Les Petites Cartes Secrètes

Les Petites Cartes Secrètes

Familles recomposées et bande dessinée : un récit tout en tendresse et intelligence !

Tom et Lili sont frère et sœur. Séparés parce que leurs parents le sont et ont choisi de se partager leurs enfants. Tom et Lili sont fusionnels, également. Et, loin l’un de l’autre, ils s’écrivent et rêvent ensemble que leurs parents retombent amoureux l’un de l’autre !


Les Petites Cartes Secrètes © Delcourt

Le divorce, la séparation de deux enfants qui s’aiment, voilà le centre vital de ce livre.

Réussir à faire un livre amusant, tendre, romantique, désespérant, souriant, poétique, dramatique, tout cela en même temps, en prenant comme thème principal un vrai sujet de société, ce n’était pas évident du tout, certainement. Mais le résultat est à la hauteur de la gageure, sans aucun doute, et cet album est bien plus qu’une réussite : une véritable émotion d’écriture et de dessin !

Lili, la cadette des deux enfants héros (malgré eux) de cette histoire, vit avec sa mère. Tom, lui, vit avec son père.

La maman est dépressive, et Lili a toutes les peines du monde à lui rendre le sourire.

Le papa, lui, décide de refaire sa vie avec une autre femme, ce que refuse Tom.

Et Tom et Lili cultivent, au fil de leurs échanges de mots grâce à de simples cartes postales, un but identique, revivre ensemble, sans nuages, sans peine et sans haine !


Les Petites Cartes Secrètes © Delcourt

Et Tom, meneur naturel, imagine plan après plan pour rabibocher leurs parents, des plans que Lili, loin de lui, l’aide à réaliser. Des plans, évidement, qui ne fonctionnent pas, qui ne peuvent fonctionner, tant il est vrai que le monde de l’enfance et ses espérances ne peut que se heurter à la violente intransigeance de l’existence adulte !

Le canevas de ce récit est celui de ces cartes postales échangées, qui rythment à la fois la narration et l’appréhension du réel par ces deux enfants perdus et éperdus.

Tout se construit à partir de ces échanges épistolaires, dans un monde d’enfance qui n’est pas « connecté » et qui prend le temps de donner aux mots leur vraie puissance, celle de la vérité des sentiments exprimés !


Les Petites Cartes Secrètes © Delcourt

On pourrait s’attendre à une histoire « angélique », mettant en évidence la poésie et ses possibles, et mettant en avant la réussite de l’espérance.

Mais il n’en est rien, et ce livre, avec un dessin tout en douceur, tout en souplesse, un dessin simple comme le sont les sentiments des deux héros enfants, avec des couleurs et un graphisme qui pourraient être ceux d’un livre destiné à la seule jeunesse, ce livre, oui, n’évite aucunement les vraies difficultés à vivre la situation qui est imposée à ces deux enfants. Et la construction du scénario est telle que les rebondissements existent, savoureux parfois, profondément tristes d’autres fois, mais toujours traités à hauteur d’enfance !


Les Petites Cartes Secrètes © Delcourt

Je parlais d’un livre destiné à la seule jeunesse. Il n’en est rien, vous l’aurez compris. Mais c’est pourtant un livre « également » ouvert à un lectorat adolescent. Un lectorat qui sait, très souvent, ce qu’est la situation vécue par Tom et Lili. Des lecteurs qui prendront plaisir à voir que le drame peut aussi se révéler une porte ouverte vers de nouveaux chemins aux neuves promesses.

Ce livre m’a séduit, totalement. Sans aucune mièvrerie, il aborde de front un des réalités sociologiques de plus en plus présentes dans notre époque. Et il le fait avec intelligence, dans le propos comme dans le graphisme, il le fait avec réalisme et poésie en même temps, il le fait en laissant les événements eux-mêmes dramatiser les quotidiens qu’il nous raconte.

La Bande Dessinée s’attache souvent à nous donner une image du monde tel que nous le connaissons au jour le jour. Elle le fait rarement avec un regard qui reste celui de l’enfance, même lorsque l’horreur quotidienne prend vie.

