La Brigade des Souvenirs – 3. La voiture de Bob

La Brigade des Souvenirs – 3. La voiture de Bob

De la bande dessinée pour jeunes adolescents, et des sujets sérieux traités avec humour… Tel est le fil conducteur de cette série intéressante et intelligente…

copyright dupuis

Cette série met en scène trois jeunes adolescents qui, par hasard et par passion, créent une brigade de détectives, à la recherche, toujours, de passés qui leur permettent de mieux comprendre le présent…

Et donc, cette Brigades des souvenirs, qui en est à son troisième tome, nous fait découvrir Theo, Alban et Tania, trois amis qui partagent une passion : celle d’aimer les objets qui parlent et racontent le passé, et de tenter, ensuite, de renouer les fils de ces passés plus ou moins lointains… Ce qui les entraîne à user de leurs talents de détectives en herbe, des ressources de l’internet, et de l’aide de quelques adultes amusés par cet attrait qu’ont des enfants à chercher dans le présent la suite de quelques passés inattendus.

La mémoire a besoin de supports… Pour être transmise, pour qu’aucun passé n’ait à subit, définitivement, la loi du silence et de l’absence… Les objets leur deviennent ainsi des points de départ aux mille mystères…

Marko: les objets et leurs mémoires

Et nous en sommes au troisième album, déjà… Dans leurs deux aventures précédentes, cette recherche de passés qui ne leur appartiennent pas les a conduits dans l’époque de la première guerre mondiale, d’abord, avec une histoire d’amour qui mettait en lumière la place des femmes en 14-18. Dans le deuxième, nos trois comparses découvraient des horreurs très proches d’eux, celle des « Enfants de la Creuse », réalité française des années 60 à 80, qui a vu des enfants réunionnais enlevés à leur famille pour venir pallier une natalité trop faible dans des zones rurales françaises… Des sujets graves… Et dans ce troisième épisode, c’est une voiture qui devient la base de leur « enquête ».

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Nos trois héros trouvent, cachée depuis Dieu sait quand dans le vieux garage du grand-père de l’un d’entre eux, une ancienne Mercédès… Quelle est son origine, qui fut son propriétaire, pourquoi cette voiture de collection n’a-t-elle jamais été récupérée par ce propriétaire ?… Oui, c’est une vraie enquête à laquelle se livrent ces trois enfants, une enquête, cependant, qui n’a rien d’épique, qui est « quotidienne », comme dans chaque album, et leur permet de mieux comprendre le monde dans lequel ils vivent. La mémoire est un fil conducteur… La mémoire des autres, d’un grand-père, ici, dont les souvenirs sont flous, de plus en plus flous… La propre mémoire de ces trois enfants dont les souvenirs ne sont pas ceux des adultes, adultes avec lesquels ils les ont pourtant vécues, ces souvenances!

La mémoire est changeante, fuyante, mais elle est aussi essentielle. Cette brigade des souvenirs, ainsi, apprend peu à peu, calmement, simplement, que se souvenir, c’est aussi, et peut-être même avant tout, vivre…

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Dans ce livre-ci, « la voiture de Bob » va les entraîner à découvrir ce qu’était la place de la femme dans le monde de la « bagnole »… Mais pas celui des grands circuits, non, celui de la vie de tous les jours des garagistes, à l’époque, les années 70, des gens souvent passionnés par leur métier.

Et tout cela est raconté au travers des yeux de l’adolescence, et toujours avec humour, une sorte de distanciation sereine qui permet au propos de ne jamais alourdir le récit…

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Ce n’est pas de la bd d’action, c’est de la bd de dialogue, en quelque sorte… Les trois détectives parlent, réfléchissent, tout comme leurs proches. Et c’est la force des scénaristes, Carbone et Cee Cee Mia, de donner à chaque personnage une voix, une manière de parler personnelle. Et c’est la force du dessinateur Marko que de réussir à dessiner des dialogues, à construire un album qui ne lasse personne, qui est plein de rebondissements, sans utiliser pour cela les ressorts habituels narratifs de l’action.

Marko: le dessin

Il y a donc une véritable mise en scène, qui aurait pu n’être qu’intimiste, mais qui se révèle efficace, fluide même, par la façon dont Marko aborde ses personnages, toujours à leur hauteur, en prenant tout son temps pour que chacun d’entre eux ait ses propres expressions, ses propres mouvements.

