Geisha ou le jeu du shamisen

Geisha ou le jeu du shamisen

Une bd et une superbe exposition au Centre Belge de la Bande Dessinée à Bruxelles !

Des années 20 à la fin du vingtième siècle, le portrait d’une enfant qui devient geisha, dans un Japon en perpétuelle mutation. Le portrait d’une époque, du temps qui passe, et une chronique qui laisse la parole au dessinateur.

Geisha – © Futuropolis

Force est de reconnaître que la bande dessinée, quand elle s’est aventurée dans des récits qui mettent en scène des Geishas, s’est très souvent fourvoyée. Avec talent, parfois, comme avec Pichard ou Magnus, mais toujours de manière très outrancière.  Ici, il n’en est rien, et Christian Perrissin a construit son scénario de façon très douce, très intuitive aussi, un peu comme un haïku ou un livre de Kawabata, ou un film d’Ozu…
Au début du récit, Setsuko est une enfant, une enfant que son père, qui fut sans doute un samouraï avant d’être un ivrogne, vend à une  » école de geishas « . Au fil de la narration, on voit cette gamine livrée à une éducation stricte, à un enfouissement dans un monde où le plaisir n’est que soumission à des codes pesants. Et l’histoire de cette bande dessinée continue en nous montrant cette enfant devenir jeune femme, puis geisha reconnue, malgré un  » gros nez « , qui, d’une certaine manière, fait référence à ce nom péjoratif que les Japonais donnent aux Occidentaux :  » les longs nez « …
Et ainsi, c’est aussi à un portrait du Japon, de ses codes, de son histoire, même si ce n’est qu’en trame de fond, que ce  » Geisha  » s’attarde à nous offrir, avec plaisir, avec douceur, avec une tranquille passion…

Christian Durieux: Setsuko, l’héroïne

 

Christian Durieux: le Japon en trame de fond

 

Geisha – © Futuropolis

En fait, ce livre, très doux dans son déroulement, même quand il aborde des réalités qui, elles, ne conjuguent nullement la douceur, est une série de portraits. Certains ne sont qu’esquissés, épurés presque, d’autres prennent le temps de s’approfondir…

Le plus important, peut-être, dans cette histoire, c’est l’ambiance, la sensation, étrange et délicate, presque délétère même, de ressentir réellement, à la lecture, la volonté du temps de passer, doucement, lentement, au rythme d’errances humaines plus qu’historiques…

Christian Durieux: le temps qui passe

 

Geisha – © Futuropolis

Cela dit, qu’on ne s’y trompe pas, c’est bien à découvrir toute l’existence d’une professionnelle de l’amour que nous sommes conviés. Christian Perrissin s’est attardé, dans son scénario, à rendre compte de la réalité de ce qu’est, véritablement, une geisha selon les codes japonais. Une enfant prise en charge dès son plus jeune âge, éduquée, formatée, et qui se doit d’être séduisante et cultivée. D’où le sous-titre de ces deux albums :  » le jeu du shamisen « , un instrument de musique traditionnel qui va devenir l’arme de séduction et de liberté de l’héroïne, Setsuko. Une enfant devenant femme, pour qui l’amour n’est jamais qu’un leurre…
Un scénario extrêmement bien construit, pudique sans être prude, pour lequel le dessin de Christian Durieux fait des merveilles… Un dessin qu’on pourrait qualifier de ligne claire à la japonaise inspirée de Hokusai ou même du méconnu Varenne, avec un sens aigu mais discret de l’érotisme… Et l’exposition qui a lieu au CBBD jusqu’au 24 juin met en totale évidence le graphisme à la fois très précis, très poétique aussi, de Christian Durieux ! C’est bien de séduction, d’art et d’érotisme qu’il s’agit ici !

