La Dame De Fer

La Dame De Fer

A la mort de Margaret Thatcher, les retrouvailles de trois amis d’enfance… Une histoire souriante, réjouissante, lumineuse, la puissance de l’amitié au-delà du temps qui passe et de la nostalgie ! Une histoire dont l’auteur nous parle dans cette chronique…

 

Avec un titre pareil, on s’attend à un livre qui décrit quelques éléments d’une grande Histoire proche de nous, et qui, de ce fait, plonge dans des réflexions qui ne peuvent qu’être sociales.

Or, s’il est vrai que la réalité des années Thatcher est bien présente dans cet album, elle n’est là qu’en décor, en décor lointain, même. Parce que, finalement, ce sont trois dames de fer auxquelles on a droit ici : il y a évidemment « la » Thatcher, son décès, surtout, salué par des cris de joie dans un petit village côtier, il y a ensuite Abby, une femme décidée qui a toutes les apparences de la réussite et qui revient dans cette bourgade après des années d’absence, et, enfin, il y a un bel objet d’acier et de vitesse, une Norton, moto mythique qui appartient au passé des trois personnages centraux, qui appartient aussi à leur nouveau présent.

Le récit, au départ, est totalement linéaire : le tenancier du pub de ce village écrit une lettre à ses deux amis d’enfance qui ne se sont plus vus depuis des années. Dans cette lettre, il leur dit avoir le cancer et vouloir les revoir avant de mourir. Ils arrivent, tout de suite, ils le rejoignent, et leur amitié en sommeil se réveille immédiatement.

Dès lors, le récit emprunte plusieurs chemins, s’ouvre à plusieurs thèmes… Il y a un peu de romantisme, certes… Un peu de polar, aussi, et de la politique, et des compromissions… Mais ce qu’il y a surtout, c’est une belle galerie de personnages, perdus et perdants, mais gardant tous le sourire, au fil d’une narration dans laquelle les époques se superposent les unes aux autres.

Parce que c’est  là aussi le grand plaisir de cette  » Dame de fer  » : c’est en Grande-Bretagne que tout se passe, en 1985 et en 2013, mais cela pourrait tout aussi bien se vivre ailleurs, dans n’importe quel pays touché par la crise, à n’importe quelle époque aussi…

Michel Constant: le scénario
Michel Constant: les personnages
Michel Constant: le lieu et l’époque

 

Ce livre aurait pu, vous l’aurez compris, être militant, sérieux… Il n’en est rien, fort heureusement ai-je envie de dire, et son ton est incontestablement celui de l’humour… Un humour qui n’est jamais traité avec facilité mais qui, tout au contraire, naît de l’intérêt que les auteurs portent à tous leurs personnages, un intérêt qu’ils partagent à la perfection avec leurs lecteurs, croyez-moi.

Un de ces personnages secondaires, par exemple, est atteint du syndrome de La  Tourette. Cette femme jure et utilise un vocabulaire ordurier sans en avoir conscience… Cela aurait pu donner lieu à quelque chose de graveleux, et il n’en est rien, cette femme dévoile un vrai talent, et tout le village oublie son handicap et accepte son étrange différence…

Le dessin de Michel Constant évite tout tape-à-l’œil pour s’approcher au plus près de tous ceux qu’il nous invite à découvrir. Avec un découpage en « gaufrier » classique, il restitue à la perfection à la fois l’ambiance de ce qu’il nous raconte et les décors dans lesquels tout se passe ou s’est passé…

Pour ce faire, pour que l’humour ne soit jamais pesant et laisse toujours la place à une image attendrie de la réalité, il est aidé, plus que ça même, par une couleur qui ne laisse rien au hasard. C’est cette couleur qui permet, dès la planche 6, de passer en douceur d’une époque à l’autre, de souligner, grâce à un contraste de lumière, la présence d’un flash-back.

Michel Constant: le ton, l’humour…
Michel Constant: la couleur

 

Un homme qui a le cancer et qui veut retrouver ses amis… Cela aurait pu déboucher sur un mélo larmoyant. Mais ce n’est pas ce qu’ont voulu les auteurs de cette Dame de Fer, et sans vouloir déflorer l’histoire qui nous est narrée, sachez que bien des surprises sont au rendez-vous de ce récit, des surprises toujours souriantes, toujours bon-enfant… Mais toujours empreintes aussi de réflexions humanistes!

Et s’il fallait trouver une  » morale  » à ce livre, ce serait peut-être de se dire que, pour que le monde dans lequel nous vivons soit vivable, acceptable, il faudrait parfois prendre le temps de le regarder à l’envers !

