Louis Le Hir

Louis Le Hir

Le décès d’un jeune dessinateur aux promesses infinies !

Il avait 34 ans. Il était illustrateur, bouquiniste, et auteur BD presque débutant.

Louis Le Hir © Mosquito

Pour lui rendre hommage, et le remercier de son talent, je vous propose de vous plonger dans un de ses rares albums…

Le Petit Poucet © Mosquito

Le Petit Poucet

(scénario : Jean-Louis Le Hir – dessin : Louis Le Hir – éditeur : Mosquito)

La bande dessinée come le roman plongent leurs inspirations, parfois, dans l’imaginaire collectif, dans ce que la culture peut avoir de plus populaire.

Depuis quelques années, ainsi, les contes de notre enfance se retrouvent adaptés de mille et une manières, avec, le plus souvent, une relecture psycho-psychiatrique chère à quelques penseurs des années 70 et 80.

IL est vrai que les versions édulcorées de ces contes de Perrault ou de Grimm ont privilégié la gentillesse imaginée de l’enfance au détriment de ce qu’ils étaient, originellement.

Le Petit Poucet © Mosquito

A l’origine, oui, tous ces contes, ou presque, parlaient des vrais apprentissages de l’existence, des vrais remous de toute vie. Donc de peur, de haine, de guerre, de violence et de mort.

C’est cette voie-là que Louis Le Hir et son père ont choisi pour créer une trame narrative de ce conte qui ne manque ni de force d’évocation, ni d’intelligence de ton, ni d’écriture véritablement littéraire.

Ils ont pris comme base d’intégrer cette histoire pendant les horreurs de la guerre de cent ans. Ils ont pris comme base aussi de faire du Petit Poucet, cadet d’une fratrie de sept enfants, un petit gars courageux et intelligent, certes, mais intégré totalement dans son époque, et donc rêvant de luttes, de combats, et sachant ce qu’est la mort rencontrée au jour le jour.

Tous les ingrédients du conte connu sont bien là. Il y a les miettes de main, les enfants perdus en pleine forêt, il y a l’ogre, il y a les bottes de sept lieues.

Le Petit Poucet © Mosquito

Mais tous ces ingrédients, ces codes chers à Perrault, n’ont rien d’enfantin, que du contraire. Le principal fil conducteur de ce livre, c’est la mort bien plus que l’injustice. Le Petit Poucet face à l’Ogre, c’est David face à Goliath. La distribution que le Petit Poucet fait des richesses volées à l’ogre, c’est Robin des Bois vainqueur du shérif de Nottingham

Le scénario, vous l’aurez compris, est bien charpenté et sans faux fuyant. Le dessin, quant à lui, révèle un talent de graphiste d’un expressionnisme superbe, et un talent de coloriste, aussi, qui dépasse la simple nécessité de créer, grâce à la couleur, des ambiances.

Le Petit Poucet © Mosquito

Avec Louis Le Hir, on se retrouve en face d’un dessin qui réussit, avec une maestria extraordinaire, à réconcilier les styles proches de l’épure d’un Munoz, d’une part, et ceux d’une approche du mouvement chère aux meilleurs des mangakas.

C’est de la bande dessinée européenne, cependant, pleinement, qui fait parfois penser aussi aux illustrations tchèques des livres pour jeunes lecteurs.

Lisez ce livre… il est passionnant, et beau, profondément beau, jusque dans la démesure des tueries qu’il met en scène.

Lisez ce livre, et remerciez ainsi ce dessinateur dont on peut avoir la certitude qu’il avait tout pour devenir un grand du neuvième art.

Jacques Schraûwen

Un peu d’érotisme léger et souriant pour sourire légèrement:

Un peu d’érotisme léger et souriant pour sourire légèrement:

« Pin-Up » et « Le Petit Derrière De L’Histoire »

Depuis l’aube des temps, probablement, l’érotisme a été un des moteurs importants et de la création, et du plaisir de vivre. Voici deux livres dont la légèreté devrait vous plaire comme elle m’a plu…

Pin-Up – La French Touch – Vol. II

(auteur : Patrick Hitte – éditeur : Paquet – 64 pages – septembre 2020)

Pin-up -La French Touch 2 © Paquet

Quand on parle de « pin-up », on pense immédiatement à des dessinateurs d’outre-Atlantique, Gil Elvgren, Alberto Vargas ou Earl Macpherson. Avec des Magazines comme Esquire, Play Boy et quelques autres, les femmes de papier, de celles qu’on découpe et qu’on épingle sur un mur, se sont multipliées en Amérique, dès les années 50. Et on a ainsi l’impression que cette réalité de l’érotisme tranquille, voire sage, est typiquement américaine.

