Ecoline

Ecoline

Pour jeunes et moins jeunes, l’histoire d‘une petite chienne qui devient peintre !

Ecoline… Un nom bien choisi pour un livre qui parle de peinture… Mais s’agit-il vraiment du thème de cet album ? En partie, oui, mais rien qu’en partie…

Ecoline © GrandAngle

En partie oui… Parce que cette fameuse Ecoline qui peint et dont on va suivre les aventures dans le Paris de la fin du dix-neuvième siècle, c’est une petite chienne… Elle aurait dû devenir chien de garde, comme son père, mais elle n’y est pas parvenue, trop obsédée par le plaisir qu’elle prend à peindre, à user de couleurs pour montrer le monde tel qu’elle le voit.

Ecoline © GrandAngle

On pourrait donc croire qu’on se trouve ici en présence d’une aventure dessinée proche de l’univers de Walt Disney. Mais ce n’est pas vraiment le cas, parce que les auteurs nous inventent un monde dans lequel les êtres humains peuvent regarder et acheter des tableaux créés par une chienne ! Il s’agit donc plutôt d’une espèce de filiation avec le Marcel Aymé des Contes du Chat Perché ! Oui, il s’agit d’un « merveilleux » qui s’inscrit dans le réel, pleinement, dans la recherche de liberté qui caractérise chaque être humain. Dans cette cité parisienne, Ecoline va découvrir l’autre face de la vie, celle d’un monde dans lequel il faut porter un collier pour ne pas être emprisonné… Ecoline, artiste dans l’âme et le geste, va ainsi se poser la question de savoir si les chiens peuvent naître pour être libres !

Stephen Desberg : le merveilleux

C’est donc un livre sur le destin d’une artiste, et, donc, sur l’art, et le hasard. Sans hasard, Ecoline n’aurait pas découvert le bonheur de pouvoir communiquer ses émotions, ses impressions…

Ecoline © GrandAngle
Stephen Desberg : l’art, l’émotion

Sans le hasard, elle n’aurait pas été obligée de quitter sa campagne pour Paris et la révolution artistique impressionniste qui y occupe toutes les attentions… Ce livre est résolument poétique, mais sans aucune mièvrerie. Avec des vrais méchants !

Ecoline © GrandAngle

L’imaginaire, pour Stephen Desberg au scénario et Teresa Martinez au dessin, c’est une façon de nous montrer le reflet de notre réel dans un miroir à peine déformant. Le dessin de Teresa Martinez, tout en douceur, avec des tons pastel qui rendent hommage à la fois à l’impressionnisme et à la ville lumière qu’était Paris, nous montre notre monde, mais, en même temps, le monde d’à côté, où tout est possible, surtout l’impossible.

Et j’insiste… Il n’y a, malgré la douceur du graphisme, aucune mièvrerie dans ce livre.

Ecoline © GrandAngle

Il y a de la méchanceté, de l’injustice, il y a du sentiment amoureux, mais il y a aussi une approche du harcèlement, voire du viol. Le tout avec, de la part de Desberg, une approche qui se veut émotionnelle… Avec aussi des références picturales, littéraires et sociales qu’il est bien agréable de découvrir aux détours des pages… Des références aux grands de l’impressionnisme, bien entendu, mais aussi au bal musette, à Verlaine…

Un très agréable livre pour des publics très variés !…

Jacques Schraûwen

Ecoline (dessin : Teresa Martinez – scénario : Stephen Desberg – éditeur : Bamboo/GRANDANGLE – juin 2021 – 72 pages)

Stephen Desberg
Deadwood Dick – 1. Noir comme la nuit, Rouge comme le sang

Deadwood Dick – 1. Noir comme la nuit, Rouge comme le sang

Un western respectueux des codes de ce genre, mais s’en écartant pour nous faire découvrir un « Far West » inattendu… Passionnant, et, narrativement, extrêmement bien construit.

