Le Livre des Qui Fait Quoi. Les Mots Peints.

Le Livre des Qui Fait Quoi. Les Mots Peints.

Pour les « Petits » : deux livres souriants, poétiques, intelligents…

Point n’est besoin de vous présenter « L’Ecole Des Loisirs », cette maison d’édition qui, au fil des années, s’est imposée comme une référence essentielle dans la littérature destinée à la jeunesse.

Et les deux livres présentés ici sont à regarder, à savourer par les tout petits… et leurs parents !

© L’Ecole des Loisirs

Le Livre des Qui Fait Quoi (auteur : Hervé Eparvier – illustrations de Soledad Bravi)

Qui fait le lait, qui fait le pain, qui fait le miel ?… Autant de questions nées du quotidien le plus banal et qui, souvent, n’appellent que des réponses plus ou moins évasives de la part des parents ainsi interrogés par leurs enfants.

Pour Hervé Eparvier, ces interrogations enfantines sont l’occasion, avec simplicité, d’ouvrir à la fois la mémoire, la curiosité et l’intelligence des enfants. En leur expliquant, avec des mots de tous les jours, ce qu’est le travail du paysan, ou du boulanger… Avec des mots simples, oui, immédiats, et qui ne manquent pas d’humour, par exemple pour répondre à la plus essentielle des questions : « qui fait les bobos aux genoux ?… »


Le Livre des Qui Fait Quoi © L’Ecole des Loisirs

Ce qui est simple aussi, au-delà du scénario qui nous montre une maman qui, à l’heure du coucher, répond aux questions de son fils, ce sont les illustrations. Avec un décor minimum, avec des couleurs qui remplissent totalement les pages de lumières accrochant le regard, avec des traits parfaitement délimités pour les visages et les attitudes, Soledad Bravi nous offre une sorte de « première bande dessinée », avec des cases en pleines pages… Nul doute qu’une telle construction d’un récit né du quotidien enchantera les enfants fiers et heureux d’être curieux !


Le Livre des Qui Fait Quoi © L’Ecole des Loisirs

Les Mots Peints (conception et texte d’Emmanuel Lecayer – illustrations de Marc Majewski)

Avec ce petit album-ci, on change d’univers. Facile de manipulation avec ses pages cartonnées, ce livre choisit la voie du rêve et de l’imaginaire.

Emmanuel Lecayer est de ceux pour qui le langage, donc les mots, est l’essence même du partage et de l’éveil à une existence qui se vit les yeux ouverts. Et parmi ces mots qu’on utilise souvent, trop souvent parfois, en oubliant ce qu’ils signifient, Emmanuel Lecayer en a choisi quelques-uns qui, de page en page, deviennent symboliques d’une sorte de philosophie de l’existence…

Réfléchir… Rencontrer… Oser… Voyager… Suivre… S’enfuir… Telles sont quelques-unes de réalités qui nous sont racontées dans cet ouvrage. Mais le plus important des mots qui émaillent cet adorable livre, c’est incontestablement « rêver » !

Les mots Peints © L’Ecole des Loisirs

Et face aux illustrations qui illuminent ce livre, comment ne pas rêver, comment ne pas laisser glisser son imagination dans des territoires toujours inconnus, toujours magiques ?

Marc Majewski, pour illustrer les mots choisis par son compère, a choisi le monde animal. Il y a des souris, une chenille. Ce qu’il y a, en fait, c’est un peu de ce que le regard de l’enfance peut intérioriser… Le monde animal a toujours été, depuis Esope, un chemin qui conduit en douceur à la réflexion humaine, donc humaniste. Ici, cela se fait en douceur… Mais aussi en beauté graphique évidente.

Chaque illustration, ainsi, raconte le début d’une histoire qu’il appartiendra à chaque enfant de compléter selon ses propres imaginaires…


Les mots Peints © L’Ecole des Loisirs

Deux petits livres à montrer à vos enfants, à vos petits-enfants, à lire et à feuilleter avec eux, surtout ! Parce qu’un livre restera toujours le plus efficace des chemins qui peuvent mener à la liberté… Celle de vivre, de partager, et de ne pas oublier l’enfant qu’on a un jour été !

Jacques Schraûwen

Tout Est Vanité : Manara et les Borgia s’exposent à Bruxelles…

Tout Est Vanité : Manara et les Borgia s’exposent à Bruxelles…

Ce sont des planches originales, adultes et superbes, aux couleurs directes lumineuses, qui s’exposent aux cimaises de la galerie Champaka… De quoi redécouvrir une bd sombre et puissante, et le travail d’un artiste incontestable du neuvième art !

