40 Éléphants : 2. Maggie, Passe-Muraille

40 Éléphants : 2. Maggie, Passe-Muraille

Un gang exclusivement féminin, dans les bas-fonds de Londres… Un scénariste efficace, une dessinatrice au talent évident… Deux auteurs à écouter dans cette chronique !…

 


 40 éléphants©grandangle

Kid Toussaint est un scénariste qui aime à aventurer ses mots et ses idées dans bien des directions différentes… On lui doit par exemple une incursion dans la Grande Histoire, avec l’excellent « Brûlez Moscou », on lui doit aussi les aventures féminines, féministes et policières de « Holly Ann », ou l’univers fantastique de Magic 7, ou les affres de la guerre avec le superbe « Brûlez Moscou ».
De manière générale, Kid Toussaint a une prédilection pour des aventures à intégrer dans des époques historiques précises, et sa façon d’aborder ainsi l’Histoire dite majuscule au travers de récits à taille humaine ne manque jamais d’intérêt.
C’est encore le cas, ici, avec cette série qui nous plonge dans le Londres du début du vingtième siècle. Qui nous y fait découvrir aussi et surtout un groupe de femmes qui, sous des dehors parfois très conventionnels, se révèlent de dangereuses criminelles, capables de tout, même du pire ! Dans son scénario, Kid Toussaint a choisi d’éviter tout romantisme inutile… Ces 40 éléphants, femmes de la truanderie profonde, opposées aux 40 voleurs, sont des voleuses, des tueuses, des femmes sans foi ni loi…
Pour construire cette série, narrativement, Kid Toussaint et Virginie Augustin ont partagé des références identiques, celles du cinéma des années trente, ce cinéma noir qui n’hésitait pas à forcer le trait mais sans jamais tomber dans la seule caricature… Des références qui leur permettent, à tous deux, de se lancer dans des cadrages puissants, dans des ruptures de ton et de graphisme, avec une véritable musique intérieure qui rythme les deux premiers albums…

Kid Toussaint: le scénario et les deux références


 40 éléphants©grandangle

Cela dit, Kid Toussaint a un autre plaisir, dans pas mal de ses albums, celui de multiplier les personnages. Sans pour autant faire ce qu’on pourrait appeler des bd « chorales », il adore placer ses personnages centraux dans des environnements desquels ils doivent se distancer pour exister pleinement.
Il y a là une gageure, toujours, pour les dessinateurs qui travaillent avec lui : parvenir à ne pas perdre le lecteur en cours de route et lui permettre de reconnaître chaque personnage sans devoir sans cesse revenir en arrière dans sa lecture.
Et Virginie Augustin, avec des codes de couleur, par exemple, mais aussi et surtout avec la force évocatrice de son dessin, y arrive sans aucun problème. Et elle réussit ainsi à nous montrer des femmes normales, qui appartiennent à différentes couches de la population, sans jamais les caricaturer, et qui, toutes, sont reconnaissables. Même si, dans chacun des deux albums déjà parus, c’est une femme qui occupe de manière évidente le devant de la scène.

Virginie Augustin: les personnages et les gens normaux


40 éléphants©grandangle

Une bande dessinée, c’est une histoire écrite…. C’est aussi, surtout peut-être, du dessin qui donne vie à un récit de façon efficace et, ma foi, artistique… C’est enfin l’ajout de la couleur qui peut, certes, se révéler inutile ou, comme ici, devenir totalement et véritablement compagne de la narration !
Hubert connaît le dessin de Virginie Augustin… Et c’est à un travail artistique qu’il se livre pour, non seulement, créer des ambiances, mais faire de ces ambiances un élément moteur du récit, de son évolution, de sa construction.

Virginie Augustin: la couleur

 40 éléphants©grandangle

Dans cette série, deux albums, donc, sont parus. « Florrie, doigts de fée », le premier volume, mettait en scène une jeune femme acceptée par la bande des 40 éléphants. Une jeune femme dont on découvrait qu’elle était, en fait, une « indicatrice » de police, à la recherche de la vérité sur la disparition d’un enfant qui lui était proche, et manipulée par un policier soucieux, peut-être aussi, de l’aider dans sa quête.
Dans le deuxième volume, « Maggie, passe-muraille », on assiste, évidemment, à la suite de l’enquête entamée dans le premier opus. Mais cette enquête, et son aboutissement, ne sont là, en tout état de cause, que comme alibis à une narration qui fait la part belle à la lutte entre les gangs, à la violence, au meurtre, le tout au long d’une construction presque théâtrale, ou plutôt proche, cette fois, des feuilletons cinématographiques et littéraires du début du vingtième siècle.
Et dans ce qui est un premier cycle (je l’espère… ), l’intérêt ne faiblit à aucun moment, tant grâce au scénario, et singulièrement aux dialogues, que grâce au dessin.

