Le Petit Nicolas : La Bande Dessinée Originale

Le Petit Nicolas : La Bande Dessinée Originale

Le Petit Nicolas, c’est un des personnages mythiques de l’humour… Celui des textes de Goscinny, celui des dessins de Sempé… Mais il fut, avant cela, un petit héros de BD qui ne manquait pas d’intérêt… Et qui mérite d’être redécouvert!

 

En  » accroche  » sur le couverture de cet album, il est indiqué :  » un trésor retrouvé « …

Personnellement, je parlerais plus d’une belle et intéressante curiosité de la grande histoire du neuvième art !…

Nul n’est besoin de présenter les deux auteurs de ce Petit Nicolas… Sempé est, dans l’univers du dessin dit d’humour, plus qu’une référence, un des vrais poètes du graphisme, de la description acidulée du quotidien humain dans ce qu’il peut avoir à la fois de plus mesquin et de plus démesuré, de plus attristant et de plus jouissif… Quant à Goscinny, son importance dans le monde de la bande dessinée n’est plus à démontrer, avec Astérix, certes, mais avec ben d’autres séries également qui ont marqué et marqueront toujours ce média à la fois littéraire et graphique !

Et donc, ces deux artistes se sont un jour rencontrés et ont créé, en 1955, un personnage de bande dessinée… Qui n’a, finalement, que connu peu de gags exclusivement dessinés. C’est que Goscinny a vite ressenti le besoin d’écrire, de raconter plus longuement qu’en simples bulles, les aventures quotidiennes de ce gamin attachant et effronté, vivant dans une famille typique des années 50. Et c’est aussi que Sempé s’est certainement, très rapidement, senti infiniment plus à l’aise dans l’illustration que dans la servitude d’un découpage bd…

Et le grand intérêt -et le grand plaisir- de ce livre, c’est d’assister, spectateurs d’aujourd’hui, à la naissance d’une collaboration qui a marqué la littérature pour la jeunesse (et jusqu’au cinéma, plus récemment, avec, il faut l’avouer, une réussite mitigée). Disons-le tout de suite : les gags du Petit Nicolas sont datés, comme ceux de Boule et Bill et d’autres héros familiaux de la bd d’ailleurs. A ce titre, ils se révèlent, au-delà de l’humour, presque sociologiques ! Goscinny et Sempé nous guident, en quelque sorte, dans la vie de tous les jours d’une famille typique des années 50 : le père travaille, la mère est au foyer, il y a des problèmes de voisinage… On se trouve en présence de thèmes récurrents chez Boule et Bill, mais aussi, quelque peu différemment, chez Marc Lebut et son voisin ou chez Achille Talon…

Et puis, ce qui est extrêmement intéressant, dans ce livre paru il y a quelques mois déjà, c’est de découvrir, en fin d’album, l’évolution de Sempé et Goscinny, passant de la bd à la littérature d’humour illustrée. En face à face, on retrouve des planches de bd de 1955 et les textes qui, s’inspirant de ces petits gags d’une seule page, sont devenus ces fameuses  » nouvelles  » qui ont enchanté des générations d’enfants et leurs parents !…

On sourit, on rit, on se plonge dans une époque révolue mais proche, tout compte fait, de la nôtre, en lisant cet album…

C’est vrai qu’il a été édité il y a une année, mais, croyez-moi, commandez-le, cherchez-le, c’est une curiosité, certes, mais c’est aussi la naissance de deux talents extraordinaires auquel cet album vous convie !

Jacques Schraûwen

Le Petit Nicolas : La Bande Dessinée Originale (dessin : Sempé – scénario : Goscinny sous le pseudo d’Agostini – éditeur : IMAV éditions)

L’obsolescence programmée de nos sentiments : l’amour, le désir, le bonheur et le temps qui passe…

L’obsolescence programmée de nos sentiments : l’amour, le désir, le bonheur et le temps qui passe…

Zidrou, d’album en album, aime nous étonner tout autant qu’il s’étonne lui-même, par la variété de ses choix scénaristiques, et par la poésie profondément humaine de toutes ses aventures en compagnie de dessinateurs toujours inspirés…

On parle beaucoup, ces derniers temps, de l’obsolescence programmée de tous les appareils électro-ménagers (au sens le plus large du terme…) qui remplissent de plus en plus notre quotidien.

En même temps, nous vivons une époque où l’être humain lui-même se trouve en danger de perte de (re)connaissance, face à un univers dans lequel la technologie prend de plus en plus le pouvoir.

La technologie et l’âge. Certes, le  » jeunisme  » ne date pas d’aujourd’hui, et il a déjà quelques belles années derrière lui, mais il est de plus en plus présent, évident, dans toutes les couches de notre société. Le temps qui passe serait-il donc devenu, pour l’homme et la femme, le signe inéluctable d’une déchéance, d’un effacement de tous les bonheurs de la vie ? Vieillir serait-il le signe charnel d’une obsolescence programmée des sentiments humains ?

