Les Schtroumpfs Et Le Dragon Du Lac

Les Schtroumpfs Et Le Dragon Du Lac

C’est en 1958 que les Schtroumpfs ont vu le jour. Ces lutins bleus au langage expressif plus que précis ne devaient qu’être des faire-valoir dans la superbe série Johan et Pirlouit, de Peyo. Mais 60 ans plus tard, ce sont ces personnages typés qui continuent à enchanter des lecteurs de toutes les générations !

 

 

Les Schtroumpfs©Le Lombard

 

Et nous voici donc en face de la trente-sixième « Histoire des Schtroumpfs ».

A chaque fois que je prends entre les doigts un album de ces petits héros qui réussissent à mêler la folie pure à la sagesse la plus moralisatrice, je ne peux pas m’empêcher de voir surgir de ma lointaine enfance des sensations qui s’accompagnent de frissons… Combien de fois ai-je lu « Les Schtroumpfs Noirs », avec toujours les mêmes peurs aux mêmes endroits du récit ? Il faut dire que les premiers albums de cette série ont bénéficié du talent anarchiste et déjanté de l’immense Yvan Delporte ! Et que, sous la houlette de Peyo et de Delporte, les Schtroumpfs pouvaient s’apprécier à différents niveaux de lecture, donc à différents âges de lecteurs !

 

Les Schtroumpfs©Le Lombard

 

Bien sûr, le succès d’édition étant ce qu’il est, le succès international, aussi, grâce au cinéma d’abord, grâce à la télévision ensuite, les scénarios des Schtroumpfs sont devenus plus simples, plus immédiats, plus linéaires. Mais ces minuscules héros, héritiers, tout compte fait, de légendes qui courant à travers toute l’Europe, n’ont jamais cessé de plaire… A un public nostalgique, au fil des années, sans doute, mais aussi à un public intergénérationnel. Les parents ont aimé les Schtroumpfs, leurs enfants aussi, leurs petits-enfants également !

Cette série est devenue aujourd’hui, incontestablement, de la bande dessinée pour jeune public avec, de ci de là, des réflexions plus adultes, plus années en tout cas sur le monde tel qu’il est : le racisme, l’ambition, la  maladie, la différence, de peau ou de languee, par exemple… Mais toujours en utilisant des codes de lecture et de narration immédiatement accessibles, avec des méchants récurrents, comme Gargamel, sans lesquels il n’y aurait aucun contrepoint à la gentillesse des petits héros bleus au bonnet blanc.

Dans cet album-ci, pas de Gargamel !

 

 

Les Schtroumpfs©Le Lombard

 

Pas de méchant sorcier, non, mais un autre méchant qui, cette fois, n’a pas du tout les apparences d’un personnage à ne pas aimer de but en blanc ! Un méchant moins manichéen, blond, jeune, souriant. Mais un vrai méchant qui a emprisonné son oncle, Florimond de Jolival, pour lui voler son château et toutes ses possessions et agir en vrai dictateur.

Mais voilà, le baron Florimond avait recueilli un dragon que le Grand Schtroumpf avait déjà côtoyé en 1964, dans le superbe album de Johan et Pirlout, « Le Pays Maudit ». Et ce dragon, Fafnir, qui ne crache plus que de l’eau, vient chercher de l’aide chez les Schtroumpfs. Des Schtroumpfs qui, bien sûr, vont aller sauver le baron, réinstaller la paix et le plaisir de vivre dans la population, le tout sans violence !

 

Je me dois de dire que j’ai éprouvé un réel plaisir à retrouver Fafnir ! J’ai toujours aimé, chez Peyo et ses successeurs, cette manière qu’ils ont à transformer au fil de leurs récits d’enfantines angoisses en sourires bienveillants !

Et j’ose dire que ce trente-sixième opus d’une des séries mythiques du neuvième art remplit parfaitement son contrat ! Il fait sourire, il amuse, il se lit d’une traite, avec des dialogues qui ne cherchent qu’à accentuer la lisibilité de l’aventure sans jamais chercher à éblouir.

