Nez De Cuir : le masque de la vie, le masque de la mort

Nez De Cuir : le masque de la vie, le masque de la mort

Et une interview de JEAN DUFAUX

Jean de La Varende est un auteur qu’on ne lit plus guère de nos jours. Cette adaptation en bande dessinée d’un de ses meilleurs romans prouve, cependant, toute la connotation universelle de cet auteur à redécouvrir !

https://www.youtube.com/watch?v=ZCiB5O9Sbrk

© Fururopolis

Résumer la carrière de Jean Dufaux, scénariste à la fois éclectique et terriblement prolixe, cela tient du pari impossible à gagner ! Tous les domaines de l’imaginaire et du vécu, sans cesse mêlés, ont trouvé grâce à ses yeux et ont pris vie sous sa plume. Amoureux des grandes sagas telles que « la complainte des landes perdues », il a toujours aimé aussi varier les plaisirs, ceux de l’auteur qu’il est, ceux de ses lecteurs aussi, et surtout peut-être ! Ce fut le cas, par exemple, avec « Le chien de Dieu », inspiré du personnage essentiel de la littérature qu’est Louis-Ferdinand Céline. C’est le cas, aujourd’hui, avec cette adaptation originale et respectueuse d’un des grands textes de la littérature française.

Nez de Cuir © Futuropolis
Jean Dufaux : Jean de La Varende et la liberté

« Liberté et respect… » : ce ne sont pas, pour Jean Dufaux, rien que des mots ! Je pense même que ces deux sentiments sont une des grandes constantes de son œuvre. Une œuvre qui se veut fidèle à l’essentiel de la liberté : être un créateur sans d’autres chaînes que celles de l’amitié et/ou de la passion. Et c’est sans doute pourquoi ses goûts l’ont souvent porté à choisir dans l’univers de la littérature ses thèmes, ses constructions narratives, ses imaginaires. Et le personnage de Nez de Cuir, militaire revenu des guerres napoléoniennes vivant mais défiguré, est un de ces anti-héros que Dufaux a toujours aimé « raconter ». Personnage littéraire, certes, mais dont on retrouve la stature à chaque époque de l’Histoire. Gueule cassée avant que cette expression existe, le comte Roger de Tinchebraye se révèle, derrière son masque, d’un cynisme brutal, mais également d’un désir d’amour assouvi dans les bras de celles qu’attire son anonymat masqué.

Il est, dans l’œuvre de jean Dufaux, un jalon de plus qui prouve que la littérature, en bande dessinée, peut être une source d’écriture passionnante, passionnée, voire même passionnelle !

Nez de Cuir © Futuropolis
Jean Dufaux : la littérature comme source d’écriture

Cette histoire, très littéraire dans le rendu qu’en fait Jean Dufaux, par ailleurs dialoguiste d’une belle richesse de langage et d’expression, cette histoire nous parle de la différence, de la beauté et du charme, de l’attirance sensuelle et de l’amour platonique, du désir et de ses assouvissements. Elle se fait ainsi une digression à plusieurs voix sur le sens de la vie, de départ en retour, de honte assumée en besoin toujours inassouvi.

Ce livre est également une réflexion qui n’a rien de « léger » sur le masque, apparent ou non, imposé ou voulu… Cela me fait penser à un spectacle que j’ai vu, il y a bien longtemps, d’Avron et Evrard, un spectacle axé sur le masque et ce qu’il peut imposer à celui ou à celle qui en porte un !

Ce livre, enfin, s’inscrit entièrement dans une thématique chère à Dufaux : celle de la mort comme décor obligatoire de tout acte vivant !

Nez de Cuir © Futuropolis
Jean Dufaux : les masques
Jean Dufaux : l’omniprésence de la mort

A partir d’un scénario presque intimiste, romanesque et romantique en tout cas, à partir d’un récit qui couvre plusieurs années et se construit à partir du temps qui, inexorable, passe et rouille le réel et les sentiments, il fallait que le dessinateur s’immerge, lui aussi, totalement dans cet univers qui pourrait paraître désuet et qui devient universel par la grâce du graphisme comme du texte.