C’est là tout le thème de cet album qui ne ressemble à aucun autre, qui aborde, de front, avec tendresse et poésie, la beauté de l’âme et du corps qui, en se sachant vieillis, face à leurs propres miroirs, face aussi et surtout aux miroirs des regards des autres, se veulent encore et toujours aptes au désir, au plaisir, donc à l’existence !

Zidrou: le thème de ce livre

Le résumé de ce livre est tout simple. Ulysse, veuf, perd son emploi à presque 60 ans. Seul dans la vie, il promène son ennui entre ses quatre murs. Méditerranée, elle, est commerçante et célibataire, et vient de perdre sa mère, avec qui, sans doute, elle vivait une relation privilégiée depuis toujours. Ulysse était déménageur. Méditerranée fut, il y a des années, modèle de charme, ayant même fait la couverture du magazine Lui.

Isolés, perclus de solitude, prêts presque à se laisser aller à un long et lent trajet vers la mort, ils vont se croiser, par hasard. Ils vont se regarder l’un l’autre. Ils vont, non pas rajeunir, mais s’apprivoiser et, ce faisant, apprivoiser le temps, LEUR temps.

Lorsqu’un tel sujet est abordé, en littérature, en chanson, il faut reconnaitre que ce sont souvent les  » clichés  » qui deviennent le fil conducteur d’un récit plus ou moins bien-pensant et  » politiquement  » correct.

Avec Zidrou, ce n’est pas du tout le cas, tout comme avec Aimée De Jongh, l’époustouflante dessinatrice de cet album. Pour aborder le thème du vieillissement des sentiments, celui des chairs, ils battent tous les deux en brèche les habitudes visuelles et littéraires rattachées à la réalité de l’âge humain. Il y a les mots de Zidrou qui, à aucun moment, ne sonnent faux. Il y a le dessin d’Aimée De Jongh qui n’embellit rien, qui ose montrer les corps tels qu’ils sont et pas tels qu’on pourrait les rêver, et qui le fait sans voyeurisme, mais avec une véritable sensualité.

Zidrou: Les clichés

C’est ce qui est frappant, dans cet ouvrage, très vite, d’ailleurs, cette osmose entre texte et graphisme, entre l’image et le mot, entre les visions que les deux auteurs, de générations très différentes, partagent de l’humanité, du corps dans toutes ses évolutions, du sentiment qui, si on le veut, peut ne jamais souffrir d’obsolescence, tant il est vrai qu’aucun être humain n’est un cliché! S’il fallait trouver une morale à cette histoire, c’est que le sentiment amoureux est la seule et véritable jeunesse de la chair comme de l’âme, du cœur comme de l’intelligence.

Et, à ce titre, la couverture de cet album est parfaitement emblématique. Nos deux héros sont nus, mais de dos… Se parlent-ils ou, silencieux, regardent-ils côte à côte leurs nouveaux horizons ? Et s’ils sont amoureux, ils ne le sont qu’en prémices, qu’en frôlements, qu’en espérances…

Cet album est un livre profondément et exclusivement humain, ai-je envie de dire. Un livre dans lequel on sent, avec intensité, que tous les personnages, centraux ou secondaires, ont leur importance, ont leur existence propre. Comme cette professionnelle de l’amour, aperçue deux fois, et dont le dessin montre, plus que ce qu’auraient pu faire les seuls mots, toute la détresse de voir un client fidèle, un ami intime donc, la quitter par amour…

La pauvreté de l’avant-vieillesse devient richesse grâce à un dessin tout en douceur, tout en poésie à la fois pudique et subtilement sensuelle. Aimée De Jongh joue avec les regards, avec les ombres sur les corps dénudés, avec les sourires de chacun de ses personnages… Et elle fait avec un indéniable talent!

Zidrou: osmose ente dessin et texte
Zidrou: La couverture
Zidrou: Les personnages, en accord total avec la dessinatrice

Ce livre aurait pu être désespéré, voire désespérant, et il n’en est rien, que du contraire. Cette histoire que nous racontent Zidrou et De Jongh est rafraîchissante, souriante, heureuse… Je ne peux pas résister à une citation, d’ailleurs :  » devenir vieux, c’est un métier d’avenir « .

La vie est faite d’étapes, paraît-il… L’étape que franchissent Ulysse et Méditerranée est essentielle , puisqu’ils ont enfin dépassé l’âge d’être raisonnables !

Zidrou, lui aussi, a dépassé cet âge, depuis quelques années déjà, des années au cours desquelles il parvient, de livre en livre, à se renouveler, mais à le faire sans aucune routine, en parvenant à raconter des histoires toutes différentes les unes des autres, sans aucun doute, mais toutes animées d’une même volonté : celle de nous faire aimer des personnages, même horribles (comme dans  » La petite souriante « ), et de le faire avec un vrai talent littéraire, avec un regard à la fois tendre et poétique, souriant et acerbe, un de ces regards capables de magnifier un quotidien toujours trop lourd à supporter…

En quelques années, d’étonnement en étonnement, Zidrou s’est installé dans l’univers du neuvième art comme un des scénaristes les plus importants !

