Là où vont les Fourmis

Là où vont les Fourmis

Michel Plessix et Frank Le Gall : un duo gagnant pour un livre tous-publics, un joli conte initiatique et poétique qui se savoure comme une jolie tranche d’enfance…

 

Dans un décor digne des mille et une nuits, un petit garçon, Saïd, préfère à l’école, au travail, aux habitudes le plaisir qu’il a à suivre les fourmis, sur le sol, le long des caniveaux. Et en marchant à la suite de cette longue colonne qui semble ne s’intéresser d’aucune manière aux humains, Saïd se pose une question existentielle… Où vont-elles, ces fourmis ?… Dans quel univers merveilleux, magique, peuplé de djinns, peut-être, ces fourmis pourraient-elles le conduire s’il osait les suivre plus loin que les frontières de la cité ?

Un jour, un homme l’arrête. C’est son grand-père, qu’il ne connaît pas, et qui l’emmène loin des maisons, au milieu d’un troupeau de chèvres. Des chèvres qu’il va devoir garder et surveiller, puisque son grand-père a décidé d’aller faire son pèlerinage à La Mecque.

Et voilà ce gamin rêveur, croyant à la magie, perdu à l’orée du désert, avec comme seul lien avec le monde la visite d’un cousin une fois par semaine, pour le ravitaillement !

Perdu, oui… Seul ?… Pas vraiment, puisqu’une des chèvres, soudain, meuble le silence en lui parlant. Cette chèvre, parfois moralisatrice, à l’odeur toujours puissante, aux avis à l’emporte-pièce, aux réflexions de temps en temps poétiques, cette chèvre devient l’amie de Saïd.

A la suite de circonstances dignes, elles aussi, des contes des mille et une nuits, Saïd et sa chèvre doivent s’enfuir, à travers le désert… Et là, au long d’une errance tout en partages de sensations et en dialogues parfois animés, Saïd retrouve ses fourmis… Et les suit…

Tout cela peut faire penser à ce poème de Paul Fort :  » Le bonheur est dans le pré, cours-y vite, il va filer… cours-y vite, il a filé « .

Et c’est vrai que le thème central, et presque unique même, de cet album, c’est le bonheur… Qu’est-il, comment et où le découvrir, quelles en sont les caractéristiques ?….

Se trouve-t-il vraiment  » là où vont les fourmis  » ?… Ou se trouve-t-il dans le but du pèlerinage du grand-père ?…

Il est, sans doute, comme le pensent et nous le disent les auteurs de ce conte magique, dans le trajet plutôt que dans le but, dans le présent plutôt que dans le passé ou le futur, dans l’ici, dans le maintenant. Et tous les personnages de ce livre, même les méchants (qui, finalement, ne le sont pas vraiment…) vont finir par le découvrir, et, dès lors, par faire du sourire une des réalités de leurs existences mêlées.

Le plaisir est dans le regard que l’on pose sur le présent. Et c’est aussi le cas pour Le Gall et Plessix, qui, complices en accordailles évidentes, conjuguent au long de leur travail un sens du plaisir, de l’humour, de la tendresse, qui transparaît à chaque page !…

Michel Plessix: le bonheur

Michel Plessix: le travail et le plaisir

 

 » Là où vont les fourmis « , c’est un conte, un conte initiatique, un conte poétique, un conte à la morale bien-pensante totalement absente. C’est aussi une fable sur le langage, la  » communication  » entre les êtres, la façon dont les humains peuvent apprendre à se découvrir tout en découvrant ceux qui les entourent. Les noms mentent, les apparences aussi. Jouer avec les mots, comme le font les auteurs de ce livre, c’est jouer avec les idées, également, c’est faire s’entrechoquer les réalités et les mêler de fantastique, de magie, d’impossible, d’improbable, et donc, de plaisir, encore, toujours.

Tout au long de cet album qui se lit avec le sourire aux lèvres, on a l’impression, en tant que lecteur, de se trouver autour d’un feu de camp et d’écouter un accorte vieillard nous raconter une histoire qui, pour imaginaire et imaginée qu’elle soit, nous fait rêver à des mondes dans lesquels la joie et le bonheur deviennent une règle générale… Le bonheur, oui, et l’humour, aussi, surtout, un humour tout en tendresse, tout en jeux de mots, tout en douceur.

Michel Plessix: le conte et la poésie

Michel Plessix: les mots

 

 

Humour et poésie sont aussi les constantes du dessin de Michel Plessix. Même les méchants, sous sa plume, ont des  » bonnes bouilles « , de manière à ce qu’on sache que, sans doute, derrière leurs actions se cachent des qualités qui ne demandent qu’à apparaître.

On a vraiment la sensation, en lisant ce livre, en s’attardant sur les pages, que Plessix nous dit, en dessinant, que tout est vrai puisque imaginaire, que tout est possible puisque dessiné, et que le sens de la liberté qui est le sien dans son récit est aussi celle du lecteur qui peut, sans regret, et surtout sans honte, retrouver dans l’album des traces de sa propre enfance.