Un livre, donc, qui ne pose pas de questions directes, mais qui permet à tous ses lectrices et lecteurs de s’en poser, en pensant à eux et à leurs proches.

Jacques Schraûwen

Les Petites Cartes Secrètes (dessin et couleur : Cyrielle – scénario et cartes postales : Anaïs Vachez – éditeur : Delcourt/une case en moins)


Les Petites Cartes Secrètes © Delcourt

Nestor Burma

Nestor Burma

Trois romans, dont un à ne pas rater, et un nouvel album bd !

Quand la littérature se fait bande dessinée, et que la réussite est totalement au rendez-vous! Et, en même temps, un roman de Michel Quint à ne rater sous aucun prétexte !

Nestor Burma © French Pulp

Nestor Burma, détective privé à la Chandler, mais typiquement et résolument parisien, est un de ces personnages de la littérature qui a donné ses lettres de noblesse au « polar « , au roman policier mâtiné de roman noir.

Léo Malet a puisé dans sa propre existence, dans ses propres aventures la matière vivante de ses romans, et Nestor Burma est, sans aucun doute possible, un homme à sa ressemblance.

Léo Malet fut poète, surréaliste, anarchiste…

Révolté toujours, il a voulu que Nestor soit, lui aussi, à côté de la société plutôt qu’ancré dans ses habitudes, ses morales et ses lois… Nestor Burma, finalement, c’est d’abord et avant tout un regard, celui de son auteur, sur le monde et ses dérives, sur les trahisons, sur les déceptions et les brutalités. Sur l’amour, la haine, le plaisir et la mort…

A ce titre, cet anti-héros de la littérature, et de la bd, restera toujours emblématique d’une nécessité de Burma comme de Malet à ne jamais correspondre à la bienséance des idées et des gestes !

Nestor Burma © Casterman
Nicolas Barral : Léo Malet

D’ailleurs, il est significatif, à ce sujet, de signaler qu’un éditeur (« french pulp ») vient de lancer une collection consacrée aux nouvelles enquêtes de Nestor Burma. Un insipide Dounovetz entame cette série, un facile et inutile Nadine Monfils laissent fort heureusement la place à un excellent Michel Quint ! Un livre qui rend hommage à Léo Malet sans le trahir (lui !…) !  » Les belles de Grenelle  » nous entraînent dans une enquête difficile de Nestor Burma, une enquête autour de l’assassinat de celle qui fut son premier amour !

Mais ici, avec la bande dessinée, on se trouve dans l’adaptation des romans originels de Malet, bien sûr.

Nous sommes dans les années 50. Et Burma se plonge, par hasard comme toujours, dans un monde qu’il ne connaît que très peu, celui du cinéma. Une starlette frétillante, quelques truands de haut vol ou de basse mouture, une actrice oubliée qui meurt d’une étrange overdose, voilà les ingrédients premiers de cet album.

Et Nicolas Barral s’en donne à cœur joie pour peupler ce livre de personnages secondaires, de silhouettes même, qui ont un lien avec la réalité du cinéma de cette époque. Ce sont toutes les trognes du cinoche à la française des années d’après-guerre qui se trouvent présentes dans ce livre endiablé et culturellement passionnant !

Mais, bien entendu, c’est Nestor Burma qui reste l’élément pivot de l’intrigue, donc du dessin. Et même si Barral, en prenant la suite de l’immense Tardi aux commandes de cette série, s’est voulu proche d’un graphisme superbe privilégiant les ambiances et les décors pour créer des intrigues terriblement graphiques, il faut reconnaître qu’avec cet album-ci, il s’écarte de cette influence pour, dans un style qui lui devient ainsi de plus en plus personnel, nous montrer un Nestor Burma quelque peu différent, moins spectateur peut-être de la ville qu’acteur de celle-ci au gré de ses errances…


Nestor Burma © Casterman

Nicolas Barral: les personnages

Nicolas Barral: Nestor

Cela dit, n’ayez aucune crainte. Le Nestor Burma de Nicolas Barral se trouve bien dans la continuité et le respect de celui de Tardi comme de celui de Malet !

