Falafel

Falafel

Un regard sur Israël… Celui d’un Israélien lucide… et dessinateur! Un livre sans manichéisme, mais, à sa manière, engagé…

Falafel © Dargaud

 

C’est au plus profond de ses souvenirs et de ses présents que Michel Kichka plonge, et nous plonge à sa suite, au profond de cet album.
Tout commence, dès les premiers dessins, en 1969, par sa découverte, physique, charnelle, d’un pays qu’il se choisit comme étant le sien, Israël.
Un pays loin de son enfance, vécue à Liège. Un pays dont les habitudes et la, ou plutôt les cultures prennent en compte des réalités qu’il n’a pu qu’imaginer et deviner en Belgique.
Et c’est, en effet, une autobiographie qui fait tout le contenu de ce livre. Une autobiographie qui emmène son auteur et ses lecteurs du sortir de la jeunesse à la maturité. Une autobiographie qui nous dévoile un être humain mais aussi un
Avec Kichka, le quotidien qu’il décrit, tous les quotidiens qu’il nous raconte, au fil des pages, donc des ans, tout cela n’est pas une finalité en soi, mais une manière de dresser le portrait d’une société changeante, et d’un être humain tout aussi évoluant.
Ce livre est fait de portraits, oui… Ceux des cultures qui, différentes, ont fait de Kichka à la fois un acteur et un observateur du pays qu’il a voulu sien.

 

Falafel © Dargaud

Michel Kichka: autobiographie

 

Michel Kichka: racines

 

Cela dit, même si Michel Kichka se définit comme citoyen israélien, on ne peut pas dire qu’il voue à l’aspect politique de son pays une admiration sans borne faite de soumission, et de silence !
Kichka est, à sa manière, un opposant aux régimes des faucons qui depuis pas mal d’années dirigent un complexe Israël. Un opposant, oui, qui raconte dans cet album ses combats, ses manifestations, ses rencontres parfois musclées avec le pouvoir. Un opposant qui ose parler des guerres de trop menées par Israël. Un opposant qui, de par sa présence sur le terrain qui sert de terreau à ses révoltes, peut avec justesse parler des déchirures de la société israélienne, DANS la société israélienne !
Michka est surtout un homme au regard ouvert et qui pratique l’humour, de page en page… L’humour que l’on dit juif et qui est d’abord et surtout une façon pour l’individu de ne pas se perdre dans la masse en réussissant à s’en démarquer par la dérision, voire l’auto-dérision. Michel Kichka, ainsi, joue avec les mots, nous parle de « sillonisme », pour mieux, peut-être, nous dire que la place de l’artiste, dans quelque société que ce soit, est de parvenir à rêver, et ce faisant, à faire rêver en traçant des sillons d’intelligence.

Falafel © Dargaud

Michel Kichka: critique
Michel Kichka: humour juif

 

Dessinateur, Michel Kichka est également passeur de témoin, puisqu’il donne cours. Et c’est aussi en tant que professeur qu’il peut montrer et prouver que tout dessin est universel, et qu’à chaque regard qui s’y pose peut s’attacher une compréhension différente. La scène qui illustre ce propos dans ce livre (une scène que je ne vous raconterai pas…) est sans doute un des moments les plus puissants de cet album !
Mais Michel Kichka, avant d’être auteur de bande dessinée et professeur de dessin, est dessinateur de presse. Un métier dans lequel se côtoient bien des personnalités différentes. Des affinités politiques et culturelles différentes aussi. Mais des artistes qui partagent un même langage, celui du refus d’un autoritarisme qui, reconnaissons-le, tend de nos jours à se démultiplier aux quatre horizons de nos mille et une sociétés.