Dans le dessin de Plessix, il y a un véritable sens de la mise en scène. Pas une mise en scène cinématographique, non, mais graphique, et qui prend de la profondeur, du relief, avec une couleur qui rend admirablement compte des paysages omniprésents dans ce désert où voyagent les fourmis et Saïd…

 

Michel Plessix: le dessin et la couleur

 » Là où vont les fourmis « , c’est un de ces livres (rares !) dans lesquels tout le monde peut trouver de quoi sourire, de quoi rêver, de quoi aimer. C’est un livre d’enfance, au sens le plus large du terme, de cette enfance qui nous habite toutes et tous… De cette enfance qui, sans nostalgie, aime à dialoguer avec l’adulte que nous devenons.

C’est un livre tout en poésie, et la poésie, en ces temps où les incertitudes de la violence prennent de plus en plus de place, ne se doit-elle pas de reprendre place dans tout ce qui fait notre existence, à chacune, à chacun ?…

 » Là où vont les fourmis « , c’est un peu un moment d’arc-en-ciel dans la grisaille quotidienne, c’est un livre à s’offrir, à offrir, quel que soit notre âge !

 

Jacques Schraûwen

Là où vont les Fourmis (dessin : Michel Plessix – scénario : Frank Le Gall – éditeur : Casterman – septembre 2016)

Le Guide Mondial Des Records

Le Guide Mondial Des Records

Être le meilleur, dans quelque domaine que ce soit, pour ne pas se sentir exclu du regard des autres… Pour continuer à vivre, à défaut d’exister… Alors que, finalement, n’est-ce pas l’échec, et lui d’abord, qui construit l’être humain ?…

 

Paul Baron est une sorte d’huissier. Il travaille pour  » le guide mondial des records « , et son job consiste à vérifier et à certifier (ou pas…) les tentatives de records qui lui sont soumises. Des records aussi farfelus que dans le best-seller annuel qui inspire cette histoire. Cela va d’une centenaire dans une piscine au chou le plus lourd, du lancer de bâton par une majorette à la plus longue lettre du monde inscrite à même le sol.

Ce métier lui attire bien des reconnaissances, mais également des haines farouches. Il vit au quotidien entre sourires et larmes, entre menaces et soutiens moraux.

Mais ce que Paul Baron vit surtout, au jour le jour, c’est le sentiment de son inutilité, de sa fadeur dans un monde où chacun cherche à briller, une société où, comme le disait Warhol, tout le monde se doit d’avoir sa minute de gloire. Une minute… ou une simple seconde, le temps de lire deux lignes écrites dans un livre vite oublié !

 

Et voilà que Paul Baron reçoit un message différent de tous ceux qu’il lit habituellement. Son correspondant lui annonce qu’il veut être dans la prochaine livraison du guide mondial des records, sous la rubrique des  » performances humaines « . Une performance assez particulière, comme le dit ce mystérieux compétiteur :  » J’ai décidé de lutter contre la vilénie généralisée en éliminant les crapules croisées sur ma route, afin de rendre ce monde moins injuste  » !

Paul n’y croit pas, jusqu’au jour où ce correspondant passe à l’acte, et lui indique où trouver un premier cadavre.

A partir de là, ce livre se transforme peu à peu en polar, ou, plutôt, en roman noir. Avec les codes en vigueur dans ce genre qui fut cher, en son temps, à Léo Malet, dans sa trilogie noire : des personnages paumés, des situations dans lesquelles ils semblent s’enfouir sans pouvoir y échapper, des réflexions sombres sur l’existence et ses dérives.

Rien de neuf, donc ?… Sauf que c’est Benacquista qui est au scénario. Et c’est en romancier qu’il construit son intrigue, en ne laissant aucun personnage dans l’ombre, en choisissant avec soin ses personnages secondaires, en donnant du corps et de l’âme à son héros principal, un paumé dont on attend des sursauts existentiels essentiels. En incorporant dans sa narration des petits détails qui, à un moment ou l’autre, prennent une importance dans le récit et ses aboutissements.

Sans déflorer la fin de cet excellent album, je ne peux que souligner l’aspect résolument littéraire du récit, dans son évolution comme dans ses finalités, un aspect qui, cependant, ne nuit nullement à la construction graphique. Benacquista scénarise une histoire que Barral, le dessinateur, s’est totalement accaparée.

 

Nicolas Barral n’est pas un inconnu, loin s’en faut. On peut retenir de lui, par exemple, son incursion dans l’univers de Nestor Burma, à la suite de Tardi.

Son dessin, ici, ne cherche à aucun moment à créer un effet. Il alterne avec brio les plans larges et les zooms avants, pour s’approcher au plus près de son héros, tout en insistant, graphiquement, sur son sentiment d’isolation, de solitude, tout en insistant aussi sur les espérances minuscules, tout compte fait, des différents adeptes du record qu’il croise.