Marko: les expressions…

J’aime cette série, une bande dessinée qui n’a pas besoin d’artifices pour être efficace. On ne s’extasie pas sur les perspectives, sur les démesures graphiques, mais, tout au contraire, on se reconnaît, dans nos quotidiens, au travers de ceux qui nous sont montrés, ceux d’hier comme d‘aujourd’hui… C’est de la bande dessinée pour jeunes adolescents qui, à aucun moment, ne les prend pour des crétins. C’est de la bande dessinée qui se fait également pédagogique à sa manière, mais de façon tout sauf scolaire. C’est que les thèmes abordés sont graves, sérieux… Dans ce troisième volume, on aborde, certes, le féminisme et ses combats qui restent toujours à accomplir, mais on parle aussi, à petites touches, de l’homosexualité, de la maladie d’Alzheimer…

Marko: des sujets sérieux

Ce qui fait la réussite d’une série dont la « cible » est le monde de l’adolescence, c’est la connivence qu’elle peut créer avec ses lecteurs. Et pour que ce soit le cas, il faut que les auteurs, au travers d’un ton simple et enjoué, soient en fusion… Et c’est bien le cas, ici, avec deux scénaristes, Carbone et Cee Cee Mia qui complètent leur récit par un petit dossier, en fin d’album. Avec un dessinateur, Marko, je l’ai dit, qui va à l’essentiel pour que chaque planche accroche le regard. Avec une coloriste, HadH, qui met en évidence de page en page les mouvances des personnages avec un sens évident de l’illustration.

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Une excellente série, donc, qui ne révolutionne pas le neuvième art mais qui prouve que cet art de la bande dessinée ne peut exister qu’en étant populaire, et qu’en s’adressant véritablement à tous les publics !

Jacques et Josiane Schraûwen

La Brigade des Souvenirs – 3. La voiture de Bob (dessin : Marko – scénario : Carbone et Cee Cee Mia – couleurs : HadH – éditeur : Dupuis – juillet 2022 – 64 pages)

Un 8° jour au musée avec Les Bidochon

Un 8° jour au musée avec Les Bidochon

Lorsqu’ils se coupent des gens qui vivent des quotidiens que l’on ose parfois dire « simples », l’art et la culture perdent toute chair… Avec Binet, la peinture, la « grande », retrouve, sous le regard de ses Bidochon, une présence essentielle !

Un 8° jour au musée avec Les Bidochon © Dargaud

Je parle de regard, oui. Aucun tableau n’existe dans l’obscurité totale, sauf lorsqu’il n’est plus qu’un investissement qu’on cache dans un coffre-fort. Et tous les regards se transforment en idées, en mots ensuite, et ce sont ces mots qui donnent vie, réellement, à une œuvre d’art. Même, et surtout sans doute, lorsque ces mots sont terre-à-terre, loin des cénacles officiels usant de phrases pompeuses.

Je vous propose donc de vous plonger dans l’art, la peinture, en compagnie de deux guides qui n’ont pas la langue dans la poche ! Raymonde et Robert Bidochon, les héros beaufs de Binet, se « cultivent », pour la huitième fois déjà, et nous livrent, en face de quelques tableaux, connus ou pas, leurs réflexions. Des réflexions tempérées, ensuite, par deux vrais analystes de l’art pictural, Pierre Lacôte et Patrick Ramade.

Un 8° jour au musée avec Les Bidochon © Dargaud

Notre couple dessiné s’arrête devant une vingtaine de tableaux, et c’est, à chaque fois, de leur part, une remarque, une appréciation. Et le plaisir, c’est que ces propos, basiques certes, sont en même temps marqués du sceau du bon sens… Visiter un musée, nous a dit Raymonde dans l’album précédent, c’est comme faire un grand voyage. Oui, lui répond Robert, mais sans les valises à porter. Le ton est donné, et tout est à l’avenant !