Les décors, par exemple, y sont toujours bien présents et forment, comme chez l’écrivain, la trame géographique de l’intrigue.

Quant au scénario lui-même, la construction, le découpage permet des raccourcis que le roman évite à force de prouesses littéraires… Les prouesses, ici, sont celles du dessin qui, entre deux cases, réussit à raconter ce qu’il ne montre pas, en quelque sorte…

Et il y a aussi la couleur ! C’est peut-être la première fois, en lisant les quelque onze épisodes précédents de cette série, que j’ai ressenti la couleur comme étant un élément narratif à part entière. Avec Tardi, avec Barral aussi d’ailleurs, on sentait le  » noir et blanc « , somptueux chez Tardi, plus qu’intéressant chez Barral. Mais ici, c’est la couleur, en ombres et en lumières, en reliefs et en à-plats, qui rythme le récit et aide le lecteur à s’y retrouver, comme Nestor, dans les différents lieux visités. Et dans les différentes sensations et émotions vécues…


Nestor Burma © Casterman

Nicolas Barral: les décors

Nicolas Barral: le dessin et la couleur

Nicolas Barral s’est totalement approprié le personnage de Nestor Burma, c’est une évidence. Il ne fait pas oublier Tardi, il parvient, simplement, à créer quelque chose de différent, mais traité d’une manière graphique totalement respectueuse. C’est un peu comme si Janson prenait la place d’Audiard…

Parce que c’est le travail de metteur en scène, et, surtout peut-être, de dialoguiste, qui caractérise l’approche que Nicolas Barral fait de son personnage.

Un détective qui met le mystère k.o., certes, mais qui, surtout, garde avec Barral une existence qu’il faut aimer, absolument, si on dit aimer le neuvième art !


Nestor Burma © Casterman

Nicolas Barral: mise en scène

Amoureux du Polar, qu’il soit dessiné ou écrit, amoureux des histoires qui se construisent à taille humaine, amoureux des références et des clins d’œil, vous ne pouvez pas ne pas aimer Nestor Buma… Ni, donc, Léo Malet, ni Jacques Tardi, ni Nicolas Barral !

Jacques Schraûwen

Nestor Burma : Corrida Aux Champs Elysées (auteur : Nicolas Barral d’après Léo Malet – couleurs : Nicolas Barral et Philippe de la Fuente – éditeur : Casterman)


Nestor Burma © Casterman
Le Maître Chocolatier

Le Maître Chocolatier

Une bande dessinée qui s’interesse à Bruxelles de très près…
Le chocolat et Bruxelles: un couple solide, depuis bien longtemps! Et les auteurs de cette bande dessinée nous montrent un Bruxelles d’aujourd’hui, graphiquement totalement plausible, littérairement réussi… Un album très « belge »…

Le Maître Chocolatier © Le Lombard

Alexis est un jeune homme que sa passion éloigne de sa famille bourgeoise et riche. Une passion amoureuse ?… En quelque sorte, oui : Alexis est passionné par le chocolat, par toutes les variations que cet aliment peut créer. Il travaille dans l’ombre, dans les coulisses d’un marchand prospère dont le magasin se situe dans la Galerie de la Reine, à Bruxelles, haut lieu touristique s’il en est.

Mais voilà… Ce marchand prospère se révèle surtout un être imbuvable, un de ces patrons pour qui le petit personnel ne mérite qu’une attention très hautaine. A sa manière, ce « vendeur » se rapproche bien plus des parents d’Alexis que des artisans pour qui le jeune homme voue une véritable admiration.

C’est un scénario assez classique dans sa construction, vous l’aurez compris : une intrigue centrale, qui nous montre l’ascension sociale d’un artiste gourmet, quelques intrigues en second plan, un peu de polar, un peu d’amour, un peu de relations familiales. Et Eric Corbeyran, dont l’amour de la bonne chère est bien connu dans le monde du neuvième art, s’en donne à cœur joie pour mélanger tous ces thèmes et leur donner, ma foi, une belle linéarité.


