Comme une Odeur de Diable

Comme une Odeur de Diable

Claude Seignolle, cette année, a fêté ses cent ans… Cet écrivain sulfureux, créant de ses mots les arcanes d’un fantastique extrêmement personnel, cet auteur-conteur méritait un album comme celui-ci : un hommage à l’américaine à un artiste résolument français !

 

Je vais vous parler d’un temps dont beaucoup diront, l’air pincé et sûrs d’eux :  » je n’étais pas né…  » !

Je vais vous parler d’un temps où la littérature fantastique prenait un essor populaire grâce à un éditeur passionné, Marabout.

Je vous parle d’un temps où j’apprenais que les livres étudiés à l’école n’étaient pas les seuls chemins vers le plaisir de lire…

Je vous parle d’un temps où je me suis créé, adolescent ébloui, un panthéon dans lequel quatre auteurs trônaient pour leurs audaces, leurs imaginations plurielles, leur qualité narrative et littéraire : il y avait Jean Ray… Et puis l’extraordinaire Gérard Prévot, extraordinairement oublié… Il y avait Marcel Béalu, plus proche du merveilleux que du fantastique… Et puis, il y avait Claude Seignolle, dont je n’oublierai jamais la dédicace qu’il m’a un jour faite, à la foire du Livre de Bruxelles, une dédicace dans laquelle il me disait que son inspiration, il la recueillait à la profondeur des folies et des possibles humains…

 

Claude Seignolle est un être double. D’une part, il a une manière très littéraire d’user des mots et de leurs rythmes, une manière presque désuète parfois, poétique toujours, dans la veine d’un Lautréamont.  D’autre part, il se révèle un narrateur très visuel. En lisant ses romans et ses nouvelles, ce sont des images qui sautent aux yeux de ses lecteurs. Des images nées, certes, de l’imagination de Seignolle, mais aussi de celle de ceux qui se plongent dans ses récits. D’où la difficulté pour un dessinateur, un auteur de bd, de parvenir à faire une osmose de ces créations visuelles et secrètes jaillies des pages écrites par Seignolle.

Eh bien, Lefeuvre, dans cet album, réussit la gageure d’arriver à rendre palpables les histoires racontées par Seignolle, à se les approprier en nous les offrant en partage.

 

Ce livre est construit comme l’étaient les fameuses revues Eerie et Creepy, dans les années 70. C’est de l’horreur, traitée à la  » comics « , avec à chaque nouvelle, une première page de présentation, dans laquelle Claude Seignolle est le personnage central.

Le dessin, lui, est également influencé par la bd américaine. Par Bernie Whrigtson, entre autres…. Mais aussi par des artistes comme les Italiens Toppi ou Battaglia.

Lefeuvre se révèle ici un véritable orfèvre dans le travail du noir et blanc, de la lumière, des ombres révélatrices de mondes et de monstres prêts à jaillir des ténèbres…

Mais n’allez pas croire, cependant, que Laurent Lefeuvre se contente de construire son livre à partir de ces seules influences évidentes. Non, il est et reste, dans son travail, dans l’approche qu’il a des décors et des personnages, véritablement et profondément ancré dans la culture européenne, dans la réalité des légendes et des croyances, des peurs et des angoisses françaises. La Sologne, chère à Seignolle, est omniprésente, on retrouve aussi des ambiances, en paysages estompés, de la Bretagne, chère, elle, au cœur et à l’âme tourmentée de Pierre Dubois, auteur d’un avant-propos à la verve chantante.

 

 

Je sais que les éditions Mosquito ne sont pas toujours extrêmement bien distribuées.