Serais-je nostalgique ?… Oui, sans doute, mais pas plus que tout un chacun qui aime, de temps en temps, retrouver adulte les traces de son enfance… Et  nostalgique avec la certitude, pour cet album-ci du moins, que les Schtroumpfs ont encore de bien beaux jours devant eux, et bien des sourires d’enfants à faire naître !

 

Jacques Schraûwen

Les Schtroumpfs Et Le Dragon Du Lac (créateur : Peyo – dessin : Jeroen De Coninck et Miguel Diaz- scénario : Alain Jost et Thierry Culliford – couleurs : Nine Culliford – éditeur : Le Lombard)

 

Le Singe Jaune

Le Singe Jaune

Un album de Barly Baruti, c’est toujours un plaisir. Plaisir de mots, plaisir de couleurs, plaisir de partages… Et c’est encore le cas ici, avec ce livre dont il parle, dans cette chronique, avec une vraie tendresse pour son sujet !

Nous sommes en 2008. Une jeune journaliste belge, Paulette Blackman, part en République Démocratique du Congo, accompagnée d’Anaclet Verschuren, un traducteur métis, ex-employé à l’Office des Etrangers. Sa mission : retrouver et photographier une nouvelle espèce de primate, un singe jaune à gorge rouge ! Un singe qui a été découvert, au fin fond du Congo, par le docteur Pieter Goovaerts.

Et cette jeune européenne va ainsi se confronter à un pays immense, un univers aussi avec lequel son propre univers de journaliste belge n’a aucun rapport.

Au-delà de ce qui est, profondément, une bande dessinée d’aventures exotiques, avec tous les rebondissements qui font une bonne histoire, comme on dit, Barly Baruti aime parler de ce qu’il connait, de ce qu’il est, aussi. Et de deux pays dont l’histoire, celle que l’on pourrait définir comme majuscule, se rejoignent, intimement. Au travers des sujets qu’il traite dans ce  » Singe jaune « , et ils sont nombreux, des enfants soldats jusqu’à un néo-colonialisme latent, du métissage jusqu’au pillage des richesses d’un pays, de la haine à la tendresse, de l’esclavage moderne à l’émerveillement, au travers de ces thèmes qui lui sont chers depuis toujours, c’est aussi de rendez-vous manqués qu’il nous parle, entre deux mondes, entre deux pays, entre deux cultures. Mais il le fait avec presque de la sérénité, en posant des questions, certes, mais des questions qui se révèlent surtout des pistes de réflexion, et qui, à aucun moment, ne se veulent moralisatrices ou, pire, porteuses de jugements a posteriori.

 

Barly Baruti: des questions qui ne sont jamais moralisatrices

Les personnages sont nombreux, dans ce livre. Celui qui semble être le pivot du récit, c’est Anaclet Verschuren. Il l’est parce qu’il est en quête d’un père qu’il n’a jamais connu, même s’il se refuse à le reconnaître. Il l’est, parce que ce sont ses propres racines qu’il va découvrir dans ce pays où moiteur et chaleur se mêlent et se propagent jusqu’au plus profond de l’âme. Il l’est de par sa particularité physique, bien entendu, puisqu’il est mulâtre.

C’est d’ailleurs, finalement, ce qui sous-tend réellement ce livre : le métissage ! Un métissage qui fait peur, autant aux Africains qu’aux Européens, aux Blancs qu’aux Noirs. Un métissage qui dépasse la seule apparence pour devenir un moteur d’existence. Un métissage qui, peut-être, est le véritable avenir de l’humanité !

Barly Baruti: le métissage

 

 

 

Barly Baruti est un dessinateur congolais. Il est surtout un dessinateur réaliste particulièrement doué, de ses crayons comme de ses pinceaux, de ses traits comme de ses couleurs, pour restituer au papier tout ce qui le fait vibrer, tout ce qui le fait sourire.

J’ai toujours pensé que ce qui faisait l’intérêt, et le talent, d’un artiste, quel que soit le domaine de son art, tenait d’abord et avant tout au fait qu’il parle de ce qu’il connaît. De lui, bien sûr, de ses rêves, de ses passés, de ses imaginaires, mais aussi des lieux dans lesquels il a vécu, des endroits où ses pas ont croisé ceux des personnages qu’ensuite il nous fait découvrir.

