Chiens & Loups – une bd noire dans la France occupée

Chiens & Loups – une bd noire dans la France occupée

Deux volumes pour un récit sans temps mort, pour un portrait qui dépasse, et de loin, les conventions et les routines du genre. Une sombre et belle réussite !

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Au début des années 40, alors qu’une partie de la France se croit libre, Paris, lui, résonne du bruit des bottes allemandes. Le couvre-feu noircit les nuits comme les espoirs. Mais il est un quartier qui, lui, échappe à cette règle : Pigalle… C’est qu’il faut, sans doute, que persistent des lieux où l’occupant gradé peut s’amuser, se sentir possesseur d’un pouvoir sans partage, de club de jeu en club de féminines présences dansantes plus ou moins vêtues, ou dévêtues… C’est qu’il faut, déjà, aussi, dans le chef des Allemands, caresser dans le sens du poil une pègre dont l’économie souterraine va permettre des collaborations fructueuses pour tout le monde.

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C’est dans ce monde interlope que Victor existe… Victor, qu’on appelle « Le Turc », et qui, petit à petit, homme de main efficace et redoutable, se construit un petit empire financier qui, s’il éveille quelques haines autour de lui, attire aussi les attentions intéressées de l’occupant. Victor se remplit les poches sans arrière-pensée, pour le plaisir, collaborant ouvertement avec les Allemands, dont une superbe femme membre de la Gestapo, mais, en même temps, aidant quelques amis à quitter un pays dans lequel ils n’ont plus leur place. Victor se dit « neutre », et, de ce fait, occupe une place de choix dans la pègre comme dans un réseau nazi dont il profite sans vergogne.

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Mais Victor, peu à peu, dans les méandres de ces jeux humains ou inhumains qui se vivent dans l’ombre de la guerre, n’est pas qu’un pantin aux mains de ses propres enrichissements… Il aime… Une femme, certainement, Aurore, une chanteuse de cabaret, une autre, sans doute, une troisième peut-être… En outre, Victor, peu à peu, et sans en prendre vraiment la décision, devient membre de la résistance. Propriétaire de clubs nombreux emplis, le soir venu, d’Allemands aux certitudes gradées, il recueille ainsi des tas de renseignements livrés sur l’oreiller, des renseignements qu’il communique au réseau de la résistance gaulliste.

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Vient alors le temps des jeux dangereux… Des jeux truqués, aussi… Parce que Victor a un secret, son origine juive… Et que tout ce qui n’était pour lui qu’un amusement de truand capable de cruauté comme de sourires, tout cela va devenir la trame d’une sorte de labyrinthe moral dans lequel, froidement, cyniquement même, Victor évolue…

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En deux volumes, le scénariste Noël Simsolo fignole avec talent, sans fard, une aventure humaine exceptionnelle, dont la fin, la finalité même, ne peut être racontée… Il faut la découvrir, il faut redécouvrir la jeunesse de Simsolo qui, du haut de ses plus de 80 printemps, continue à donner ses lettres de noblesse à la bande dessinée réaliste, aux personnages ambigus et attachants, à ce style qui, presque cinématographique, prend le temps, pour raconter une histoire, de suivre pas à pas les chemins, bien tracés ou de traverse, des personnages qu’il fait vivre de ses mots.

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De ses mots, mais aussi par le dessin de Dominique Hé, qui, du haut de ses plus de 75 ans, fait étalage d’un sens aigu de la mise en scène, d’un amour qu’il a, et que l’on ressent à la lecture, pour ses personnages. Son graphisme ne nous montre pas des héros, mais des hommes et des femmes dont les visages expriment les peurs, les courages, les fuites, les désespérances. Ce diptyque se révèle être un admirable « récit noir » comme la mort, comme l’angoisse, comme l’amour, comme la haine… Et cette noirceur se magnifie par la couleur que Dominique Hé offre, en ombres et lumières, à ses décors, à ses héros ou anti-héros, jusque dans la toute dernière planche qui ne vous laissera, j’en ai la conviction, pas indifférents…

Deux albums à lire d’une traite, passionnants, et, surtout, superbement intelligents !…

Jacques et Josiane Schraûwen

Chiens & Loups (deux tomes – dessin : Dominique Hé – scénario : Noël Simsolo – éditeur : Glénat – tome 2 paru en janvier 2025)