Ce couple se révèle, en fait, des visiteurs modèles, parce que ce qui les intéresse, c’est le tableau, la peinture, pas le nom du peintre ni sa renommée. Ils n’ont pas de jugements de valeur, mais des sensations qu’ils expriment. Comme par exemple en face d’un tableau non figuratif, « les voies abandonnées » de Victor Brauner, dans lequel Raymonde voit « une grenouille qui embrasse un poisson, un serpent qui essaie de manger une pomme qui est dans le ventre de quelqu’un et une femme avec des nattes qui regarde par la fenêtre ».

Un 8° jour au musée avec Les Bidochon © Dargaud

C’est un livre d’humour, mais pas uniquement… D’abord parce qu’il y a à chaque fois deux pages « sérieuses » qui replacent les tableaux et leurs auteurs dans le contexte historique et humain de l’époque de leur création. Ensuite, parce que, avec leurs réflexions simples, les Bidochon dépassent la simple œuvre qu’ils ont

en face d’eux pour se raconter des histoires, ne s’intéresser qu’à un détail qui, tout compte fait, est peut-être aussi le vrai centre d’intérêt du tableau, comme devant la « Jeune fille au poids d’horloge », de Paula Becker, tableau pour lequel Robert ne comprend pas pourquoi le peintre n’a pas laissé l’horloge entière, ce qui aurait permis au modèle de ne pas s’ennuyer en suivant les trajets des aiguilles…

Un 8° jour au musée avec Les Bidochon © Dargaud

C’est cela, aussi, qui fait toute l’intelligence de cette série : au-delà du côté « beauf » assumé des Bidochon, ils font à leur tour œuvre d’art en interprétant, à l’aune de leurs réalités, les tableaux qu’on leur présente !

A l’heure, donc, où les acteurs culturels officiels oublient qu’ils ne sont rien sans le public et ne se veulent plus que « bons élèves », le bon sens provocateur de Binet et de ses Bidochon fait bien plaisir ! Plongez-vous dans ce huitième opus, véritablement objet de culture, sans masque, et avec le sourire !

Jacques Schraûwen

Un 8° jour au musée avec Les Bidochon (auteurs : Binet, Ramade, Lacôte – éditeur : Dargaud – 85 pages – décembre 2021)

Bruxelles : Un Rêve Capital

Bruxelles : Un Rêve Capital

Un livre à offrir, à s’offrir !

Schuiten, Peeters et une cité à redécouvrir… Le portrait à la fois réel et rêvé d’une ville et de ceux qui l’ont « inventée », hommes et lieux… Un album dans lequel écriture et graphisme s’illustrent l’un l’autre !

Regardez cette couverture…

Bruxelles: un rêve capital © Casterman

Dans les vitres d’un immeuble moderne aux âmes formatées, on voit s’éveiller le reflet de symboles architecturaux bruxellois mélangés, façades et bâtiments… L’hier et le maintenant d’une ville se côtoient, se superposent, sans vraiment cohabiter… Et les habitants de ce Bruxelles-là ne sont que des passants qui glissent aux quotidiens de l’existence en gardant la tête baissée !

En un dessin, c’est un peu toute l’histoire de Bruxelles qui est révélée.

Bruxelles…

Bruxelles: un rêve capital © Casterman

Capitale d’une région dont elle est le seul élément !

Capitale d’un pays aux frontières internes, comme le disait Claude Semal.

Ville obscure aux obscures dérives humaines, sociales, architecturales.

Cité désertée sans cesse détruite avec l’alibi de la « modernisation ».

Capitale d’une Europe plus politique que citoyenne, plus néo-libérale que proche des besoins fondamentaux des gens, dans leur vie de tous les jours.

François Schuiten

Telle se dresse Bruxelles, en ce vingt-et-unième siècle. Une ville meurtrie que Benoît Peeters et François Schuiten, complices et amoureux tous deux de cette capitale, nous re-racontent, nous re-dessinent.

Benoît Peeters qui, dès sa préface, nous dit : « Bruxelles nous a marqués tous les deux par ses incohérences et son chaos ».

