages : date de parution : septembre 2019)

Mata Hari

Mata Hari

Courtisane, espionne et femme avant tout !

Il y a des personnages qui restent gravés dans l’Histoire, sans qu’on en connaisse vraiment la vie. Ils ne sont que des noms, le plus souvent. C’est le cas de Mata Hari qui, dans ce livre d’un réalisme presque magique, se révèle telle qu’elle fut…

Mata Hari © Daniel Maghen

Margaretha Geertruida Zelle est née aux Pays-Bas en août 1876. A dix-neuf ans, elle épouse un séduisant officier de marine, elle le suit jusqu’à Java, découvre un univers qui, à la fois, l’envoûte et la désespère, celui d’un empire colonial, celui d’un colonialisme qui ne cherche qu’à reproduire à l’infini les codes que l’on croit être ceux de la civilisation.

Sur cette île qui n’est pas vraiment le paradis qu’elle espérait, elle va voir mourir son deuxième enfant, elle va voir se détruire ce qui aurait pu être de l’amour, et découvrir, en devenant Mata Hari, les mystères d’une danse aux lascives errances. Elle va fuir, retourner en Europe, divorcer et partir à la conquête de Paris, ville dont les lumières ne peuvent que magnifier ses beautés. Modèle pour peintres, elle va vite comprendre que son corps est le meilleur des chemins pour être aimée, adorée, adulée, espérée, désirée…

Elle gravit ainsi les marches de la notoriété, avec un naturel désarmant pour ceux qu’elle séduit, et ils sont nombreux.

Pour la raconter, pour la décrire, cette femme fatale qui, de gloire en déchéance, va finir par être condamnée pour espionnage pendant la première guerre mondiale, et être fusillée, pour nous montrer vivre cette femme, les auteurs de ce livre ont choisi de laisser parler leur sensibilité, celle de Mata Hari, et de nous donner à voir une femme, un personnage de chair et d’émotion, un être humain à la poursuite, comme tout le monde, de l’amour, d’abord et avant tout.

Mata Hari © Daniel Maghen
Laurent Paturaud : le personnage de Mata Hari

Cela dit, au-delà de la seule biographie d’une icône historique, ce livre nous montre aussi, et surtout peut-être, toute une époque. Le dix-neuvième siècle est encore bien présent, l’hégémonie des hommes est omniprésente, et la part de liberté qui est laissée aux femmes commence seulement à l’élargir. Pour Mata Hari, cette liberté prendra vie grâce à la danse, grâce à sa beauté, grâce à ses talents de courtisane, c’est vrai. Mais, fondamentalement, elle reste une petite fille romantique qui a rêvé un jour, dans sa Hollande natale, au Prince Charmant. Une petite fille qui pratique le mensonge et se recrée un passé au gré des rencontres qu’elle fait… Une adulte, romantique, qui cherche à s’émanciper dans un monde où le rôle de la femme n’est pas loin de celui qui est dévolu aux indigènes dans les colonies !

Mata Hari © Daniel Maghen
Laurent Paturaud : Mata Hari, romantique et émancipée

Il me faut, absolument, mettre en évidence le scénario de ce livre. Pour sa construction narrative, d’abord, qui réussit de manière légère à nous balader dans trois époques différentes, à nous plonger aussi, en quelque sorte, dans les confidences imaginées mais plausibles de la belle Mata Hari. Pour les références littéraires et artistiques, également, qui émaillent de bout en bout ce livre d’un réalisme lumineux et somptueux. Pour le langage utilisé, aussi, celui de ce début de vingtième siècle, celui des frères Gourmont, de D’Annunzio… Un langage désuet, obsolète, mais merveilleusement imagé et chantant, tendrement poétique aussi… Un langage qui baigne tout ce récit dans une ambiance d’alcôves… De ces alcôves dans lesquelles se sont offertes des femmes comme Mara Hari, mais aussi Colette, ou Isadora Duncan.

Mata Hari © Daniel Maghen
Laurent Paturaud : un album littéraire

Cette ambiance, partie prenante de la qualité de cet album, naît également des décors que Laurent Paturaud prend un plaisir évident à dessiner, à peindre. C’est un livre historique, et c’est un monde à la fois extrêmement réaliste et en même temps très « cartes postales » retrouvées au fin d’un grenier que Paturaud nous donne à voir. Je peux avouer mon plaisir de lecteur à être resté de longs moments devant certaines planches qui, certes, doivent leur beauté à une documentation bien choisie, mais aussi à l’interprétation graphique et empreinte de nostalgie du dessinateur !

Mata Hari © Daniel Maghen
Laurent Paturaud : Les décors et la documentation

Laurent Paturaud est un dessinateur amoureux de la femme, de la féminité, cela se remarque de page en page, cela se ressent devant tous ces portraits, fugaces parfois, qui se suivent dans cet album. Il idéalise la femme, il en dessine longuement tous les reliefs de beauté, tout en restant toujours pudique. Il idéalise Mata Hari jusqu’à la faire vieillir sans que l’âge ne marque à même la chair les années passées…

Mata Hari © Daniel Maghen
Laurent Paturaud : idéaliser le temps qui passe…

Le dessin, pour d’aucuns, pourrait ne paraître que « léché », classique. Mais il n’en est rien. Bien sûr, pour Laurent Paturaud, il est hors de question de sacrifier aux modes souvent imbéciles qui mettent en avant des dessinateurs soucieux d’abord de se montrer. Mais son travail est celui d’un orfèvre graphiste qui cisèle chaque dessin pour qu’il participe totalement au récit imaginé par Esther Gil, la scénariste. Et il en va de même pour la couleur, et, surtout, pour la lumière… Ce n’est pas un travail de simple mise en couleur qui illumine ce livre, mais une passion pour les ombres, les pénombres, les soleils et les nuages. Cela prouve que l’intelligence artificielle aura toujours besoin de l’humain pour se dévoiler artistique…

Mata Hari © Daniel Maghen
Laurent Paturaud : la couleur et la lumière

L’éditeur Daniel Maghen, je l’ai déjà dit et je le dirai encore, nous offre régulièrement des livres peaufinés autant par les talents pluriels de leurs auteurs que par le travail d’impression et d’édition. Et ce Mata-Hari, soyez-en sûrs, participe pleinement de cette volonté, toute simple, de qualité !

Jacques Schraûwen

Mata Hari (dessin : Laurent Paturaud – scénario : Esther Gil – éditeur : Daniel Maghen – 78 pages – date de parution : septembre 2019)