Michel Constant: « regarder à l’envers… »

Michel Constant, par ailleurs auteur d’une excellente série d’aventures passionnantes (une série rééditée chez l’éditeur Paquet), Mauro Caldi, use ici d’un ton plus intimiste, plus ancré dans une vérité sociale et, donc, historique. Et le résultat, c’est un livre qui se lit avec le sourire, qui se savoure, qui plonge le lecteur dans des histoires qui, c’est vrai, lui sont étrangères, mais qui ne peuvent qu’éveiller en lui des souvenirs, des réminiscences, des nostalgies, des espérances…

Un excellent livre, donc, à s’offrir !… et à offrir!

 

Jacques Schraûwen

La Dame De Fer (dessin : Michel Constant – scénario : Michel et Béa Constant – couleur : Béa Constant – éditeur : Futuropolis)

Emile

Emile

Des livres qui plairont autant aux enfants qu’à leurs parents… Un texte intelligent et souriant, des dessins simples laissant la place au mouvement et aux mimiques… Une collection à découvrir et à faire découvrir ! Ce n’est pas de la bd, certes, mais ça mérite le détour !…

 

 

 

Les Mots d’Emile

Quand ils parlent d’enfants, les adultes rient souvent aux éclats en se remémorant leurs « mots », ces fameux « mots d’enfants » qui fleurissent sur internet, aux côtés des perles des assurances et des bêtisiers des journalistes.

Avec Vincent Cuvellier, il ne fallait bien entendu pas s’attendre à une resucée de plus de cet humour bon enfant, certes, mais terriblement répétitif…

Vincent Cuvellier porte, sur Emile, son personnage, tout sauf le regard d’un parent admiratif et émerveillé. On a presque l’impression qu’Emile, avec son air sans cesse renfrogné même quand il dit qu’il sourit, se trouve sous le microscope d’un scientifique qui cherche à comprendre ce qu’est le moteur essentiel de l‘enfance.

Et dans ce livre-ci, ce moteur est celui du langage… Il est celui des mots dans ce qu’ils peuvent avoir d’immédiat, avant même que la compréhension intervienne… Emile est atrabilaire… Parce que ça sonne bien… Il est directeur général, parce qu’il sent confusément qu’il y a là quelque chose qui ressemble à du pouvoir…

C’est un abécédaire que ce gamin partage avec les enfants qui vont le lire, avec les adultes qui vont lire ses mots à leurs enfants…

Et même si ce sont les mots qui sont au centre de ce livre, ils ne seraient rien sans les dessins qui sont extrêmement stylés tout en provoquant bien des sourires !

 

 

 

 

Emile Rêve

Tous les enfants rêvent… Tout le monde, d’ailleurs, rêve…. Le rêve n’est-il pas, finalement, le territoire de l’enfant qu’on a été, certes, mais aussi de celui qu’on reste, toutes et tous.

En tout cas, il est, au travers des dessins simples et nimbés d’une imagination réjouissante, l’univers essentiel du petit Emile ! Les trains volent, les vaches se prennent pour des cow-boys, un oiseau a une tête de chat…

J’imagine bien, en lisant ce petit album, Ronan Badel illustrant les poèmes de Prévert… Et réussissant à les rendre encore plus accessibles à tous les âges !

Les cheveux en bataille, le regard « arsouille », l’attitude sans cesse « en attente », Emile est un gosse étonnant, étonné aussi. Il est surtout terriblement attachant, et je pense qu’adultes comme enfants ne pourront que se reconnaître en lui… En lui, et au plus profond de ses rêves !…

 

La littérature pour la jeunesse se doit, bien évidemment, de répondre à des règles élémentaires d’accessibilité. Puisque les livres seront lus à des enfants, il faut une langue simple. Avec Cuvellier, il ne s’agit nullement de simplisme, loin s’en faut ! Et sa manière d’écrire pour les enfants est extrêmement rythmée. Presque chantante…

Quant au dessin, j’aime vraiment qu’il réussisse à ne pas se contenter d’être l’illustration du texte. C’est ce qui fait de cette série de livres une superbe réussite !

 

Jacques Schraûwen

Emile : dans la collection Giboulées, chez Gallimard Jeunesse (texte : Vincent Cuvellier – dessin : Ronan Badel)

 

 

Couleurs

Couleurs

Il est de ces livres qu’on regarde autant qu’on lit…  » Couleurs  » en fait partie, de par la magie envoûtante qui semble jaillir de chaque page découverte, redécouverte…

 

 

Comment résumer l’histoire que nous raconte cet ouvrage inclassable ?