Kid Toussaint: la narration

Le dessin de Virginie Augustin associé au scénario de Kid Toussaint forment la trame, dans cette série, de ce qu’on peut appeler une vraie et belle réussite !
Il y a du rythme, de l’action, du sentiment, de la haine, de la mort, du silence, des larmes… Il y a le portrait d’une époque, un portrait qui se refuse à l’angélisme comme au voyeurisme.
Et j’espère et j’attends que d’autres portraits de femmes viennent bientôt compléter le tableau haut en couleurs de ce gang féminin des 40 éléphants !

Jacques Schraûwen
40 Éléphants (dessin : Virginie Augustin – scénario : Kid Toussaint – couleurs : Hubert – éditeur : Bamboo/Grandangle)

Saskia des Vagues

Saskia des Vagues

Une jeune femme belle comme la mort… Un amour détruit, une vengeance, un ultime amour impossible… Une aventure passionnante et passionnée !

 

Saskia – © Lucien Rollin

Il s’agit d’une réédition… Mais d’une réédition qui, sans aucun doute possible, nous fait découvrir ou redécouvrir un livre étonnant, d’une belle réussite graphique, et dont le scénario, nourri de légendes et de culture, est un petit bijou…
L’édition originale date de 1997, et elle fut publiée chez Dargaud.
Cette édition-ci s’apparente, en fait, à un tirage de luxe… Un format agrandi (35×27) qui met en évidence toute la qualité du travail du dessin, de la mise en page, de la mise en scène, même… Un noir et blanc qui, tantôt, se veut presque transparent, et, tantôt, dessine les contours du réel, du rêve et du cauchemar avec une intensité remarquable… Lucien Rollin est un ciseleur de situations, de visages, de paysages, et, à ce titre, ce livre-ci, qui est peut-être son meilleur, peut s’inscrire aux côtés des auteurs qui, dans les années 80 et 90, ont réinventé la bande dessinée classique, en y ajoutant les ingrédients du fantastique, du merveilleux et de l’horreur. Comès, Servais, Marc-Renier sont cousins de Rollin…

 

Saskia – © Lucien Rollin

L’histoire de cet album mélange, comme toujours avec le superbe scénariste Pierre Dubois, la réalité historique et l’imaginaire débridé, la  vérité et le fantasme, l’ici et l’ailleurs. Une jeune femme va se marier… Son futur époux, un jeune marin plein d’ambition, se fait gruger par ceux en qui il faisait confiance. Et le bateau qu’il a armé est incapable de résister aux assauts d’un pirate. Avant même les noces, la mort remplace l’amour…
Saskia, la jeune fiancée éperdue de douleur, fait de cette souffrance l’instrument d’une quête au bout de laquelle seule la destruction des âmes et des corps sera effective. Elle s’offre à un autre pirate, apprend avec lui les puissances de la mer et du combat, de l’abordage et du pouvoir, de la haine et du courage, de la beauté et de la laideur. Et elle se venge, impitoyable…
Jusque là, le récit pourrait n’être qu’une simple aventure marine, dont le thème principal reste, au-delà des péripéties, l’amour et la mort toujours intimement mêlés. Mais c’est oublier que Pierre Dubois est aux commandes du scénario, et que la mort, chez lui, ne peut que devenir plus qu’un thème, et prendre image grâce à la légende. Le  » Hollandais volant  » apparaît, et avec lui l’évidence d’un lieu où les âmes et les corps ne sont pas encore totalement dissociés par l’ailleurs. L’évidence aussi d’étreintes improbables desquelles aucune naissance ne pourra jaillir…

 

Saskia – © Lucien Rollin

Saskia, c’est une histoire de sentiments, de sensations, d’impossibilités à assouvir ses désirs essentiels, c’est l’histoire de la vie se confrontant sans cesse aux vagues et aux tempêtes du deuil, donc de l’impitoyable.
J’ai vraiment beaucoup aimé ce livre. Avec un tout petit bémol, malgré tout ! Le dialogue utilise beaucoup d’expressions de patois flamand, et c’est normal, cela fait partie de la qualité historique de ce qui nous est conté ici. Mais il eût été bienvenu, je pense, de laisser quelques notes de bas de page pour que le chant sourd et lourd de cette langue puisse être accessible à tout le monde.
Mais ce n’est qu’une minuscule critique face à un livre qui, en objet du neuvième art, ne pourra que trouver sa place dans toutes les bibliothèques de bd dignes de ce nom !

