Angoulême 2019 : un avis « différent » sur les prix qui y ont été décernés !

Angoulême 2019 : un avis « différent » sur les prix qui y ont été décernés !

Voilà… Les prix du festival international d’Angoulême ont été remis. Petits éditeurs et bd alternative à l’honneur. Un palmarès très très très attendu !


Rumiko Takahashi © Rumiko Takahashi

Le grand prix, tout le monde le savait largement avant qu’il soit officialisé, a été remis à Rumiko Takahashi, une mangaka. Pour couronner une femme, après les polémiques des années passées ?… Peut-être bien. Mais je dirais, pour suivre l’idée d’une auteure française, que donner un prix à une femme parce que c’est une femme, c’est déjà du sexisme !

Et le manga à la manière de Takahashi, c’est, pour moi, bien plus de l’industrie que du neuvième art. Et une industrie particulièrement mièvre le plus souvent !


Rumiko Takahashi © Rumiko Takahashi

Pour le reste des prix, en voici la liste… Le Fauve d’or a été remis au livre « Moi, ce que j’aime, c’est les monstres ». Un album-fleuve encensé dès sa sortie par nombre de critiques, dont le titre s’éclaire d’une horrible faute d’orthographe, et dont le contenu, je l’avoue, m’a paru diablement lourd !… Mais, c’est vrai, extrêmement fouillé au niveau du dessin, et, de ce fait, intéressant. Mais, je le répète, indigeste pour tout un chacun…

Moi, ce que j’aime,… © Ferris

Le prix spécial du jury a été octroyé à un livre de chez Actes Sud, « Les rigoles », un objet graphique très « branché ».

Fauve-révélation : Ted, drôle de coco. Fauve-série : Dansker. Prix alternative : Expérimentation.

A mon humble avis, tout cela ne va présenter, pour le public, qu’un intérêt particulièrement ténu !

Mais, heureusement, il y a eu le fauve-patrimoine. Et c’est un immense artiste qui l’a obtenu, pour un livre paru… au milieu du dix-neuvième siècle !!! Gustave Doré mis à l’honneur à Angoulème, c’est une surprise, une bonne surprise, une excellente surprise !

Les autres fauves ont été attribués à des livres plus connus, voire même reconnus…

Le fauve-polar a été remis à « VilleVermine », polar sauvage, le fauve-jeunesse au livre intelligent « Le prince et la couturière ».

Et puis, il y a le prix remis à « Il faut flinguer Ramirez », une bd à la Tarentino qui me paraît manquer de consistance et de fil narratif, mais qui, de par sa construction totalement décalée, a plu à pas mal de monde, lecteurs comme critiques. Un choix, donc, qui se défend pour ce fauve-lycéens.

Ramirez © Glénat

Un autre prix qui se défend aussi, c’est le prix Goscinny, le seul prix d’Angoulême qui mette à l’honneur un scénariste. Une récompense qui a été décernée à Pierre Christin, pour l’ensemble de son œuvre, et, en particulier, pour l’album « Est-ouest » paru chez Dupuis. Un livre que j’ai eu le plaisir, de chroniquer… http://bd-chroniques.be/?s=est-ouest

Est-Ouest © Aire Libre

Il y a donc, comme dans tous les palmarès, du mauvais, du moins mauvais et même du bon dans cette remise de prix d’Angoulême.

Mais il me semble quand même, et je sais ne pas être le seul à avoir une telle analyse, que les éditeurs « classiques » et leurs livres résolument tous-publics sont les grands absents de ces prix… Cette année peut-être encore plus que précédemment, d’ailleurs !

Bien sûr, vous me rétorquerez que rien n’est plus « tous-publics » que l’œuvre de Rumiko Takahashi, vendue à des millions et des millions d’exemplaires ! C’est vrai… Mais souvenons-nous, quand même, que cela ne s’est pas fait grâce à la bande dessinée, mais à de « l’animation télévisée » qui manquait terriblement de qualité !

Angoulême se veut international, c’est bien… Mais je connais des mangas qui, à la fois, se vendent bien et ont une construction graphique et narrative qui ne se contente pas de recopier à l’infini les mêmes codes !

