Encyclopédie des petits moments chiants

Encyclopédie des petits moments chiants

Toutes et tous, nous connaissons chaque jour ces problèmes minuscules et quotidiens qui nous énervent et qui font sourire les autres… C’est de ces instants-là que nous parle ce petit livre sympa.

Encyclopédie des petits moments chiants © Delcourt/shampooing

Attention, n’allez pas croire qu’on se trouve, ici, en présence d’un chef d’œuvre de la bande dessinée contemporaine ! Il s’agit bien plus d’un petit ouvrage sans prétention, dont le seul but est de faire sourire, voire même, dans quelques pages, de faire rire.

Le dessin est simple, d’une belle vivacité, et, donc, d’une réelle efficacité. On dirait presque que les « gags » de cette page ont été dessinés en lien direct avec une réalité vécue… Presque dans l’urgence, oui, pour ne pas oublier ce que l’auteur vient de vivre !

Encyclopédie des petits moments chiants © Delcourt/shampooing

Et que vit-il, cet auteur au style très « blog », donc direct, sans fioritures, pour le simple plaisir de rigoler des tracas qui, de jour en jour, empoisonnent nos routines ? Eh bien, des choses toutes simples. Une cafetière qui laisse le liquide chaud couler sur la table plutôt que dans la tasse… Une bonne blague qu’on fait semblant de comprendre pour ne pas avoir l’air con, ce qui fait qu’on en a encore plus l’air ! Une soirée entre copains avec des propos qui coupent l’appétit. Une fermeture éclair qui se coince dans les poils de la barbe. Un sac poubelle dont la base se déchire, lâchant toute sa cargaison puante sur les souliers. Etc.

Encyclopédie des petits moments chiants © Delcourt/shampooing

Kek ne s’embarrasse pas de tape-à-l’œil, en effet, tout en faisant œuvre originale d’encyclopédiste. En effet, ne vous êtes-vous jamais demandé pourquoi aucune encyclopédie, depuis Diderot et compagnie, ne s’intéresse vraiment au vécu des gens ? Est-ce que c’est vraiment important de savoir comment se construit le corps humain, comment utiliser un rabot, ce que sont les styles d’ameublement de Pépin le Bref jusqu’à Macron ? Cela ne manque pas d’intérêt, certes. Mais une encyclopédie qui nous renvoie, comme celle-ci, une vraie image de ce que nous sommes, de ce que nous vivons, c’est tout aussi intéressant !

Encyclopédie des petits moments chiants © Delcourt/shampooing

Et, surtout, cela prouve que personne n’est tout seul dans son coin à « se faire chier » par les petits hasards de sa petite vie ! Cette encyclopédie, donc, est un ouvrage dont la nécessité est réelle : transformer en sourires les infinis tracas que nous imposent la vie, les autres, et nous-mêmes aussi bien souvent !

Encyclopédie des petits moments chiants © Delcourt/shampooing

Un petit livre pour des petites choses, des petits moments, des petits sourires…

Jacques Schraûwen

Encyclopédie des petits moments chiants (auteur : Kek – éditeur : Delcourt/shampooing – 224 pages – mai 2020)

Africa Dreams

Africa Dreams

Quatre albums pour mieux comprendre l’Histoire

C’est il y a quatre ans qu’une série se terminait, une série consacrée au Congo Belge, et à la personne du roi Léopold II. Ce roi qu’on injurie aujourd’hui et qu’on déboulonne en faisant fi de notre Histoire. L’occasion est donc bienvenue de se replonger dans cette série extrêmement bien faite et bien documentée !

Africa Dreams © Casterman

Le monde occidental, à la fin du dix-neuvième siècle, découvre l’Afrique. Il en découvre, surtout, les richesses possibles.

C’est le cas de Léopold II, roi des Belges, qui a  » acheté  » le Congo comme un entrepreneur acquiert une entreprise qui se doit d’être rentable.