 

Falafel © Dargaud

Michel Kichka: universalité du dessin
Michel Kichka: langage des dessinateurs de presse

 

Loin de moi l’idée, ici, de me faire le chantre d’Israël… Tout aussi loin de moi l’envie de faire preuve d’un quelconque manichéisme politiquement correct.
Ce qui m’a attiré, dans ce « Falafel », c’est la sauce piquante qui l’accompagne. C’est ce regard qui, certes amant, ne cherche jamais à inventer quelque excuse que ce soit à une réalité politico-économique aux infinies ambigüités.
C’est tout l’intérêt qu’il peut y avoir, pour nous, Européens, à aller au-delà de nos idées préconçues, et à accepter que quelqu’un nous parle « différemment » de son pays.
Ce qui me plaît dans ce livre, sans que je souscrive totalement à son propos, c’est ce qui sous-tend le travail de Kichka : une volonté, un besoin même, de rester proche de l’humain, sans arrêt, et, partant, de faire preuve sans cesse d’humanisme. En croyant à la Paix plutôt qu’en un Dieu, quel qu’il soit !

 

Falafel © Dargaud

 

Michel Kichka: humain-humanisme

 

Ce livre, dont le dessin est vif, souple, privilégiant ici le décor, là les trognes, ce livre dont la couleur accompagne les différentes séquences en leur donnant, presque, une tonalité proche, ce livre est amusant, didactique aussi, quand il nous montre les différences de gestuelles, par exemple, celles des manières de manger, de parler.
Il est instructif, oui, mais il est surtout intelligent, par le portrait qu’il nous fait d’un monde qu’on ne connaît que très partiellement, et surtout par le portrait d’un artiste qui sait la puissance des langages qui, finalement, sans cesse changeants, créent l’espérance en des mondes meilleurs…

 

Jacques Schraûwen
Falafel Sauce Piquante (auteur: Michel Kichka – éditeur: Dargaud)

Falafel © Dargaud

Rencontres Obliques

Rencontres Obliques

Quelques frissons en ombre et en lumière…

Entre Jacques Sternberg et Fredric Brown, des « short stories » dessinées qui nous plongent dans l’envers des apparences, en nous faisant découvrir des réalités que l’on pourrait qualifier de sombrement alternatives !

 

Rencontres Obliques © Le Lombard

 

Clarke, c’est un auteur prolifique, avec plus d’une soixantaine d’albums à son actif, depuis la fin des années 80.
C’est, bien entendu, l’auteur de Mélusine, petite sorcière adorant ruer dans les brancards, et se révélant d’année en année de plus en plus portée à ne pas prendre au sérieux le monde qui l’entoure.
Clarke, c’est aussi l’auteur d’un livre d’anticipation d’une actualité criante, « Les Danois ».
Et puis, depuis 2015, c’est un auteur qui s’intéresse aux mondes « obliques », aux réalités « obliques » et, aujourd’hui, aux « rencontres » obliques…
Oblique… Ce qui est à côté de nous, qui nous ressemble, mais de manière quelque peu déformée, d’une façon qui n’est ni verticale, ni horizontale.
Oblique, c’est le réel qui se découvre dans un miroir déformant et qui a peur de lui-même.
A partir de cette notion très fantastique, Clarke construit des petites histoires, dans lesquelles il utilise exclusivement le noir et le blanc, avec une maestria remarquable !

Rencontres Obliques © Le Lombard

 

Je parlais de peur…. Et c’est bien elle que Clarke met en scène dans ce livre qui mêle humour et angoisse avec un sens très pudique de la narration, très discret. Clarke est observateur des étranges histoires nées de son imaginaire fertile, mais il se refuse à en être l’acteur. Ce qu’il nous dévoile dans chacune de ses nouvelles dessinées, avec une gradation dans l’intensité, c’est la montée de l’angoisse, lente d’abord, diffuse, et puis totalement ancrée à l’humain.
Plus forte que la vie, plus forte que la mort, et signe constant de l’existence, Clarke trempe ses plumes dans l’ombre de la peur, oui…

 

Rencontres Obliques © Le Lombard

 

Je parlais de son imaginaire. Mais ici, dans ces « rencontres obliques », Clarke a décidé d’aller au bout de son titre, et de créer quelques-uns de ses récits à partir de rencontres réelles. Réelles, mais obliques, elles-aussi, par les imaginations de ses complices… Des complices dont les noms, déjà, dessinent la fresque d’un neuvième art extrêmement varié : Andreas, Cauvin, De Jongh, Dugomier, Foerster, Safieddine, Toussaint, Vehlmann et Zidrou.
Ils apportent tous leur propre sens du fantastique à Clarke qui réussit, en définitive, le pari de parvenir à faire de tous ces univers extrêmement différents son propre monde.

