Le Cimetière des Innocents : 2. Le bras de saint Anthelme

De l’Histoire, du fantastique, de l’ésotérisme, de la religion… et de l’aventure !

Revoici Jonas, jeune protestant à la recherche des restes de son père. Revoici Oriane, fille d’un alchimiste tué par le pouvoir catholique. Revoici le cimetière des innocents, en pleine guerre de religions, et Oriane, recluse, au milieu de ce cimetière, et considérée comme une sainte !

 

Le Cimetière des Innocents © Bamboo/Grandangle

Avec cette série, on se retrouve en présence de deux tempéraments à la fois très différents et à la fois très complémentaires.
D’une part, il y a le scénariste Philippe Charlot. L’auteur de « Bourbon Street », des « Sœurs Fox », et du superbe « Gran Café Tortoni » est un écrivain qui aime créer des récits sur base de réalités historiques précises, et particulièrement fouillées au niveau de la documentation. La grande Histoire, pour lui, l’Histoire officielle, est un départ, toujours, à des découvertes de lieux, de dessous plus ou moins avouables, et toujours, surtout, à taille humaine !
D’autre part, il y a Xavier Fourquemin. Son graphisme est loin d’être « réaliste », mais parvient sans problème à créer des ambiances qui, elles, sont celles de la réalité. L’histoire est aussi sa préoccupation, graphiquement, et il aime se plonger dans des décors qui restituent des ambiances du passé, et il aime dessiner des personnages dont le vêtement comme l’attitude, l’aspect comme le mouvement restituent la vérité d’un moment de l’histoire humaine. Fourquemin, c’est aussi le dessinateur des visages, des trognes, de leurs expressions, presque caricaturales mais toujours respectueuses.
Le côté « écriture » et le côté « graphique », ainsi, ne s’opposent nullement dans leurs collaborations. Et, dans ce « Cimetière des innocents », ces deux aspects de la création font corps pour nous offrir une fresque haute en couleurs, pleine d’humour et de folie, pleine d’amour et d’horreur !

 

Le Cimetière des Innocents © Bamboo/Grandangle

 

Dans ce deuxième tome, ces deux auteurs accentuent ce qui n’avait été qu’esquissé dans le premier volume de cette série, à savoir le « fantastique ». Le père d’Oriane, dans sa recherche de la pierre philosophale, a découvert une autre pierre… Capable, lorsqu’elle est tenue par les mains de sa fille, de pouvoirs surnaturels, par exemple de redonner vie, fantomatique mais réelle en même temps, à des êtres morts, et ce à partir d’un fragment de leur cadavre, un cheveu, un os…
Oriane, donc, du fond de sa prison de recluse, va vite passer auprès de la populace crédule pour une sainte. Auprès, aussi, du clergé…
Les événements, dès lors, vont s’agencer pour qu’Oriane retrouve la liberté, pour que Jonas sache la vérité sur son père, le tout sur fond de commerce de reliques et d’« indulgences », de siège de Paris, de magie et de violence, le tout au long d’une galerie de personnages dignes des « seconds rôles» des films anciens, comme « La Kermesse Héroïque »…
Oriane a des pouvoirs… Des pouvoirs que lui confère cette pierre découverte ou créée par son père… Et l’apparition des « fantômes » permet quelque scènes à la fois extrêmement humoristiques et extrêmement porteuses de réflexions, comme ce retour de Saint-Louis dans un monde de faux-semblants qu’il ne peut accepter !

 

Le Cimetière des Innocents © Bamboo/Grandangle

 

C’est cela, en fait, cette série : une fable sur le réel et ses avatars… Une fable sur le possible et l’indicible… Une aventure humaine portée par des sentiments forts, l’amour, le désir, mais aussi la cupidité et l’ambition.
L’Histoire est regardée par le petit bout de la lorgnette. Elle est un décor, et en même temps un élément de l’intrigue, de la narration, mais l’essentiel reste, de bout en bout, le trajet de vie de quelques personnages. Des personnages, à part Oriane, qui sont tous plus des anti-héros que des héros purs et sans reproche !
Je parlais des films anciens, et Philippe Charlot en a retrouvé le rythme, il en a retrouvé aussi le sens aigu du dialogue. Quant à Fourquemin, son trait est ici plus nerveux que dans « Le train des orphelins », gagnant en vivacité et en mouvement.