Pin-up -La French Touch 2 © Paquet

Mais c’est loin d’être le cas !

Les Français, eux aussi, ont sacrifié sur l’autel de la non-bienséance, et ce dès le début du vingtième siècle, avec des revues comme Froufrou, Le Sourire ou encore La Vie Parisienne. Comment ne pas mettre en évidence des auteurs aussi talentueux que Giffey, Aslan, Caillé, Sire, Minus, de Boer, Dany même…

Pin-up -La French Touch 2 © Paquet

La question qu’on peut dès lors se poser est de savoir s’il y a vraiment une touche typiquement française dans cet art de dévoiler avec une douce impudeur des femmes aux reliefs accortes. Je pense, personnellement, que la mondialisation existe depuis bien longtemps dans l’univers de l’érotisme, et que l’approche graphique de ces filles de papier n’a vit que peu de différences de pays en pays. Peut-être les Français sont-ils plus coquins, plus facilement enclins à donner à leurs modèles des poses qui dévoilent, au-delà d’une légère nudité, des alanguissements plus intimes.

Pin-up -La French Touch 2 © Paquet

Patrick Hitte s’inscrit résolument dans cette lignée-là, et c’est évident dans ce livre où il dénude à peine ses compagnes de papier, tout en permettant d’imaginer bien de leurs rêves secrets, grâce à son travail à la fois sur les regards et sur les lèvres et leurs sourires. Leurs sourires, oui, que Patrick Hitte utilise comme un reflet de l‘âme secrète de ses modèles, plus encore qu’au travers de leurs regards.

Le Petit Derrière De L’Histoire

(scénario et dessin : Katia Even – couleurs : Marina Duclos – éditeur : Joker – 48 pages – octobre 2020)

Le Petit Derrière De L’Histoire © Joker

La petite Marie est une jeune femme ronde et gironde. Dessinée toute en courbes et en nudités, elle promène ses ardeurs amoureuses au fil des âges, rencontrant quelques-uns des plus grands inventeurs de l’Histoire de l’humanité !

Tout cela grâce à une machine à voyager dans le temps, créée par son ami, par son amant, par son compagnon.

Le Petit Derrière De L’Histoire © Joker

Non, ce livre n’est pas du tout un livre de science-fiction, loin s’en faut !

C’est un livre résolument érotique, avec un dessin qui m’a fait penser à celui de Vaughn Bodé dans son superbe « Erotica ». Ou à Ribera dans la Vallée des Ghlomes…

C’est un livre formidablement décomplexé… Un livre qui rappelle que la bande dessinée est parvenue à devenir adulte, dans les années 70, pas uniquement par le choix de thèmes « sérieux », mais aussi

en empruntant les chemins détournés de l’érotisme, voire ceux d’une approche encore plus hard des gestes de l’amour.

Sans Forest, sans Pichard, sans Manara, sans Crepax, le neuvième art ne serait pas ce qu’il est aujourd’hui, c’est une certitude.

En s’offrant sans répit aux virils hommages de tous les génies qu’il croise, ce petit derrière de cette petite Marie (plus excitante que celle de la chanson) permet à ces génies d’avoir des fulgurances créatrices importantes.

Le Petit Derrière De L’Histoire © Joker

Ce qui sous-tend ce livre, ce n’est certes pas un discours scientifique, ni un discours féministe, ni même un discours licencieux… C’est, le plus simplement du monde, l’éphémère du plaisir au travers de celui que prend et donne une héroïne amoureuse de l’amour plus que de ses partenaires.

C’est un livre alerte, qui se lit vite, qui fait sourire, qui a bien sa place aujourd’hui, dans une société qui remet de plus en plus à la mode le triste ordre moral cher aux censeurs des années que l’on croyait révolues !

On dit que derrière chaque grand homme, il y a une femme… Ce livre nous montre que c’est peut-être toujours la même, nous montrant ainsi que l’éternel féminin est aussi, et surtout peut-être, affaire de désir, de plaisir, de partage, donc d’érotisme !

Jacques Schraûwen

Mademoiselle J. – 1938 : Je ne me marierai jamais

Mademoiselle J. – 1938 : Je ne me marierai jamais

Juliette : une jeune femme dynamique, féministe, libre, va nous faire découvrir à sa manière une partie de l’histoire du vingtième siècle.

Mademoiselle J. 1 © Dupuis

Mademoiselle J., c’est une nouvelle série, due aux talents conjugués de Yves Sente au scénario, et de Verron au dessin.