Le Maître Chocolatier © Le Lombard

Eric Corbeyran: le scénario

Tout bon scénario « tous publics », pour une bd d’aventure au sens large du terme se doit de mettre en scène des personnages forts, des personnages dont la personnalité crève l’écran de papier que représente un album dessiné. Des personnages, finalement, comme dans le cinéma et le roman, qui sont toujours symboliques… Du bien, du mal, de la lumière, de l’ombre, de l’ambition, du plaisir… Et c’est exactement le cas, ici, avec Alexis, d’une part, l’artiste, et celui qui va le pousser à assumer pleinement son art, Benjamin, un jeune homme en bute à bien des problèmes, des soucis, un anti-héros, en sorte, qui apporte à la narration le grain de folie et de « polar » propre à lier la sauce du scénario.


Le Maître Chocolatier © Le Lombard
Bénédicte Gourdon: les personnages secondaires

Eric Corbeyran: benjamin et Alexis

Il y a d’autres personnages, bien entendu. Eric Corbeyran et Bénédicte Gourdon, en bons raconteurs d’histoire, nous font découvrir des truands, des femmes aussi… Personnages secondaires, ces femmes, d’ailleurs, sont des éléments majeurs du récit… Elles sont deux, et assument pleinement leur « différence » dans un univers très codifié. L’une, dont Alexis est secrètement amoureux, a la peau sombre… L’autre, assistante d’Alexis, est sourde profonde…

Et puis, il y a, et c’est vraiment le cas, les deux vrais héros de ce livre, les deux axes narratifs essentiels ! D’une part, le chocolat, dont les auteurs nous parlent avec un sens didactique qui touche au savoureux. D’autre part, il y a Bruxelles, une ville que cet album nous montre tel qu’elle est aujourd’hui, du quartier de la Grand Place à celui du canal, de la Place du Jeu de Balle (avec, au passage, un petit hommage à Hergé…) au quartier populaire de Molenbeek.

Et là, au-delà du scénario, il faut souligner le travail du dessinateur, Denis Chetville, qui s’approprie vraiment Bruxelles, avec un style réaliste parfois presque photographique. Et il faut souligner aussi la qualité du travail de la colorisation de Mikl, qui restitue véritablement les ambiances lumineuses ou grises propres à Bruxelles !


Le Maître Chocolatier © Le Lombard

Bénédicte Gourdon: le chocolat

Eric Corbeyran: Bruxelles

Cette série devrait se conjuguer en trois volumes. Ce premier tome met en place à la fois les protagonistes du récit et les thèmes qui vont être abordés plus profondément : l’ambition, l’art culinaire, le poids de la tradition et celui de la famille, la lutte entre l’ancien et le moderne.

Cela peut sembler touffu… Mais cela ne l’est pas, et la lecture de ce premier album se fait avec plaisir… Le plaisir des yeux, certes, celui aussi de plonger dans deux histoires parallèles qui se complètent.

Et ce plaisir, je le disais, s’ouvre à tous les publics… J’ai rencontré, au Salon du Chocolat qui a eu lieu à Bruxelles il y a quelques semaines, un jeune lecteur enthousiaste, Yvan…

Yvan

C’est de la bd classique. Mais c’est aussi de la bd respectueuse de ses lecteurs, par la construction du scénario, d’une part, par la fidélité, aussi (et surtout, peut-être…) à l’environnement de l’histoire racontée! Toutes celles et tous ceux qui connaissent Bruxelles prendront un vrai plaisir, tout comme moi, à se balader dans ses rues en même temps que dans un récit intelligemment mené.

Jacques Schraûwen

Le Maître Chocolatier: 1. La Boutique (dessin: Denis Chetville – scénario: Bénédicte Gourdon et Eric Corbeyran – couleurs: Mikl – éditeur: Le Lombard