 

Le Cimetière des Innocents © Bamboo/Grandangle

 

Charlot et Fourquemin : un des excellents duos gagnants de la bande dessinée !
C’est de la bd tous publics, c’est de la bd amusante, c’est de la bd sérieuse, c’est une série dont on ne peut qu’attendre la suite avec impatience !
Et le bras de Saint Anthelme, croyez-moi, va vous offrir, dans cet album, une bien belle surprise !…

 

Jacques Schraûwen
Le Cimetière des Innocents : 2. Le bras de saint Anthelme (dessin : Xavier Fourquemin – scénario : Philippe Charlot – éditeur : Bamboo/Grandangle)

Ailefroide

Le livre d’une vie, le roman graphique de défis, de rêves et d’apprentissages…

Amoureux de la montagne, ce livre est pour vous… Amoureux des aventures humaines vécues en marge des normes, ce livre est pour vous… Amoureux d’une bande dessinée qui s’accepte totalement comme objet d’art et de littérature, ce livre est pour vous !…

 

Ailefroide © Casterman

 

Avec « Ailefroide », nous nous trouvons en face d’un livre étonnant et multiple.
Bien sûr, c’est d’abord la « biographie » dessinée de Jean-Marc Rochette lui-même. Il voulait devenir guide de montagne, il s’est réalisé comme dessinateur de bande dessinée. Il se voulait aventurier éperdu des fulgurances de la nature, il s’est enfoui dans les imaginaires de papier nourris de ses souvenances et de ses espérances.
Dans ce livre, tout commence par le peintre Soutine, et ses émerveillements de lumière qu’un gamin, Rochette, regarde, et veut toucher. Et ce sont ces couleurs-là, sans même s’en rendre compte, que ce gamin va rechercher dans les défis qu’il s’impose, face d’abord à des parois à gravir, à des montagnes à découvrir, par des voies de plus en plus difficiles, de plus en plus envoûtantes.
Dans ce livre, donc, tout continue par ces défis qui sont autant d’apprentissages pour le jeune Rochette. Un gamin qui se découvre dans l’aventure, certes, mais pour qui, inconsciemment, cette aventure est aussi celle de l’amitié, celle du partage, pour qui cette aventure devient plus qu’un apprentissage au « sport », un apprentissage à la vie elle-même, avec ses passions, ses folies, ses démesures, ses raisons, aussi…
De page en page, on suit le parcours pratiquement initiatique de ce gamin qui, peu à peu, découvre qu’au-delà du rêve il y a un au-delà infiniment moins lumineux, infiniment plus cruel, celui de la souffrance, celui de la mort.

 

Ailefroide © Casterman

 

Jean-Marc Rochette: Apprentissage _ Défis

 

Jean-Marc Rochette: Rêve – Réalité – Mort

 

Avec Rochette, on se trouve toujours en porte-à-faux par rapport aux habitudes qui peuvent être celles de la bande dessinée. Bien sûr, il y a une narration graphique parfaitement maîtrisée, un découpage traditionnel qui met à l’aise tous les lecteurs. Mais il y a aussi la présence, au détour des pages, et ici dès la première page, d’ailleurs, de l’Art. Soutine, oui… Mais aussi l’architecture, au travers des décors, des paysages, des chapelles, des ruelles. On sent toujours, chez Rochette, qu’une existence, quelle qu’elle soit, ne peut se montrer, se révéler qu’ancrée profondément dans un lieu, dans une succession de lieux. Et même s’il est, dans ce livre-ci, didactique quant aux techniques de l’alpinisme, il réussit à l’être en nous montrant la montagne vivre, remuer, palpiter… Vibrer, même, sous la présence lumineuse de ciels qui, oppressants parfois, se font surtout des envolées vers des ailleurs toujours plus lointains, toujours plus poétiques.
Et pis, il y a aussi le côté littéraire de son écriture. Chaque personnage a sa façon de parler, de s’exprimer, comme il a sa manière personnelle de bouger. On sent aussi, au travers des textes qui émaillent son récit, la présence de références d’écrivains, pas en tant que « citations », mais bien plus comme inspiration assumée.