On en a découvert l’héroïne, Mademoiselle J., ou plutôt Juliette de Sainteloi, dans l’album « Il s’appelait Ptirou », des mêmes auteurs, une histoire qui imaginait la manière dont un personnage réel croisait un dessinateur, Rob Vel, qui allait en faire un des personnages essentiels de l’histoire de la bande dessinée, Spirou. Et Spirou, disparu tragiquement dans ce qui est devenu désormais le premier volume d’une série, reste présent dans cet album-ci. Il est comme un fantôme qui accompagne les désirs de Juliette, un fantôme de la liberté, cette liberté de vivre que Juliette recherche à tout prix.

Yves Sente : le personnage de Spirou

Juliette, qui n’était qu’un personnage secondaire, est donc devenue une héroïne à part entière. Une jeune femme qu’on retrouve, dans ce livre-ci, huit ans après sa première apparition.

Mademoiselle J. 1 © Dupuis

Ce qui plaît depuis toujours à Yves Sente, c’est la mise en scène de personnages variés, d’agencer ses récits autour des rencontres que la vie offre aux protagonistes qu’il crée. Et c’est ainsi que Juliette est devenue une héroïne de hasard, en quelque sorte, parce que, tout simplement, elle a séduit ses deux auteurs.

Yves Sente : les personnages et les rencontres

Dans ce livre-ci, nous sommes en 1938, à Paris. Le père de Juliette est le patron d’une entreprise de transport pétrolier qui intéresse fort les Allemands qui préparent des lendemains qui ne changent pas. Malgré son appartenance à un monde de nantis, Juliette ne veut dépendre que d’elle-même. Elle veut être journaliste, ce qui, pour une femme, en 1938, était pratiquement impossible dans d’autres domaines que ceux de la mode et des conseils cuisine ! Mais elle s’accroche, et elle réussit à réaliser son rêve. Et là commence l’aventure, dans un Paris qui organise l’exposition universelle voyant se faire face, pratiquement, les pavillons soviétique et nazi.

Mademoiselle J. 1 © Dupuis

Pour Yves Sente, la grande histoire n’est pas une finalité, mais un moyen narratif. Ce qui ne l’empêche pas de nous la montrer, cette grande Histoire, sans tabou et avec une documentation importante, une documentation qui est aussi celle de Verron, dont le plaisir à dessiner les voitures, entre autres, les décors aussi, est incontestable, et incontestablement réussi. Ce qu’ils aiment, tous les deux, c’est mettre en scène des péripéties, des personnages, parfois de manière manichéenne, caricaturale, souvent aussi de façon très humaniste. Et nous parler ainsi de compromissions, d’idéologies, de puissance de l’économie, de lâchetés et de pouvoirs, de féminisme et de traditions.

Yves Sente : l’Histoire en filigrane

Cette aventure va conduire Mademoiselle J. à affronter des nazis, bien évidemment, puisqu’elle va découvrir que ces nazis veulent racheter l’entreprise de son père, dont elle est aussi actionnaire.

Mademoiselle J. 1 © Dupuis

Cela dit, avec Le titre de cet album, « Je ne me marierai jamais », on pourrait penser à un discours des grandes féministes de la première partie du vingtième siècle ! Mais cela va plus loin… Il y a l’amour et l’illusion de l’amour, il y a de la passion, du mariage, des trahisons, de l’amitié, dans ce livre. Mademoiselle Juliette est un personnage terriblement humain, avec ses failles, ses erreurs, ses courages, son féminisme aussi, oui.

Et je trouve excellente cette idée de faire vieillir une héroïne d’album en album et de parvenir ainsi, d’épisode en épisode, à nous offrir un panorama du vingtième siècle.

Mademoiselle J. 1 © Dupuis

C’est une excellente bande dessinée, bien scénarisée, bien dessinée, avec des tas de références à l’âge d’or du neuvième art qui plairont à tous les fans de bd ! Avec aussi l’art du raccourci et de l’ellipse dans lequel Sente se révèle d’une belle efficacité.

Yves Sente : les racourcis

Ce qu’il faut souligner véritablement, c’est le dessin de Veron… Depuis Odilon Verjus, son talent n’a rien perdu, que du contraire. On le sent heureux de plonger le lecteur dans des décors variés, de dessiner des personnages aux visages puissants, de donner un rythme et un mouvement à chacune de ses planches.

Yves Sente : le dessinateur Verron

Soulignons aussi, la belle osmose entre le dessinateur Verron et la coloriste Isabelle Rabarot. Avec, comme résultat, un récit classique, rythmé, intelligent, passionnant même…

Mademoiselle J. 1 © Dupuis

Jacques Schraûwen

Mademoiselle J., « 1938 – je ne me marierai jamais » (dessin : Verron – scénario : Yves Sente – éditeur : Dupuis – 64 pages – octobre 2020)

Yves Sente