Zidrou: être scénariste

 » L’obsolescence programmée des sentiments  » est un livre traditionnel dans sa construction, tant graphique que littéraire. Mais c’est surtout un livre résolument moderne dans son traitement…

C’est aussi un livre qui ne parle, finalement, que du quotidien, dans ce qu’il peut avoir de plus ouvert au rêve et à ses réalisations.

C’est aussi un album émouvant, optimiste, positif, intelligent, avec un humour qui est celui de tout un chacun, tantôt tendre, tantôt grivois…

Et j’aime, en lisant un album de bd, être ému, sourire, réfléchir, changer mon point de vue, même, sur différentes réalités humaines.

Et j’aime donc, énormément, ce livre tout en intelligence, qui affirme encore plus le talent de Zidrou et fait, d’ores et déjà, d’Aimée De Jongh une de ces dessinatrices avec qui il faut désormais compter dans le monde du neuvième art!

 

Jacques Schraûwen

L’obsolescence programmée de nos sentiments (dessin : Aimée De Jongh – scénario : Zidrou – éditeur : Dargaud)

Mauvaises Mines : Et si un dessinateur pour enfants « pétait les plombs » ?…

De Jonathan Munoz, j’avais beaucoup apprécié, l’année dernière, le surprenant « dessein ». Aujourd’hui, le voilà de retour avec un album dont le moins qu’on puisse dire est qu’il pratique avec bonheur un humour infiniment noir !

 

Mauvaises mines©GlénAAARG

 

Au sein des éditions Couicoui, le bonheur est total, puisque « Pin-Pin le petit lapin », leur série phare destinée aux jeunes enfants, est un véritable best-seller. Mais voilà qu’à la sortie du dernier album de ce personnage, une surprise de taille attend le directeur de cette maison d’édition, ainsi que son adjoint. Certains des textes qui se trouvent dans ce nouveau livre sont destinés à un public adulte, très adulte même, et amateur d’humour scabreux, voire même trash. C’est donc un scandale phénoménal qui attend cette maison d’édition si le directeur et son assistant, coupables de ne pas avoir lu le livre avant impression, ne parviennent pas à faire disparaître tous les exemplaires déjà distribués.

 

Mauvaises mines©GlénAAARG

 

Voilà le début de cette histoire… Une histoire qui, dès lors, dérape, profondément, le directeur devenant totalement incontrôlable dans sa quête de « respectabilité », et tuant et torturant à qui mieux mieux pour retrouver au plus vite l’infâme auteur de cette bande dessinée qui, d’enfantine, s’est révélée horriblement triviale !

Et parallèlement à cette transformation d’un honorable citoyen d’une société bien-pensante et avide de pouvoir et d’argent en un véritable tueur sadique en série, l’auteur de « Pin-Pin », lui, va encore plus loin, en envoyant, pour publication, des illustrations qui s’enfouissent de plus en plus profondément dans la folie graphique et dans l’humour déjanté.

 

Mauvaises mines©GlénAAARG

 

Le talent de Munoz, dans cet album, tient à la manière dont il traite son sujet.

Graphiquement, déjà, il mélange, avec une délectation presque tangible, les genres… Il y a le côté très sombre, très noir et blanc, de ses illustrations, il y a le côté habituel de son dessin pour les délires du directeur de la maison d’édition, et il y a un graphisme enfantin, ici et là, non pas pour tempérer le propos de Munoz mais, tout au contraire, pour le rendre encore plus « incorrect », à tous les niveaux !

Et puis, évidemment, il y a le texte. Un texte qui pourrait se contenter de la provocation, du fait-divers en quelque sorte, mais qui se refuse à le faire. De ce fait, ces « mauvaises mines » devient une fable, cruelle, rouge sang, qui réussit à poser de vraies questions… Qu’est-ce qui peut définir la littérature, au sens large, pour enfants ? Comment se comportent les maisons d’édition face à leurs auteurs ? Qu’est-ce que l’humour ? Notre monde n’est-il pas, foncièrement, atteint d’une folie qui devient endémique ?

Mais ces questions ne sont que souriantes, ne vous en faites pas ! Grinçantes, oui, dégoulinant de sang, usant d’un vocabulaire pour le moins « osé », mais souriantes, toujours !

 

Mauvaises mines©GlénAAARG

 

C’est le deuxième livre que je lis sous le label GlénAAARG, et c’est le deuxième livre qui me plaît beaucoup, par son ton, par son traitement, par sa volonté de ruer dans les brancards.

On n’est pas dans l’univers de « Charlie » et de ses provocations qui, souvent, me semblent d’une peu amusante gratuité. On est ici, avec Munoz, dans de la bande dessinée qui retrouve son esprit « sale gosse » des années 70, lorsque les petits mickeys acceptaient d’être influencés par l’underground !

Ces « Mauvaises mines » devraient, je pense, trouver très vite un public enthousiaste, tout comme cette collection de chez Glénat !

 

Jacques Schraûwen

Mauvaises Mines (auteur : Jonatha Munoz – éditeur : GlénAAARG/Glénat)