Le fil de l’Histoire raconté par Ariane & Nino

Le fil de l’Histoire raconté par Ariane & Nino

Dans cette chronique, le dessinateur et l’éditeur vous parlent des éléments moteurs de cette excellente série destinée à un public jeune… et moins jeune !

Un petit format, un dessin immédiatement accessible, un texte sans aucun effet spécial, un petit dossier didactique en fin de volume, et une époque précise de la grande aventure humaine pour chaque volume : voilà les caractéristiques éditoriales de cette nouvelle collection de chez Dupuis, une collection dont l’ambition est de permettre à un jeune public de découvrir l’Histoire, la grande, sans ennui, de manière ludique, amusante même, quel que soit le sujet traité.

A ce jour, quatre volumes sont déjà parus :  » La pyramide de Khéops « ,  » Les Gaulois « ,  » Albert Einstein  » et  » La guerre des tranchées « . Quatre sujets très différents, mais tous construits de la même manière.

Ariane et son petit frère Nino vivent, au présent, une situation quotidienne tout à fait normale, mais une situation (bataille de boules de neige, par exemple) qui débouche sur un récit historique. Un récit qu’Ariane livre à son petit frère, et qui leur permet, par l’imagination, de s’immerger dans l’époque choisie…

On passe ainsi, de manière complètement naturelle, sans accrocs, du présent au passé, du passé au présent, comme dans un jeu vécu par deux enfants. Nino, en  » Candide voltairien « , pose des questions simples auxquelles Ariane répond simplement. C’est de la vulgarisation historique, extrêmement bien faite, grâce à un scénariste, par ailleurs historien, qui, à aucun moment, ne cherche à mettre en avant une inutile érudition.

 

Frédéric Niffle: le responsable de la collection

 

Cela dit, ce qui fait tout le liant de cette collection, c’est aussi, bien évidemment, le dessin de Sylvain Savoia. Un dessin qui s’éloigne de ses habitudes graphiques, et qui parvient, ainsi, à rendre véritablement accessibles les tranches d’Histoire qu’il traite à tout le monde, à un jeune public surtout.

Le dessin est simple, les couleurs sans complication. L’important, pour Savoia, ce n’est pas d’éblouir qui que ce soit, mais de servir une histoire, un projet, aussi. Et, donc, de dessiner d’abord et avant tout à taille humaine, de privilégier au travers des expressions, simples elles aussi, et des attitudes tout le côté vivant des récits qu’il fait bien plus qu’illustrer, qu’il raconte réellement de manière graphique.

 

Sylvain Savoia: la simplicité du dessin

 

L’Histoire, depuis les années 70 et la collection Vécu, est très à la mode dans le monde du neuvième art. Elle l’était déjà, cela dit, auparavant, avec les fameuses  » histoires de l’Oncle Paul  » !

Mais il s’agissait très souvent de récits romancés, parfois très sérieux, parfois inspirés par une imagination ou un manichéisme très  » adultes « . Il était temps, sans aucun doute, en cette époque troublée où l’être humain semble de plus en plus désirer tout oublier de son passé, de SES passés, il était temps, oui, de revenir aux fondamentaux, en quelque sorte, en nous parlant des moments historiques dont nous sommes issus, que nous le voulions ou non, et de le faire uniquement au travers de faits avérés.

C’est tout cela qui fait de cette collection un outil pédagogique qui me paraît d’ores et déjà être très réussi, et dont j’espère qu’elle atteindra son but : se retrouver le plus possible entre les mains et devant les regards d’un jeune public !

 

Sylvain Savoia et Frédéric Niffle: un outil pédagogique

 

La BD se doit de continuer, comme en ses débuts, à réussir à s’adresser aussi à de jeunes publics. Et c’est bien le cas avec cette collection naissante à laquelle tous les vrais amoureux du neuvième art ne pourront que souhaiter une belle et longue existence !

 

Jacques Schraûwen

Le fil de l’Histoire raconté par Ariane & Nino (dessin : Sylvain Savoia – scénario : Fabrice Erre – éditeur : Dupuis – Collection dirigée par Frédéric Niffle et Lewis Trondheim)

Trump en 100 Tweets

Trump en 100 Tweets

Un livre et une exposition réjouissants….