 

Rencontres Obliques © Le Lombard

 

 » L’avenir ne veut plus de nous « , dit-il à un détour de cet album.
Et c’est en jouant avec les codes de l’habitude et de la routine, avec les codes aussi qui font partie de ce qu’on appelle stupidement la sagesse et la culture populaires (la fidélité du chien, les super pouvoirs…) que Clarke mène ses idées jusqu’au paroxysme de l’impossible, de l’impensable, et donc de l’horreur pure. Et de la désespérance…
C’est de vertige, sans cesse, qu’il nous parle, de nos propres vertiges.
Chacune de ses petites histoires est un labyrinthe, de sensations, de sentiments, de réalité déformée, de miroirs tonitruants, de mouvances sans âme.
C’est le mouvement perpétuel de l’angoisse que Clarke nous offre, cherchant à nous y perdre sans s’y perdre lui-même.

 

Rencontres Obliques © Le Lombard

 

Ce qui est remarquable, dans ce livre, c’est la mise en page, le format. Le découpage, en planches de quatre dessins, permet aux contrastes entre noir et blanc, jour et nuit, horreur et sourire, d’occuper l’espace avec fluidité, aussi, et de laisser ainsi le graphisme prendre existence, souvent, sans avoir besoin des mots pour le soutenir.
Un excellent livre de fantastique dessiné, du fantastique à la belge, qui vous fera sourire, certes, mais avec quelques frissons bien agréables ! La peur n’est-elle pas, finalement, un des plaisirs que l’imaginaire nous offre ? Et notre ombre portée sur le sol, double en négatif de ce que nous sommes, cette ombre n’est-elle pas toujours oblique ?…

 

Jacques Schraûwen
Rencontres Obliques (auteur : Clarke – éditeur : Le Lombard)

 

Rencontres Obliques © Le Lombard

Le Chalet Bleu

Le Chalet Bleu

Un des plus beaux albums de Jean-Claude Servais!

« C’est un trou de verdure où coule une rivière… » C’est un lieu caché où se vivent, de l’amour et de ses âges, toutes les poésies… C’est un chalet bleu qu’enchante Jean-Claude Servais… C’est un livre d’une beauté éblouie…

 

Le chalet bleu © Dupuis/Aire libre

 

Comment résumer ce livre?… Comment raconter en quelques mots l’intensité et la fluidité mêlées d’un récit qui parle des âges, ceux de la vie, ceux du désir, ceux de l’amour?…

Après nous avoir emmenés sur les chemins de Compostelle, des chemins sur lesquels s’entrecroisaient des personnages troubles, des secrets ésotériques, des meurtres, des éblouissements, Jean-Claude Servais nous revient, avec ce « Chalet Bleu » à ce qui fait, sans doute, certainement, sa passion la plus essentielle: l’humain profondément ancré dans l’univers naturel qui lui donne vie et auquel il insuffle une existence tantôt poétique, tantôt charnelle, tantôt douloureuse.

1947… Une petite fille, Alice, croit aux fées, aux mystères de l’ailleurs, et découvre, au-delà du monde des habitudes, un univers où elle se réfugie, celui de la vallée aux loups. Les animaux y vivent librement, quelques lutins y apportent la folie de leurs jeux et de leurs mots, un chalet bleu y devient une demeure presque intemporelle, et un jeune garçon va y accompagner les jours et les nuits de cette Alice qui grandit et vieillit.