Christian Durieux: l’art et la séduction
Christian Durieux: l’érotisme

 

J’ai rarement pris autant de plaisir à une exposition qu’à celle-ci ! Elle permet vraiment d’admirer le talent de Christian Durieux, ses  » découpages « , par exemple, pour mettre en évidence une forme, une présence, un visage… un mouvement… Une opposition entre les noirs, les blancs, les gris… Ou un regard, puisque, comme il le dit lui-même, il attache énormément d’importance aux yeux de ses personnages…


Geisha – © Futuropolis

Christian Durieux: les regards

Si je devais résumer mon impression, ce serait assez facile : il s’agit d’une histoire superbe, simple, humaine, poétique et littéraire, une histoire qui semble flotter au-dessus d’une musique intemporelle, une histoire de sons, d’images, d’impressions… Le tout accompagné d’une exposition d’une totale réussite, jusque dans la simplicité des cimaises qui l’accueillent…

 

Jacques Schraûwen

Geisha ou le jeu du shamisen (dessin : Christian Durieux – scénario : Christian Perrissin – éditeur : Futuropolis )

 

Exposition au Centre Belge de la Bande Dessinée jusqu’au 24 juin 2018

 

Island: 1. Deus Ex Machina

Island: 1. Deus Ex Machina

Un livre pour jeune public, qui aborde, grâce à un bon récit d’aventure, des thèmes très actuels… Dans cette chronique, écoutez le scénariste!

 

Island – © rtbf

Oui, c’est une bédé tous publics, comme on dit, destinée, plus particulièrement même, aux jeunes lecteurs, à partir de 10 ans…
Ce que ça raconte ?… L’arrivée, sur une île, d’une bande de gamins…. Ils ne savent pas comment ils en sont arrivés là, ils se souviennent, tout au plus, d’un stage de voile, d’une brume épaisse, et puis, c’est le trou noir.
Et, sur cette île, ils sont confrontés à des monstres, à des événements bizarres : tremblement de terre, éruption volcanique, tornade…
On peut penser très vite, donc, à de la science fiction pour adolescents, et il faut reconnaître que, dans les premières pages, on a une impression de déjà lu, de déjà vu… Cela ressemble, oui, au début de l’histoire de  » Seuls « , excellente série bd de chez Dupuis.
C’est vrai qu’il y a les codes habituels au genre « littérature pour la jeunesse »: un groupe de gosses, un souffre-douleur, un empoté, une fille, un costaud qui se prend pour le nombril de l’univers…
Mais tout ce que vit cette bande de gosses obligés de s’unir pour survivre est totalement explicable, finalement ! Cette île appartient à un magnat du cinéma et de la télévision qui a compris que le public a besoin, en guise d’effets spéciaux, de réalités plutôt que de virtualités. Et cette île lui sert de laboratoire pour tester ses inventions, pour filmer, aussi…. Et s’il y a des blessés, réels, des mots même, tant mieux, cela se retrouvera dans des séries télé comme Lost, ou Prison Break, ou dans des films de Lucas ou de Spielberg !

Sébastien Mao: l’inspiration

 

Sébastien Mao: les explications

 

Sébastien Mao: les références cinématographiques

 

Island©Bamboo

 

Ce n’est donc pas uniquement de la  » distraction  » pour jeunes, vous l’aurez compris !…
Certes, ce n’est pas une « grande bd »… Le dessin est simple, passe-partout presque, dans la lignée de ce que produit l’éditeur Bamboo… La couleur, par contre, ajoute à ce dessin une lumière et une variation d’impressions et d’ambiances qui ne manquent vraiment pas d’intérêt!

Finalement, c’est un livre intelligent, avec un fond qui, sous couvert d’une bonne bd d’aventures, parle de vrais problèmes de société, et le fait en s’adressant aux adolescents sans mièvrerie !
Dans notre univers où la virtualité offre, en télé comme au cinéma, sur tablette ou téléphone, des images plus que percutantes, cet album dépasse les apparences, nous montre que la manipulation de l’image est aussi celle qui asservit les êtres humains… C’est fait de manière bon enfant, ce message, mais il est bien présent ! Et le propriétaire de cette île fait penser à ces magnats, des médias comme de la politique, qui croient avoir toutes les libertés pour assouvir leur soif de richesse et, donc, de pouvoir…  Mais, je le répète, c’est une bonne bédé tous publics, et qui, intelligemment, ne cherche pas à perdre ses lecteurs en cours de route…

Sébastien Mao: le dessin

 

Sébastien Mao: la couleur

Jacques Schraûwen

Island: 1. Deus Ex Machina (dessin: Pierre Waltch, scénario: Sébastien Mao, éditeur: Bamboo édition)

Play With Me

Play With Me

Un « artbook » consacré à Nicoletta Ceccoli… Plongez-vous dans l’univers d’une enfance qui n’a sans doute pas grand-chose de réjouissant ! Le tout en quatre chapitres somptueux !