 

Ailefroide © Casterman

 

Jean-Marc Rochette: Couleur

 

Jean-Marc Rochette: Littérature

 

On entend, dans ce livre, bruisser le silence. On ressent la persistance de l’anecdote tout au long d’un destin en construction. On s’enfouit dans un album véritablement construit comme un roman, avec des dialogues, des descriptions, des chapitres, même. On assiste à la naissance de la peur, petit à petit, et à cette prise de conscience douloureuse : vivre, vieillir, c’est accepter la peur.
Il s’agit d’une longue tranche de vie, faite de plusieurs époques. De plusieurs réalités, aussi, puisque ce roman graphique nous montre Rochette abandonner la montagne après en avoir découvert les morsures, découvrir la souffrance, personnellement et en assistant, à l’hôpital, à une scène d’une horreur quotidienne inacceptable.
On le voit devenir dessinateur de bande dessinée, et assumer pleinement quelques influences qui, dans ce « Ailefroide », embellissent le dessin… Rochette, par exemple, revendique pleinement le côté « adolescent, boy-scout » de ses personnages et, donc, du dessin qui les montre, et qui rappelle de manière évidente le talent de Pierre Joubert, ou de Pierre Forget.

 

 

Ailefroide © Casterman

 

Jean-Marc Rochette: Joubert, etc

 

 

C’est de la bande dessinée, d’abord et avant tout. Mais de la bande dessinée qui rend hommage à la peinture, à quelques aînés, aussi, comme l’immense Corben. De la bd qui, neuvième art à part entière, prône avant tout la liberté… Celle de la création, celle du rêve, celle de prendre les chemins, qu’ils soient des voies entre deux pitons rochers ou les pages d’un journal de bande dessinée des années 70.
Et c’est cela que je retiendrai sans doute de ce livre : l’aile froide de la liberté et de ses angoisses qui souffle tout au long de ses pages !

 

Ailefroide © Casterman

 

Jean-Marc Rochette:

 

Un livre de Jean-Marc Rochette, c’est toujours un événement. Un livre dans lequel Olivier Bocquet a participé au scénario, c’est aussi toujours un gage de qualité.
Alors, que vous aimiez ou non la montagne, l’alpinisme, l’escalade, cela n’a pas d’importance… Ce livre est une fresque épique, romantique, initiatique qui, vécue, nous offre le paysage plutôt que le portrait d’un être humain à la poursuite de ses possibles artistiques ! Une fresque que je vous invite à découvrir !…

 

Jacques Schraûwen
Aile Froide (dessin et couleur: Jean-Marc Rochette – scénario : Jean-Marc Rochette et Olivier Bocquet – éditeur : Casterman)

La Cour des Miracles – Livre Premier : Anacréon, Roi des Gueux

Les bas-fonds de l’Histoire, racontés et dessinés avec passion et talent ! Un début de série à ne pas rater !!!