Vous l’aurez compris, pour moi, ce grand prix n’a strictement aucun intérêt artistique… Mais ce n’est que mon avis, et je ne cherche pas, au contraire des « octroyeurs de prix », à l’imposer… Mais simplement à pouvoir l’exprimer ! Librement…

Et une question me tarabuste… Ceux qui délibèrent et donnent des prix ne souhaitent-ils pas, d’abord, agir uniquement selon leur propre goût, un goût qui, surtout dans la bd dite alternative, est aussi dicté par la copinerie, voire le besoin de se poser en « intellectuel » de la bande dessinée ?…

Finalement, dans ces prix, n’est-ce pas le public qui se voit floué de ses goûts et de ses passions ?…

Jacques Schraûwen

Léo Loden : 26. Fugue En Rave Mineure

Léo Loden : 26. Fugue En Rave Mineure

Plus d’un quart de siècle d’existence pour cette série qui s’inscrit dans la continuité évidente de ce qu’on a appelé l’école de Charleroi… Et n’en déplaise aux nostalgiques purs et durs,  » Léo Loden  » est également d’une évidente qualité !…


Léo Loden 26 © Soleil

Dans cet album, Arleston laisse totalement la place, pour le scénario, à Nicoloff. Mais cela se fait sans aucune rupture de ton, fort heureusement. Il faut dire que l’album précédent,  » Massilia Aeterna « , qui se conjuguait au passé, ressemblait fort, lui, à un épisode de transition lorgnant quelque peu vers une espèce d’Astérix marseillais !

Et donc, dans ce livre-ci, nous voici replongés totalement dans l’aujourd’hui de la cité phocéenne.

Léo Loden n’est toujours pas marié, mais il est père de deux adorables bambins qui adorent hurler quand ils ont faim ou quand ils doivent être changés… Choses que leur papa se doit de réaliser bien souvent, avec plus l’aide de  » Tonton  » que de Marlène, il faut bien le reconnaître. Une Marlène, policière efficace, plongée dans une enquête au sein de laquelle Léo Loden, pour une fois, n’intervient pas. Il faut dire que lui aussi, ancien flic reconverti dans le privé, a fort à faire pour retrouver un ado bourgeois disparu depuis plusieurs jours.


Léo Loden 26 © Soleil

Les ressorts narratifs sont les mêmes, bien entendu, que dans tous les classiques de la bd, comme du cinéma d’ailleurs… Les personnages centraux, au nombre de trois, se doivent d’être typés, et, surtout, d’être complémentaires. Avec toujours un de ceux-ci plus proche de la caricature que de la réalité.

C’est aussi, incontestablement, une bd  » avec l’accent « . Une bd hommage, en quelque sorte, à Marseille, aux Marseillais, mais sans angélisme, loin s’en faut !

Parce que, même si on se trouve dans de la bande dessinée d’humour, la trame dans laquelle se déroulent les enquêtes de Leo Loden est toujours bien accrochée à la réalité.

Ici, par exemple, on parle de drogue, de rave-partie, de jeunesse qui s’assourdit pour oublier son ennui, de mondialisation, aussi, de la vérité sur les labels de qualité de l’industrie locale… On parle de couple, également, de divorce. Et de modernité et de déshumanisation…

Et Nicoloff fait merveille dans cet épisode-ci pour réussir un mélange de genres qui fonctionne parfaitement, avec des situations endiablées qui démarrent au quart de tour, avec des portraits de personnages secondaires, parfois à peine esquissés, mais qui, tous, réussissent à définir une personnalité.

Et le dessin de Carrère, lui, classique et tout en rondeurs, continue à être d’une belle efficacité, tant dans les décors que dans les scènes qui s’approchent du plus près des visages. Il aime dessiner le mouvement, ce qui était, ma foi, essentiel pour se lancer dans l’aventure d’une série policière animée, mais il le fait en prenant un vrai plaisir à varier les plans, les angles de vue, le découpage des séquences, la puissance des perspectives.


Léo Loden 26 © Soleil

Oui, j’aime cette série, depuis le premier épisode, et je continue à l’apprécier pour ce qu’elle est : de l’excellente bd populaire qui ne choisit pas le chemin de la facilité pour nous raconter des histoires qui, finalement, au-delà de l’humour omniprésent (jusque dans les publicités découvertes dans les rues de Marseille…), nous parle avec lucidité du monde qui est le nôtre, ou, plutôt, de celui que nous sommes en train de construire (ou de détruire…) !