 

Voici le portrait de l’empereur politique incontesté et incontestable du tweet ! Une sélection et quelques détournements de Vanessa Duhamel, dessinés par l’immense François Boucq.

 

 

François Boucq est un auteur qui a toujours réussi à concilier deux carrières très différentes. D’une part, la bd réaliste absolument parfaite, avec, par exemple, l’extraordinaire série western Bouncer. Avec, aussi, plusieurs albums scénarisés par Jérome Charyn, comme « Bouche du Diable », d’une actualité brûlante… Et d’autre part, dans Fluide Glacial entre autres, François Boucq a toujours aimé cultiver un sens de la dérision extrêmement iconoclaste, à la limite souvent du surréalisme le plus débridé, avec un personnage emblématique, Rock Mastard.

Aujourd’hui, il trouve un personnage encore plus fou et démesuré, le président américain Trump, et sa manière graphique de nous en faire le portrait est absolument jouissive ! A découvrir dans un petit livre et aux cimaises d’une exposition à Paris.

 

 

          Trump© Éditions I

 

Je ne vais pas ici me lancer dans une analyse politique de ce politicien aux cheveux transparents et de sa façon de communiquer manquant pour le moins de subtilité. On parle assez de lui dans tous les médias que pour ne pas en rajouter une couche !…

Par contre, ce que je peux souligner, c’est le talent extraordinaire de François Boucq, devenant ici dessinateur de presse. Son dessin, en effet, ne se contente pas de gribouillis plus ou moins réussis comme le font bon nombre de dessinateurs de presse. Ce qui l’intéresse, comme dans ses bandes dessinées, ce sont les personnages, les visages, les expressions, les mouvements. Et sa façon de rendre compte des mimiques de Trump est absolument phénoménale. C’est du portrait, réellement, du portrait éclaté, du portrait qui pointe dans chaque dessin sur des détails insignifiants qui, pourtant, finissent par être terriblement signifiants.

 

     Trump© Éditions I

 

La bêtise humaine n’a pas de borne. Elle en a même de moins en moins… Et même si Malraux, en disant en son temps que « le 21ème siècle sera religieux ou ne sera pas », n’avait pas totalement tort, il aurait dû ajouter que cette « religiosité » ne serait qu’absence d’humanisme… Et qu’elle se compléterait par une volonté de bien des dirigeants de notre planète de ne vivre qu’au travers de leurs propres reflets.

Et ce petit livre, en « dés-hommage » totalement irrespectueux de Trump, ne nous montre cet être étrange qu’au travers du prisme de ses propres miroirs, en fait ! Miroirs de mots, miroirs d’attitudes, miroirs toujours déformants et sans cesse déformés.

On rit, on sourit, mais on grince des dents aussi. Tout simplement parce que l’absence totale de distanciation face à soi-même et face au pouvoir que l’on détient, cette absence ne peut, finalement, que faire peur, horriblement peur !

 

 

          Trump© Éditions I

 

L’humour, le vrai, le seul, est, comme le disait je ne sais plus qui, la politesse du désespoir. Mais Boucq et Duhamel en font ici quelque chose de totalement impoli, d’une impolitesse qui, cependant, n’abuse jamais d’agressivité. Les mots de Trump choisis ici et les dessins qui les illustrent sont des tranches de vie, des comptes-rendus, en quelque sorte, d’une existence particulière, celle d’un homme dont les ambitions restent inconnues et de toute façon, aussi incontrôlables que ses tweets !

 

Jacques Schraûwen

Trump en 100 Tweets (un livre de Boucq et Duhamel, chez éditions i – une exposition à Paris, à la galerie Huberty Breyne à la rue Saint-Honoré)

Merdre – Jarry, le père d’Ubu

Merdre – Jarry, le père d’Ubu

Une biographie dessinée d’un écrivain hors du commun… Un dessinateur qui s’est immergé avec passion dans la vie de cet écrivain, et qui est interviewé dans cette chronique !

