Justine et autres récits entre vice et vertu – l’esthétique charnelle de l’érotisme selon Guido Crepax, pour lecteurs avertis, selon l’expression consacrée…

Justine et autres récits entre vice et vertu – l’esthétique charnelle de l’érotisme selon Guido Crepax, pour lecteurs avertis, selon l’expression consacrée…

Le divin marquis, qui se voulait moraliste aussi, mais moraliste d’une totale amoralité, a fait du vice et de la vertu deux sœurs du charnel humain, comme l’ont été dans ses œuvres les sœurs Justine et Juliette, symboles dénudés de deux regards antinomiques sur le plaisir, et donc le bonheur…

copyright crepex

Le dessinateur Guido Crepax est symbolique de ces années 70 qui ont vu, dans la société, s’écrouler peu à peu les normes morales et, surtout, leurs censures. Ce fut également le cas dans la bande dessinée, avec mille et une approches enfin possibles de l’érotisme et de la pornographie, deux mots miroirs de deux réalités littéraires fusionnelles… Le monde de l’édition vit alors se côtoyer le pire et le meilleur, qualitativement parlant… Des noms, aujourd’hui, restent encore, et c’est tant mieux, de quelques-uns de ces artistes qui se sont aventurés dans les méandres de la liberté d’imaginer, de rêver, de décrire, de raconter les soubresauts de l’âme humaine s’acceptant enfin faite de chair !

copyright delcourt

Et donc, parmi ces véritables artistes de l’érotisme, aux côtés de gens comme Pichard, ou Levis, ou Lucques, ou Hugdebert, ou Manara, ou d’autres encore, il y a eu Crepax… Il est de ces dessinateurs dont on n’a nul besoin de voir la signature pour reconnaître son travail… Il est de ces dessinateurs qui, sans jamais avoir peur de dessiner, dans ce qu’il peut avoir de plus trivial, le désir sexuel et ses aboutissements, a réussi à construire un style à aucun autre semblable, tant au niveau de la narration graphique qu’à celui des canons de la beauté et du plaisir physique. Il fut l’auteur, ainsi, surfant sur une certaine mode libertine et donc libertaire, d’albums importants dans l’Histoire du neuvième art : Valentina, Histoire d’O, Emmanuelle… Il y a eu ses inspirations sadiennes, mais aussi celle de Sacher Masoch avec la Venus en fourrure.

copyright delcourt

Et cet album-ci nous offre la chance, en une époque où la moralisation de la société semble vouloir à nouveau se glisser partout dans les corridors du pouvoir, de nous plonger, lecteurs sachant que toute histoire racontée l’est au travers du sentiment et de ses émotions, de s’immerger, oui, dans un « style » mêlant la beauté formelle de corps aux jeunesses parfaites, et de visages aux caricatures lubriques évidentes… Un style qui, au-delà de la narration, de la construction des récits, va chercher ses outils dans les univers littéraires, certes, mais aussi dans ceux d’une peinture érotique, et enfin dans les mondes du cinéma. Mais jamais Crepax ne se contente d’utiliser ces outils simplement. Ses planches mêlent ainsi, en des constructions presque anarchiques, des gros plans, des insertions d’images, des mises en avant de détails qui vont du sourire à la vérité d’un sexe dénudé… Un livre de Crepax, cela se lit, certes… Mais cela se regarde, d’abord et avant tout, cela se feuillette, se visite, au hasard des pages tournées… Crepax a inventé, en une époque de libertés possibles, une esthétique étrange, envoûtante, à la fois démesurée et intimiste. A ce titre, il fait sans aucun doute possible partie des grands noms de la bande dessinée !

copyright delcourt

Dans cet album, oui, le vice et la vertu se font face, sans apprêts, avec comme seuls chemins possibles ceux de la volupté et du désir. Crepax s’enfouit dans un récit de Sade, mais aussi dans d’autres histoires nées de ses propres imaginaires, de ses propres fantasmes probablement. Il en résulte une œuvre qui réussit à survoler avec intelligence une carrière époustouflante, une œuvre dans laquelle se définissent dans le flou, mais dans des dessins d’une précision esthétique totale, les notions de bonheur, de désir, de plaisir, et de jouissance… Crepax nous parle-t-il de jouissances perverses assumées ou de libertés de corps au bout desquelles seul compte le frisson ?