Deadwood Dick 1 © Paquet

Pendant le dix-neuvième siècle, le public américain des cités de plus en plus oublieuses de leurs origines « sauvages » se plaisait à se plonger dans les aventures des grands noms de l’histoire quotidienne des Etats-Unis, de l’Histoire de ce qu’on a appelé la conquête de l’ouest. Des écrivains, ainsi, ont recueilli les confidences d’acteurs de cette histoire pour en faire des petits livres, souvent à suivre, qui faisaient de ces Buffalo Bill ou Wild Bill Hickok des héros… Mélanges de réalité et d’imaginaire débridé, ces livres ont nourri la culture américaine et, ma foi, la nourrissent encore.

Deadwood Dick appartient à cette iconographie américaine.

De sont vrai nom Nat Love, cet Afro-américain a vécu de 1854 à 1921, dans une époque qui avait certes supprimé l’esclavage, mais pas la réalité de la domination raciale.

Deadwood Dick 1 © Paquet

Et c’est donc lui, à partir des petits livres écrits à son sujet, qui est le héros de cette série en noir et blanc particulièrement aboutie.

Deadwood Dick, fils d’esclaves, ose regarder une femme blanche… Dans une Amérique qui, malgré la guerre de sécession, n’a aucune envie de voir les Afro-Américains devenir les égaux des bons Blancs, c’est un crime. Et dès lors, il est obligé de s’enfuir pour éviter la corde.

Pendant sa fuite, il fait la rencontre d’un homme à la peau identique à la sienne, ancien majordome pour des maîtres blancs envers lesquels il ne conserve que du respect. Entre eux va naître une étrange amitié… Une amitié qui va les amener à s’engager à l’armée, dans un régiment uniquement composé d’hommes comme eux, des Noirs, un régiment dirigé par un Blanc, certes, mais qui fait preuve d’un incontestable regard humaniste et intelligent sur les soldats qu’il dirige.

Deadwood Dick 1 © Paquet

A tout cela va se mêler une confrontation sanglante, violente, avec des Indiens. Une sorte de confrontation mortelle entre trois peuples différents !

Je disais que les codes du western sont respectés. Mais sans manichéisme. Il s’agit bien plus d’un regard posé sur une époque historique précise que d’un jugement a posteriori sur cette époque et ses horreurs, et ses stéréotypes, et ses injustices.

La construction narrative de Michel Masiero est d’une belle efficacité, même si elle s’amuse à mélanger les époques. Deadwood Dick s’adresse directement à ses lecteurs, un peu dans la veine des romans noirs à l’américaine, ceux de Chandler entre autres. Et c’est au travers de ses discours, de ses dialogues, qu’on peut trouver des réflexions qui ont l’heur d’éveiller des échos très contemporains. Comme cette citation : « L’esclavage a été aboli quand j’avais trois ans. Mon père disait qu’on était pauvres et qu’on avait un maître… On est devenus pauvres et libres, peut-être même plus pauvres qu’avant ! ».

Deadwood Dick 1 © Paquet

Michel Masiero donne vie, totalement, aux personnages créés par l’écrivain Joe R. Lansdale, par ailleurs interviewé en fin de livre.

Et le dessin de Corrado Mastantuono, lui, donne existence et chair à tout le récit, à tous les personnages croisés. Il y a dans son trait infiniment de mouvement, il y a dans ses mises en scène quelque chose de profondément cinématographique, il y a dans son approche graphique des décors quelque chose, par contre, de vraiment photographique… Et comment ne pas admirer son traitement du noir et du blanc, des contrastes, du clair-obscur, de l’utilisation de l’ombre et de la lumière pour donner plus de relief à la personnalité de Deadwood Dick ?

Deadwood Dick 1 © Paquet

Un très bon premier volume d’une série qui réussit à la fois à nous restituer une ambiance quelque peu désuète et une réalité qui, elle, n’a rien de nostalgique ou de mélancolique, loin s’en faut !

Jacques Schraûwen

Deadwood Dick – 1. Noir comme la nuit, Rouge comme le sang (dessin : Corrado Mastantuono – scénario : Michel Masiero d’après Joe R. Lansdale – éditeur : Paquet – 143 pages – février 2021

Chats

Chats

Un animal étrange qui nous domestique et occupe nos horizons…

Chabouté est un dessinateur dont le talent exceptionnel se conjugue dans la bande dessinée comme dans l’illustration. Et chacun de ses dessins devient, à lui tout seul, dans ce livre superbe, une histoire à imaginer !

