Ar-Men – L’Enfer Des Enfers

Ar-Men – L’Enfer Des Enfers

Un vrai chef d’œuvre du neuvième art, tant au niveau du scénario que du dessin. Et Emmanuel Lepage, son auteur, répond dans cette chronique à mes questions avec un sens aigu de son métier… Un livre à ne rater sous aucun prétexte !

 

De livre en livre, de bande dessinée documentaire (Tchernobyl, par exemple) en album d’imagination (Le voyage d’Ulysse entre autres), l’œuvre d’Emmanuel Lepage se caractérise par un souci constant de qualité et de fidélité au sujet traité. Pas question, pour lui, d’emmener ses lecteurs au profond de la jungle amazonienne sans, auparavant, y avoir été lui-même. Et il en va de même, ici, avec le voyage qu’il nous propose dans l’enfer des enfers, un phare perdu dans les vagues et les vents de l’océan au large de l’île de Sein. Ce voyage, nous l’accomplissons avec plusieurs êtres humains, avec plusieurs histoires, aussi… L’histoire de la construction de ce phare, d’abord, l’histoire d’un gardien qui y choisit de fuir ses fantômes, l’histoire de son aidant qui, lui, a tout fait pour apprivoiser ses passés, et, enfin, la légende de la ville d’Ys, cité de liberté  engloutie par l’intransigeance d’une religion déshumanisée.

La narration, du simple fait de ces trois sujets intimement imbriqués les uns dans les autres, ne pouvait bien évidemment qu’être éclatée, mélangée.

Pour Emmanuel Lepage, je pense, vraiment, que l’important est le plaisir. Celui de raconter une aventure à taille humaine, celui de partager le jeu de construction qu’est la création en puzzle d’une histoire qui reste toujours parfaitement lisible !

Emmanuel Lepage: une narration éclatée

 

Emmanuel Lepage: la construction

 

La grande caractéristique de l’œuvre de Lepage, depuis ses tout débuts, c’est de toujours, d’une part, refuser la facilité, de toujours refuser également les grands discours et les jugements péremptoires, et d’ainsi privilégier la vérité de ses personnages à tous les faux-semblants que pourrait revêtir une histoire trop vite fabriquée, usinée sans âme, en quelque sorte.

Quand je parle de personnages, je ne parle pas seulement, d’ailleurs, des êtres humains. Je parle aussi, et surtout peut-être, des lieux dans lesquels l’humain se doit de se regarder en face pour mieux se découvrir, je parle des fantômes que tout un chacun possède sans toujours le savoir, je parle des légendes sans lesquelles aucune culture ne peut survivre au temps qui passe.

La motivation première d’un artiste n’est-elle pas, finalement, de vouloir s’adresser de front à celui qui le lit, qui le regarde qui l’écoute ? Et cela n’arrive, en un partage d’intelligence, qu’à partir du moment où les sujets traités sont proches des aspirations, des attentes, des espérances, voire des désespoirs, de tout le monde.

A ce titre, Emmanuel Lepage a toujours voulu nous montrer vivre des personnages pour lesquels la motivation essentielle est une quête. Une quête identitaire, une quête de liberté, aussi, une quête qui, finalement, est celle de l’humanité. Les livres de Lepage sont tous, sans exception, humanistes, mais sans lourdeur, sans jamais oublier que tout message, pour qu’il porte, soit centré sur l’homme et ses attentes. C’est ainsi qu’une véritable œuvre d’artiste se révèle un miroir tendu aux vérités cachées de celui qui la regarde, qui s’y enfouit.

 

Emmanuel Lepage: les personnages
Emmanuel Lepage: la quête de la liberté

 

 

Vous l’aurez compris, ce livre relève incontestablement d’un certain intimisme, un intimisme plongé dans différentes époques de l’histoire de la Bretagne et de sa lutte avec les éléments. Mais il relève aussi d’une manière extrêmement réfléchie de concevoir et de créer une œuvre de bande dessinée, même si la spontanéité est sans cesse de mise chez Lepage, tant dans son graphisme que dans ses mots.

Ses mots, oui, parce que ce livre est aussi une œuvre littéraire. La bande dessinée, celle que pratique Emmanuel Lepage, est une alchimie réussie de littérature, de graphisme, de graphismes pluriels, aussi, dans une même narration. Et la force et le talent de Lepage résident dans l’intelligence de sa conception de la bande dessinée, une conception qui réussit à allier l’ancien et le moderne et qui jamais ne lasse ni le regard ni l’intelligence de ses lecteurs !

Emmanuel Lepage: les mots et le dessin
Emmanuel Lepage: variations dans le graphisme

 

Écouter parler Emmanuel Lepage, c’est le suivre dans un univers où toutes les histoires peuvent être racontées, c’est découvrir, au-delà de son œuvre, un personnage qui vit au quotidien l’aventure du créateur. Et le plaisir qui fut mien à le rencontrer, le plaisir qui est mien, à chaque fois, à me laisser emporter par les musiques de ses livres, ce plaisir, je tiens ici à le partager avec vous tous.