On aurait pu s’attendre, avec le  thème de départ de cet album, à de l’humour. Mais il n’en est rien, ou uniquement par petites touches presque attendries, tant dans le texte que dans le dessin. C’est un livre qui aborde, en effet, et de manière sombre, notre société occidentale contemporaine soucieuse de plus en plus de la réussite et de l’apparence, au détriment de la mémoire et de l’intelligence. Une manière sombre, oui, mais qui débouche, à la fin de cette histoire qui aurait pu n’être que tragique, sur une ouverture vers, qui sait, un monde meilleur !

 

Jacques Schraûwen

Le Guide Mondial Des Records (dessin : Nicolas Barral – scénario : Tonino Benacquista – éditeur : Dargaud)

Jack Wolfgang : 1/ L’Entrée du Loup

Jack Wolfgang : 1/ L’Entrée du Loup

Une bande « animalière », « anthropomorphique » parmi d’autres ?… Pas vraiment, non ! C’est plutôt de fantastique mâtiné de science-fiction qu’il s’agit, et l’humain comme l’animal ont leur place dans cette nouvelle série inattendue et passionnante !

 

Les animaux et les hommes, au fil des siècles, ont appris à vivre ensemble. À ne plus se dévorer, surtout, grâce à un aliment, le super méga tofu, qui remplace la viande sans provoquer aucun manque. Aucun manque, non, mais une certaine addiction, oui, sans aucun doute !

Dans cet univers où la nourriture semble vouloir ne plus être qu’industrielle, Jack Wolfgang est un critique gastronomique dont les avis sont attendus, espérés et redoutés par tout qui veut faire métier de restauration.

Mais Jack Wolfgang est surtout un redoutable agent secret, une espèce de loup à la James Bond, parcourant le monde, grâce à sa couverture, pour y déjouer mille et un complots.

Et dans ce premier album, pas de temps mort, mais de l’action, tout de suite ! Une mission que doit remplir Jack en séduisant la fille d’un magnat de l’alimentaire. Une mission qui, très vite, se révèle tout sauf reposante !

 

Il y a bien entendu, dans cet album, tous les ingrédients premiers d’un livre d’espionnage : un héros séduisant, des méchants nombreux et hauts en couleurs, quelques filles jolies, séduisantes, soumises ou particulièrement entreprenantes…

Il y a de l’action, de la castagne, un brin d’humour, des retournements de situation, des faux-semblants, des paysages urbains omniprésents. Mais il n’y a pas que cela, fort heureusement ! Il y a surtout des références continuelles au monde que nous connaissons. On parle de racisme, entre humains et animaux, considérés, malgré la vie en commun, comme moins efficaces que les hommes. On parle de retour à la nature, dans une ambiance « bobo prêt à suivre tous les gourous d’un bien-être toujours factice ». On parle aussi de manipulation économique autour des matières premières essentielles à tout être vivant. Et d’uniformisation, et de déshumanisation… Des thèmes, vous le voyez, qui s’ancrent profondément dans ce qu’est notre monde!

 

Stephen Desberg, le scénariste de cet album, n’est pas un nouveau venu dans l’univers du neuvième art. On lui doit des participations à des séries comme Sherman, Le Scorpion, Jimmy Tousseul, ou Jess Long… On lui doit aussi le scénario de la 27ème lettre ou de l’Appel de l’enfer…

Nourri à un certain classicisme, mais un classicisme capable de ruer dans les brancards, comme avec Will ou Tif et Tondu, Desberg sait comment raconter une histoire, comment la rendre à la fois linéaire et ouverte à d’autres horizons qu’à la seule lecture au premier degré. Il aime l’aventure, au sens large du terme, et il s’en donne à cœur joie dans ce premier album d’une série pleine de promesses, en faisant se côtoyer des tas d’espèces différentes auxquelles il prête des manières de parler et de penser différentes elles aussi. Il se révèle vraiment, ici, comme un excellent dialoguiste, sans aucun doute.

 

 

Quant à Henri Reculé, le dessinateur, il a déjà accompagné bien des fois Desberg dans ses créations, comme avec le superbe « Les Immortels », ou « Cassio ».

Ici, il laisse libre cours à son inventivité, pour créer, presque à la manière américaine, des perspectives un peu folles, des perspectives tronquées, même, parfois, pour accentuer un élément de la narration. Il a pris plaisir à dessiner les animaux, laissant les hommes, eux, presque dans l’ombre. Même si, ici et là, on peut deviner l’influence de « Blacksad », surtout dans les expressions du personnage central, Reculé réussit malgré tout à créer un style tout à fait personnel pour cette histoire dont on devine qu’elle le passionne.

Ajoutons une note positive aussi à la couleur de Kattrin. Sans tape-à-l’œil inutile, elle laisse le récit se construire, l’accompagne sans l’accentuer.

Au total, donc, une très belle réussite, et qui donne l’envie, déjà de découvrir le tome suivant !

 

Jacques Schraûwen

Jack Wolfgang : 1/ L’Entrée du Loup
(dessin : Henri Reculé – scénario : Stephen Desberg – couleurs : Kattrin – éditeur : Le Lombard)