Brigantus : 2. Le Picte

Brigantus : 2. Le Picte

Hermann met la touche finale à ce diptyque dont il rêvait depuis longtemps : un « peplum » violent, laissant à nu les horreurs humaines en tout temps, en tout lieu…

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Hermann n’a jamais fait dans la demi-mesure. C’est une des raisons qui font qu’il est, sans aucun doute possible, un des auteurs réalistes les plus importants du neuvième art. Par le nombre d’albums, sans doute, par sa propre évolution tant au niveau graphique qu’à celui du scénario, aussi, par son talent exceptionnel, tout simplement… Hermann est un raconteur d’histoires dans lesquelles, toujours, même lorsque le texte n’est pas (entièrement) de lui, il nous livre, désabusé, l’image qu’il a de notre monde…

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Hermann n’est pas un donneur de leçon. Il n’est pas non plus manichéen et même son Bernard Prince n’avait rien de lisse. Hermann est, à sa manière, le témoin d’un monde qu’il regarde avec, souvent, une sorte de dégoût, son monde, le nôtre. Et si ses albums (Jeremiah, Bois-Maury, etc.) se baladent et nous promènent de l’après-demain à des passés variés, c’est pour se dire et nous dire que les choses ne changent jamais vraiment, que la seule constante de l’existence, c’est l’horreur…

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C’est encore le cas avec Brigantus… Nous nous retrouvons en Ecosse, dans les années 80 après Jésus-Christ. Très précisément en territoire Picte. Dans une colonne de légionnaires en route vers un camp retranché, il y a un homme étrange… Démesuré… Brigantus… D’une puissance extraordinaire, mais que ses collègues militaires romains bon teint exècrent…

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Dans ce second album, on le retrouve prisonnier des Pictes… On le retrouve affaibli… On le retrouve prostré, comme perdu, comme absent à lui-même, et cela se voit, se sent, jusque dans la démesure du dessin. Mais, comme tout humain, il va tout faire pour vivre encore, même sans exister, en usant de ce que la nature lui a offert : sa force… Sa détermination… Sa haine…

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Parce que cette histoire, au-delà de celle d’un légionnaire romain aux origines incertaines, c’est d’abord le portrait d’un homme, avec toutes ses démesures… Avec ses émotions, ses sensations, ses trahisons… Et, ce faisant, Hermann parle moins d’une époque historique précise que d’une plongée dans les sentiments humains les plus effroyables. Des sentiments qui ne disparaissent jamais… Et il mêle à cette plongée ses propres réflexions, sans jugement, sur l’amitié, la trahison, l’identité. On ne parle pas de droit du sol, mais de territoires… De guerre… De toutes les guerres, finalement ! Et il le fait autant en peintre qu’en dessinateur, avec des bleus éclatants et des brumes profondes…

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Que recherche Brigantus ? A rejoindre les oiseaux et leurs cris qui planent dans ses souvenances ?… A découvrir enfin qui il est, véritablement ? A s’enfouir, ou s’enfuir, aux noirceurs du néant d’une mer immortelle ?… Tout cela le définit… Tout comme le définit le seul besoin qu’il ose exprimer : celui de se sentir bien et de voir la lumière…

Jacques et Josiane Schraûwen

Brigantus : 2. Le Picte (dessin : Hermann – scénario : Yves H. – éditeur : Le Lombard – janvier 2025 – 56 pages)

Moody Rouge – Un manga, une autrice française

Moody Rouge – Un manga, une autrice française

Je ne suis ni fan ni spécialiste de l’univers des mangas, je l’avoue humblement. Par contre, j’ai toujours eu la curiosité de la découverte, le plaisir de franchir des pas au bout desquels la surprise peut être au rendez-vous…

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Et ce fut le cas avec cet album-ci… Un manga, certes… Mais teinté d’une légère forme occidentale, par les lieux décrits, par la construction narrative aussi… Une bande dessinée, simplement, aux codes japonais, mais aux mains d’une jeune autrice européenne au talent évident.

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Moody Rouge, c’est ce qu’on appelle un « manga horrifique ». Un manga dont l’autrice, Ariane Astier, s’approprie les codes propres à ce genre, elle se plonge et nous plonge en même temps dans un univers qui ressemble à un puzzle… Et son récit qui s’inspire à la fois du fantastique occidental, et je pense à Jean Ray et à Stephen King, et à une forme japonaise de conjuguer l’horreur au quotidien, et qui se révèle envoûtant comme tout fantastique se doit d’être.