Et, cependant, tous deux, indissociables, nous racontent Bruxelles comme des amants… Des amants à la Brel, en quelque sorte : « n’est-ce pas le pire piège que vivre en paix pour des amants ? »…

Bruxelles: un rêve capital © Casterman

Toute relation amoureuse ne peut être pleine, honnête, qu’en acceptant toutes les failles de l’autre, toutes ses dérives, toutes ses fuites… Sans défaut, la qualité n’est jamais vraiment visible, et c’est pourquoi, sans doute, Bruxelles se révèle pour Peeters et Schuiten, un rêve. Capital, c’est vrai… Mais un rêve, quand même, encore, toujours…

Et ces deux auteurs nous emmènent dans un Bruxelles qui n’a jamais été « immuable ». La très connue Grand-Place ne fut-elle pas au début du dix-huitième siècle, après une destruction de la ville par l’armée française, totalement reconstruite, totalement réinventée ? Et c’est, par son mélange de styles, par les compromis qui furent faits entre pouvoir et corporations, que cette place séduit encore aujourd’hui, comme elle a séduit hier Hugo, Gauthier… Cette place, et toute la ville, dont Nerval disait qu’elle « portait, comme des bijoux d’ancêtres, ses toits sculptés, ses clochetons et ses tourelles ».

Benoît Peeters

Mais, les années passant, les compromis à la bruxelloise, à la belge, se sont souvent faits compromissions… Ou délires personnels… Il est intéressant, à ce sujet, de découvrir, dans ce livre, les échanges puissants qui eurent lieu entre le bourgmestre Bulls et le roi Léopold II… Deux visions différentes de la cité s’opposaient ainsi, avec une espèce de politesse tranquille, une politesse qui permit de sauvegarder une belle part de l’âme des pierres…

Bruxelles: un rêve capital © Casterman

Cette intelligence polie n’a pas existé lorsqu’il fut décidé de détruire la maison du peuple, joyau architectural, social et sociologique dû à Horta. Elle ne fut pas de mise non plus dans la manière violente (comme le dit François Schuiten) dont fut créé un piétonnier qui ne plaît finalement à personne dès que se taisent les idéologies imbéciles de quelques assoiffés de pouvoir et de justifications à leurs erreurs…

Je le disais, ce livre est une balade… On y picore dessins et textes, selon ses envies, avec le plaisir, toujours, de l’érudition de Peeters, de son choix de citations, et le plaisir, aussi, de plonger dans des dessins qui nous montrent une ville à la fois réelle et imaginaire, à la fois ancrée dans nos regards et s’en détournant pour se recréer sans cesse.

Bruxelles: un rêve capital © Casterman

Une balade, oui, avec des zooms avant sur des personnalités, des lieux, des souvenances, voire même des espérances.

La balade, ainsi, se fait ballade, pour nous permettre de dialoguer, au silence de notre lecture, avec Nadar qui vint, au jardin Botanique, faire voler son « ballon » devant une foule immense maintenue par de nouvelles barrières que l’histoire nommera à jamais « barrières Nadar »… Et dans cette foule, il y avait l’ami de Nadar, l’immense Baudelaire qui, on le sait, n’aimait vraiment pas, lui, Bruxelles et ses habitants !

De dialoguer avec le peintre Antoine Wiertz, artiste de démesure dont les œuvres peuvent s’admirer dans son musée, mais aussi, je pense, dans l’une ou l’autre maison communale, comme celle de Saint-Gilles.

De dialoguer, bien évidemment, avec Victor Horta, Paul Otlet, et ses rêves fous et essentiels de paix universelle, avec Magritte, avec Jacobs, avec des rues, des ruelles, des trains…

Bruxelles: un rêve capital © Casterman

Dialoguer, de balade en ballade, pour mieux vouloir, simplement, laisser Bruxelles nous parler de ses souvenirs pour en laisser d’autres prendre vie… Parce que, comme le disent à la fois Peeters et Schuiten, chacun à sa manière, ce qui manque, sans doute, à Bruxelles aujourd’hui, écartelée entre une Europe aseptisée et une Belgique divisée, c’est la chance de pouvoir offrir des horizons pour des demains qui, enfin, respecteront (à nouveau) le tissu humain qui le construit. Parce qu’aucun lieu, ni ville ni village, ne peut vivre et s’épanouir sans que l’homme ne s’y sente libre, aimé…

Jacques Schraûwen

Bruxelles : Un Rêve Capital (auteurs : François Schuiten et Benoît Peeters) – éditeur : Casterman – octobre 2021 – 128 pages)