Son  » Enfer des enfers  » est une fresque qui met en évidence les talents de raconteur et de peintre d’Emmanuel Lepage, et vous serez comme moi, j’en suis certain: vous aurez envie de rester de longs moments devant certaines planches qui, chacune, est un voyage en tant que tel aux pays variés de l’art qu’on dit neuvième…

 

Jacques Schraûwen

Ar-Men – L’Enfer Des Enfers (auteur : Emmanuel Lepage – éditeur : Futuropolis)

 

Alix : Le Serment Du Gladiateur

Alix : Le Serment Du Gladiateur

Chronique de Jacques Schraûwen, publiée sur le site de la RTBF, le vendredi 05 janvier 2018 à 14h00

Alix, personnage mythique de la bande dessinée, continue à vivre des aventures dans une antiquité romaine qui fut chère à Jacques Martin… Dans cette chronique, écoutez Marc Jailloux parler du retour d’Alix à Pompéi !

 

Dans ce trente-sixième volume des aventures d’Alix, on se retrouve dans la lignée de Jacques Martin, de sa façon de construire des histoires, de sa manière de les dessiner. Ce n’est pas de filiation qu’il s’agit, tant au niveau du graphisme que du scénario, mais de continuation. Et, ma foi, une continuation réussie, malgré, ici et là, quelques petits bémols. D’autant plus réussie et assumée, dans cet album-ci, que les auteurs nous ramènent en Italie, dans des lieux où Alix, en d’autres temps, s’était déjà baladé. Et que les références à  » La Griffe Noire  » nous replongent, également, dans la grande histoire de ce héros sans peur ni reproche.

 

Marc Jailloux: Pompei, La Griffe Noire

 

C’est à Pompéi, donc, qu’on retrouve Alix et Enak. Venu rendre visite à sa cousine, veuve depuis peu, Alix se prend d’intérêt et d’amitié pour un gladiateur renommé, le sculptural Lame-Serpent. A partir de cette rencontre, plusieurs thèmes vont alimenter le récit. La magie et la religion, les rites différents d’un peuple à l’autre, l’esclavagisme, les différences de classe, les lâchetés et les compromissions, les dépendances à des croyances nourries de mort. La  » collaboration  » aussi, puisque le gladiateur, qui se révèle très vite comme étant le personnage principal de cet album, est considéré comme un traître par son propre peuple, qu’il rejoint, libre, dans la seconde partie de l’album.

Outre ce scénario touffu mais lisible et, finalement, très linéaire dans sa narration, il y a le dessin de Jailloux qui, toujours dans la lignée de Jacques Martin, se veut de bout en bout historiquement fidèle au monde décrit et raconté. Cette fidélité historique est présente dans les habillements, dans la configuration de la cité, des peuplades rencontrées, dans l’architecture aussi, évidemment ! A ce titre, il faut souligner la  » présence  » imposante de l’amphithéâtre de Pompei, cette arène qu’on découvre recouverte d’une espèce de toit, comme le sont, de nos jours, les stades de football…

 

Cela dit, au-delà de cette nécessité de respecter le canevas historique, il y a aussi la richesse d’analyse du monde des gladiateurs. Il ne s’agit pas, ici, de ces clichés qui nous montrent souvent les gladiateurs comme de simples esclaves un peu plus choyés que les autres esclaves grâce à leur force et à leur talent de guerriers. Les auteurs de ce livre nous font découvrir réellement l’organisation de la « gladiature », tout ce qui faisait le quotidien de ces êtres ne vivant que pour et par le combat offert en spectacle.

Là aussi, les liens avec notre société actuelle, qui revient, par ondes interposées, au fameux  » panem et circenses  » des Latins antiques, ces liens sont évidents et font de la lecture de ce  » Serment du gladiateur  » un peu plus que la plongée dans une simple bd d’aventure.

 

Je ne vais pas vous raconter la fin de cet album… Véritablement poétique, elle rejoint des légendes appartenant à toutes les cultures, de ces légendes qui mêlent intimement haine et amour, mort et vie, courage et abandon.

Ce que je peux dire, par contre, sans rien édulcorer d’essentiel de cette histoire, c’est qu’Alix y joue un rôle de spectateur plus que d’acteur… Et qu’on l’y découvre, donc, pour une fois, en état de faiblesse, ce qui le rend plus humain… Je peux aussi dire que, dans cet album-ci, le rôle des femmes et leur présence, quelque peu charnelle, sont plus importants que dans les livres de Jacques Martin.

Et tout cela fait de ce  » Serment du gladiateur  » une lecture à la fois agréable et instructive. Un des bons crus, donc, de cette série qui reste mythique !