Il est vrai que le récit est d’une totale linéarité : Un homme jeune, ayant perdu toute mémoire mais frémissant de migraines atroces, se voit recueilli et accueilli par un homme âgé qui lui propose, le temps d’une possible guérison, de travailler pour lui, de s’occuper de son jardin.

Et tout le livre nous montre ce jeune homme, presque adolescent encore, aux prises avec un réel qu’il ne réussit ni à assimiler ni à refuser…

Ce schéma pourrait être celui de bien des thrillers, voire de quelques bons livres d’horreur. Mais il n’en est rien, et Sylvain Escallon, l’auteur à part entière de ces  » couleurs « , choisit, sans cesse, les chemins peu praticables du symbolisme, du non-dit, du non-récit, même. Et c’est à ce titre-là que cet album ne ressemble à aucun autre et se pare d’une véritable beauté graphique qui se fait, sans doute, l’élément moteur du récit.

 

 

Le titre, déjà, est trompeur, puisque l’essentiel de ce livre est dessiné en noir et blanc, avec un sens du contraste visuel que ne dédaigneraient pas quelques grands noms en la matière, de Comès à Wrightson ou Corben. Et il est vrai que le style graphique d’Escallon révèle une influence américaine évidente. Mais pas seulement… Il y a aussi, dans la façon qu’il a de s’attarder sur certains personnages une influence de la bd japonaise. Quant au fond de l’histoire, il jaillit, lui, d’une mythologie quotidienne typiquement européenne, française ou belge. Il y a plus du Béalu que du King dans l’ambiance qui nimbe chaque page de ce livre.

Je parlais de noir et blanc… Mais il y  aussi, de ci de là, comme en éclairs soudains et inattendus, des trouées de couleurs qui deviennent des lueurs nées du personnage central lui-même, et qui font, elles aussi, de cet album un objet littéraire et pictural étonnant, mais d’une belle unité, finalement, et envoûtant de bout en bout.

 

 

Cela dit, on peut se demander quel est le propos de l’auteur… Parce qu’il ne se contente pas de nous raconter l’histoire d’un amnésique à la recherche de lui-même et manipulé par des êtres qui, sous l’apparence de l’amitié, ont des buts qui ne peuvent qu’être inavouables. Il peuple sa narration de symboles nombreux : la nature, omniprésente, jusque dans les maisons dessinées… L’animalité travailleuse et sourde des fourmis qui se baladent de page en page en troupeaux sans âme… L’opposition entre la clarté et l’obscurité… Les apparences qui se distendent pour nous faire découvrir des réalités sans cesse cachées, sans cesse mouvantes. Et puis, il y a, en définitive, le thème central de ce livre, le pivot autour duquel toute la narration se construit et évolue : la création artistique !

 

 

Et c’est là que ce livre devient, réellement, un ouvrage qui mêle réflexion et inquiétude, qui construit et déconstruit des ponts entre ce que nous connaissons, ce que nous reconnaissons, ce que nous cherchons sans cesse à deviner…

C’est en chapitres que ce livre se construit. Et le premier chapitre, mettant en évidence une paire de lunettes, répond au tout dernier chapitre (avec le même numéro pour les deux : 1 !), qui met en exergue, lui, une paire de lunettes aux verres brisés.

Ce face à face entre la fin de l’histoire (qui n’est qu’un début, tout compte fait…) et son initiale pourrait probablement être une métaphore poétique de l’art, certes, qui n’arrête pas de faire des allers-retours entre hier et aujourd’hui, entre l’imaginaire et la réalité, entre le réalisme et l’invention… De l’art, mais aussi de l’existence… Une existence qui n’est peut-être qu’une suite de mouvements concentriques, une existence qui ne peut se révéler à elle-même qu’à partir d’une catastrophe, dont on parle dans ce livre, sans jamais la montrer ni l’expliquer.

Ce livre, de par son dessin, est somptueux. Il est aussi, bien plus qu’un roman graphique, un long poème dessiné sans rimes ni raison… Il y a du Michel De Ghelderode dans  » Couleurs « , avec son symbolisme, son  » fantastique « , son observation des petites gens et de leurs minuscules mesquineries…

 » Couleurs « , vous l’aurez compris, ne ressemble vraiment pas aux productions habituelles du neuvième art. C’est un livre de création pure, formellement superbe… Un livre qui prouve que, dans les paysages de la BD, bien des arcs-en-ciel restent encore à découvrir !…

 

Jacques Schraûwen

Couleurs (auteur : Sylvain Escallon – éditeur : Sarbacane)