Jacques Terpant est d’un réalisme qu’on pourrait qualifier de classique. Et c’est bien cela qu’il fallait pour rendre compte, sans faux-fuyant, sans effets spéciaux inutiles, de toute l’ambiance qui sous-tend ce récit. Son dessin peut être statique, ou extrêmement mouvementé quand c’est nécessaire. Son dessin rend compte, de bout en bout, de tous les décors qui font de l’existence de Nez de cuir ce qu’elle est : intérieurs, nature… Et sa couleur exprime, elle aussi, les changements de saison, les heures qui s’enfuient… Elle crée une lumière qui réinvente la profondeur de champ et en fait un outil de narration primordial.

Nez de Cuir © Futuropolis
Jean Dufaux : Jacques Terpant, le dessinateur

Pour adapter un roman, que ce soit au cinéma ou au sein du neuvième art, et pour que cette adaptation soit réussie, il n’y a qu’un secret, je pense : le talent de ceux qui décident de se lancer dans une telle aventure ! C’est pour cela, probablement, qu’i y a tellement peu d’adaptations réussies ! C’est pour cela aussi que je vous invite, ardemment, à vous plonger dans cet album qui, lui, respectueux de l’œuvre originelle, parvient cependant à s’en détacher pour en faire une vraie bd actuelle !

Un livre à découvrir, à faire découvrir… A commander chez votre libraire préféré !

Jacques Schraûwen

Nez de Cuir (dessin : Jacques Terpant – scénario : Jean Dufaux – éditeur : Futuropolis – 62 pages – date de parution : août 2019)

Nez de Cuir © Futuropolis
Mamas

Mamas

Je vous invite à de découvrir un livre de femme qui dépasse l’intimité pour poser des questions essentielles.

Mamas © Casterman

Le sous-titre de ce livre est sans équivoque : petit précis de déconstruction de l’instinct maternel. L’auteur, Lili Sohn, est une jeune femme à qui on doit, outre son blog, quelques livres qui ont osé parler de la réalité féminine, pour un large public, de manière totalement décomplexée. Cette auteure, découvrant un jour qu’elle avait un cancer du sein, a ainsi décidé d’en parler sur internet, au jour le jour, et sans mièvrerie, avec une belle impudeur aussi, sans mélo, avec énormément d’humour, abordant tous les méandres de sa vie et de la maladie. Le blog qu’elle a alors créé est devenu un livre, très vite.

Mamas © Casterman
Lili Sohn : la BD

Avec ce livre-ci, Mamas, ce n’est pas de son cancer qu’elle nous parle… Mais de la vie, après, une vie, que Lili Sohn veut prendre à bras le corps. Mais voilà… Elle est femme et, depuis toujours, on résume la féminité à une affaire de « mise au monde »… Et elle, Lili, n’a jamais eu vraiment « envie » d’avoir un enfant… Sauf après son cancer… Et elle se pose des questions. Des questions qui aboutissent, dans ce livre, à toute une série de chapitres qui traitent avec humour des vrais questionnements du féminisme. L’instinct maternel, cher à Darwin, entre autres, est-il une véritable réalité ? Peut-on réellement, comme on le fait depuis toujours sans doute, dire : « une femme veut des enfants, une femme sait s’occuper d’un enfant, une femme aime son enfant » ?

Mamas © Casterman
Lili Sohn : les questionnements

Lili Sohn n’apporte pas de réponses, elle apporte SES quelques réponses et ses nombreuses interrogations. En décidant d’abord d’étudier ce rôle de mère qui semble essentiel à la survie de l’espèce humaine… Elle nous parle, sans faux-semblant, de sa propre expérience, de son envie, certes, après la chimio, d’avoir un enfant, mais aussi de cette étrange sensation, à la naissance, de ne peut-être pas l’aimer. Elle nous parle de la culture dans ce domaine, au fil de l’Histoire, une culture qui a

influencé les attitudes, les comportements comme les pseudo-certitudes. Elle remet la féminité, et donc le féminisme, en phases avec l’histoire, elle nous parle de philosophie, elle recueille quelques témoignages. Ce ne sont donc pas des réponses, mais des réflexions personnelles, souriantes, qui ne cherchent nullement la lutte des sexes mais qui, tout au contraire, s’ouvrent à des questions, masculines ou féminines, qui peuvent, elles, s’ouvrir sur des partages et des changements d’attitudes ou, en tout cas de regard.