 

Jacques Schraûwen

Alix : Le Serment Du Gladiateur (dessin : Marc Jailloux – scénario : Mathieu Bréda – couleurs : Corinne Pleyers – éditeur : Casterman)

 

L’Afrique de Papa

L’Afrique de Papa

L’Afrique de Papa, c’est celle d’aujourd’hui… Une Afrique que le regard occidental n’arrête pas de méconnaître…

 

          L’Afrique de Papa©Des Bulles dans l’Océan

 

On pourrait croire, au vu du titre de cet album, à un livre de plus sur la colonisation. Mais il n’en est rien, loin s’en faut !…

D’ailleurs, plus qu’une histoire linéaire, plus qu’un récit logiquement charpenté, c’est un carnet de voyage, d’une certaine manière, que l’auteur nous invite à feuilleter.

Un carnet qui, en photos et en dessins, rend compte des retrouvailles entre un fils et son père. Un fils, Hippolyte, l’auteur de ce livre, Français vivant en Réunion, et son père, Français vivant sa retraite au Sénégal. L’Afrique de Papa n’a donc rien à voir avec celle d’hier, ou d’avant-hier ! C’est celle d’aujourd’hui, mais vue à hauteur de regard d’un occidental voulant profiter pleinement de la vie. Et c’est aussi celle de son fils, observant, et restituant au papier ses impressions plus que le compte-rendu de retrouvailles dans une famille qui, sans doute, a dû se déchirer, mais dont, finalement, on ne sait rien.

 

          L’Afrique de Papa©Des Bulles dans l’Océan

 

Oui, c’est vraiment à un double regard que nous avons affaire ici…

Sans manichéisme, sans non plus de jugement… C’est un album qui a fait le choix, tout simplement, de nous parler d’émotion, de ressenti. De nous montrer des sensations…

Tout commence dans l’avion qui emmène Hippolyte au Sénégal, un avion dans lequel un clandestin est rapatrié dans son pays d’origine, ce qui provoque un sentiment mitigé à bord…

Et puis, il y a l’arrivée à Dakar : « l’Afrique est là, joyeuse et débordante, dans le bordel de l’aéroport, elle est là, autour de moi, dans mes narines, elle m’envahit… »

Et, finalement, il y a l’arrivée à Saly, centre touristique où l’attend son père.

Saly, où « l’européen a le pouvoir de l’argent, celui qui fait baisser les têtes, celui qui force les sourires, celui qui rend important le rêve ! »

Saly, l’Afrique de papa, l’afrique où le père d’Hippolyte n’arrête pas de répéter que la vie est belle…

Seul le père parle, pratiquement, le fils se contente de regarder, de dessiner, de photographier. D’écouter son père, mais aussi les Sénégalais qu’il croise et qui lui parlent du vrai Sénégal, celui de la prostitution, celui de la recherche de travail, celui de l’obligation de quitter sa famille pour survivre…

 

          L’Afrique de Papa©Des Bulles dans l’Océan

 

Et tout cela fait une bande dessinée… Mais une bd totalement atypique, dans laquelle se mêlent dessins et photos, dans laquelle se retrouvent, régulièrement, en clichés ou en esquisses, des lutteurs Sénégalais, un peu comme un symbolisme répétitif de la nécessité de la lutte pour exister vraiment dans un pays de soleil qui ressemble à un paradis mais qui n’est qu’artificiel…  Et comme le dit un des lutteurs : « c’est toujours ton corps qui t’aide… être un champion… ou un étalon… ». Au travers de cette phrase, oui, c’est l’Afrique d’aujourd’hui qui se révèle, une Afrique qui reste fière malgré une nouvelle forme de dépendance…

Et au total, c’est à un portrait en face à face qu’on assiste, un double portrait-vérité. Et, surtout, c’est un livre inclassable mais superbe que nous offre Hippolyte, avec son graphisme dans lequel l’aquarelle occupe une place lumineuse, dans lequel les photos prises par Hippolyte sont superbes, un livre dans lequel l’humain laisse la place, petit à petit, à un continent, à sa moiteur, à sa beauté, à la beauté de ses habitants, avant que cet humain ne redevienne, dans les dernières pages dessinées et dans le cahier de photos en noir et blanc, l’essence même de ce continent…

L’Afrique de Papa, ce n’est pas celle de nos grands-parents… C’est celle d’aujourd’hui, une Afrique que le regard des Occidentaux ne parvient toujours pas à comprendre !…

 

Un livre qui n’est pas sorti récemment, mais que vous pouvez commander chez votre libraire préféré… Un livre, assurément, qui pose des questions, et qui est une totale réussite !

 

Jacques Schraûwen

L’Afrique de Papa (auteur : Hippolyte – éditeur : « Des bulles dans l’océan »