A partir de cette réalité, celle d’un homme possédant tout un pays et ne cherchant qu’à rentrer dans ses frais, Maryse et Jean-François Charles ont construit, en quatre volumes, une saga qui est à la fois politiquement engagée et véritablement romanesque aussi.

Tout commence avec l’arrivée, au Congo, de Paul, un jeune séminariste idéaliste. Il est là pour apporter la civilisation aux sauvages africains, sans doute, mais aussi pour retrouver son père, qu’il n’a jamais vu, et dont, en Belgique, on dit pis que pendre.

Tout se continue avec Paul qui découvre que son père n’a rien à voir avec l’image qu’il s’est faite de lui, et que l’oeuvre de civilisation en laquelle il croyait cache des réalités bien plus mercantiles. L’esclavage, c’est vrai, est aboli. Mais au plus profond de ce territoire immense, on n’en est vraiment pas loin ! Et Paul jette sa soutane aux herbes folles de la brousse.

C’est d’aventure qu’il s’agit, ici, mais avec un préétabli : le côté obscur de Léopold II, et c’est bien cette personne royale qui est jugée dans cette série, et jugée presque à l’emporte-pièce. Dans la préface du premier volume, d’ailleurs, Colette Braeckman, remet les choses en perspective et souligne l’ambiguïté de l’image que ce roi revêt : en Belgique, on évite d’en parler, mais, pour les Congolais, il est malgré tout celui sans qui ce pays n’existerait pas dans les frontières qui sont les siennes et qui ont été tracées, en quelque sorte, par le roi belge.

Le propos, de par son évidence politique, aurait pu être pesant, c’est certain. Mais le talent des Charles comme celui de Bihel font qu’il n’en est rien, et que ce sont, d’abord et avant tout, les personnages qui émaillent cette saga, personnages nombreux au demeurant, qui sont le moteur du récit, et qui sont vivants, pleinement.

Africa Dreams © Casterman

Ce qui est frappant, et essentiel, dans ces quatre tomes, c’est l’approche double de l’époque qui est abordée. D’une part, il y a une description, sans tape-à-l’œil, des violences que subissaient les Congolais de la part des colons blancs. Une violence et une brutalité qui étaient, à cette époque, l’apanage de toutes les puissances coloniales, une violence et une brutalité faites d’ostracisme, qui ne sont pas sans rappeler ce qui, jusque dans les années 60 du vingtième siècle, sévissait encore aux Etats-Unis.

Le coup de maître, aussi, pour rendre le discours engagé de cette série accessible à tout un chacun, c’est d’avoir voulu que le Congo soit omniprésent, même lorsque les planches s’attardent en Belgique. Le Roi Léopold II ne connaît pas le Congo, il s’agit pour lui d’un investissement dont il rêve, rien de plus.

Et pour faire accepter ce rêve en Belgique, il y fabrique un Congo de pacotille, celui des serres de Laeken, celui aussi d’un village indigène reconstitué et visité par la haute bourgeoisie comme on visite un zoo. Chose, là aussi, qui a existé un peu partout dans le monde occidental.

Africa Dreams © Casterman

De personnages imaginaires en personnages réels, comme Stanley, ces quatre volumes dessinent, et le terme est parfaitement justifié, un Congo qui, déjà, se déchirait entre plusieurs réalités. Les colons, les missionnaires, certains obéissants aux consignes données, d’autres, à l’instar de Paul et de son père, révoltés et indignés… Les indigènes, aussi, parfois soumis, rarement revendicateurs…

Graphiquement, Frédéric Bihel, a fait le choix, de manière délibérée, de dessiner un Congo plus imaginé que réel, de le perdre dans les brumes du rêvé, d’en retenir d’abord et avant tout des ambiances, faites de moiteurs, de sons, de sensations extrêmes… Et, ce faisant, il réussit à nous restituer un  » vrai  » Congo. Le flou de ses dessins n’estompe le décor que pour mieux le rendre vivant…