 

Le chalet bleu © Dupuis/Aire libre

 

Prenant les saisons comme fil conducteur à son récit, Jean-Claude Servais se laisse aller à des descriptions graphiques variées, lumineuses, faisant de ce livre un livre d’abord d’ambiance avant d’être une histoire racontée. A ce sujet, il faut vraiment souligner l’osmose qui existe entre Jean-Claude Servais et son coloriste Raives : il s’agit ici, en guise de colorisation, d’un véritable travail artistique qui magnifie encore plus le travail artistique du trait… Un trait qui me semble plus « en mouvement », également, que dans les précédents albums de Servais.

 

Le chalet bleu © Dupuis/Aire libre

 

Bien sûr, il y a un vrai récit, dans cet album. La rencontre entre deux enfants, l’un né d’une légende, Jeantou, et l’autre, Alice, profondément enfouie dans ses rêves magiques. Une rencontre qui ressemble à un apprivoisement, et qui débouche sur l’amour. L’amour, l’étreinte, la vie à deux, la mise au monde d’une fille qui, elle, va fuir la vallée aux loups pour trouver l’amour dans le monde de la réalité. Il y a aussi les doutes d’Alice et de Jeantou, la quête de ce dernier pour retrouver un sens à ses errances.

Mais tout cela, linéaire pourtant tout au long de la narration, laisse la place, surtout, à la sensation, au sentiment. Et à ce que les saisons racontées soient aussi celles de la vie, de l’enfance à la vieillesse, de la naissance à la mort.

Jean-Claude Servais, tout en nous parlant des contes de l’enfance, de notre enfance, nous parle aussi de la place de la femme dans la société, au fil des années, depuis la fin de la guerre 40/45. Il nous parle de la puissance de la transformation, à tous les niveaux de la conscience. Et s’il s’amuse à trouver dans les contes de fées des références psychanalytiques, c’est au travers de la bouche inerte d’une statue qu’il le fait. Parce que, finalement, s’il fallait trouver un message à ce livre, il est extrêmement simple : pour vivre, il faut choisir la voie du rêve, quels qu’en soient les détours et les buts !

 

Le chalet bleu © Dupuis/Aire libre

 

Sans avoir l’air d’y toucher, Jean-Claude Servais, dans ce « chalet bleu », fait œuvre d’artiste mais aussi de moraliste, au sens le plus noble du terme. Au-delà des références qui jaillissent ici et là et se rapportent autant à son imaginaire qu’à ses réalités (l’école de la Vierge Fidèle, par exemple, mais aussi des vieilles recettes de grand-mère concernant les aphrodisiaques…), Servais nous parle de l’amour, de la pureté et de la sexualité. Si les contes pour enfants sont les premiers éducateurs de l’enfance, il se fait, lui, à l’instar de son héroïne, explorateur à la fois du visible et de l’invisible. Et il nous parle ainsi du bonheur qu’il peut y avoir à vieillir, à se souvenir aussi.

Et puis, il y a dans ce livre une réflexion que je trouve absolument superbe, et totalement humaine. Pour vivre, pour vivre pleinement, et donc aimer, et donc désirer, charnellement aussi, il faut pouvoir ressentir la douleur et l’impatience du tremblement, du frisson, de la peur.

Et ce livre, ainsi, devient celui de tous les frissons, de l’envie au plaisir, et se fait chant d’existence, chant du monde, au rythme des saisons.

 

Le chalet bleu © Dupuis/Aire libre

 

Retrouver Jean-Claude Servais dans son propre univers, après son passage par le polar métaphysique, c’est un immense plaisir ! Et la parenthèse des chemins de Compostelle nous le restitue encore plus poétique, encore plus amoureux de la nature et de l’humain en accord l’un avec l’autre. Son dessin a gagné en souplesse, et son œil, comme son trait, tout en observations plurielles, font de cet album un de ses meilleurs, si pas LE meilleur !

 

Jacques Schraûwen

Le Chalet Bleu (dessin : Jean-Claude Servais – couleurs : Raives – éditeur : Dupuis/Aire Libre)

 

Le chalet bleu © Dupuis/Aire libre