Je vois là, au-delà du plaisir en partie nostalgique que j’ai ressenti en découvrant et en ouvrant ce livre aux diaboliques sourires, une raison de plus de parler ici de cet excellent album. Lefeuvre est un artiste époustouflant, qui rend hommage sans jamais le trahir à un Seignolle qu’il serait temps de remettre en pleine lumière. N’hésitez donc pas à vous rendre chez votre libraire, séance tenante, et à lui commander cette adaptation sulfureuse et enchanteresse de quelques contes fantastiques aux frissons bien agréables à partager !…

 

Jacques Schraûwen

Comme une Odeur de Diable (contes de Claude Seignolle adaptés par Laurent Lefeuvre – éditeur : Mosquito)

Bandits

Bandits

 

Qui, enfant, n’a pas rêvé de trésors enfouis dans le sable, de bouteilles lancées à la mer et porteuses de message d’amitié ou d’amour, d’actes d’héroïsme face à de grands et bêtes méchants ?

Toute enfance se nourrit ainsi à la fois de sentiments et d’utopies… L’héroïsme de l’âme, du cœur et de l’imaginaire sont essentiels, au travers du songe ou du jeu, à toute la magie de l’enfance, certes, mais aussi et surtout peut-être à la construction de ses possibles.

Vincent Wagner, dessinateur, scénariste et coloriste, n’a rien oublié des âges qui furent les siens, et il le prouve, au sein des éditions du Long Bec, en quelques livres étonnants, véritables objets graphiques dans lesquels seule l’image raconte des histoires… Une image en ombres chinoises, aux couleurs fortes, en aplats prononcés, des couleurs qui créent des décors en nous faisant deviner les lieux où les personnages vivent et vivent leurs aventures. Des aventures enfantines, des aventures destinées à un jeune public et qui laissent, grâce à des ellipses tout en vivacité et en  » impressions « , place à l’imagination. Celle de vos enfants, oui, mais aussi la vôtre… Les histoires que nous raconte Vincent Wagner sont simples et peuvent être le point de départ d’échanges passionnés… Retombez en enfance avec vos enfants, grâce à ce livre, vous ne le regretterez pas !

Bandits (auteur : Vincent Wagner – éditeur : Editions du Long Bec Jeunesse)

Jacques Schraûwen

Duel

Duel

Au départ, il y a une nouvelle écrite par Joseph Conrad et parue au début du vingtième siècle. Ensuite, il y a un excellent film de Ridley Scott, sorti en 1977, avec Harvey Keitel et Keith Carradine. Aujourd’hui, c’est la bande dessinée qui remet à l’honneur, avec une belle réussite, cette histoire puissante !…

 

Joseph Conrad est un des monuments de la littérature internationale. Adapter ses écrits, faire de ses mots le matériau d’un tout autre média, ce n’est certainement pas chose évidente ! Cependant, la force de Conrad, sa puissance d’évocation, son sens aigu de l’aventure racontée, tout cela est un terreau sur lequel l’imagination des  » adaptateurs  » peut s’épanouir totalement. Le tout est de ne pas trahir le propos originel… Ridley Scott ne l’a pas fait, il a construit un film épique et passionnant. Et Renaud Farace n’a osé aucune trahison non plus, même si, pour faire d’une nouvelle, d’un presque-roman une épopée humaine dessinée, il a pris quelques libertés avec le récit de Conrad. Des ajouts bienvenus, en fait, puisqu’ils étoffent la linéarité de la narration, en l’enrichissant, en choisissant, également, un point de vue qui, peut-être, n’était pas mis au premier plan par l’écrivain.

Renaud Farace: les ajouts par rapport à la nouvelle

 

 

L’histoire de ce  » Duel  » est assez simple, finalement : elle met en scène deux militaires de Napoléon: D’Hubert, issu de la classe aisée, et Féraud, fils d’un maréchal-ferrant. Le premier est discipliné et respectueux des ordres, le second est sanguin, querelleur, incontrôlable. Tous les deux vivent dans une France qui voit Napoléon affronter l’Europe entière, un empereur soucieux de préserver tant que faire se peut la vie de ses meilleurs hussards. Pour cela, il a pris une décision : interdire les duels… Mais voilà, Féraud est un grand adepte de ces combats d’homme à homme. Et c’est en voulant le ramener à la raison (d’état…) que D’Hubert va se voir obligé d’accepter un duel. Un premier duel… Suivi, pendant plus de vingt ans, de bien d’autres affrontements en face à face, tous plus épiques les uns que les autres.