Jacques Schraûwen
Saskia des Vagues (dessin : Lucien Rollin- scénario : Pierre Dubois – couleur de la couverture : Jean-Jacques Chagnaud – éditeur : La Fée Emer)

La Mère Et La Mort / Le Départ

La Mère Et La Mort / Le Départ

On connait les rapports étroits qui existent, en Amérique latine, entre vivants et morts, et les hommages presque carnavalesques que font ceux qui sont à ceux qui ont été…

Le départ – © Le Tripode

Et cet album baroque participe pleinement à ce miroir constant qu’offre la vie de l’au-delà, qu’offre l’ailleurs de l’ici.
Deux Argentins et un Mexicain se sont emparés du thème du deuil, dans ce qu’il peut avoir de plus horrible, de plus injuste même, pour nous livrer deux récits courts aux textes plus que discrets, au graphisme inspiré et puissant.
Deux histoires qui se font face, par les mots comme par le dessin, et qui parlent d’une même réalité : la perte d’un enfant par une mère prête à tout pour le retrouver et lui redonner vie.
Dans  » La mère et la mort « , le texte est de l’Argentin Alberto Laiseca, et nous raconte le périple d’une mère à qui la mort va rendre son fils, une restitution que cette mère paiera de sa chair.
On est dans la tragédie à la grecque, sans aucun doute, le voyage aux enfers pour retrouver l’être aimé, et l’inéluctable destin d’une telle quête inhumaine.  Ce qui pourrait être un conte du dix-huitième siècle devient, par la magie du dessin, quelque chose d’indéfinissable, un récit dont tous les personnages, même vivants, portent déjà les stigmates de la mort, un récit dont les paysages, les vêtements et les mouvements des lieux traversés ne peuvent que faire penser à des guerres toujours impitoyables.

La mère et la mort – © Le Tripode

Le deuxième récit, qui fait miroir au premier, et se lit en retournant le livre sur lui-même, se construit autour d’un texte du Mexicain Alberto Chimal illustré également par Nicolás Arispe.
On n’est plus dans une ambiance de guerre, mais, tout au contraire, dans une situation d’aujourd’hui : un tremblement de terre qui détruit maisons et paysages, qui détruit aussi de façon définitive la vie et ses espérances. Et dans cette histoire, une mère attendrit la Mort qui redonne vie à son enfant. Mais si l’âme anime le corps de ce  » revenu d’ailleurs « , la chair, elle, n’est que lente pourriture…
Le dessin se fait ici tout aussi baroque et symbolique, fouillé et  » fantastique  » que dans le premier récit, mais avec une certaine dose d’humour noir, macabre même, qui accentue encore les questionnements que nous impose cet ouvrage.

La mère et la mort – © Le Tripode

Entre l’espoir déçu d’un au-delà possible et l’impitoyable et inévitable destruction du corps, ce livre étrange et prenant est un livre d’illustrateur bien plus que de dessinateur de bande dessinée. C’est un livre d’artiste, aussi et surtout. Et il est remarquable de voir que des écrivains s’y effacent, grâce à une immédiateté de leurs textes, pour laisser le dessin tout raconter, tout montrer, tout imposer du rythme comme du contenu.
On est dans le baroque, oui, on est aussi dans l’expressionnisme allemand de l’entre-deux-guerres, on est tout autant dans des descriptions qui sont celles des grands graveurs français du dix-neuvième siècle.
On se trouve surtout, dans ce livre d’art qui n’a pas peur de la laideur, dans une œuvre qu’on ne peut définir que d’une seule manière : en soulignant sa force évocatrice, la simplicité du texte, le flamboiement à la fois vivant et morbide du dessin !
C’est un livre qu’on lit, qu’on feuillette, qu’on relit, c’est un livre qu’on a du mal à abandonner, c’est un dessinateur à découvrir, ABSOLUMENT !

Jacques Schraûwen
La Mère Et La Mort / Le Départ (dessin : Nicolás Arispe – textes : Alberto Laiseca et Alberto Chimal – éditeur : Le Tripode