copyright delcourt

Et des frissons naissent, à l’âme plus qu’aux chairs, avec cet album à ne pas mettre entre toutes les mains, mais à savourer avec délices…

Jacques et Josiane Schraûwen

Justine et autres récits entre vice et vertu (auteur : Guido Crepax – éditeur : Delcourt Erotix – novembre 2025 – 232 pages)

copyright delcourt

Leo Loden : 30. Bubonic Et Vieilles Dentelles

Une série bd qui est toujours présente après plus de trente ans, toujours aux mains du même dessinateur, toujours aussi agréable à lire, cela se souligne ! Cela s’applaudit ! Cela se savoure…

copyright soleil

On a parfois (et à tort) comparé cette série d’albums à Gil Jourdan… On a un peu plus souvent dit que Carrère, le dessinateur, n’était qu’un copieur… A tort, encore plus ! Certes, le graphisme de cet auteur, ses mises en scène, son sens du mouvement et des décors, tout cela est, sans aucun doute possible, la marque de ce qu’on devrait appeler la bande dessinée belgo-française. Il y a des filiations évidentes avec les grands dessinateurs de ce qu’on a erronément appelé l’école de Charleroi, le tout mitonné d’un regard vers Uderzo, vers la ligne claire, aussi, de ci de là. Serge Carrère est un auteur, simplement, d’une incontestable personnalité, qui a, avec Leo Loden (et Christophe Arleston !!!) créé au tout début des années 90 un personnage de détective privé classique, attachant, tout au long d’une série qui mêle à la fiction, toujours, des ouvertures réelles vers nos réalités quotidiennes !

copyright soleil

Et c’est bien le cas avec ce trentième album. Cette fois (la seconde, je pense, depuis le début de la série), les deux auteurs, Nicoloff au scénario et Carrère au dessin, obligent leurs personnages à se balader, toujours à Marseille, mais dans une tout autre époque ! En 1720, très exactement !…. Il ne s’agit pas de voyage dans le temps, mais, plus simplement, de faire de Leo, de son tonton Loco et de Marlène, sa tendre fiancée qui n’est pas contre de doux moments intimes, des personnages crédibles de ce dix-huitième siècle, de Marseille en ce temps-là et de la peste bubonique… Et la mayonnaise… euh, l’aïoli plutôt… prend à la perfection !

Soulignons que cette épidémie a été au centre, également, d’un roman de Marcel Pagnol. Mais ici, même si Marseille et ses environs sont et restent au centre de l’intrigue, c’est bien à une aventure policière que nous assistons… Policière, oui, et sérieusement historiquement documentée… Policière, en effet, et humoristique… Policière, toujours, avec des observations qui ne peuvent qu’éveiller, chez le lecteur, des souvenirs, ma foi, assez récents !

copyright soleil

Et donc, dans ce Marseille de 1720, Leo Loden doit enquêter sur la mort de l’épouse d’un riche bourgeois. S’agit-il d’une « fièvre orientale » comme les officiels le disent, ou de la peste ? Et cette maladie qui, peu à peu, envahit Marseille et tue des milliers et des milliers de personnes, comment et par qui a-t-elle pu pénétrer dans la cité phocéenne ? Pour cette enquête, Leo, Loco et Marlène vont se balader dans la ville, dans ses environs, sur mer aussi… Et, ce faisant, nous expliquer comment fonctionnaient à l’époque les livraisons par bateau, comment fonctionnait la quarantaine… Et les passe-droits… Et les corruptions… Et les courses à l’argent ou au pouvoir…

copyright soleil

Rien de nouveau sous le soleil, qu’il soit celui de Marseille ou de n’importe quelle ville au monde, finalement ! Surtout que Nicoloff met les pieds dans le plat pour portraiturer une ville qui, aujourd’hui, fait parler d’elle chaque jour. Revisiter l’histoire, pour nos deux compères auteurs, c’est l’occasion, ainsi, de parler du covid, de la peur se généralisant, de ceux qui en profitent, du confinement ne servant pas à grand-chose… Le tout avec un humour qui se révèle bien plus mordant, plus amer souvent, que dans les albums précédents. Avec, par exemple, ce dialogue avec un commerçant :

« –  On peut être commerçant et avoir un cœur.