Milo Manara © Manara

« Tout est vanité »… Ce titre, emprunté à une maxime à la connotation religieuse incontestable, est celui du dernier volume de la série des « Borgia », scénarisée par Alejandro Jodorowsky et dessinée par Milo Manara…

Dans cette série de quatre albums, ce sont les bas-fonds de l’histoire de l’Europe et de la chrétienté qu’ont explorés les deux auteurs. Le scénario a pris plaisir à s’attarder sur l’horreur inspirée par une foi aux aveugles certitudes, sur l’horreur inspirée par la seule nécessité d’un pouvoir, sur l’horreur née de l’art se soumettant aux méandres des désirs les plus pervers.

Le dessin de Milo Manara, lui, est d’une sensualité extrême, voire étonnante, jusque dans la représentation graphique de la mort et de ses inacceptables délires.


Milo Manara © Manara

Et donc, cette exposition est totalement consacrée aux originaux de cet album sanglant, tumultueux, rendant hommage, à sa manière, aux grands peintres, tels Le Caravage, auquel d’ailleurs Manara, plus tard, a également consacré deux albums…

C’est que Manara, sans aucun doute possible, possède une fameuse formation classique… Picturale, certes, mais culturelle, surtout. Et pouvoir admirer de tout près son travail à la fois de dessinateur et de coloriste, de peintre plutôt, c’est un plaisir à ne pas se refuser, croyez-moi !


Milo Manara © Manara

De Milo Manara, on connaît, bien entendu, toute la puissance érotique, tout le bonheur qu’il a, depuis des années, à s’aventurer, et à nous aventurer à sa suite, dans les méandres presque révolutionnaires de l’érotisme. Ce qu’il aime, dans ses albums, c’est la transgression… Celle des codes de la bande dessinée, oui, mais aussi celle de la morale bien-pensante et du politiquement correct. Comme le disait Ferré, à peu de choses près, «l’emmerdant dans la morale, c’est que c’est toujours la morale des autres»! Et chez Manara, la morale n’est utile que pour être sans cesse battue en brèche ! C’est dire tout la plaisir qui fut le sien à dessiner le scénario de Jodorowsky !


Milo Manara © Manara

Quand on parle de Milo Manara, c’est évidemment à son œuvre graphiquement érotique, voire même plus, que l’on pense, à tous ses albums destinés, de manière évidente, à un public adulte.

Mais l’érotisme, voire la pornographie, ne sont jamais totalement gratuits chez lui. Ces réalités profondément ancrées à l’âme humaine s’acceptant charnelle, il en fait des axes narratifs essentiels, des perspectives qui dépassent toujours le premier regard.

Le regard…

C’est là une des constantes de son œuvre, s’approcher du plus près des regards de ses personnages, et réussir à y inscrire, par la couleur et par le trait, des émotions frémissantes…


Milo Manara © Manara

Mais il n’y a pas, chez Milo Manara, que cette façon qu’il a de magnifier la beauté, jusque dans la fange, en nous montrant des personnages, anti-héros d’abord et avant tout, aux traits purs, même dans l’horreur ou dans la jouissance…

Il y a aussi chez lui un vrai souci du décor… C’est vrai qu’il y a quelques années, il avait réduit ces décors à de simples jeux pratiquement photographiques, sans grand intérêt, il faut bien l’avouer ! Mais cette parenthèse dans son œuvre est oubliée, fort heureusement, et il a trouvé, avec les Borgia, avec Le Caravage ensuite, un bonheur total à dessiner les environnements de ses personnages. Et dans cette exposition, on ne peut qu’être admiratifs, justement, devant son approche à la fois de la nature et de l’architecture urbaine, à la fois des grands espaces et des intérieurs intimes propres à toutes les turpitudes…


Milo Manara © Manara
Milo Manara: Les décors

Après sa rétrospective à Angoulème, Milo Manara accroche quelques-unes de ses planches originales dans une galerie bruxelloise.

Des œuvres graphiques qui vous envoûteront… Des œuvres torrides, des œuvres dans lesquelles la beauté, l’érotisme, l’inacceptable et l’Histoire se mêlent intimement.

Une exposition à voir, à savourer…

Jacques Schraûwen

Tout Est Vanité – une exposition consacrée à Milo Manara, à la Galerie Champaka, rue Ernest Allard à 1000Bruxelles. Jusqu’au 20 avril 2019!