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C’est un livre, disons-le, déconcertant… Je parlais de puzzle, et le mot me semble bien choisi. La narration se balade, en même temps que son personnage central, entre réel et songe, entre souvenance et réalité, nous donnant, comme à son héros, des pistes de (re)connaissance éparses et nombreuses. Mais c’est aussi un livre dans lequel, comme Ariane Astier me l’a dit, on peut se laisser emporter sans vraies difficultés…

Ariane Astier

Et comme le choix a été fait de traiter le réel à travers le prisme de l’horrifique, on pourrait aussi être déstabilisés, en tant que lecteurs. Derrière les apparences, l’horreur est là, derrière la vie, il y a la mort… et inversement !  Mais cet incessant mélange n’empêche pas la lecture de se faire intéressante, souriante parfois (rarement)…

Ariane Astier

Dans cet album, nous partons, lecteurs en même temps qu’autrice peut-être, à la découverte de Ben, enfant adopté, jeune homme perdu et rêvant de ses vrais parents. Un jeune homme qui, à l’occasion d’un séjour dans les montagnes allemandes, va se sentir attiré par un peintre sombre et étrange, dans son personnage comme dans ses sujets… Et c’est avec cet artiste que le fantastique, et donc l’horreur, va pouvoir jaillir!

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Et cette attirance va l’entrainer dans les méandres de ses souvenances, dans un univers, surtout, où l’horreur la plus terrible devient la règle… On parle de possession, de violence, de vampirisme, de religion, de mort, de trahison, de sang… C’est, en fait, une bd très freudienne, une bd dans laquelle on sent une certaine introspection… Une bd dont le but, aussi, est de parler de la famille, de ses failles, de ses dérives, et donc, au-delà de l’imaginaire, de ses horreurs quotidiennes…

Ariane Astier

La bande dessinée, comme tous les arts, (ainsi que l’art de la peinture, mis en évidence dans les pages de de livre) n’est jamais totalement gratuite dans son propos… Et on ne peur que ressentir, ici et là, la patte d’une vraie créatrice dans ce « Moody Rouge », avec une empreinte parfois très personnelle…

Ariane Astier

Je le disais, cet album est, résolument, un manga. Son graphisme, dès lors, nous offre un dessin clair (même s’il est horrifique…), plein de mouvement, plein de vivacité aussi, d’ombre et de lumière, mais s’approchant au plus près des visages, donc des expressions, pour éviter les exagérations souvent trop présentes dans les mangas originels… Il y a, certes, quelques petites cases dans lesquelles Ariane Astier se laisse aller à du dessin humoristique, mais elles sont là, en quelque sorte, pour aérer un peu le récit, tant pour sa créatrice sans doute que pour ses lecteurs.

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Ce qui est frappant aussi, dans le dessin d’Ariane Astier, c’est le plaisir qu’elle a pris, en quelques endroits, de faire des pleines pages qui abandonnent le noir et blanc pour des mises en couleurs qui, d’un classicisme tranquille, deviennent comme des phares au milieu des ombres de la mort…  

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Et puis il faut insister sur le fait que tous les personnages de ce livre ont une apparence terriblement androgyne. Est-ce pour perdre le lecteur ? Est-ce pour mêler à « l’aventure » une approche « questionnante » de la féminité et de la masculinité ? Est-ce pour créer une ambiance sensuelle et sexuelle, diffuse ? Ou, plus simplement, pour rester totalement dans l’univers du manga ?

Ariane Astier

Ce Moody Rouge n’a rien d’une bluette, vous l’aurez compris… Il est, cela dit, une vraie bande dessinée, à mettre sur le même pied que les bd européennes, que les comics américains lorsque l’important, en racontant une histoire dessinée, réside dans une forme de qualité… Et les qualités artistiques ne souffrant pas de frontières, il est intéressant, et agréable, et important sans doute, en tant que lecteur (et de chroniqueur…) de ne pas avoir d’a priori, et de se souvenir que c’est dans la variété que réside l’art, d’abord et avant tout, et quel que soit cet art…

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Un livre qui, peut-être, semble parfois un peu brouillon dans l’évolution de son « histoire », mais un livre d’auteur, réellement, dont les dessins ne peuvent que plaire, et qui se lit, se découvre, avec plaisir…

Jacques et Josiane Schraûwen

Moody Rouge (autrice : Ariane Astier – éditeur : Casterman – janvier 2025)