–  Oui, je connais cette théorie. »

Ou, pire encore, cet autre dialogue :

« –  Nous suivons le même but que vos édiles : éviter une panique…

 –  Même si pour cela il faut souffler sur les peurs primaires ! »

Oui, le parallèle avec le covid ne se cache nullement ! Comme ne se cache nullement un autre parallèle à faire avec les attitudes de marché noir, de délations même, connues pendant la guerre 40-45… Et c’est aussi tout cela qui, au-delà de l’enquête et ses cotés « didactiques », rend cet album très intéressant…

copyright soleil

Depuis les débuts de cette série, nous avons été accrochés, Josiane et moi, par son rythme, par son humour, par son côté graphique, référentiel à la BD populaire dans le sens noble de ce terme. Au bout de trente albums, Je ne suis toujours pas déçu ! La peste de 1720 à Marseille, les guerres de toutes sortes, les épidémies de quelque sorte qu’elles soient, tout cela, dans ce trentième album, se savoure pour un vrai plaisir de lecture ! En n’oubliant pas que la lumière des couleurs, dues à Cerise, est un des éléments importants de la réussite de cet album…

Jacques et Josiane Schraûwen

Leo Loden : 30. Bubonic Et Vieilles Dentelles (dessin : Serge Carrère – scénario : Nicoloff – couleur : Cerise – éditeur : Soleil – novembre 2025 – 48 pages)

Là Où Tu Vas – Voyage au pays de la mémoire qui flanche

Là Où Tu Vas – Voyage au pays de la mémoire qui flanche

Le pays de la mémoire qui flanche… C’est un pays qui n’a rien de lointain, c’est un pays de brumes et de silences, c’est un pays qui appartient aux paysages de bien des vies… Et, ici, c’est une bande dessinée exceptionnelle !

copyright futuropolis

La maladie fait partie intégrante de toute existence. Les progrès de la médecine, annoncés avec fracas de chiffres toujours partiels donc partiaux, n’empêchent pas le cancer de tuer toujours et encore… Parle-t-on, dans les cénacles des statisticiens et des professeurs émérites, de la souffrance librement consentie de celles et ceux qui, jusqu’aux ultimes instants, accompagnent un proche dont ils savent que la mort est déjà là, derrière la porte ? Non… On ne parle pas d’eux et de leurs survies… Tout comme on ne parle pas non plus de ceux qui accompagnent une autre maladie terrible, celle qu’on appelle « Alzheimer », qu’on devrait plutôt nommer « troubles cognitifs »… Avec ce livre-ci, on en parle, enfin, avec tendresse, avec intelligence, avec une forme de détachement qui n’enlève rien à une réalité à la fois horrible et extraordinaire…

copyright futuropolis

Etienne Davodeau est un dessinateur qui a toujours eu la volonté de parler des gens tels qu’ils sont, de ne jamais en faire des héros, d’en décrire les quotidiens, mille fois plus intéressants et passionnants que ce que nous racontent sans âme les médias de toutes sortes. Etienne Davodeau fait de la bande dessinée un art d’abord et avant tout proche de toutes celles et de tous ceux qu’il rencontre… Qu’il raconte… Qu’il aime et fait aimer… Il en résulte, aujourd’hui, ce livre dans lequel sa compagne, Françoise Roy, révèle, en même temps que sa présence essentielle, son métier, qui n’en est pourtant pas un, d’infirmière spécialisée dans l’accompagnement des gens malades de la maladie d’Alzheimer et de tous les troubles proches de cette maladie.