Chats © Chabouté

De tous les animaux que l’on dit domestiqués, le chat est le maître absolu de l’indépendance. Une indépendance qu’on croit indifférente… Une indépendance qui aime s’oublier…

De tous les animaux que l’on croit domestiqués, le chat est le seul à savoir que c’est lui qui, un jour lointain, a décidé de domestiquer l’homme !

Et c’est cet animal que Chabouté traque de dessin en dessin, dans des univers citadins sur lesquels cet animal se dessine en ombres et en lumière.

Avec Chabouté, le chat ne se cache pas. Il s’enfouit aux décors des toits, des escaliers, des appartements.

Le chat ne se perd pas. Il semble attendre, simplement, qu’un regard parvienne à le caresser.

Chabouté, c’est cela, tout compte fait : un regard qui prend vie en un dessin, un regard qui aime s’attarder sur l’impalpable, un regard qui parvient à dénicher dans le plus quotidien des mondes une beauté qui n’a rien d’éphémère.

Chats © Chabouté

Ce livre regroupe une cinquantaine de dessins qui sont autant de gestes d’artiste offerts à ces compagnons étranges que nous sont ces félins domestiques.

Et pour accompagner ces dessins, un écrivain, Gonzague, écrit quelques hommages rimés à cet animal qui, riche de ses mystères, appartient à l’éternité.

Ces poèmes de quelques vers sont doux, sans d’autre ambition que de nous parler des chats, de tous les chats, et, ainsi, d’accompagner des illustrations dont ils deviennent eux-mêmes l’illustration.

J’eusse aimé, cependant, voir d’autres rimes, plus riches encore, plus essentielles aussi, possédant la même intensité que le dessin de Chabouté.

Chats © Chabouté

Je pense à Baudelaire, bien sûr.

  • « Ils prennent en songeant les nobles attitudes
  • Des grands sphinx allongés au fond des solitudes,
  • Qui semblent s’endormir ans un rêve sans fin ;
  • Leurs reins féconds sont pleins d’étincelles magiques,
  • Et des parcelles d’or, ainsi qu’un sable fin,
  • Étoilent vaguement leurs prunelles mystiques »
Chats © Chabouté

Ou à Maurice Carème.

  • « Le chat ouvrit les yeux
  • Le soleil y entra
  • Le chat ferma les yeux
  • Le soleil y resta »
Chats © Chabouté

Et à Georges Chelon, aussi.

  • « Je sens ton poids sur mes genoux
  • J’ te vois partout
  • Je t’entends toujours ronronner
  • Dévaler l’escalier
  • J’ai tes yeux dans les miens
  • Ta tête dans ma main
  • J’ai beau savoir que t’es plus là
  • J’y crois pas »

C’est aussi cela, cette envie de réminiscences poétiques, qui fait toute la beauté, toute la puissance des dessins de Chabouté. Dessinateur, narrateur muet, il se fait poète, joue avec les lumières, avec de superbes noirs, avec des contrastes lumineux, avec les perspectives, et il nous prouve que le chat est le poète de nos cités, qu’il nous observe alors que ne faisons que le voir.

Chats © Chabouté

Et les mots de Gonzague, finalement, accompagnent très bien ce livre. Ceux-ci, par exemple :

  • « Vous ne l’adoptez pas
  • Il vous engage
  • Pour devenir celui
  • Qui à travers ses âges
  • Prendra soin de lui »

Amoureux des chats, ce livre est pour vous.

Amoureux des mots, ce livre vous éveillera des échos et des souvenances aux vraies sensualités.

Amoureux du dessin lorsqu’il nous raconte des histoires qu’il nous appartient de nous raconter, cet album se doit de trouver sa place dans votre bibliothèque !

Jacques Schraûwen

Chats (dessins : Chabouté – texte : Gonzague – éditeur : Huberty & Breyne – 77 pages – mars 2021)

www.hubertybreyne.com