Milo Manara © Manara

http://www.galeriechampaka.com/

La Venin : 1. Déluge De Feu

La Venin : 1. Déluge De Feu

Un western au féminin pluriel : baladez-vous dans une maison close, dans des saloons louches, et découvrez la puissance de la vengeance ! Et une femme sans doute plus dangereuse qu’un crotale !…

La Venin © Rue de Sèvres

Laurent Astier est un dessinateur extrêmement intéressant. On lui doit quelques livres marquants, comme  » Face au mur  » et  » Comment faire fortune en juin 40 « . Des livres que, d’ailleurs, j’ai eu le plaisir de chroniquer en leur temps…

Et le voici de retour dans un genre qu’il n’avait pas encore abordé, le western. Avec un dessin qui louche quelque peu du côté de Blueberry, Laurent Astier abandonne les paysages urbains et contemporains de ses derniers livres pour nous balader dans des grands espaces, d’une part, dans des lieux spécifiques aussi de cet ouest américain qui ne fut que rarement un eden… De saloon en salon bourgeois, de bordel en cimetière, d’étreinte en chevauchée poussiéreuse, Astier utilise à la perfection les codes d’un genre qui revient terriblement (et c’est tant mieux) à la mode !

Cela dit, Laurent Astier conserve sa manière de raconter une histoire. Au-delà de l’imagination dont il fait preuve, il a toujours le souci de coller, en même temps, à la réalité, à la réalité historique surtout. Une réalité historique fouillée, mais qui n’a que le poids d’un élément de décor, d’une trame présente, certes, mais discrète…


La Venin © Rue de Sèvres
Laurent Astier: le western

Laurent Astier: la trame historique

Ce western pourrait n’être que de facture classique, dans la lignée assumée de Giraud, si la manière d’aborder cette narration ne se révélait originale. Originale, oui, parce que, de façon réaliste, c’est aux femmes que Laurent Astier a décidé de s’intéresser, donc de nous intéresser. Des femmes qui, vivant dans un monde d’hommes au machisme évident, se doivent de lutter pour exister et ne pas être uniquement des objets…

Du coup, son dessin se fait ici et là plus léger, surtout lorsque ce dessin s’approche du plus près des visages de ses héroïnes, de son héroïne surtout, la belle Emily. Ce dessin se fait également sensuel et sans tabou lorsque c’est d’amours tarifiées qu’il nous parle, lorsque ce sont des étreintes monnayées qu’il nous montre.

Il y a là une vraie restitution de la vie de la fin du dix-neuvième siècle et du tout début du vingtième siècle, dans ce pays que l’on disait encore neuf… Mais il y a surtout, et cela a toujours été la force de Laurent Astier, le plaisir qu’il a à faire des portraits puissants et soutenus de ses personnages. Des personnages qui, tous, ont du corps, de la présence, et de l’utilité… Grâce à son dessin, oui, mais aussi grâce à son sens du dialogue, et à sa façon de raconter une histoire, à mi-chemin, en quelque sorte, entre John Ford et Sergio Leone.


La Venin © Rue de Sèvres

Laurent Astier: les femmes

Quand je parle de trame historique, une trame que l’on découvre d’ailleurs un peu plus en détail dans une sorte de dossier qui termine ce premier volume, je parle aussi d’une sorte d’approche sociologique du monde des maisons closes. Avec la présence des enfants, des « filles » servant de nounous… Avec des liens de parenté qui n’étaient jamais évidents à vivre. On n’est pas loin du film « La Petite »…

Et puis, il y a chez Astier un vrai bonheur à cacher dans ses dessins quelques références, ou, mieux encore, à placer dans des détails des petits éclats d’humour. Comme le sourire, furtif, d’une religieuse, à la page 49… Un peu comme une référence à l’excellent western « Sierra Torride » …


La Venin © Rue de Sèvres

Laurent Astier: l’humour

Ainsi, à partir d’ingrédients tout à fait traditionnels, Laurent Astier construit un récit endiablé et humain tout à la fois. Il y a les Pinkerton, il y a des meurtres, des humiliations, des Indiens brimés, des personnages falots et des femmes qui se libèrent de leurs chaînes, il y a la force de la chair et l’étrange présence du désir, il y des envolées lyriques et des couleurs qui ne sont pas sans rappeler celles qui faisaient des albums de Gir ou de Jijé des petits chefs d’œuvre.

Le dessin de Laurent Astier est d’une belle efficacité. Classique, oui, comme je le disais, dans la lignée des grands dessinateurs de western des générations anciennes. Mais d’un classicisme qui, de temps à autre, au fil des pages, se mêle aussi à une influence de la bd japonaise, dans les physionomies, entre autres, ou dans l’accentuation de certains mouvements.


La Venin © Rue de Sèvres

Laurent Astier: couleur et dessin

Dans ce premier volume, Astier réussit, grâce à une construction éclatée, grâce à un découpage qui mêle les époques et en fait des séquences narratives, à ne pas se contenter de mettre en place les différents protagonistes de son récit. Il leur donne vie, d’emblée, sans temps mort, et son dessin cinématographique, avec ses perspectives, ses angles de vue, ses coupures de rythme, tout cela fait merveille et fait de ce premier épisode un chapitre dont on attend avec impatience la suite !

Jacques Schraûwen

La Venin : 1. Déluge De Feu (auteur : Laurent Astier – éditeur : Rue De Sèvres)