copyright futuropolis

Je pense que la générosité n’est plus, de nos jours, une qualité… Sur les trottoirs de Paris ou de Bruxelles, et pas uniquement sur ceux de Manille, des mains se tendent qui restent toujours vides… Mais il reste, de ci de là, des gens généreux… Pas par idéologie, pas par foi, mais par nécessité humaine, humaniste… Force est de reconnaître que dans le monde de la bande dessinée, la générosité n’est pas très souvent présente ni mise à l’avant plan ! Heureusement, il y a Etienne Davodeau… Et sa compagne… Qui, à deux, nous offrent en quelque 160 pages des portraits tout en tendresse, une tendresse qui ne cache rien cependant de la détresse, de l’angoisse, de l’incertitude…

copyright futuropolis

Ce que nous raconte ce livre est très simple, finalement… Davodeau, après des années, a réussi à convaincre sa compagne de lui permettre de faire un album qui parle de ses quotidiens professionnels… C’est donc à une forme de dialogue à la fois intime et ouvert sur le monde que nous assistons. Intime, parce que parler à deux d’un métier aussi profondément ancré dans une maladie que rien ne peut soigner, c’est aussi se plonger dans ses propres tristesses, faiblesses… Un dialogue ouvert sur le monde, parce que ce qui unit les deux co-auteurs (oui, je me dois de les appeler ainsi, tant ils sont en fusion sans cesse présents au long des pages de ce livre), ce qui les réunit, c’est une évidente et nécessaire pudeur. Un dialogue, également, qui s’ouvre à des explications parfois didactiques, toujours simples de cette maladie, de cet accompagnement… Le côté paramédical, par exemple, montre que tout l accompagnement s’appuie, après beaucoup d observation et avec beaucoup d investissements personnels, sur des activités, quotidiennes, sportives, artistiques… Sur des intérêts et compétences qui restent présents, quoi qu’on puisse en penser… Et tout cela donne à ce livre, malgré, l’inéluctable de la maladie, un sentiment d’espoir. Celui, par exemple, de moments paisibles, heureux même, partagés véritablement… Des instants qui sont comme des bouffées d oxygène pour les aidants proches… Il y a là une mise en lumière, par Davodeau et sa compagne, d’une forme réelle de positivité possible que les aidants, les proches, les époux, les épouses, les enfants ne perçoivent que difficilement, noyés qu’ils sont dans les difficultés du quotidien, au sein d’une société qui ne s’intéresse même pas à eux…

copyright futuropolis

Tous les personnages malades sont décrits dans toute leur spontanéité, dans toutes leurs souffrances, parfois à peine visibles, de ne plus avoir de mémoire, donc d’histoire personnelle, donc de vécu, donc de vie, mais ils restent, à l’exception d’un seul, anonymes… Belle performance d’auteur que de parvenir ainsi à ce que la vérité d’un récit, simple et charpenté au gré de conversations intimes et personnelles, que cette vérité ne puisse nuire à personne ! Ni aux malades, ni à leurs familles… Oui, à tous les « accompagnants » de cette maladie… Ce sont eux aussi, en filigrane, qui sont les éléments moteurs de cet album…

copyright futuropolis

Je ne vais pas entrer dans les détails… Ce n’est pas un livre qu’on peut raconter, c’est un livre qu’il faut, absolument, lire et faire lire !

Un livre qui se ponctue par ce petit texte d’Etienne Davodeau : « On a marché. Elle a parlé. J’ai écrit. Ce qui restera de nos traces, c’est ce livre. Cette histoire de gens qui ont sans doute oublié leur histoire. Cette histoire de personnes que vous connaissez peut-être. Que nous seront peut-être. Des personnes qui sont nous. C’est peut-être là où nous allons. (…) Dans les mémoires, nos traces s’effacent. Dans les livres, elles résistent autant qu’elles peuvent. Quoi qu’il en soit, reste toujours le moment présent. Et sa beauté parfois. »

Ne me décevez pas… Achetez ce livre, c’est un de ces albums qui prouvent que l’humanité existe encore, qui nous montre que la bande dessinée, lorsqu’elle arrête de se regarder le nombril, peut nous offrir des véritables chefs d’œuvre !

Jacques et Josiane Schraûwen

Là Où Tu Vas – Voyage au pays de la mémoire qui flanche (auteur : Etienne Davodeau (et Françoise Roy) – éditeur : Futuropolis – octobre 2025 – 160 pages)