 

Inventé par Alfred Jarry, le personnage d’Ubu est entré dans le langage courant. Une consécration étonnante pour un écrivain mort à 34 ans et dont le moins que l’on puisse dire est qu’il n’appartenait pas vraiment à l’intelligentsia littéraire de son époque !

C’est au départ d’une farce estudiantine qu’est né ce fameux anti-héros de théâtre, le roi Ubu… Un monstre de fatuité et d’absurde avant la lettre, de surréalisme presque, une espèce de miroir littéraire inversé de la littérature de Lautréamont…

Objet de répulsion et en même temps sujet de reconnaissance par nombre de ses pairs, cette pièce de théâtre a, certes, marqué son époque, mais, surtout, influencé son auteur de manière totale et indélébile.

S’attaquer à sa biographie, vouloir, par le biais de la bande dessinée, nous faire découvrir un auteur qui, s’il ne fut pas maudit, n’en demeure pas moins dans les ombres de la littérature de son époque, ce n’était pas évident, cela ressemblait même à un pari osé.

Un pari réussi, parce que les auteurs, Rodolphe et Casanave, ont choisi de ne pas s’attarder sur l’existence de Jarry, mais plutôt sur cette existence au travers des regards et des mots de ses contemporains. Ainsi, c’est à un portrait décalé que nous assistons dans ce livre, une approche originale aussi et surtout peut-être de la littérature de la fin du dix-neuvième siècle, avec des auteurs comme Rémy de Gourmont, ou Paul Léautaud, avec un éditeur comme Vallette, l’homme du  » Mercure de France « , avec le Douanier Rousseau, avec le  » piéton de Paris « , Léon-Paul Fargue, avec Paul Fort, le  » prince des poètes « …

Oui, même si le fil rouge de ce livre est, incontestablement, la biographie de Jarry, la narration, elle, privilégie sans arrêt le monde dans lequel vivait Jarry.

Daniel Casanave: une biographie dessinée

 

Venu à la bande dessinée assez tard, après un passage dans l’univers du théâtre, Daniel Casanave n‘a rien perdu de cette passion des planches qui fut sienne, c’est une évidence, dans ce livre-ci plus encore, peut-être, que dans ses précédents. C’est comme metteur en scène qu’il construit son album, mais comme un metteur en scène qui, sans cesse, vient prendre la place de ses acteurs pour leur montrer les gestes à faire, les mouvements à oser démesurer, les silences nécessaires à la fulgurance des mots. Et la  fidélité à l’œuvre de Jarry en devient tangible. Les mots sont ceux qu’il aurait pu dire, ou qu’il a prononcés de son vivant.

Rodolphe, scénariste éclectique et abondant, réussit ici à étonner, par la maîtrise qu’il a, littérairement, d’un genre qui n’est pourtant pas son horizon habituel.

Et la réussite de ce  livre naît certainement du travail conjoint, et amusé sans cesse, d’un scénariste et d’un dessinateur réellement habités par leur sujet !

Daniel Casanave: le dessin et le scénario

 

 

J’ai beaucoup aimé, dans ce livre, les ruptures de ton, dans le dessin comme dans le fil du récit, j’ai beaucoup aimé les seconds rôles, tous ces écrivains aujourd’hui oubliés mais qui, pourtant, firent que la littérature ampoulée des salons bien-pensants du dix-neuvième siècle s’ouvre à des dérives annonciatrices des plus grands textes du vingtième siècle.

Et je pense que le dessin de Casanave, sans aucune fioriture, avec des décors le plus souvent simplifiés, avec des cases qui ne s’encombrent que rarement de réalisme, avec un besoin qu’il a de s’approcher au plus près des expressions, et ce au détriment des détails, je pense que ce dessin correspond parfaitement au sujet traité. Cette espèce de non-réalisme presque onirique parfois, avec un plaisir à ne pas tenir compte des perspectives graphiques, fait de Casanave un véritable  » réalisateur « , au niveau cinématographique presque, de la vie de Jarry !

Daniel Casanave: évoquer plutôt que d’écrire

 

Merdre – Jarry, le père d’Ubu (dessin : Daniel Casanave – scénario : Rodolphe – éditeur : Casterman)