 

Premier chapitre : Candyland

 

Play With Me©Soleil-Venusdea

 

 

Nicoletta Ceccoli est une illustratrice dont vous avez certainement déjà croisé les œuvres, par exemple en couverture du « Prédicateur », polar venu du nord et froid comme la désespérance.

Dans ce livre-ci, elle construit un univers qui, né du quotidien de l’enfance, de toutes les enfances, se révèle très vite envoûtant et pesant tout à la fois, aérien et désespéré, désespérant et souriant.

Dans le premier chapitre, Nicoletta Ceccoli nous offre quelques dessins dans lesquels le péché mignon de tous les enfants est mis en évidence : la gourmandise… Le  plaisir de manger, le plaisir de découvrir, avec les yeux d’abord, avec l’âme  ensuite, des saveurs nouvelles, des sucreries aux âcretés inattendues. Parce que c’est bien de cela qu’il s’agit, avec Nicoletta Ceccoli : l’inattendu ! Un inattendu qui, sous les couleurs pastel de scènes qui pourraient être sages et sereines, se dévoile au travers de détails qui flirtent avec l’horreur, avec le fantastique, avec le merveilleux lorsqu’il dévie de ses intentions premières.

 

Deuxième chapitre : Wild Beauties

 

 

Play With Me©Soleil-Venusdea

 

 

Dans la deuxième partie de ce livre d’art, l’auteure nous convie à découvrir les liens étroits que l’enfance construit au quotidien avec la nature. Mais là encore, au-delà de l’image d’Epinal habituelle à ce genre de sujet, Nicoletta Ceccoli met en scène des enfants qui ne sourient pas, des enfants dont le regard se pose plus loin que celui du spectateur, comme au travers d’improbables photographies dans lesquelles les modèles se soumettent aux poses les plus étranges. Il y a du mal-être, de la désespérance, dans le sérieux presque absent des petites filles sans sagesse que nous présente Ceccoli.

 

Troisième chapitre : Come Play With Me

 

 

Play With Me©Soleil-Venusdea

 

Peut-on avoir vraiment envie de jouer avec ces petites filles dont les jouets servent à des mises en scène qui n’ont rien d’enfantin, qui parlent de mort, de larmes, de déchirures, de failles à sans cesse venir ? Le monde des poupées, des pantins, des peluches qui, dans ce chapitre, accompagne et peut-être crée les rêves de gamines qui y pénètrent, ce monde est d’un sérieux qui fait peur… Une peur semblable, il est vrai, à ces cauchemars impossibles à raconter que, toutes et tous, nous avons faits enfants !

 

Quatrième chapitre : Tales From Wonderland

 

 

Play With Me©Soleil-Venusdea

 

 

Dans le dernier chapitre de ce livre, Nicoletta Ceccoli nous convie à la suivre dans l’univers des contes pour enfants. Mais là aussi, de labyrinthe en prince charmant fuyant les tentacules du désir, la magie des belles histoires disparaît pour laisser la place à des châteaux de cartes toujours prêts à s’écrouler,à des sirènes qui ne sont que de dangereuses méduses… Le pays des merveilles dans lequel Nicoletta Ceccoli nous fait entrer n’est pas celui d’Alice… Il y ressemble un peu, de par ses couleurs, de par ses thèmes, mais il s’en éloigne par l’intensité d’un sentiment qui, de bout en bout de ce chapitre et de tout ce livre est omniprésent : l’absence ! Absence de sentiments, de sensations, de rêves nouveaux, absence de l’enfance à elle-même !…

 

 

Formellement beau, à tous les niveaux, le graphisme, la composition, la couleur, ce livre est d’une totale impudeur. Nicoletta Ceccoli appartient à cette race de dessinateurs pour qui la réalité n’est jamais ce reflet que l’habitude nous montre d’elle… Il y a du désespoir, dans ses dessins, comme chez  Topor, comme chez Bosc, comme chez Ungerer, mais il y a une façon de traiter ce désespoir quotidien qui choisit l’anecdote pour fouiller au plus profond de toutes les angoisses que l’enfance fait naître, éternellement, dans l’âme des adultes…

 

Un livre superbe, à feuilleter, à regarder, encore, et encore… Pour se faire peur ?… Un peu, par ce que la peur, comme l’amour et la tendresse, sont les horizons qui nous font toutes et tous vivants !

 

Jacques Schraûwen

Play With Me (auteure : Nicoletta Ceccoli – éditeur : Soleil-Venusdea)