Mamas © Casterman
Lili Sohn : la parentalité
Lili Sohn : les stéréotypes

Ce livre est-il féministe ?

Il est d’abord et avant tout humain, il ne généralise rien, il offre un regard personnel, il n’a rien de caricatural, il n’est pas un manifeste de combat, il ne cherche pas à imposer quoi que ce soit. Mais il faut réfléchir aux rôles qui sont les nôtres, aujourd’hui, et à ce qu’ils pourraient devenir en faisant table rase de tout ce que les civilisations patriarcales et religieuses nous imposent depuis des siècles et des siècles ! Et comme dans les livres précédents de Lili Sohn, c’est la vie qui finit par être gagnante…

Jacques Schraûwen

Mamas (auteure : Lili Sohn – éditeur : Casterman – 309 pages – parution: août 2019)

Mamas © Casterman
Priscilla – On choisit pas sa famille

Priscilla – On choisit pas sa famille

Un humour trash, provocateur et totalement incorrect !

Du haut de ses trente printemps, Laetitia Coryn n’a vraiment pas peur des situations scabreuses ! Cela lui permet de nous exhiber une famille de beaufs à la Reiser ! Même pires…

Une famille, oui… Un père, une mère, et une petite fille… Un oncle, chômeur, aussi, et un ami timidement lubrique… Des voisins arabes, mais intégrés, ou presque. Un microcosme, en fait, qui résume l’horreur du quotidien lorsqu’il ne s’embarrasse ni de morale ni d’intelligence.

En gags qui ne dépassent pas les trois ou quatre pages, Laetitia Coryn nous dévoile, en fait, la triste et immense connerie humaine ! Pour la montrer, la dénoncer, elle a fait le choix de mettre en avant une petite fille pour qui le mot « enfance », ne signifie plus grand-chose, et ses parents dont la morale et les valeurs sont celles du graveleux, de l’innommable, de l’impensable ! Oui, Laetitia Coryn est une héritière directe de Reiser !

Priscilla © Glénat/Glénaaarg !

Mais ne croyez pas, cependant, à une imitation, ni au niveau du scénario, ni au niveau du dessin. Certes, les histoires qu’elle nous raconte, celles d’adultes racistes, complètement cons, imbibés de certitudes imbéciles, anti-immigrés, anti-gays, anti-tout-ce-qui-n’est-pas-normal, celles aussi d’une gamine qui entend et accepte tous les sous-entendus les plus pédophiles à son sujet, ces histoires ont le même canevas de départ que celles de Reiser. Mais le trait est différent, dans les mots comme dans le graphisme. Laetitia Coryn caricature ses personnages, mais sans insister outre mesure, et elle les plonge dans des décors qui en soulignent à chaque fois le quotidien, un quotidien bancal, un quotidien dans lequel le rire est tonitruant et répugnant…

On rit jaune, on rit noir, avec ce livre. Sans doute parce qu’il parle de pédophilie, de cancer, de mort, de politique, certainement parce qu’il nous montre une société, la nôtre, dans laquelle la bêtise devient un élément de plus en plus moteur de notre société. On rit jaune, on rit noir, mais on rit… parce que, comme le disait Desproges, il est salutaire de pouvoir encore avoir la liberté de rire de tout !

Priscilla © Glénat/Glénaaarg !

Un bouquin étonnant, à découvrir… parce que l’humour est sans doute l’ultime recours contre la bêtise humaine ! Surtout quand cet humour ne s’encombre d’aucune (auto-)censure !

Jacques Schraûwen

Priscilla (On choisit pas sa famille) (auteure : Laetitia Coryn – éditeur : Glénat/Glénaaarg ! – 64 pages – septembre 2019)

Priscilla © Glénat/Glénaaarg !