Le scénario de Farace laisse la part belle aux scènes de combat, bien évidemment, et l’utilisation parcimonieuse de la couleur rouge-sang dont il fait preuve dans un univers essentiellement en noir et blanc accentue encore, avec force, la violence des sentiments de haine qui habitent les deux hussards.

Le dessin de Farace, d’ailleurs, est très particulier. Les personnages, sous sa plume, frisent souvent la caricature. Le trait, même s’il est simple, force à sa manière l’expression des sentiments. Par contre, en ce qui concerne l’environnement dans lequel vivent ces personnages, on atteint là, malgré quelques anachronismes souriants, à un rendu, à une fidélité assez exceptionnelle. Finalement, ce que Farace a voulu retenir de l’histoire racontée par Conrad, c’est, certes, la suite ininterrompue, des années durant, des duels opposant deux hommes, mais c’est surtout le monde dans lequel ces deux anti-héros vivent, évoluent, et vieillissent. Et survivent, enfin, alors qu’autour d’eux seule la mort semble régner en maîtresse absolue. D’où l’importance des décors, de la nature, des êtres qui ne sont que secondaires mais dont la présence se révèle essentielle.

Renaud Farace: le dessin
Renaud Farace: l’ambiance et l’environnement

 

N’allez pas croire, cependant, que les deux protagonistes principaux de cet album manquent de consistance, ne sont que des guerriers sans âme et sans culture ! Bien sûr, ils viennent de deux milieux totalement différents. Mais tous les deux ont une envie profonde de communiquer. Par les attitudes, par les mots, par les écrits. C’est ainsi que Farace s’est amusé à montrer une relation très particulière, pratiquement maternelle, entre D’Hubert et sa sœur aînée, et qu’il s’est amusé aussi à montrer Féraud écrire à son père ou à une maîtresse. Deux lettres qui donnent une assise, un passé à Féraud, tout en le montrant en amant aimé et désiré…

 

Cela dit, l’important dans ce livre, au-delà de l’anecdote, au-delà même de la dualité humaine résumée dans les deux personnages centraux sans cesse mis face à face, l’essentiel, c’est la création et la persistance de la légende, d’une légende qui permet, à ceux qui en rendent compte, à ceux qui la regardent vivre et grandir de loin, une légende qui leur permet tout comme à « la rumeur » d’oublier l’horreur, simplement, de la mort omniprésente.

Sans légende, aucune survie n’est possible. Et celle que nous racontent Conrad, d’abord, Scott ensuite, et Farace aujourd’hui, cette légende-là touche à l’immortalité. Donc à l’essentiel de l’âme humaine lorsqu’elle s’accepte charnelle, et donc violente !

Renaud Farace: l’importance de la légende…

 

Il s’agit ici d’une nouvelle adaptation, qui n’a pas grand-chose à voir avec l’excellent film de Scott. Mais qui a tout à voir avec la nouvelle de Conrad. Plus qu’une adaptation, d’ailleurs, c’est d’une interprétation qu’il s’agit… Septième et neuvième arts ont choisi, ainsi, deux voies différentes, et, en définitive, c’est Joseph Conrad, sans aucune trahison, qui reste gagnant !

Ce  » Duel  » est un excellent roman graphique : il y a de la littérature, il y a du véritable graphisme et pas des gribouillis tendance bobo fatigué…

Un livre que les lecteurs de Joseph Conrad aimeront autant que l’aimeront les amoureux de la BD !

 

Jacques Schraûwen

Duel (auteur : Renaud Farace – éditeur : Casterman)