Africa Dreams © Casterman

La construction narrative et le découpage graphique de cette série ont voulu faire voyager les lecteurs, entre Afrique et Europe, entre Congo et Belgique, entre fleuve majestueux et vieille Angleterre. Et le but est totalement atteint. On peut peut-être regretter la  » charge  » exclusive qui est portée dans cette saga contre le roi Léopold II et, à travers lui, contre la Belgique. Je pense, quant à moi, que le jugement historique, a posteriori, ne présente que peu d’intérêt, tant il est vrai que l’Histoire ne retient que rarement les leçons qu’elle crée pourtant elle-même. Mais à partir du moment où ce jugement s’élargit et nous donne une image précise et avérée d’une époque, c’est autre chose. Ce n’est plus vraiment du jugement, d’ailleurs, mais un regard. Un regard qui, dans cette série, se termine, avec le quatrième tome, celui qui met en scène, de manière symbolique, à partir de l’exemple du roi Léopold II, tout un système colonial, un système qu’on pourrait qualifier, en comparaison avec aujourd’hui, d’ultra libéral !

Quatre volumes, pas un de plus, et c’est toute une histoire, fouillée historiquement et graphiquement, qui nous est livrée dans  » Africa Dreams ».

Il y a une véritable osmose entre le dessinateur, français, et les scénaristes, belges. C’est aussi cette différence de nationalité, donc de vision de l’Histoire de la Belgique et du Congo, qui font que cette série réussit, le plus souvent, à éviter tout manichéisme trop facile !

Jacques Schraûwen

Africa Dreams (une série en quatre volumes – dessin : Frédéric Bihel – scénario : Maryse et Jean-François Charles – éditeur : Casterman)

Africa Dreams © Casterman
Les Enquêtes de Lord Harold douzième du nom : 1. Blackchurch

Les Enquêtes de Lord Harold douzième du nom : 1. Blackchurch

Ce que j’aime chez Xavier Fourquemin, c’est que chacun de ses albums s’inscrit dans une démarche artistique et humaine à la fois simple et ambitieuse : s’inscrire dans la filiation de la bd dite classique et réussir à innover par le ton et le regard critique qu’il porte sur les histoires qu’il nous raconte.

Les Enquêtes de Lord Harold douzième du nom : 1 © Glénat

Lord Harold est un noble pour qui les soucis d’argent n’existent pas. Il pourrait vivre des jours tranquilles dans sa belle maison, en compagnie de ses tantes. Mais ce grand lecteur a découvert un livre qui l’accompagne partout : « La mystérieuse de Blackchurch ». Et c’est pour tenter de suivre les traces de ce livre que ce jeune homme s’engage dans la police, et demande une affectation dans un des quartiers les plus mal famés de Londres, Blackchurch.

Après avoir découvert ses collègues, peu motivés il faut bien le dire, il va commencer une première enquête qui va lui faire découvrir ce que sont vraiment les bas-fonds de Londres, ce que sont leurs règles, des règles toujours en dehors de la loi. Et rencontrer ainsi les trois femmes qui sont au pouvoir dans l’univers glauque de cette pègre dont il n’avait qu’une connaissance livresque.

Philippe Charlot et Xavier Fourquemin ont construit leur scénario ensemble. Un scénario qui est un peu une mise en abyme, puisque le fil conducteur en est un livre, un livre qui crée un autre livre, en quelque sorte. Un livre qui parle d’un lieu, l’église noire, et qui nous dit que tous les passés sont des placards aux squelettes.