Jacques Schraûwen

Léo Loden : 26. Fugue En Rave Mineure (dessin : Serge Carrère – scénario : Loïc Nicoloff – couleurs : Cerise – éditeur : Soleil)


Léo Loden 26 © Soleil

Jean Dufaux : Pourquoi je ne vais pas à Angoulème !

Du 24 au 27 janvier, Angoulème redevient la capitale du neuvième art. Cette grand-messe attire depuis 1974 à la fois les amoureux de la bande dessinée et les auteurs qui la font vivre. Mais d’année en année, les polémiques se multiplient, il faut le reconnaître ! Et c’est là la raison pour laquelle certains ont décidé de ne pas -ou plus- y aller !

Parmi ces  » réfractaires « , il y eut pendant des années des auteurs de bd  » populaire « , comme Lambil ou Cauvin, par exemple. La grand-messe qu’est Angoulème, reconnaissons-le, n’a pas toujours, loin s‘en faut, beaucoup apprécié une certaine bande dessinée ne correspondant pas aux codes d’une envie d’intellectualisme affichée par les donneurs de récompenses !

Et aujourd’hui, c’est Jean Dufaux, scénariste belge particulièrement talentueux et prolifique, qui, sur les réseaux sociaux, a annoncé sa décision de ne plus se rendre à Angoulème, un festival dans lequel il ne se reconnaît pas ! Mais qu’il ne renie pas pour autant…

Jean Dufaux
Jean Dufaux © J. P. Procureur 

Il est vrai qu’en regardant la liste des grands prix, on ne trouve aucun scénariste… Un peu comme si la bd n’était que graphique, et que le texte n’avait aucune importance !

Il est vrai aussi que l’immense majorité des grands prix a été décernée à des auteurs français. Ce n’est que depuis sept ans que ce festival cherche (enfin) à justifier son rôle  » international  » annoncé.

Pour être tout à fait objectif, reconnaissons quand même que bien des grands prix ont récompensé des auteurs importants : Schuiten, Hermann, Spiegelman, Cestac, Morris, Pratt… Corben, aussi… et quelques autres encore, comme Boucq, ou Forest, Franquin, Eisner ou Jijé… Et j’en oublie !

Mais force est de reconnaître également que bien d’autres grands prix, qui ont provoqué l’ire de pas mal de festivaliers en leur temps, d’ailleurs, semblent être affaire plus de copinage que de qualité. (Des choix présents aussi, et plus peut-être, dans l’attribution des autres prix!…)

On me rétorquera que c’est là une question de goût… Sans doute, mais pas seulement… Surtout au vu de toutes celles et de tous ceux, justement, qui n’ont pas eu ce grand prix : Goetzinger, par exemple, et Rosinsky… Ou Goscinny, scénariste sans lequel la BD n’aurait jamais été ce qu’elle est aujourd’hui ! Mais c’est vrai, aussi, que Goscinny n’était qu’un homme de mots !

Cela dit, comme le dit Jean Dufaux, un festival comme Angoulème se doit d’exister. Peut-être devrait-il revoir sa copie quant à l’attribution de ses (grands) prix, certes. Mais il est important que ce festival résiste au temps qui passe, comme tous les festivals, comme les libraires passionnés qui ne se content pas d’être des marchands de livres. Oui, il est important qu’Angoulème continue ou recommence à mettre en évidence des auteurs essentiels du neuvième art, dans tous les domaines de la création bd!

La bande dessinée est un art… Elle est aussi un regard, immédiat, sur notre monde… Et elle a tout à gagner à être acceptée dans tout son éclectisme par ceux qui se veulent ses représentants intellectuels et analystes !

La bande dessinée est un plaisir… Il faut qu’elle soit reconnue comme telle, même à Angoulème ! Et que ce festival soit une grand-messe, sans que s’y agglutinent essentiellement des marchands du temple ! Et que puissent s’y retrouver des créateurs comme Jean Dufaux, à qui on doit, entre autres, l’extraordinaire série « Murena »!

Jacques Schraûwen

Murena © Dargaud