La Cour des Miracles © Soleil/Quadrants

La Cour des Miracles… Tout le monde en a entendu parler… Cette assemblée de truands, voleurs, assassins, tire-goussets et tutti quanti a fait les beaux jours de bien des romans, de bien des légendes.
Et voici donc cette cour royale de la lie de la capitale française devenue le sujet principal d’une nouvelle série de BD !
Tout comme moi, vous pourriez vous attendre à une description romancée et quelque peu « crapuleuse » de la face sombre d’une société dans laquelle la noblesse occupait le haut du pavé avec dédain pour la plèbe. Et c’est vrai qu’il y a un peu de ça, dans ce premier opus.
Mais il y a aussi et surtout le portrait d’une époque. Un dix-septième siècle qui ne pensait pas encore à un avenir révolutionnaire, et qui s’habituait à la soumission imposée, de supplices publics en exécutions capitales offertes en spectacle à un peuple digne des moutons de Panurge.
Et dans ce monde habitué au quotidien de l’horreur, les truands de tout poil, sous l’autorité du « roi Anacréon », se dessinent plus comme des révélateurs d’une société en déliquescence que comme acteurs de cette (dés)organisation sociale…

La Cour des Miracles © Soleil/Quadrants

On est loin, finalement, de la simple description. On est même dans le romanesque le plus efficace, le plus échevelé, avec un roi de la Cour des Miracles qui choisit son fils comme successeur, avec un vol qui tourne mal, avec ce fils torturé, avec la fille du roi des brigands parisiens qui s’affirme comme élément essentiel de l’intrique, avec des combats, des lâchetés, des trahisons. Et avec, aussi, des regards tout à fait véridiques sur la grande Histoire, sur les décors, physiques ou intimes, de la vie dans le palais de Louis XIV, avec le détail scatologique du Roi se faisant nettoyer l’entre-fesses par un de ses courtisans au visage dégoûté. Avec une vision, également, sur le théâtre, celui de Molière plus particulièrement.

La Cour des Miracles © Soleil/Quadrants

Le scénario, vous l’aurez compris, est extrêmement « fouillé », dans le bon sens du terme, sans jamais être lourd, loin de là ! En nous faisant entrer dans l’intimité d’une « confrérie », au sens large du terme, de laissés pour compte pour qui le maître-mot est de « voler et ne rien garder », Stéphane Piatzszek nous fait découvrir les dessous de l’Histoire, et il le fait aussi au travers du langage. Mais il le fait avec le talent d’un conteur d’histoire policière, également, ce qui rend son récit passionnant à lire, aussi passionnant que les bons romans de Féval, par exemple.
Quant au dessin, Julien Maffre s’éloigne ici très fort du graphisme qui était sien dans « La Banque ». Je dirais même qu’il s’est inspiré, presque, des images nées à la lecture de Rabelais, par la force qu’il peut imposer aux trognes de ses personnages, des personnages très typés, reconnaissables de page en page, des personnages avec des mimiques qui, proches de la caricature parfois, restent toujours formidablement humaines.
Et puis, il y a la couleur de Laure Durandelle, qui fait un peu penser aux illustrations chères à Epinal, en d’autres temps : des tons variés, qui ont du corps, et qui participent pleinement à la dynamique de l’histoire qui nous est racontée, en lui donnant un vrai relief.

La Cour des Miracles © Soleil/Quadrants

C’est un livre « historique », c’est un livre qui nous parle des différences, celles des corps, celles des esprits, celles des éducations. C’est un livre qui nous conduit derrière les apparences et mêle, intimement, et avec talent, graphiquement et littérairement, des histoires passionnées et bien menées à une Histoire dont on ne connaît généralement que les ors, les guerres et les fêtes !
J’ai beaucoup aimé ce livre, son côté « Villon », son côté « chanson de Mandrin », son côté démesure des sentiments humains…
Et je pense que vous devriez l’apprécier, vous aussi, tant pour ce qu’il nous raconte que par la manière dont il nous le raconte !

Jacques Schraûwen
La Cour des Miracles – Livre Premier : Anacréon, Roi des Gueux (dessin : Julien Maffre – scénario : Stéphane Piatzszek – couleur : Laure Durandelle – éditeur : Soleil/Quadrants)

 

La Cour des Miracles © Soleil/Quadrants