Ainsi, la  » brousse  » dans laquelle ses héros,  » bons  » et  » méchants  » se baladent pendant une bonne partie de cet album, cette forêt, cette jungle, Baruti la connaît, et cela se ressent. Ce qui se ressent aussi, c’est tout le soin qu’il a pris à dessiner le monde animal. Avec, même, à certains moments, un bel humour, quand un homme blanc exprime toute sa peur face à un gavial, et que le guide africain lui indique que cet animal n’attaque jamais l’homme… Il y a là un côté didactique intéressant, également…

Le talent réaliste de Barly Baruti fait merveille. Dans la lignée évidente, la filiation plutôt d’un Hermann, c’est une certaine perfection dans la représentation qu’il recherche, ce qui l’a poussé, pour cet album, à aller chercher de l’aide auprès du plus grand de nos dessinateurs animaliers, Frank Pé. Et le résultat nous met en présence d’une Afrique que tous ceux qui la connaissent ne fut-ce qu’un peu reconnaîtront immédiatement!

Barly Baruti: la brousse

 

En une époque où les penseurs et les historiens oublient bien trop souvent, par idéologie bien plus que par science, de replacer les événements dans leur contexte, il est réjouissant de lire un livre comme celui-ci. Un livre qui n’évite nullement de nous montrer les drames que vit le Congo, aujourd’hui, des drames qui prennent leur source, et personne ne peut le nier, dans un passé colonial qui fut celui de la Belgique et de tous les pays occidentaux.

Mais Barly Baruti ne juge pas, il nous raconte une histoire, il nous mène des larmes à l’émerveillement, il nous fait accompagner les pas de différents personnages d’abord et avant tout en quête d’eux-mêmes, il nous montre la réalité, faite de viol, de violence, mais aussi de sourires et de partages, il nous montre, par des non-dits et des sous-entendus, une société africaine qui ne renie à aucun moment ses origines tribales, il nous parle du hasard qui reste un des éléments essentiels de l’existence. Il le fait avec humour, ancré qu’il est de par sa profession dans les deux mondes qu’il nous restitue, celui de la Belgique et celui du Congo.  » Flamand, ça sonne mieux que mulâtre « , dit, par exemple, un de ses protagonistes.

Et puis, il y a, tout au long de cet album, un optimisme bienvenu en cette époque de doutes qui est la nôtre. Un optimisme qui n’a rien de béat et qui est même d’un bel humanisme !

Barly Baruti: l’optimisme

 

Même si, de ci de là, quelques erreurs sont visibles (une différence entre les dates du dossier et du quatrième de couverture et les dates réelles de l’aventure vécue dans l’album, par exemple…), ce  » Singe Jaune  » est un livre passionnant, de bout en bout. Et Barly Baruti fait, sans aucun doute possible, partie des grands dessinateurs réalistes actuels, un des grands maîtres de la couleur en bd également !

Un livre qui vaut le détour!….

 

Jacques Schraûwen

Le Singe Jaune (dessin, scénario, couleurs : Barly Baruti – scénario : Christophe Cassiau-Haurie – éditeur : Glénat)

Chronique publiée sur le site de la RTBF le mardi 13 février 2018

Shelter Market

Shelter Market

Un album glaçant… et terriblement actuel ! Chantal Montellier a totalement revisité son livre de 1980 pour nous en livrer, ici, une nouvelle édition qui ne peut que faire froid dans le dos, qui ne peut que faire réfléchir et, espérons-le, réagir !

 

Shelter Market © Les Impressions Nouvelles

 

En lisant cet album me sont revenues en mémoire quelques lignes d’une chanson de Georges Chelon…

« C’est le fond de l’homme, c’est dans l’ordre des choses

Ce n’est pas près de changer

Mettez-lui un képi, un semblant d’uniforme

C’est déjà l’autorité »

Et c’est bien de cela, finalement, qu’il s’agit dans ce livre : le pouvoir, sous toutes ses formes, même et surtout les plus veules et les plus « politiquement correctes » !