Xavier Fourquemin : le scénario
Les Enquêtes de Lord Harold douzième du nom : 1 © Glénat

IL y a toujours eu chez Fourquemin une volonté de mêler aux réalités les plus sordides, les plus mélodramatiques même, osons le dire, un humour débridé. Et ici, avec Harold, il s’en donne à cœur joie, indubitablement. On se retrouve pratiquement en face d’une sorte de Tintin au pays d’Oscar Wilde. Avec des mots d’auteur qui auraient pu aussi être écrits par Janson, avec un récit qui lance des clins d’œil vers Jean Ray et ses contes du whisky. Et ce mélange particulièrement réussi donne à cet album une véritable originalité, une belle prestance, une belle présence.

Xavier Fourquemin : Tintin au pays d’Oscar Wilde…
Les Enquêtes de Lord Harold douzième du nom : 1 © Glénat

Philippe Charlot, plus habitué à d’autres lieux qu’à Londres, s’est totalement immergé dans son récit, un récit qu’il peuple de références littéraires, historiques qui rythment l’histoire racontée. Dickens n’est pas loin, c’est vrai, de par la caricature qui est faite d’un monde dont l’opposition entre richesse et pauvreté extrêmes annonce des révolutions qui ne seront pas qu’industrielles.

Et pour donner vie à cette opposition d’humanités plurielles dans un même cloaque, le dessin de Fourquemin est d’une totale réussite. Le personnage central a le visage poupon, les yeux amusés, et une espèce de présence au-dessus de la mêlée, alors que tous les personnages qu’il croise, qu’il rencontre, ont des trognes vivantes, des visages et des attitudes qui les rendent présents, des gestuelles qui en font des éléments essentiels à la mise en scène de l’histoire.

Xavier Fourquemin : les personnages, les trognes
Les Enquêtes de Lord Harold douzième du nom : 1 © Glénat

Et ce faisant, réalisateur presque cinématographique d’une aventure de chair, de sang, de sueur et de rêve, Xavier Fourquemin joue avec les stéréotypes, avec certains des codes de la bd, aussi… La présence des animaux, par exemple, symboles muets mais jamais inactifs des sentiments de leurs « maîtres ».

Et ces codes et stéréotypes laissent ainsi la place, par petites touches, à l’analyse souriante (ou moins…) de sentiments humains comme la vengeance, l’amour, la liberté, la haine et, bien sûr le pouvoir. Avec le hasard comme acteur de l’intrigue, avec un dessin qui décrit et donne vie aux physionomies de tous les personnages, ce Lord Harold est d’ores et déjà, même si ce livre est à suivre, un des héros les plus attachants de ces dernières années, au sein de la bande dessinée « tous publics ».

Xavier Fourquemin : les stéréotypes
Les Enquêtes de Lord Harold douzième du nom : 1 © Glénat

Les grands oubliés des bandes dessinées, ce sont souvent les auteurs des couleurs. Je dis « auteurs », oui, parce que, souvent, leur collaboration à un livre s’avère essentielle, pour l’ambiance, d’abord, pour le mouvement, ensuite, pour la lumière enfin. Et le travail de Simon Canthelou est absolument fabuleux, dans ce livre. Il a pris le parti de ne pas travailler sur les clairs-obscurs habituels quand on aborde des lieux comme les bas-fonds d’une ville, préférant utiliser des lumières pleines de relief, souvent rasantes, parfois comme nées de lampes à huile approchées des visages.

Xavier Fourquemin : la couleur
Les Enquêtes de Lord Harold douzième du nom : 1 © Glénat

Je vais quand même ajouter un tout petit bémol à cette chronique : une horrible faute d’orthographe sur la quatrième de couverture ! Mais cela n’enlève rien à la grande qualité de cet album.

Premier tome d’une série, ce Lord Harold séduit, énormément. De livre en livre, Fourquemin et Charlot construisent vraiment un univers qui leur est propre, un monde dans lequel vous trouverez, toutes et tous, votre place !

Jacques Schraûwen

Les Enquêtes de Lord Harold douzième du nom : 1. Blackchurch (dessin : Xavier Fourquemin – scénario : Philippe Charlot – couleurs : Simon Canthelou – éditeur : Glénat – 54 pages – janvier 2020)