Le scénario de ce livre est parfaitement linéaire, et totalement plausible, finalement, dans le monde qui est le nôtre et qui, déjà, semble préparer celui imaginé par Chantal Montellier.

Thérésa et Jean, un couple comme tous les couples, se rend dans le Shelter Market pour trouver un cadeau à faire aux amis chez qui ils doivent passer la soirée. Seulement, voilà, dans ce monde qui est le leur, la sécurité a pris une place essentielle, les radicalismes religieux ont créé d’autres radicalismes qui, sout l’alibi de la démocratie, ont fini par donner vie à une société de déshumanisation.

Et soudain, dans ce grand magasin qui est aussi un immense abri antiatomique, une alerte se fait entendre, et tous les clients se voient enfermés, obligés de vivre en autarcie dans un univers où tout semble avoir été prévu pour résister à la mort qui doit certaine régner au-dehors !

 

Shelter Market © Les Impressions Nouvelles

 

Ils sont une bonne centaine, pas plus… Ils vivent, comme le dit Thérésa, une utopie communiste réalisée sur fond d’apocalypse.

L’album suit, comme un médecin légiste dissèque un cadavre, l’évolution de quelques-uns d’entre eux, l’évolution, surtout, du groupe humain qu’ils forment et dans lequel la régression devient presque une règle.

Parce qu’il y a les « gardes », qui, de par leur uniforme orné d’un symbole qui rappelle le plus célèbre des super-héros, sont les gardiens d’un ordre établi. D’un ordre nouveau imposé… Par les circonstances ou par une volonté invisible ? Cette question devient lancinante pour certains des reclus au fur et à mesure qu’ils constatent qu’on leur interdit de regarder certains films, de jouer à certains jeux, de lire certains livres… comme Fahrenheit 451 !

A partir de cette prise de conscience, les réactions sont d’abord « démocratiques » : protestations, pétition, tracts. Mais très vite, Thérésa comprend l’inutilité de tout cela, elle comprend, après un viol collectif dont elle est victime, que la seule issue est la fuite… La sortie…

Mais est-ce possible ?…. Et sa nécessité de subversion, ne la vit-elle pas exclusivement dans ses rêves ?

          Shelter Market © Les Impressions Nouvelles

 

Mais rien n’est impossible à qui veut survivre !

Rien ne devrait l’être, en tout cas…

Mais, dans ce livre désespéré et désespérant, dont chaque page, ou presque, est ponctuée par la présence d’un clown que les amateurs de hamburgers connaissent bien, et qui n’arrête pas de parler de bonheur… De le faire dans un huis-clos dans lequel le bonheur, lentement, est mis à mort.

Parce que c’est cela qui attend Thérésa et Jean, la mort comme seule sortie, seule fuite !

Très littéraire, très politique aussi, « Shelter Market » qui en raconte, peut-être, qu’une expérience à taille réelle, comme il s’en passe tant de nos jours déjà, pèche sans doute par son verbiage trop présent. Mais il s’agit d’un discours important, il s’agit d’une prise de conscience assumée par Chantal Montellier et offerte à tout un chacun.

Dans les années 70 et 80, elle était déjà un électron libre dans le microcosme de la bande dessinée. Son dessin, extrêmement personnel, a toujours refusé la facilité, tout comme ses scénarios. Ce « Shelter Market » d’aujourd’hui est la réédition d’un livre de 1980, mais avec une mise en couleur, avec un découpage différent, avec un ajout de nouvelles planches, et donc une accentuation du discours de base.

Voici donc un album de bande dessinée qui n’a rien de ludique ni de facile… Mais qui se révèle comme un coup de gueule important, sans aucun doute, dans cette société où nous vivons, et où les extrémismes de toutes sortes finissent par tous se ressembler au détriment de la liberté de tout un chacun !…

 

 

Jacques Schraûwen

Shelter Market (auteure : Chantal Montellier – éditeur : Les Impressions Nouvelles)